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XVII

' Voir aussi, pour ce genre de brocards, 11 (276, 9) ; m (277, 10 ; 278, i ; cf. 281 , 7 ; 282, 16) ; VI (280, 7 ; 280, 31 ; 281, 7) ; xii (290, 9) ; xv (294, 14) ; XVI (296, 14) ; XVII (296, 23 ; 297, 4).

404 La Crise Montanistc

Tout le chapitre I est plein d'obscénités ^. Rien de moins chaste en son langage que ce forcené prédicateur de chasteté ^.

E. La pénitence

Reste enfin la question pénitentielle. De toutes celles qu'il y avait lieu d'étudier à propos de Tertullien, c'est la plus importante. Non que Tertullien l'ait abordée avec des dispositions nouvelles : il se montre dans le de Pudicitia, qui y est spécialement consacré, tel que nous l'avons vu dans le de Monogamia ou le de leiunio, — aussi violent, aussi fermement décidé à obliger l'homme à être meilleur ^, et à transformer l'Eglise, pour autant que la chose dépend de lui, en une communauté de saints*. Mais cette fois le conflit entre catholiques et montanistes n'intéressait pas uniquement la discipline : un problème d'ordre dogmatique, le problème du pouvoir des clés, s'y trouvait impliqué. Il a fallu que Tertullien y prît position ; et ainsi il a été acculé à modifier, non pas seulement ses thèses anciennes sur la pénitence, mais aussi certaines parties de sa conception de l'Eglise et des prérogatives attachées à la hiérarchie cléricale.

Prenons notre point de départ dans le de Paenitentia, qui est sûrement un traité de sa période catholique.

Le de Paenitentia se divise en deux parties, précédées d'une entrée en matière. Dans ce préambule, (i-iv), Tertullien

^ Voir dans les Sources, n" 35, la note sur les mots exteriores et interiores botuli psychicorum.

2 Le De leiunio n'est pas le seul traité auquel cette remarque s'applique. Cf. ApoL, VIII, 5 ; IX, 12 ; De Virg. uel. xii (Œ., I, 900) ; xiv (I, 905-6) ; de Pallio, iv (I, 937, 1. 6 et I, 942) ; de Mon., xv-xvi (I, 785) ; de Exh. C, vu (I, 747) ; IX (I, 749). Noter aussi ses métaphores favorites despuniare, fibula, uiri admissio (v. g. Mon., m ; ix, etc.).

3 De Pud.. I, I.

* Ibid., XVIII, II. ■

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s'applique à définir le repentir spécifiquement chrétien. Il rappelle ensuite qu'il y a des péchés de chair et des péchés d'esprit, correspondant à la double nature de l'homme et également coupables devant Dieu. — Cela posé, il aborde la pénitence qui précède le baptême (iv-vii). Il s'attache particulièrem^ent à prémunir les novices qui l'écoutent contre un abus dont nous savons qu'il devait se perpétuer longtemps dans l'Église. Sûrs que le baptême effacerait un jour leurs fautes, ceux-ci ou leurs pareils ne se pressaient pas de le recevoir et se donnaient du bon temps sous le couvert de cette certitude. Mauvais calcul ! observe Tertullien. La pénitence est un marché qu'on fait avec Dieu. Donnant, donnant. Dieu vérifiera la monnaie dont on le paie, et il saura rattraper quelque jour le fraudeur. En réalité, la réformation du catéchumène doit commencer bien avant le baptême, au prix des plus sérieux efforts.

La seconde partie (vii-xii) est consacrée tout entière à la paenitentia secunda. Non sans précautions oratoires, non sans répugnance, tant il craint « d'ouvrir une nouvelle carrière au péché » {ne... spatium adhuc delinquendi demonstrare iiideamur, vu, 2), Tertullien concède à la faiblesse humaine un dernier recours pour les fautes commises après le baptême. « Prévoyant les sortilèges empoisonnés du démon. Dieu a permis qu'une fois fermée la porte du pardon, une fois tiré le verrou du baptême, il y eût encore quelque chose d'ouvert. Il a placé dans le vestibule la seconde pénitence, pour qu'elle ouvre à ceux qui frapperaient : mais une fois seulement, puisque c'est déjà la seconde fois, et jamais plus désormais, puisque le pardon précédent est demeuré inutile 1. » De la légitimité de cette unique pénitence post-baptismale, Tertullien ne permet pas qu'on doute {id si dubitas... viii, i). Des textes comme le second et le troisième chapitres de l'Apocalypse, comme les paraboles de la drachme perdue, de la

Paen., vu, 10.

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brebis errante, du fils prodigue, ne prouvent-ils pas îurabondamment la bonté de Dieu ? Mais encore faut-il que cette seconde pénitence requière une sanction assez rude : c'est l'exomologèse. Telle que Tertullien la décrit, l'exomologèse comportait tout à la fois une pénalité physique (vêtements sordides, retranchements sur le boire et le manger, jeûnes) et une pénalité morale (méditations douloureuses sur les fautes commises, humiliation publique). « Elle veut qu'on couche sous le sac et la cendre, qu'on s'enveloppe le corps de sombres haillons, qu'on abandonne son âme à la tristesse...; elle ne connaît qu'un boire et qu'un manger tout simples, tel que le demande le bien de l'âme et non le plaisir du ventre. Le pénitent alimente les prières par les jeûnes, il gémit, il pleure, il mugit jour et nuit vers le Seigneur son Dieu, il se roule aux pieds des prêtres, il s'agenouille devant ceux qui sont chers à Dieu i, il charge tous ses frères d'être ses intercesseurs pour obtenir son pardon ^. » L'office propre de l'exomologèse est d'attirer sur le pécheur la miséricorde divine par des mortifications qui attestent la sincérité de son repentir et sa crainte de Dieu. Elle acquitte ainsi la dette qu'il a contractée envers Dieu par ses prévarications, et qu'il lui faudrait acquitter dans l'autre monde au prix d'éternels supplices. — Ce devoir indispensable, beaucoup cependant s'y soustraient par peur de l'humiliation et de la souffrance physique. Tertullien gourmande vivement leur lâcheté, avec des railleries et avec des menaces. Et il leur rappelle

