‹ La crise montanisteChapitre 39 sur 60 · XI (I · texte numérisé non relu

XI (I

* § II (Œ., I, 762, 9) : Itaque monogamiae disciplinam in haeresim exprobrant ; § xv (Œ., I, 785, 13) : Quae haeresis, si secundas nuptias, ut illicitas, iuxta adulterium iudicamus. »

^ RoLFFs, Urkunden..., p. 55 et s., croit que Tertullien répond dans le de Mon. au même écrit catholique dont Épiphane se serait servi dans son Panarion, XLVIII, ix et s. J'ai longuement examiné cette question dans l'Introduction des Sources, chap. III, et je l'ai tranchée contre Rolffs.

Ecritures pour grossir le matériel déjà utilisé dans les deux traités précédents ^. Et il reprend les passages débattus, il les sollicite, il les violente, pour qu'ils articulent enfin ce qu'il veut leur faire dire. Ce sont surtout les plus clairs qu'il traite le plus énergiquement.

J'ai cité plus haut, en grec, les paroles décisives de saint Paul (7 Cor., vu, 39) : « La femme est liée par la loi du mariage tant que son mari est vivant ; mais si son mari meurt, elle est libre, qu'elle se marie à qui elle voudra, pourvu que ce soit dans le Seigneur. » Ce dernier texte, si redoutable à sa thèse, Tertullien ne l'avait pas discuté dans VAd Uxorem ni dans le de Exhortatione Castitatis. Sans doute, lors des premières polémiques, ses adversaires n'avaient-ils pas aperçu tout le parti qu'ils pouvaient en tirer. Mais ils n'avaient pas tardé à corriger cette omission inhabile, et ce verset 39 était devenu entre leurs mains une arme redoutable dont Tertullien se sentit obligé de parer les coups 2.

Sa tactique consiste à obscurcir d'abord par des rapprochements douteux la clarté des préceptes pauliniens, de manière à créer entre ces préceptes et quelques autres de spécieuses contradictions ^. — Il imagine ensuite que saint Paul — pourtant si rude en certaines parties de son Ëpître — a voulu ménager une Eglise novice encore et mal affermie dans la foi. — Puis, s'attaquant directement au verset litigieux, il en exténue le sens par la combinaison suivante. Il faut interpréter, remarque-t-il, le verset 39 à la lumière des versets 27-28. Dans ces derniers textes, Paul s'adresse manifestement à un homme que la mort a privé de

^ Les références (I'Œhler sont tout à fait insuffisantes.

^ De Mon., x (Œ., I, 776). Video iam hinc nos ad apostolum prouocari. § XI (CE., I, 778) « ... Haec psychici uolunt apostolum probasse aut in totum non recogitasse, cum scriberet [suit / Cor., vn, 39]. Ex hoc enim capitula defendunt licentiam secundi matrimonii, immo et plurimi, si secundi... » Et un peu plus bas «... ut aliquam rationem habeat ».

» Ibid., XI (Œ., I, 778, 1. 19 et s.).

Le de Monogamia 385

sa femme avant le moment où il a passé à la foi, ante fidem. On comprend dès lors que l'Apôtre l'autorise à se remarier. « Notre vie ne compte qu'à partir de la foi : A fide enim etiam ipsa vita nostra censetur. » La seconde femme, épousée post fidem, est donc en réalité la première.

Cette exégèse n'est pas inhabile en ce sens que le verset 24, projeté pour ainsi dire, sur ceux qui le suivent, y prête un air de vraisemblance. Mais un instant de réflexion dissipe ce mirage fugace. Rien ne démontre que saint Paul limite la licentia niihendi aux seuls chrétiens que la foi a trouvés déjà solutos ah uxore. Tertullien extorque au texte apostolique une distinction qui n'y est formulée ni insinuée nulle part. Grâce à cette violence, il élucide conformément aux intérêts de son rigorisme le fâcheux verset 39, symétrique d'après lui de ceux qu'il vient de confisquer. La femme dont parle Paul est supposée déjà veuve quand elle a adhéré au christianisme. Il lui est donc loisible de se remarier. Son « second » mari sera un « premier » mari, puisque c'est la « foi » qui est le véritable et unique point de départ : « Nec hic secundus maritus deputabitur qui est a fide primus. »

Et voici venir maintenant un nouvel argument, d'ordre philologique celui-là 1.

« Sachons d'ailleurs que l'original grec ^ n'est pas con- « forme au texte qui est devenu courant, grâce à l'altération « — calculée ou involontaire — de deux syllables = « Si son « mari vient à mourir (dormierit) ^ — comme si c'était de

1 Ibid. (i, 780).

^ In Graeco authentico ne signifie pas « le Grec authentique », mais plutôt « l'original grec ». Authenticum se rencontre comme substantif dans le Digeste (XXII, iv, 2 ; XXIX, m, 12), chez Seruius, saint Jérôme, etc.. Cf. Thésaurus, II, col. 1598, 1. 67.

' XotixâiOa'. (dormire) pour mourir est un euphémisme qui apparaît déjà dans les Septante et qu'on rencontre assez souvent dans le Nouveau Testament (Mt., xxvii, 52 ; Jean, xi, ii ; Actes, vu, 60; xiii, 36; etc.). Il a passé de là dans l'épigraphie chrétienne : cf. Dict. de Théol. cathol., art. Épig. chrét., col. 340.

« l'avenir qu'il fût parlé, et qu'il s'agît d'une femme déjà « chrétienne au moment de la mort de son (premier) mari.

« S'il en était ainsi, cette permission illimitée lui aurait « rendu un nouveau mari chaque fois qu'elle eût perdu le « sien, sans mettre dans le remariage la réserve convenable « à des païens même. Mais quand bien même les mots « Celle « dont le mari est mort... [mortuus fuerit) » sembleraient se « rapporter à l'avenir, cet avenir n'en regarderait pas moins « ceDe dont le mari meurt avant qu'elle ait embrassé la foi. « Prenez le texte que vous voudrez pourvu que vous ne « détruisiez pas tout le reste. (= toutes les autres affirmations « parallèles de l'Apôtre). «

Qu'est-ce que Tertullien entend au juste par cette euersio duarum syllaharum qui aurait faussé le sens de l'original grec ? Parmi les critiques, plusieurs esquivent la difficulté ; d'autres proposent des explications diverses, dont voici les principales.

Rigault ^ pense que Tertullien lisait dans son texte âàv /.oitxâTai (= si dormiat, si mortuus sit, maritus scilicet, antequam uxor ad fidem uocaretur) qu'on aurait changé en èàv /.oifir/jy; (= si dormierit, si mortuus fuerit).

Pamèle - suppose qu'il lisait àà-/ oï y.zy.rA\i.r-x:, leçon indûment transformée en èàv y.m^rf^f^ par le retranchement de ôà et de /.t.

Rônsch ^ accepte la conjecture de Pamèle, à cela près qu'il préférerait zl à ââv qui gouverne normalement le subjonctif. Il s'efforce par surcroît de déterminer exactement le sens du mot euersio. L'expression, remarque-t-il, a quelque chose de cherché, de précieux. Si Tertullien voulait parler d'une modification portant sur deux syllabes, il pouvait dire immutatio ; s'il voulait parler d'une omission, il pouvait dire omissio. Pourquoi a-t-il choisi euersio ? Évidemment, opine Rônsch, parce qu'il entendait exprimer les deux idées à la fois en un seul mot : euersio implique i» altération ( — tas changé en — 6?,) 2^ élimination {v.z — supprimé dans •/.£-/.o:uir,TaO- H a confié à cet unique vocable un double concept.

^ Cité par Œhler, I, 780, n. /.

^ Cité par Rônsch, das Neue Testament

3 Ibid.

Teri., Leipzig, 1871, p. 675.

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Th. Zahn ^ estime qu'il est vain de prétendre retrouver dans ce passage de Tertullien un témoignage pour une variante du texte grec : jamais Tertullien ne fait appel à des manuscrits grecs isolés pour les opposer à d'autres manuscrits grecs suivis par ses adversaires. Ce n'est pas contre les copistes grecs qu'il s'élève ici, mais contre les traductions latines ou, plus exactement, contre une manière usuelle de rendre le texte grec, qui favorise l'interprétation dont il ne veut pas. Tertullien croit que son texte (qui n'est autre, observe Zahn, que le texte traditionnel) doit être rendu en latin par si dormit ou si mortuus est. L'addition de deux syllabes ( — eri — ou fueri — ) lui paraît une euersio, — Zahn rappelle ici le jeu de mots de saint Jérôme Contra Ruf., II, xix : « Quae ab isto non uersa sunt, sed euersa » — , d'où résulte une traduction fautive.

Adolf Hilgenfeld ^ envisage une autre hypothèse. Selon lui, dans son désir d'avoir raison à tout prix, Tertullien « se cramponne » à une leçon iàv 6à y.al (au lieu de i-n oï) qui est encore attestée par certains manuscrits, tels que V Augiensis (IX^^^ s.) et le Boernerianus (IXme s. ^). Les deux syllabes supprimées seraient et - iam, correspondant au -/.a;.

« Tertullien, déclare enfin M. Paul Monceaux "*, critique dans la traduction usuelle l'emploi du futur passé dormierit, et voudrait y substituer le présent ou le parfait, dormiat ou dormiuit. »

^ GK., I, I, p. 54, note.

^ Berliner philol. Wochenschrift, xvi (1896), col. 427-429 : « Nichts liegt aber nâher, als dass er sich an die nachweisliche Lesart âàv 8e xal fur âàv ôé anzuklammern versucht und mit den zwei unterdrûckten Silben das lateinische « et-iam » fur /.at maint... »

^ Cf. E. Nestlé, Nouum Testam. graece et latine, Stuttgart, 1906, p. 438.

* Hist. litt. de î'Afr. chr., p. m.

Le tableau suivant résume les différentes interprétations dont ce passage de Tertullien a été l'objet.

Hypothèse de

Leçon critiquée par Tertullien

Leçon préférée de Tertullien

1° RiGAULT

âàv xo'.aY/Jy,

âàv xoiairat

20 Pamèle

id.

èàv 0£ xexoiaTjTat

3o RÔNSCH

id.

£'. oï y.£XO''aY,Ta'.