^ L'interprétation de ces mots cari dei n'est pas encore fixée. Les chrétiens se désignaient souvent eux-mêmes par l'expression zO.ry. toC Oco-J (amici Dei, cari Deo) : Voy. Harnack, Mission, \^, 352. On serait tenté de croire qu'il s'agit ici d'une catégorie spéciale de fidèles. Preuschen songe aux martyrs [Tertullians Schriften de paen. u. de piid., p. 10, n. 2 ; et ZNW, 1910, p. 155). Adam rapporte la dénomination aux veuves, d'après le passage parallèle du de Pud., xiii, 7, où Tertullien a donné un pendant à sa première description de l'exomologèse : « ...conciliciatum et concineratum cum dedecore et horrore compositum prosternens in médium atite uiduas ; ante presbyteros, etc.. » Mais alors pourquoi ce masculin cari ?

2 Paen., ix, 4 et s.

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que s'ils tardent à profiter du remède que Dieu leur propose, l'enfer les attend.

De quel pardon s'agit-il dans cette seconde partie du de Paenitentia ? Du pardon de Dieu, et de celui-là seul ? ou bien ce pardon divin impliquait-il la réconciliation ecclésiastique, comme une garantie et un signe sensible indispensables ?

A lire de suite le traité, on dirait que tout se passe entre le pécheur et Dieu. C'est toujours de Vindulgentia Domini (vii, II), de la réconciliation avec Dieu (xi, 3) qu'il est question. Quand Tertullien veut définir l'exomologèse, il choisit cette formule « l'acte par lequel nous confessons an Seigneur notre péché, qua delictum Domino nostrum confîtemur {ix, 2). » Nulle part n'apparaît le prêtre, l'Eglise, si ce n'est pour implorer Dieu en faveur du pécheur repentant (lx, 4).

Certains critiques lisent une allusion caractérisée à un acte solennel de réconciliation devant l'Eglise dans une phrase du chapitre x. Voici ce texte très controversé : « Grande plane emolumentum uerecundiae occultatio delecti pollicetur ! Videlicet si quid humanae notitiae subduxerimus, proinde et Deum celabimus ? Adeone existimatio hominum et Dei conscientia comparantur ? An melius est damnatum latere quant palam absolui ? (x, 7-8) ». Tout le chapitre a pour objet de prouver leur folie à ceux qui « se dérobent au devoir de l'exomologèse ou le diffèrent de jour en jour, parce qu'ils redoutent de s'afficher en public (x, i). » Tertullien les prend tour à tour par l'ironie et par le sentiment. Puis il conclus (je traduis ici le texte ci-dessus) : « Vraiment, c'est un bel avantage que se promet le respect humain en tenant ses fautes cachées ! Ce que nous aurons soustrait à la connaissance des hommes, le cacherons-nous à Dieu ? Peut-on mettre en balance l'opinion des hommes et le jugement de Dieu ? » Viennent enfin les mots litigieux : an melius est damnatum latere quam palam absolui ? — Le contexte ainsi établi, quelle signification peut-on légitimement leur

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attribuer ? Ils sont en rapport étroit avec ceux de la phrase qui précède. Damnatum correspond à conscientia Dei, latere à existimatio hominum ; de même palam se réfère à existimatio hominum, ahsolui à conscientia Dei. Tertullien demande : Vaut-il mieux échapper à l'humiliation publique {latere) et être condamné (par la conscientia Dei) qu'affronter cette humiliation publique [palam) et être absous (par la conscientia Dei) ? Il n'y a donc aucunement là quoi qu'on en dise, mention formelle d'un acte d' « absolution « ecclésiastique ^.

Si ingénieusement qu'on ait pressé certains détails de style pour les faire témoigner en faveur d'une réconciliation solennelle devant Vecclesia ^, il faut bien reconnaître que

^ Cf. pour l'avis opposé, d'Alès, RCF, l (1907), p. 343 ; id., dans RHE, 191 2, p. 23 et s. ; Adam, Kirchenbegriff Tertullians, p. 83. Adam raisonne ainsi : « Puisque le latere est relatif à ce monde-ci, il en va de même du palam. Le palam absolui, c'est donc l'acte solennel de réconciliation ecclésiastique, opposé à la condamnation divine qui, dès cette terre, menace le coupable. » Il est exact que latere et palam sont relatifs l'un et l'autre à ce monde-ci. Mais damnatum et absolui n'expriment pas autre chose que les deux verdicts possibles de la consciencia Dei. Il ne faut pas lier trop étroitement pour le sens damnatum latere d'une part, palam absolut, d'autre part. Ils correspondent en réalité à quatre phases distinctes et le français ne peut exprimer ici le latin qu'en le délayant, comme on le voit par la traduction ci-dessus.

^ Ainsi il me paraît imprudent d'interpréter le quatentis satisfactio confessione disponitur de ix, 2, au sens d'un « aveu qui devait servir à déterminer la satisfaction imposée au coupable » (cf. Tixeront, Hist. des Dogmes, I, 365). Tous les passages du de Paenitentia où les mots satisfactio, satisfacere sont employés ont trait à l'acquittement d'une dette contractée envers Dieu. V, 9 : Ita qui per delictorum paenitentiam instituerat Domino satisfacere. VII, 14 : Offendisti (Dominum), sed reconciliari adhuc potes. Habes oui satisfacias, et quidem uolentem. viii, 9 : Confessio enim satisfactionis consilium est, dissimulatio contumaciae (= l'aveu est le parti que prend celui qui veut acquitter sa dette...), x, 2 : Intolerandum scilicet pudori Domino offensa satisfacere.