40 Zahn

si dormierit

si dormit

ou

ou

si mortuus fueril

si mortuus est

5" HiLGENFELD

âàv ok /.o'-aàrai

Èàv 0£ xa'i xo'.aiTa'.

rendu par :

rendu par :

si autem dormierit

si autem etiam dormierit

6" Monceaux

si dormierit

si dormiat ou

si dormiuit

On pourrait croire qu'une telle abondance d'hypothèses doive satisfaire le plus exigeant, et qu'il soit aisé d'opter entre elles. A y regarder de près, il n'en est rien.

Éliminons en premier lieu la conjecture de Pamèle. Elle constitue un solécisme (èàv construit avec le mode indicatif). Il est d'ailleurs très douteux que xo'.aî^rOat soit employé au parfait moyen, en dehors des formes participiales. — Le £l 8e xExotfxiriTat de Rônsch paraît également inacceptable : quand c'est un cas général qui est en\dsagé, le grec veut, non pas d, mais Èàv. — La combinaison d'Hilgenfeld ne donne rien de bon non plus : en quoi le xx- surajouté modifiet-il le sens ? Il ne fait guère que l'obscurcir.

Restent l'interprétation de Rigault, qui croit que Tertullien songe à une modification, tendancieuse ou non, introduite dans le texte grec; celle de Zahn et ceUe de Monceaux, qui supposent l'un et l'autre qu'il se réfère à une fausse traduction latine.

Le de Monogamia 389

Je laisse de côté la question de savoir si Tertullien disposait d'une ou plusieurs versions latines de la Bible. Je la trancherais volontiers par l'affirmative. Mais comme il demeure par surcroît évident qu'il avait constamment sous les yeux le texte grec des Ecritures, il est inutile de compliquer de discussions accessoires le présent débat.

Je m'attache donc au mot euersio. Ce mot suggère invinciblement l'idée d'un changement matériel, d'une atteinte portée à la contexture même du vocable litigieux, d'une perturbation de sa forme extérieure et littérale. Je doute fort une Tertullien l'eût employé, s'il avait voulu comparer que expression latine à une expression grecque : eiiersio implique retouche plus ou moins intentionnelle opérée sur les lettres et les syllabes. Donc Vusus qu'il critique est un usus graecus, une correction erronée de la Bible grecque.

Dès lors la solution de Zahn et celle de Monceaux ne sauraient être acceptées. On remarquera d'ailleurs que, d'après Zahn, le bon texte serait plus court que le texte faussé {dormit — dormierit). Que devient à ce prix V euersio duarum syllaharum ? De même Monceaux ne fait porter que sur une seule syllabe cette même euersio, ce qui ne cadre pas non plus avec l'indication de Tertullien.

Ce serait ici le lieu d'indiquer une hypothèse victorieuse, devant laquelle se dissiperaient soudain toutes les incertitudes précédemment collectionnées. J'avoue ne pas l'avoir à ma disposition. La conjecture de Rigault n'est point déraisonnable en soi, mais il n'y a pas entre l'aoriste xotfxTjôfi et le subjonctif xotixSxat une différence de sens assez marquée pour que Tertullien ait dû défendre l'un contre l'autre. D'autre part, les manuscrits du Nouveau Testament ne nous livrent aucune variante significative en cet endroit. Nous nous trouvons donc en présence d'une crux philologorum telle qu'il s'en dresse beaucoup encore dans les textes antiques.

Au surplus, soit que Tertullien n'ait qu'une confiance

médiocre dans son insinuation, soit qu'un argument purement grammatical lui paraisse chétif auprès de ses arguments d'ordre intellectuel, il ne pousse pas à bout la démonstration, il ne prend même pas la peine de proposer explicitement une transposition latine meilleure que celle qu'il a critiquée, il paraît prêt à déclarer celle-ci inoffensive, — à condition qu'elle ne prévale pas contre les raisons d'ordre général qui interdisent toute autre exégèse que la sienne : « Ouavis accipe, dum cetera non euertas. » Le choix de ce dernier mot n'est pas un choix de hasard : c'est le « contre-sens » logique, seul irrémédiable, qu'il oppose ainsi à Veuersio dénoncée tout à l'heure ^.

Chose étrange, toutes ces subtilités équivoques, toutes ces ratiocinations forcenées ont été prépaiées au chapitre x par quelques remarques d'une portée fort différente, et d'une réelle finesse psychologique, là où, reprenant un point de vue déjà indiqué dans le de Exhortatione Castitatis, il montre qu'une fois le lien conjugal dissous par la mort d'un des conjoints, il subsiste pourtant entre les époux ainsi séparés contre leur gré un spiritale consortium, qui se prolongera jusque par delà cette vie, et qui s'insurge dès cette vie contre toute possibilité d'union nouvelle.

« La femme aura donc un époux dans la pensée, un « autre époux dans la chair. Le voilà, l'adultère, — la con- « science d'une seule femme partagée entre deux hommes ! « Si l'un est dissocié de sa chair, il continue à habiter dans « son cœur — là où, à elle seule et même sans union char- « nelle, la pensée consomme l'adultère par la concupiscence « et le mariage par la volonté. — Il est toujours le mari,

^ Le si...dormierit a passé dans saiut Cj^prien {Tcstitu., IIL m, 62 ; Hartel, p. 166, II ; cf. VON Soden, TU, XXXIII [1909] p. 596) et dans la Vulsate.

Le de Monogamia 391

(( puisqu'il possède cela même par où il l'est devenu, c'est- « à-dire la volonté, où un autre ne saurait habiter sans crime. « Au surplus, il n'est pas exclu, parce qu'il a quitté les viles « relations de la chair. Plus pur un mari devient, et plus il « est digne de respect. »

C'est le seul endroit où passe un souffle d'humanité, où affleure parmi l'aride dialectique une veine plus tendre. Mais, outre que cet amollissement n'est que passager, on se demande si Tertullien ne cherche pas uniquement à émouvoir son lecteur pour mieux le démunir contre ses roueries de légiste et d'exégète. Il n'est guère de traité où le sophisme abonde autant que dans le de Monogamia. C'est presque à chaque paragraphe qu'on le découvre embusqué ^.

^ Au chap. IV, à propos de Lamech (cf. Genèse, iv, 19), il assimile bigamie et digamie et les juge crimes équivalents (Œ., I, 706, 1. 18). Peut-être ses adversaires faisaient-ils, toutefois, la même confusion, puisque, d'après le § VI, ils en appelaient à Abraham qui, marié à Sarah, épouse Agar, sur la prière de Sarah elle-même. — Au chap. vi, il établit une exacte contemporanéité entre la nouvelle union d'Abraham et les débuts de la circoncision. Or cette connexion est inexacte. Abraham, d'après la Genèse, xvi, 16. épouse Agar à 85 ans, et il a 99 ans quand il se circoncit et impose la même opération à ses serviteurs {Gen., xvii, 24). — Le texte du Lévitique auquel il fait allusion, au § vu (Œ., I, 771, 28), est introuvable : le verset auquel renvoie Œhler a un sens tout différent de celui qu'invoque Tertullien. — Sa paraphrase de l'épisode de la Samaritaine (§ viii) est insoutenable. Écartons les interprétations symboliques que les critiques modernes proposent pour ce morceau (J. Réville, le Quatrième Évang., p. 115 et s. ; Lois Y, Le Quatrième Évang., p. 369 et s. ; H. J. Holtzmann, das Évang. des Joh., 2"e éd., p. 83 et s., etc.) ; prenons-le au pied de la lettre comme Tertullien préteiidait le faire. Qu'y dit le Christ ? Il oppose aux cinq maris que la Samaritaine a eus déjà l'homme avec qui elle vit présentement. A celui-là seulement il refuse le titre de mari, mais non aux cinq premiers. Sans doute le dernier venu vivait-il avec cette femme en concubinage, et c'est à cette cohabitation illégitime que s'appliquait le blâme du Sauveur : d'où l'étonnement de la Samaritaine qui le voit découvrir les secrets de sa vie (Jean, iv, 19 ; 29). Il n'y avait rien là qui pût favoriser la thèse de la monogamie. — Cf. encore, au même chapitre, le raisonnement qu'il fonde sur ce fait que le Christ n'a assisté qu'une seule fois à un mariage : « Totiens cnim uoluit celebrare eas (nuptias) quotiens et esse. » — Au chap. XVII (Œ., I, 787), l'exemple de Didon n'est guère pertinent. La foi de Didon est restée inviolée jusqu'à l'arrivée d'Énéc [Enéide, IV, 15 et s. ;

On serait tenté de croire qu'un homme qui se dépense en de semblables tours de passe-passe a perdu quelque chose de sa vigueur intellectuelle et cherche à racheter comme il peut la décadence dont il sent l'humiliante atteinte. Mais non ! jamais Tertullien n'a été aussi vif, aussi nerveux, aussi pressant que dans cet ouvrage. Le plan se déroule avec une simplicité, une harmonie parfaites. Les trois premiers chapitres sont d'une habileté consommée. Tertullien y représente le Montanisme comme intermédiaire entre deux partis extrêmes, celui des hérétiques, qui supprime le mariage, celui des « psychiques » qui en font un instrument de luxure. Seuls les disciples du Paraclet tiennent la ligne des véritables fils de l'Esprit, inhospitaliers à tout excès quel qu'il soit, ennemi du trop et du trop peu. — Puis il signale les deux griefs des catholiques. Ils reprochent au Paraclet d'imposer une discipline nouvelle et écrasante à la faiblesse humaine : double incrimination que Tertullien examine en un generalis retractatus par lequel il prélude aux discussions de détail et d'où il résulte que, ses adversaires eussent -ils raison, la doctrine montaniste trouverait encore sa justification dans les paroles du Christ (Jean, xvi, 12 et s.) ; qu'au surplus ce qu'ils appellent fanatisme et rigueur insoutenable est modération, demi-mesure, exercice discret d'un droit dont, par faveur gratuite et bonté pure, le Paraclet n'a fait qu'un usage réservé et modeste. — Tertullien est maintenant à l'aise pour porter le débat sur le terrain même de ses adversaires, en leur prouvant par les communia instrumenta scripturarum que la loi de monogamie n'est ni nouvelle (iv-xiv), ni au-dessus des forces de la créature (xv-xvi). Au dernier chapitre, il groupe les exemples de chasteté païenne qu'il a cités déjà dans V Ad Uxoreni et dans le de Exhortatione Casti-

35 et s.), mais si elle cède à Énée, ce n'est point pour une furtive union [Ihid., 171-172 ; 192). Le maluit uri qnam nubere est une pointe qui ne

s'aiguise ici qu'au prix d'une inexactitude.