EssER, à qui l'on doit par ailleurs tant de pénétrantes analyses des traités de Tertullien relatifs à la pénitence, a insisté tout particulièrement sur ce genre d'argument. Il s'est efforcé de démontrer, en s'aidant du vocabulaire du de Pudicitia que certains termes employés dans le de Paenitentia, tels que secunda paenitentia, restitttttis étaient, pour ainsi dire, les termes techniques de la réconciliation ecclésiastique : en sorte que le choix même

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la langue tout abstraite du de Paenitentia ne nous apprend à peu près rien au point de vue du mode d'administration de la pénitence, l'exomologèse étant mise à part.

Et pourtant la dialectique dont use Tertullien, les raisonnements qu'il met en œuvre, ne se comprennent guère, si l'on se prévaut de ces imprécisions verbales pour refuser tout caractère ecclésiastique au pardon qu'il promet au pécheur repenti.

Car enfin, il a beau ne marquer d'autre but à l'exomologèse que la réconciliation avec Dieu (vu, 14), encore fait-il imaginer clairement comment cette réconciliation était notifiée au pécheur. Est-il croyable que le pécheur dût se fier uniquement à son sentiment intime, à sa conviction personnelle d'avoir reconquis l'amitié de Dieu ? A ce prix, l'exomologèse eût été dans la plupart des cas singulièrement écourtée ! Il fallait donc qu'à un moment donné le pénitent reçût d'une autorité compétente l'assurance qu'il avait assez prié, assez pleuré, assez jeûné, et que le Ciel était apaisé enfin. — Toutes les comparaisons par où Tertullien s'efforce de rehausser les avantages de l'exomologèse ne parlent-elles pas d'épreuves passagères procurant dans un délai plus ou moins long un bénéfice déterminé ? Il la compare aux traitements pénibles, mais salutaires, qu'infligent aux patients le chirurgien et le médecin (x, 9) ; aux incommodités, aux affronts qu'essuient sans sourciller ceux qui briguent les honneurs publics (xi, 4 et s.) ; aux remèdes que devine l'instinct de certains animaux (xi, 6) ; à l'humiliation de

de ces mots marquerait qu'au regard de Tertullien cette réconciliation était indispensable (Busschriften T., p. 19-24). Je reconnais une certaine valeur à ces rapprochements, mais à condition qu'il soit entendu qu'ils reposent sur un tout petit nombre de textes. C'est ainsi que restUncre qui apparaît six fois dans le de Paen. (v, 2 ; vu, 11, 12 ; viii, 4 ; xii, 7, 9) n'a peut-être l'acception ecclésiastique que dans un seul passage (viii, 4). Pareillement les mots paenitentia secunda ne figurent que deux fois dans le de ^Paen. (vil, 10 ; IX, i).

4IO La Crise Montaniste

sept années subie par Nabuchodonosor (xii, 7). Les analogies qu'il établit ainsi eussent été vaines, s'il eût mis des souffrances de durée circonscrite en regard des pénalités indéfinies d'une pénitence perpétuelle.

Epreuve temporaire, tout comme la première pénitence, la pénitence seconde devait aboutir, elle aussi, à une conclusion certaine. J'ai dit le parallélisme frappant que Tertullien institue entre ces deux pénitences. L'une ouvre au baptisé la ianua ignoscentiae (vu, 10) ; l'autre, acte public (ix, i), réintègre le pécheur par une autre porte (vu, 10) ; elle renouvelle, elle amplifie le bienfait qu'avait acquis à celui-ci l'acte positif du baptême : c'est par elle que le délinquant récupère la grâce qu'il avait reçue par le baptême, et perdue par son péché (vu. II) ; elle est sa secunda spes (vu, 2), son autre planche de salut (xii, 9).

La première pénitence avait acheminé le converti au baptême ; à quoi veut-on que le conduise la pénitence seconde, ainsi décrite, sinon à une réconciliation officielle, indispensable pour certifier sa réadmission dans l'Eglise, de même que le baptême avait représenté aux yeux de tous son incorporation à l'Eglise ?

Il n'est nullement téméraire de supposer — si l'on se rappelle l'office que Tertulhen devenu montaniste assigne encore à l'évêque {de Pud., xviii, 17) — que c'était l'évêque qui, interprétant la volonté divine d'après les dispositions observées chez le pénitent et d'après le suffrage de la communauté, lui octroyait enfin la réconciliation ecclésiastique, terme de l'expiation endurée, et gage assuré du pardon de Dieu.

Cette dernière hypothèse, si légitime soit-elle, n'a d'ailleurs aucun point d'appui dans le de Paenitentia. Mais si les modalités de la procédure suivie nous échappent, l'on peut dire, en revanche, que la seconde partie du traité ne devient

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vraiment intelligible qu'à condition d'admettre, comme aboutissement de l'exomologèse, un acte solennel émanant de la hiérarchie ^.

Qui le nie, et soutient qu'il s'agit d'une expiation à vie, où l'Eglise n'interposait aucunement ses amnisties, celui-là devra expliquer pourquoi Tertullien, au moment d'indiquer aux pécheurs cette suprême ressource qui devait leur paraître si cruellement sévère, use de circonlocutions scrupuleuses comme si là se manifestait le prodige de la bonté divine dont il redoute que les pécheurs n'abusent (vu, 1-6) ; il devra montrer comment se concilie avec l'hypothèse d'une pénitence sans réconciliation le proxime frustra du chapitre vu, 10 ; et surtout il lui faudra déceler les raisons qui ont pu induire Tertullien, devenu montaniste, à contredire effrontément (comme je le montrerai bientôt) ses affirmations du de Paenitentia, alors qu'il aurait été pour lui si simple et si flatteur de souligner la parfaite continuité de ses vues sur la perpétuité de l'exomologèse.