Le Montanisme et la doctrine de Tertullien sur le mariage 393

tatis ; mais il en rehausse le prix par l'appareil dramatique dont il les entoure. De ces femmes illustres dans l'histoire romaine par leur piété conjugale, de ces prêtres, de ces prêtresses qui acceptent l'unicité du mariage ou le célibat même, il compose un tribunal devant lequel il fait comparaître Vimbecillitas carnis pour que, tels des juges, ils prononcent sa condamnation. Et il clôt le tableau par un appel pathétique à la caro, qu'il invite à suivre l'exemple du premier Adam, si elle ne peut s'élever jusqu'à l'absolu renoncement du second Adam, le Christ.

La démonstration elle-même prend tous les tons, depuis l'ironie la plus cinglante jusqu'à la plus haute éloquence. Loin de nuire à ses qualités littéraires, le Montanisme leur a donné tout leur jeu ; il a mis à l'aise son tempérament, longtemps réfréné par la crainte de trop en dire, et par certains scrupules maintenant évanouis. Et cette âme de colère et de passion s'exhale d'autant plus librement qu'elle croit représenter le véritable idéal religieux en face des lâches qui le déshonorent en le rabaissant à leur niveau.

Pour le fond des choses, le Montanisme n'a guère modifié les idées de Tertullien. 'L'Ad Uxorem contient, au moins en germe, la plupart des arguments développés dans les deux traités subséquents. Dès le temps où il l'écrivait, ses répugnances étaient affermies dans son esprit. Toutefois il présentait la persévérance dans le veuvage comme un état éminemment profitable à la vie morale plutôt que comme une obligation absolue. « Nam etsi non delinquas rcnubendo ^... ». Une fois attaché à la doctrine phrygienne, il a converti le conseil en précepte, et si formel, que toute dérogation est assimilée par lui au stuprum. Le Montanisme n'a donc fait ici que rendre sa pensée plus catégorique, et plus brutalement hautaine.

Ad Ux.. I, VII (Œ., I, 679, 1. 20).

En même temps, il l'a peut-être retenu sur une pente où Tertullien devait être tenté de se laisser dévaler. Nous avons relevé à plusieurs reprises combien tortueuse est son attitude à l'égard du mariage en soi. Il répète qu'il ne veut pas le condamner, mais seulement y appliquer la loi de tempérance ; qu'interdire la pluralité des unions, ce n'est pas compromettre la légitimité de l'union conjugale elle-même, etc.. Mais, à y regarder de près, que de contradictions, que d'insinuations malveillantes, que de morigénations hargneuses ! Il ne perd pas une occasion de rappeler que le mariage n'est qu'un expédient utile, qui, par son essence, confine au mal ; il n'y voit qu'un compromis avec la sensualité ; il le dépouille de la diversité de ses intérêts et de ses fonctions pour le réduire à la satisfaction d'un instinct matériel, à l'assouvissement d'un appétit i.

Dès lors une question se pose : Pourquoi n'a-t-il pas été jusqu'au bout ? Pourquoi s'est-il contenté de jeter sur le mariage ce maussade discrédit, au lieu de le proscrire simplement ? Est-il donc si ami des tempéraments ?

Pour expliquer cette modération inattendue, on peut imaginer diverses hypothèses, inégalement ^Taisemblables. — D'abord, des considérations d'ordre pratique ne l'auraientelles pas arrêté ? On mesure sans peine le contre-coup que l'ascétisme intégral aurait eu sur la société romaine. Même en admettant que la vitalité n'en eût pas été compromise, en raison du nombre encore faible des chrétiens, quel légitime prétextes ces abstentions eussent fourni à ceux qui imputaient aux disciples du Christ Vodium generis humani! On les eût accusés de colorer de motifs religieux les pires égoïsmes, ceux que la loi romaine s'efforçait de réprimer en frappant de certaines incapacités les célibataires ^. — Peut-être

^ Dedecoris iioluptuosi {ad Ux., I, i) ; tant friuola, tant spurca (ibid.) ; matrimonium et stuprum commixtio carnis (de Exh. C, ix) ; uiliore commercio carnis [de Mon., x), etc.

^ Cf. E. CuQ, les histit.jîtrid. des Romains, Paris, 1909, II, Si. Tertullien

Le Montanisme et la doctrine de Tertullien sur le mariage 395

Tertullien eût-il été sensible à ce genre de scrupules autant au temps de VApologeticus, quand il défendait si véhémentement ses frères contre le reproche de particularisme ou de « séparatisme » ^. Mais il paraît s'en être détaché très vite. Dans le de Idololatria ^, qui n'est peut-être pas de beaucoup postérieur à VApologeticus, il déclare qu'il fait bon marché des blasphèmes qu'il risque d'attirer sur le nom chrétien si, pour les éviter, il lui faut dévier de la droite ligne. Toutes ces prudences n'étaient pas son fait.

Plus sérieuse eut été la difficulté d'éluder les attestations de l'Ëcriture. Préfigurée dans l'Ancien Testament, formellement consacrée par le Christ, l'union conjugale devait-elle ne pas lui apparaître marquée du sigillum Dei ? — Sans doute. Mais était-il homme à se laisser embarrasser par des textes ? Sa tactique est aisément imaginable, grâce à certaines échappées furtives qu'il ouvre çà et là. L'exemple du Christ, innuptus in totum ^, lui aurait été d'un puissant secours, le rôle du Christ ayant été de rétablir l'humanité dans les règles et institutions en vigueur avant la chute. Or Adam était, lui aussi, étranger aux servitudes charnelles avant d'être exilé du Paradis 4. Tel est l'idéal, rénové par Jésus, qu'il eût proposé aux baptisés. Il aurait insisté aussi sur le verset de saint Matthieu où il est parlé de ceux qui se font eunuques en vue du royaume des cieux, et il y aurait lu une condition absolue pour y pénétrer. Enfin il aurait résolu les contradictions subsistantes en faisant jouer la théorie du développement disciplinaire.

Ce matériel tout prêt, et pour lui si tentant, il ne l'a pas

fait une allusion ironique à ces mesures {De Mon., xvi ; Œ., I, 786, 1. 18) ; et il propose en exemple ceux qui évitent V iniportunitas lïberorum {de Exh. C, XII ; Œ., I, 754, 1. 18).

^ ApoL, IX et XLii.

3 De Mon., m (Œ., I, 763, 1. 26) ; v (I, 768, 23) ; de Ptid., vi, 16.

* De Pat., V ; de Mon., v (Œ., I, 768, 14). Sur cette idée, cf. Turmel, Hist. de la théol. positive, I, 84.

mis en œuvre. Nul doute que cette réserve ne lui ait été dictée par sa piété même à l'égard des enseignements du Paraclet. J'ai déjà remarqué qu'on aurait tort de confondre l'ascétisme montaniste, lequel n'affichait aucune hostilité de principe contre les énergies de la matière, avec le radicalisme de certaines sectes pour qui la chair était pécheresse par nature, par le fait de son origine et de sa constitution propre, et viciée dès lors en toutes ses fonctions. Tertullien n'a pas osé se montrer plus exigeant que l'Esprit lui-même.

Une autre raison, d'ailleurs, l'obligeait à se faire violence à lui-même. Condamner l'union sexuelle, c'eût été se mêler aux rangs de ses ennemis détestés, les marcionistes, et, sinon s'ôter tout moyen de combattre leur dualisme, du moins démanteler de ses propres mains un point de la forteresse d'où il croyait pouvoir les défier. Il s'est refusé à une tactique si imprudente. Et une fois son sacrifice consenti, il s'en est dédommagé par d'éloquentes apostrophes dont l'eût frustré une autre attitude :

« Certes, écrit-il dans YAdu. Marcionern 1, nous ne « rabaissons pas la chasteté ; nous la préférons au mariage, « non ut malo honuni, sed ut hono melius. Mais nous nous « contentons de la conseiller ; et nous nous constituerons « les énergiques défenseurs du mariage {coniugium exserte (( defendentes) quand on l'accusera d'être souillure, pour <( diffamer par là le Créateur. C'est l'abus qui est condam- « nable, non l'usage. Qui supprime le mariage supprime « par là même l'occasion qu'a de s'exercer la vertu de conti- <c nence. »

Et ailleurs ^ :

« Courage, Marcion, pars de la naissance même ; expose « en détail l'impur mélange des semences dans le sein de la « femme, la hideuse agglomération de l'humeur et du sang,

1 I, xxi.x (Kr., 330). Cf. V, VII (Kr., 594) ; V, xv (Kr., 628) ; de Res. C, v.

2 De Carne Christi, iv (Œ., II, 400).

Le Montanisme et la doctrine de TertuUien sur le mariage 397

« et la chair se nourrissant pendant neuf mois de cette boue. « Décris-nous ce sein qui, de jour en jour, s'alourdit et s'in- « quiète, en proie, même la nuit, aux plus capricieux dégoûts. « Elève-toi aussi contre la honte de la femme en train d'ac- « coucher, honte si honorable en raison du péril dont elle « s'accompagne ; honte digne de respect puisqu'elle procède « de la nature. Tu as horreur de l'enfant qui sort embarrassé « dans le cordon et tout gluant d'humeurs... Et pourtant, « cet être ainsi formé, Jésus l'a aimé ; c'est pour lui qu'il « est descendu, pour lui qu'il a prêché, qu'il s'est soumis à « toutes les humiliations, et cela jusqu'à la mort, la mort « sur la croix ! »

Il a repris dans le de M onogamia la même peinture minutieusement réaliste et triviale, mais cette fois pour dégoûter l'homme du mariage et de ses fruits : mamelles ballotantes, matrice pleine de dégoûts, piaulements d'enfants ! Ce sont presque les mots qu'il reprochait à Marcion d'employer contre « l'œuvre sainte et vénérable de la nature ^. »

Avec TertuUien, on est toujours exposé à ce genre de démentis : tel un avocat qui, d'un dossier à l'autre, fait servir à des démonstrations contradictoires les mêmes arguments, les mêmes tirades.

D. Les jeûnes

Sur la question des jeûnes, je serai beaucoup plus bref ; puisque la méthode de TertuUien nous est désormais familière, j'irai droit à l'essentiel.