A tout prendre, le de Paenitentia n'est nullement un traité didactique sur la pénitence, en tant qu'institution ecclésiastique. C'est une sorte de sermon où Tertullien s'adresse principalement aux catéchumènes [nouicioli, vi, i ; auditorum tirocinia, vi, 14 ; audientes, vi, 15, 17, 20 ; vu, i) encore peu au courant des exigences de la vie chrétienne, ou trop prompts à les éluder. Attentif avant tout à mettre en lumière le bienfait de la réconciliation avec Dieu, soit avant, soit après le baptême, il ne se préoccupe pas de décrire les formes par où elle se réalise dans les communautés contemporaines. Ces formes sont connues de ceux qui l'écoutent :

^ C'est donc à juste titre que Loofs {Leitfaden*, p. 207), Esser {der Katholik, 1908, I, p. 19 et s.), Preuschen (ZNW., 1910, 144, n. i) soutiennent contre Funk (TQ., 1906, p. 541 et s.) « dass in De Paen. die Wiederaufnahmc der Sùnder in die Kirche vorausgesetzt soi » : ce sont les termes dont se sert M. Preuschen.

à quoi bon s'attarderait-il à les inventorier ^ ? Son but est d'édifier, de déjouer les sophismes courants (cf. viii, i ; V, lo) sur l'impossibilité du pardon ou le peu d'importance du péché, d'aiguillonner les pécheurs qui renâclent devant l'exomologèse {si de exomologesi rétractas... xii, i) ; mais non pas d'expliquer ex professa la procédure, l'organisation de la discipline pénitentielle. Ces détails tout pratiques demeurent en dehors de sa perspective. C'est pour cela même que sur plus d'un point le de Paenitentia laisse notre curiosité insatisfaite.

Et maintenant, à considérer le de Paenitentia non plus comme document d'histoire, m ais comme document psychologique, on est frappé de la modération relative dont Tertullien y fait preuve.

J'observe en premier lieu que Tertullien ne soustrait aucun péché à la pénitence post-baptismale. Il ne paraît considérer aucune faute comme irrémissible. Comment comprendre le parti qu'il tire des chapitres ii et m de V Apocalypse [de Paen., viii, 1-2) s'il prétendait excepter de l'universelle loi de pardon les fautes qui y sont mentionnées ? Relisons ce texte significatif :

« Si tu en doutes [il veut dire : si tu doutes que Dieu ne « se refuse point à se réconcilier avec le pécheur], lis ce que « l'Esprit dit aux Eglises. Il reproche aux Êphésiens d'aban- « donner la charité ; à ceux de Thyatire, de forniquer et de « manger les viandes consacrées aux idoles ; à l'Eglise de Sardes, « de n'avoir que des œuvres imparfaites. Il blâme les gens « de Pergame d'enseigner de fausses doctrines. Il gourmande

^ Il en va de même de tel sermon de Bourdaloue sur « le retard de la Pénitence » {Sermons du P. Bourdalotie pour le Caresme, L.yorx, 1740,7"^ éd., t. ÏII, p. 235). Si l'on en ôte une rapide allusion, vers la fin, au « tribunal » de l'Église et à ses « ministres », on pourrait croire que le drame pénitentiel se joue tout entier entre le pécheur et Dieu, et que le prêtre n'y a aucun rôle. — Voir aussi le Sermon de Bossuet sur « la Pénitence » prêché à Dijon le 6 juin 1656 (Lebarcq, II, 170 et s.).

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« ceux de Laodicée parce qu'ils mettent leur confiance dans « les richesses : et cependant, tous, il les invite à se repentir, « non sans menaces, à dire vrai. Évidemment, il ne menacerait « pas en cas de non-pénitence, s'il ne devait leur pardonner (c en cas de pénitence ^. »

Le stupruni, Vidolothytorum esus sont présentés, non pas comme des exceptions qui échappent à la règle, mais justement comme des exemples qui la confirment.

Un peu plus loin (viii, 8), Tertullien, paraphrasant l'histoire du fils prodigue, engage le pécheur à imiter celui-ci dans ses résipiscences : « Dieu te recevra, lui dit-il, mais à condition que tu te repentes du fond de l'âme..., que tu abandonnes le troupeau des porcs immondes, et que tu t'en ailles trouver ton père, etc.. » C'est manifestement l'impudicité qu'il vise ici. Aussi bien il nous indique lui-même dans le de Pudicitia, ix, 9, comment il faut entendre cette métaphore : « Nam si christianus est qui... diabolo... seruitium suum tradidit, et ab eo porcis alendis, immundis scilicet spiritihus curandis, praepositus, resipuit ad patrem reuerti... » Donc l'exomologèse loyalement accomplie donne au pécheur la certitude d'être pardonné, si graves qu'aient été ses prévarications. Voilà une conclusion que l'étude du de Paenitentia permet de poser en toute sécurité.

Comment n'être pas frappé aussi de ce qu'il y a d'apaisé, de bienveillant dans le ton que Tertullien y prend, je dirai même de l'onction avec laquelle il prêche, exhorte, instruit ? — Certes, les duretés ne manquent pas dans cet opuscule. Tertullien est prompt à la colère, contre « l'écoutant » qui, comptant sur la vertu purificatrice du baptême, prétend bien

^ « Id si dubitas, euolue quac Spiritus ecclesiis dicat. Desertam dilectionem Ephesiis imputât, stuprum et idolothytorum esum Thyatirenis exprobrat, Sardos non plenorum operum incusat, Pergamenos docentes peruersa reprehendit, Laodicenos fidentes diuitiis obiurgat : et tamen omnes ad paenitentiam commonet, sub comminatiotaibus quidem. Non comminitaretur autem non paenitenti, si non ignosceret paenitenti. » Voy. aussi de Paen., iv, i.