Nous n'avons pas de témoignage direct sur la forme des ordonnances portées par Montan relativement à l'obligation

^ Sanctissima et renerenda opéra naturac {Adu. Marc, III, 11 ; Kr., 394. 13)-

du jeûne. Toutefois comme Tertullien laisse entendre que celles qu'il justifie sont entièrement conformes aux remédia prescrits par le Paraclet « pour exercer la discipline de sobriété et d'abstinence ^ », on peut conclure rétroactivement des unes aux autres. Mieux que par une analyse, on embrassera aisément, d'après les tableaux ci-joints, les particularités de la pratique montaniste, opposée à la pratique catholique telle qu'elle était usitée à Carthage.

De lei., xiii (Sources, 11° 39).

Le de leiunio

Les Catholiques jeûnaient

Obligatoirement {dies

Le Vendredi et le

lei , II (RW , p 275,

determinatos... solos lé-

Samedi saint.

1 17 et 19) : cf XIV

gitimas) d'après Mt.,

Obligatoirement (sans

Sur ordonnance de

XIII (291. 27 et s.)

doute : noter en effet le

l'évêque « ex aliqua sol-

mot edictum, RW. p.

licitudinis ecclesiasticae

causa ».

Facultativement {ex

Durant les semiieiu-

[arbitrio, non ex imperio)

nia des « stations ^ » du

\lei., II (275, 22) ; cf. x

Mercredi et du Vendredi

jusqu'à le supremam

Ibid , (275, 28)

diei ^, c'est-à-dire jus-

qu'à la 9me heure, d'après

II (275, 28) ; Cf. x

l'exemple de saint Pierre

{Actes, III, 1).

Facultativement

Certains samedis.

(semble-t-il) ; en tous cas

exceptionnellement {si

quando).

Facultativement {ut

De pain et d'eau, au

icuique uisiim est), xiii

gré de chacun.

, ^ Métaphore militaire cf. Harnack, Militia Christi, p. 34.

^ Cf. Blûmmer, die rôm. Privataltertumer, Miinchen, 1911 j (Handb. v. I. v. Muller, IV, 11, 11), p. 373-4. Le dernier quart du ' jour {suprema) allait de la 9'"e heure au coucher du soleil.

Les Montanistes jeûnaient

Durant les « stations »

XIV (RW., 293, 4)

1 BONWETSCH (GM.

du Mercredi et du Ven-

p. 96) a tort de supposer

dredi (comme les catho-

que les montanistes

liques) ^, mais en les

avaient des jours spé-

prolongeant

ciaux pour leurs sta-

jusqu'au soir ....

tions.

non pas toujours . . .

mais assez souvent . .

X (286, 9) « quas-

2 Comme les catholi-

dam uero » ;

ques ; mais à la dififé-

Eh

cf. I (275, 3)

rence de ceux-ci les

montanistes ne prati-

quaient jamais l'absti- 1

par respect pour l'heure

« plerumque «

nence les autres samedis '

de la sépulture du Christ

de l'année ; ils excep- j

talent aussi le diman- j

La veille de Pâques ^.

che : xiv (293, 6) ; xv S

Ph

(293, 19). Donc, quoi j

A certains jours (non

qu'en dise Bonwetsch

précisés) sur lesquels les

[Studien zu den Kom-

diverses communautés

mentaren Hippolyts zum

montanistes tombaient

Bûche Daniels und Ho-

préalablement d'accord^.

hen Liede. TU, XVL n, l

p. 75-76), le passage du

Commentaire sur Da-

Deux semaines cha-

niel (iv, 20) où Hippo-

que année, pendant les-

lyte critique certaines

quelles ils pratiquaient

gens qui jeûnent le jour

la « xérophagie », sauf

du Sabbat ne doit pas

le samedi et le dimanche

XV (293, 18

viser les montanistes (Sources, n" 13).

Sans doute aussi le Vendredi saint, pour la même raison qu'invoquaient les catholiques.

de Orat., xviii, (RW., 192, 1).

' Il n'y a pas lieu de dire avec Rolffs (JJrkunden..., p. 39) : a C'étaient les jeûnes célébrés par les églises grec- j ques. » TertuUien ne i signale qu'une analogie de pratiques.

Le de leiunio 401

En somme, des jeûnes complets, des prolongations de jeûnes au delà de la limite habituelle, des xérophagies 1 : voilà en quoi consistait la discipline qu'observaient les montanistes et qu'ils avaient la prétention d'imposer aux autres comme seule correcte : Cf. lei. i, (RW., 275, 14) : per niillas interdum vel seras vel aridas escas ; ihid. (275, 2) : arguunt nos, quod ieiunia propria custodiamus, quod stationes plerumque in uesperam producamus; 11 (276, 23)... suhlati uel deminuti vel demorati cibi ; xi (289, 5)... reciisati uel recisi uel retardati pabuli...