ne pas renoncer, jusqu'au moment de le recevoir, aux péchés qu'il aime (cf. vi) ; contre le pécheur qui défaille de terreur à la pensée qu'il lui faudra vivre « sans se baigner, tout sordide, privé de toute joie, dans la rudesse du sac, sous l'horreur de la cendre, le visage défait par le jeûne. » (xi, I et s.). On discernerait aussi quelque âpre complaisance dans la manière dont il énumère les rigueurs de l'exomologèse et les désolantes mortifications qu'elle exige (ix, 3 et s.). — Pourtant, à replacer le de Paenitentia parmi l'ensemble de ses écrits, le traité apparaît comme l'un des plus modérés et des plus paisibles. On peut même y noter, par endroit, une mysticité douce et compatissante, des accents de pieuse et tendre charité : par exemple, quand il insiste, pour rassurele pécheur contre toute tentative de désespoir, sur la pateri nité de Dieu (viii, 7) 1 :

« Personne n'est père comme lui, tendre comme lui. (( Tu es son fils : même s'il t'arrive de dissiper ce que tu as « reçu de lui, même si tu reviens nu, il te rece\Ta, puisque « tu reviens... » ; ou encore quand il rappelle au baptisé, qui hésite à publier ses fautes, qu'il est frère parmi ses frères, et que nulle ironie ne peut lui venir de ceux-ci (x, 4) ^. « Espérance, crainte, joie, peine, souffrance, tout est com- « mun entre vous : pourquoi les croire si différents de toi... « Le corps ne peut se réjouir du mal qui arrive à l'un de ses « membres... Lorsque tu tends les mains vers les genoux de « tes frères, c'est le Christ que tu touches, c'est le Christ que « tu implores. Et quand, de leur côté, tes frères versent des « larmes sur toi, c'est le Christ qui souffre, c'est le Christ qui

^ Tam pater nemo, tam plus nemo. Is ergo te, filium suum, etsi acceptum ab eo prodegens, etsi nudus redieris, recipiet, quia redisti.

^ Ceterum inter fratres atque conseruos, ubi communis spes, metus, gaudium, dolor, passio, ...quid tu hos aiiud quam te opinaris ? ...Non potest corpus de unius membri uexatione laetum agere ...Cum te ad fratrum genua protendis, Christum contrectas, Christum exoras. ^ïque illi cura super te lacrimas agunt, Christus patitur, Christus patrem deprecatur. Facile impetratur semper, quod filius postulat.

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« supplie son Père. C'est chose vite accordée, celle qu'un « fils demande... »

En somme, sans permettre aux discussions purement théoriques de s'insinuer au milieu des développements tout parénétiques du de Paenitentia, Tertullien prend parti dans la querelle qui divise son temps. Il admet que le pécheur, tombé postérieurement au baptême dans une ou plusieurs fautes graves ait droit encore à un pardon, s'il fait pénitence. Il est donc plus clément encore que ne s'était montré Hermas, puisqu'il admet tous les pécheurs à la pénitence seconde, sans autre condition qu'un repentir sincère manifesté par l'exomologèse ; tandis qu' Hermas la réservait (nous l'avons vu) à ceux que cette sorte de jubilé dont il se constituait l'annonciateur trouvait chrétiens déjà. — Et l'on ne peut se défendre de quelque étonnement en voyant Tertullien s'embrigader ainsi dans le clan des opportunistes, et se faire l'apôtre des mesures tempérées et bénignes.

Combien différent apparaît, dès la plus superficielle lecture, l'esprit dont est animé le de Pudicitia !

Dès les premières pages, Tertullien laisse éclater ses colères. L'adversaire auquel il s'en prend est un évêque 1, et sans doute un évêque romain '^. L'identification de cet évêque

^ Cela ressort des textes suivants : Pud., I, 6 « Pontifex scilicet Maximus, quod est episcopus episcoporum edicit... » ; xiii, 7 .< benedictus papa » ; XXI, 5 « apostolice ».

^ On aurait tort de faire état, pour démontrer ce point, de l'expression papa ou de l'épithète apostolice, l'une et l'autre citées à la note précédente. Elles n'étaient nullement personnelles à l'évêque de Rome, durant les premiers siècles (Cf. P. de Labrioixe, Une esquisse de l'histoire du mot Papa, dans BALAC, 191 1, p. 215-220). — En revanche, le raisonnement prêté par Tertullien à son adversaire au chap. xxi, 9-10 avait été problablement tenu par un évêque romain. Il implique, en effet, les propositions suivantes : l'Église a reçu à l'origine le pouvoir des clés en la personne de Pierre ; — ce pouvoir a passé de Pierre à moi, son successeur ; — les Églises le possèdent également en tant qu'elles se rattachent à Pierre. « Omnem ecclesiam Pétri propinquam (xxi, 9) «. Il ne s'agit pas ici des Églises fondées par Pierre,

4i6 La Crise Montaniste

est un problème auquel des solutions fort différentes ont été données. On admet généralement aujourd'hui que c'est Calliste qui est en jeu ^. Or donc, Calliste venait, par un acte public, par une ordonnance lue dans les assemblées de fidèles ^, de déclarer qu'il autorisait, pour sa part, les fornicateurs et les adultères à rentrer dans l'Église après pénitence faite.

« Audio etiam edictum esse propositum, et quidem peremptorium. Pontifex scilicet Maximus, quod est episcopus episcoporum, edicit : « Ego et moechiae et fornicationis delicta paenitentia functis dimitto. » O edictum, cui adscribi non poterit : Bonum factum ! Et ubi proponetur liberalitas ista ? Ibidem, opinor, in ipsis libidinum ianuis, sub ipsis libidinum titulis. Illic eiusmodi paenitentia promulganda est, ubi delinquentia ipsa uersabitur ^. »

mais des Églises qui sont en parenté, en « consanguinéité » de foi (cf. de Praesc, xxxii, 6) avec Pierre, ou avec l'Église de Pierre. Il est très possible que Pétri = ecclesiae Pétri. Ce tour elliptique n'est pas rare chez Tertullien : V. g. Apol., XII, 2 « materias sorores uasculorum instrumentorumque communium ». De Fuga, xii « Certe et huius timiditatis consilium est. » De Res. Garnis, XLix : Ventum est nunc ad carnem et sanguinem, reuera totius quaestionis. Cf. Esser, der Katholik, 1902, II, p. 214, n. 3. Comme preuve de second ordre, on peut alléguer aussi Vepiscopus episcoporum (i, 6). A l'époque de saint Cyprien, le pape Etienne s'attribuera (semble-t-il) ce titre : voy. Hartel, Cypriani opéra omnia, I, 435. On peut donc croire que l'évêque raillé par Tertullien et qui se l'était également décerné, ou à qui les catholiques le décernaient, n'était autre qu'un pontife romain.

^ Voy. V Excursiis à la fin de ce chapitre.

^ Pud., I, 8 « Eh quoi ! cela est lu dans l'Église, cela s'articule dans l'Église, et l'Église est vierge ! Loin, loin de l'épouse du Christ une telle proclamation ! »

^ Chaque expression requiert un commentaire. — Cet édit, Tertullien l'intitule « péremptoire », c'est-à-dire tranchant tout débat, selon la définition du Digeste : « Quod inde hoc nomen sumpsit, quod peremeret disceptationem, hoc est ultra non pateretur aduersarium tergiuersari. » v, i, 70, éd. MoMMSEN, Berlin, 1872, p. yj. Le mot prend dès lors une toute autre valeur que dans tel autre passage où T. l'avait employé à propos d'une ordonnance épiscopale sur le jeûne (V. g. de lei.. XIII ; RW., p. 291, 1. 31). — Avec un respect affecté, ou plutôt avec « un ris sardonien et hérétique > comme disait Du Perron (cité par Turmel, Hist. de la Théol. posit., II, 259), il décerne à Calliste le titre païen de Pontifex maximus (cf. Exh. cast. xiii, Œhler, I. 755 ; de Monog., xvii ; Œhler, I, 787) : il est à noter qu'à partir

La question pénitentielle. Le de Pudicitia 417

Il suffit de lire ce contexte pour se rendre compte que Tertullien bouffonne. Sans nul doute Calliste, en vue de justifier son initiative, avait insisté avec force sur l'importance de sa charge et sur la dignité du caractère dont il était revêtu. Tertullien en profite pour tourner en ridicule ces allures autoritaires, et il multiplie les traits propres à souligner la présomption orgueilleuse de l'évêque romain 1. Chaque fois qu'il revient à lui, au cours du traité, c'est avec la même

de la seconde moitié du V™e siècle, les papes s'en décoreront ofificiellement : voy. H. HiNSCHius, Kathol. Kirch&nrecht, I (1869), p. 207. — « Ego et moechiae, etc. » Il fait parler Calliste à la première personne comme dans les édits impériaux. (Quelques-uns de ces édits sont cités dans P. F. Girard, Textes de droit rom., 2^^ éd., Paris, 1895, p. 154 et s., et dans C. G., Bruns, Fontes iiiris rom. ant., 6°^^ éd., 1893, p. 238 et s.). — Pour le bonum factum, comp. Plante, Paenulus, Prol., v. 16 « Bonum factum esse : edicta ut seruetis mea » ; Suétone, Vitellius, xiv : « Exacerbatus, quod post edictum suum, quo iubebat intra kal. Oct. urbe Italiaque mathematici excédèrent, statim libellus est propositus et Chaldaeos dicere : Bonum factum! Ne Vitellius Germanicus intra eundem Kalendarum diem usquam esset. » Id., Caesar, lxxx. — Il demande ironiquement où cette liberalitas va être affichée : c'était le mot par où l'on désignait communément les largesses impériales : cf. de Corona, I, Œhler, I, 415 : Proxime factum est : liberalitas praestantissimorum imperatorum expungebatur in castris, etc. — - Sur les tittdi libidimim, cf. Juvénal, Sat., vi, 123 : Tune nuda papillis | Prostitit auratis, titulum mentita Lyciscae ; Martial, Epigr., xi, 45 [inscripiae limina cellae).

^ Preuschen {Tertullians Schriften, p. 18-21) et surtout Rolffs {des Indulgenz-Edict.,^. 98) ont essayé de recomposer « l'édit » de Calliste en groupant les textes et les arguments que Tertullien attribue à ses adversaires. Mais la tentative était illusoire, Preuschen l'a avoué récemment (ZNW., 1910, 141). — Voir aussi sur ce point les observations de Achelis (TLZ, 1895, col. 232 et de Harnack, ChronoL, II, p. 207). Il est possible et même vraisemblable que quelques arguments aient été empruntés à Calliste. Mais, soucieux de traiter la question à fond et de la vider en une seule fois, Tertullien a dû joindre aux motifs invoqués par Calliste ceux que les polémiques courantes lui fournissaient par surcroît. Peut-être même en a-t-il imaginé quelques-uns auxquels ses adversaires n'avaient pas songé encore, pour se donner la joie d'en briser la pointe avant même qu'elle n'ait été tournée contre lui. C'était là un procédé courant dans la rhétorique grécoromaine : on l'appelait à/OvTioçopâ (en latin subiectio). Voy. Volkmann, die Rhetorik der Griechen u. Rômer, Leipzig, 1885, p. 493 ; Geffcken, Kynika, p. 123. Comment espérer, dès lors, ressaisir jusqu'à la contexture et à la forme du fameux édit ?

injurieuse ironie. « Et toi, funambule de la pudeur, de la chasteté, de toute pureté sexuelle ^... » (x, 8). « Excellent pasteur, évêque bienveillant que tu es,... qui cherches tes biques dans la parabole de la brebis. » (xiii, 7-8) « Et maintenant, l'homme apostolique, exhibe-moi tes titres prophétiques, et je reconnaîtrai ton autorité divine... » (xxi, 5). Aux catholiques qui suivent Calliste, il reproche leurs complaisances honteuses pour l'incontinence (i, 15 et s.), les sophismes qui leur servent à émasculer la discipline (11, 3) et l'hypocrisie sournoise de leur exégèse : « C'est l'habitude des hérétiques pervers et bornés, et d'une façon générale celle de tous les psychiques, de s'armer, à l'occasion, de quelque passage équivoque contre le bataillon des affirmations de l'Ecriture tout entière. » (xvi, 24).