On devine combien cette réglementation précise et rigoureuse devait plaire à Tertullien : tous les postulats de sa raison, tous les instincts de son tempérament autoritaire y rencontraient leur satisfaction absolue, s'y épanouissaient avec une combative allégresse. Cela d'autant mieux que la position des catholiques avait ses points faibles. Invoquer la liberté paulinienne, ils ne s'en faisaient point faute - : mais ils ne pouvaient eux-mêmes soutenir qu'ils y fussent complètement fidèles, puisqu'ils reconnaissaient en matière de jeûne la légitimité de certaines contraintes^. Accuser les montanistes de récuser par principe telles catégories de mets, pour les faire tomber ainsi sous la condamnation de / Tim., IV, 3, c'était un expédient peu sérieux : n'était-il pas notoire que chez Montan V interdidio ciborum ne procédait nullement d'arrière-pensées d'ordre métaphysique * ? Contester la vertu du jeûne, il n'y fallait pas songer davantage. Quand, énumérant les faveurs que le jeûne attire à qui s'y livre, Tertullien compte V agnitionem sacramentorum ^,

^ Pour la nature du régime xérophagique, cf. de lei., i (Sources, n» 35).

2 § II (RW., p. 276, i) ; XIV (292, 25).

^ Voir le tableau ci-dessus.

* XV (RW., 293). Sources, n>^ 40.

^ VII (RW., 283, 7) ; IX (284, 24) : cf. de Backer, Sacramentum : le mot et l'idée, etc., p. 37-38. Voir aussi viii (284, 8).

c'est-à-dire la perception des vérités mystérieuses ; quand il déclare que les xérophagies extorquent à Dieu la science des révélations, « reuelationum scientia... quae xerophagiis extorqueantur ^ », il ne s'écarte guère, pour le fond des choses, de la commune opinion catholique. Qu'on se rappelle Hermas obtenant, par quinze jours de jeûnes et de prières, l'intelligence du Hvre qu'une TTûST'i-JTÉsx lui a remis ^ ; et aussi les autres « apocalypses » que l'on voit coordonnées, dans le Pasteur, au même genre de pratiques ^.

Ce qui, pourtant, paraissait exorbitant à la plupart, c'était la tentative arrogante poussée par le clan montaniste en vue de réduire à néant, au nom de la prophetia noua, toute initiative individuelle et de substituer aux mortifications ex arhitrio une série de lourdes mortifications ex imperio. Il y avait là un empiétement dont l'indiscrétion menaçait chacun dans son indépendance quotidienne, bien plus encore que les prohibitions relatives aux secondes noces *. D'où une révolte générale contre l'auteur de ces fantaisies dangereuses, le pseudo-Paraclet, que les catholiques identifiaient au « diable » et à « l'antechrist ^ », et contre sa séquelle de « faux prophètes ^ ». Le meilleur asile que les catholiques pensaient trouver pour s'en défendre, c'était l'Ecriture, et c'était la tradition "^ , c'est-à-dire les habitudes jusque-là en vigueur. Toute détermination non scripturaire et non

- Visio, II, II, I.

3 Ibid., III, I, 2 ; III, X, 6-7.

* Il semble même que certains « spirituels » mollissaient un peu sur le point des jeûnes. TertuUien leur glisse en passant un avertissement comminatoire au § XVI (295, 13) : haec erunt exempla et populo et episcopis, etiani spiritalibus, si quant incontinentiam gulae admiserint. Je crois que spiritales est pris ici substantivement : cf. le tableau, p. 360.

^ XI (Sources, n» 37).

® XII (Sources, no 38).

' XIII : Il Praescribitis constituta esse soUemnia huic fidei scriptuns uel traditione maiorum nihilque obseruationis amplius adiciendum ob illicitum innouationis. »

Le de leiunio 403

traditionnelle, était proclamée nouveauté puérile ^, et imitation suspecte des dévotions judaïques ^ ou des rites d'Apis, de Cybèle et d'Isis ^.

Tertullien ne pouvait faillir à défendre l'autorité du Paraclet ainsi ravalée : il s'acquitte de ce devoir à plusieurs reprises* ; il décide qu'il appartient aux « charismes » de confirmer ou de rectifier toute tradition non scripturaire ^, et affirme que si les prophètes phrj^giens plaisaient aux psychiques, ils ne seraient point de son goût, mei non erant ^. Mais il esquive la tactique qui eût consisté à solidariser trop étroitement la fortune des jeûnes montanistes avec les titres de leur initiateur, (notez au § x le seposito confirmatore omnium istorum Paracleto) ; et par une véritable gageure il en adopte une autre, qui consiste (une fois démontrée l'utilité suréminente du jeûne, et de son efficacité expiatrice et fortifiante) à retrouver dans l'Écriture la préfiguration ou le spécimen de toutes les particularités de ces jeûnes.

Sa discussion est de la plus rare insolence. Le mot gula revient une douzaine de fois dans le traité '. Des goinfres, avides de se remplir la panse, et qui couvrent de mots respectables leurs dégoûtantes convoitises, voilà sous quels traits il peint ses adversaires. En outre, ces goulus sont des voluptueux : par le jeu naturel et l'action réciproque des organes, la gourmandise se mue en lascivité : per edacitatem salacitas transit ^. Et Tertullien développe l'image et en précise les traits avec une complète impudeur.

^ XI (RW., p. 289, 6 et 9) ; X (286, 10) ; i (275, 7). 2 XIV (p. 292, 1. 25).

^ XVI (296, 8)

* De Ici., I ; XI ; xiii (Sources, n" 35 ; 37 ; 39). ^ X (287, 12).

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