Il est visible qu'il tend de plus en plus à séparer sa vie morale de celle de l'Eglise. Non content d'esquisser en plusieurs endroits l'apologie du Paraclet (xii, i ; xxi, 7), il oppose avec fierté, chaque fois qu'il le peut, la pratique montaniste à la pratique catholique, et il répète à satiété les formules telles que 7iobis antem, pênes nos, nos autem, apiid nos, etc., qui le différencient, lui et les siens, des « psychiques ».

Mais ce n'est pas seulement par cette humeur sectaire que son montanisme s'af&rme : c'est aussi par un changement notable dans ses idées en matière de pénitence, et, pour tout dire, par une sensible évolution doctrinale.

« Les flétrissures d'une chair souillée postérieurement au baptême ne peuvent être lavées par la pénitence ^. » Tel est le principe nouveau dont il s'inspire. La chair a toute licence de pécher jusqu'au moment où le Christ l'affranchit

^ Je dois faire une réserve sur ce passage. Il est possible que Tertullien interpelle, non pas Calliste personnellement, mais le « psychique «, c'està-dire le catholique non montanisant, en général.

^ XII, I ... maculas carnis post baptisma respersae paenitentia dilui non posse.

La question pénitentielle .Le de Pudicitia 419

par le baptême : une fois affranchie, plus de pardon pour elle ^. Il y a des fautes qu'un chrétien ne doit plus commettre 2 : l'Église, vierge sans tâche, n'en saurait supporter la souillure ^. A ces fautes-là elle refuse toute indulgence * : le coupable n'a plus rien à espérer d'elle ^.

Remarquons ici que la demi-incertitude qui plane sur la seconde partie du de Paenitentia, au point de vue de la conclusion de la pénitence, est entièrement absente du de Pudicitia. Autant le langage de Tertullien était vague et général dans le premier traité, autant il est précis, administratif dans le second. Du côté montaniste comme du côté catholique, le point en litige, c'est la pax ecclesiastica et les conditions dans lesquelles elle peut être reconquise : le vocabulaire technique de l'ouvrage est d'une clarté sans équivoque «. |,

Telle est la modification capitale qui s'est opérée dans l'esprit de Tertullien au cours des quinze ou vingt années

^ XX, 13. Nondum enim caro a Christo manumissa, ut impune contaminabatur, ita iam manumissa non habet ueniam.

2 XVII, 4. Romani uero (cf. Rom., vi, i-ii), quid magis discunt, quam non delinquere hominem post fidem ?

^ I, 8. Sed hoc in ecclesia legitur, et in ecclesia pronuntiatur, et uirgo est ! — XVIII, II ...ecclesiam gloriosam... sine ruga uetustatis ut uirgo, sine macula fornicationis ut sponsa, sine probro uilitatis, ut emundata.

* XIX, 25. Sunt autem... grauiora et exitiosa quae ueniam non capiant. ^ XX, 12 ...nec amplius reaedificatur (homo) in ecclesia post ruinam

* Pax (i, 21 ; XXII, 2) ; pax humana (m, 3-4) ; pacis ecclesiasticae postliminium (xv, 2 ; cf. sur ce mot Digeste, xiv, xv, 5, i. Postliminium habet, i. c. perinde omnia restituuntur ei iura, ac si captus non esset) ; pacem ecclesiasticam reddere (xxii, 11) ; solatium nauis ecclesiae (xiii, 20) ; ecclesiam perdere (xxii, i) ; de ecclesia expelli (vu, 22) ; de ecclesia eradicare (xx, i) ; extra ecclesiam proici (xiii, 21) ; extra eccl. dari (xiv, 16) ; a communicatione detrudere (xviii, 14); ecclesiam reddere (xv, 11); in ecclesiam redire (xxii, 12) ; in eccl. redigi (xix, 5) ; in castra ecclesiae reuertere (xiv, 17) ; reuocare in ecclesiam (xv, 9) ; reaedificari in ecclesiam (xx, 12) ; ecclesiae communicare (m, 4) ; restitutio (vu, i ; xx, i) ; restitutio quae in ecclesiis agitur (xx, 19) ; restitutionem consequi (xix, 6) ; restitui per paenitentiam (vu, 13) ; communicationem restituerc (xviii, 12).

qui séparent la rédaction du de Pudicitia de la rédaction du de Paenitentia. Aussi bien, il ne se pique nulle part, dans l'opuscule montaniste, d'une intransigeante fidélité à ses théories d'autrefois. Bien au contraire, au seuil même du de Pudicitia, il se fait gloire d'avoir modifié ses vues :

« Ici encore, c'est contre les psychiques que sera dirigé « cet ouvrage, et aussi contre la communauté d'idées qui (( précédemment m'unissait à eux. Qu'ils en profitent pour « m'accuser davantage encore d'inconstance ! De rompre avec « un groupe n'a jamais été présompti(jn de péché. Comme (( si l'on n'avait pas plus de chance de se tromper avec la « foule, la vérité n'étant aimée que d'une élite !... Personne « ne rougit de faire des progrès. Même dans le Christ, la « science a eu ses étapes par où l'Apôtre a passé, lui aussi. « Quand j'étais petit enfant, etc.. Tant il est vrai qu'il « renonce à ses opinions premières, et qu'il ne commet aucune « faute de ce fait qu'il devient zélateur, non des traditions « de ses pères, mais des traditions chrétiennes ^. »

L'aveu est significatif, et, quelque peu circonstanciée qu'en soit l'expression, il est difficile de croire qu'en ouvrant par une telle déclaration cette controverse pénitentielle, Tertullien n'entende pas renier surtout son laxisme ancien.

Il avait jadis posé en fait que la pénitence post-baptismale effaçait des prévarications aussi graves que le stiiprum et V idolothytonim esus. A l'exomologèse consciencieusement pratiquée, il promettait sans restriction le pardon divin. Aujourd'hui il juge de telles indulgences mortelles à ce qu'il appelle la substantia sacramenti (ix, 9). Il va donc s'évertuer de toute son ardeur à tourner à des conclusions tout opposées les textes scripturaires dont il s'était prévalu.

Dans le de Paenitentia la parabole de la drachme, celle de la brebis, celle du fils prodigue, lui avaient servi tour à tour à attester la mansuétude de Dieu à l'égard du chrétien,

^ Pud., I, 10 et s. (Sources, n" 46.)

La question pénitentielle. Le de Pudicitia 421

pécheur et repentant (viii, 4-6). Elles réapparaissent dans le de Pudicitia, mais Tertiillien les applique à un cas tout différent. Il veut que la brebis, perdue et retrouvée, figure, non plus le chrétien pénitent, mais le païen pécheur 1. Il en va de même, à son gré, de la drachme ^ et du fils prodigue ^. Et il met en ligne ses plus captieuses subtilités pour établir cette exégèse toute nouvelle, à l'encontre des catholiques et de ses propres interprétations.

Tactique analogue pour éluder les conséquences qu'il avait tirées du chapitre 11 de l'Apocalypse. A quiconque aurait douté de la légitimité de la seconde pénitence, il opposait, dans le de Paenitentia, (viii, i) les exhortations que l'Esprit y adresse à diverses Eglises pour les convier au repentir. — Il examine, à nouveau, dans le traité montaniste, le texte relatif à la pseudo-prophétesse Jézabel [Apoc, 11, 20 et s.), lequel semblait garantir aux fornicateurs Vauxilimn paenitentiac ; et il soutient que le cas visé est un cas tout particulier, qu'il s'agit d'une hérétique nicolajte, non encore chrétienne, et par suite susceptible d'être lavée de ses erreurs par le baptême. — Si, comme les catholiques le veulent, cette femme était déjà chrétienne, eh bien, soit ! Mais de ce que l'Esprit lui permit la pénitence, cela ne veut pas dire qu'il lui promettait la réconciliation, (cf. Pud., xix, 1-6.)

Très significative aussi est l'irritation avec laquelle il parle du Pasteur d'Hermas, « ce livre... qui est le seul à aimer les adultères ; ce livre... relégué par toutes les Eglises, même par les vôtres, parmi les documents apocryphes et mensongers, adultère lui-même, et par suite protecteur de ses

^ Cf. Pud., VII, i-io.

^ Ibid., VII, 10-23. Noter la conclusion « Commissa itaque etiam hac nostra cum illorum interpretatione, eo magis in ethnicum spectabunt et ouis et drachmae argumenta, quanto ncc in eius delicti christianum competere possunt. )>

^ Ibid., viii-x.

pareils ^. » Cette animosité étonne d'abord : Hermas n'avait-il pas été un spiritalis, visité par des visions, par des révélations divines ? A ce titre, TertuUien, montaniste, aurait dû l'honorer. Pour expliquer qu'il se déchaîne ainsi contre lui, on allègue le passage du Pasteur où le Seigneur, en une sorte de consultation de casuistique, prescrit au mari de recevoir sa femme adultère, déjà congédiée, si elle fait pénitence ^. Mais l'antipathie de TertuUien procède d'une cause plus intimement personnelle. Si les catholiques opposaient à TertuUien l'autorité du Pasteur, c'est que lui-même s'en était manifestement inspiré dans le de Paenitentia, en vue d'établir l'économie de la seconde pénitence.

Paen., vu, 7 et s.

Mand., IV, m, 4. Seà enim. peruicacissinius hos-

tis ille nunquam malitiae suae otium facit... Itaque obseruat

Ibid., IV, III, 6. (hominem), oppugnat, obsidet, si

qua possit aut oculos concupiscentia carnali ferire, etc. Haec

Ibid., IV, I, 8. igitur uenena prouidens Deus...

collocauit in uestibulo paenitentiain secundani... sed iam semel, quia iam secundo ; sed amplius nunquam, quia proxime frustra 3.

Il mettrait moins de passion à rabaisser le Pasteur, s'il n'avait conscience qu'il a partagé et même accentué jadis les tendances miséricordieuses d' Hermas, et qu'il a noué ainsi entre Hermas et lui une solidarité qui le gêne présentement.

^ Pud., X, II : « Cederem tibi, si scriptura Pastoris, quae sola moechos amat, diuino instrumento meruisset incidi ; si non ab omni concilie ecclesiarum etiam uestrarum intej apocrypha et falsa iudicaretur, adultéra et ipsa et inde patrona sociorum. » Cf. ibid., xx, 2 : « Et utique receptior apud ecclesias epistula Barnabae illo apocryphe Pastore moechorum. »

^ Mandatum, iv, i (Funk, t. I*, p. 475).

^ On peut comparer encore Mand., IV, m, 3 (cf. IV, i, 11) et Paen., VII, 2-3 ; Simil., VIII, 11, 7 ; v, i, etc. et Paen., viii, 3.'

La question pénitentielle. Le de Pudicitia

Une collation attentive du de Pudicitia avec le de Paenitentia révèle encore bien d'autres contradictions. J'ai dit l'insistance que mettait Tertullien à faire valoir dans le de Paenitentia la bonté divine, d'après les témoignages de l'Ëcriture. Dans le de Pudicitia il déclare l'argument futile, propre uniquement à flatter la mollesse humaine : le Dieu « bon » devient un Dieu juste, un Dieu jaloux, dont la patience est vite épuisée. En tout état de cause, « la clémence de Dieu, qui préfère la pénitence du pécheur à sa mort, concerne ceux qui ne le connaissent pas encore et ne croient pas encore en lui », mais non pas le pécheur déjà baptisé.

Paen., vin, 3.

Ille est scilicet, ille est qui « misericordiam mauult quam sacrificia. » [Osée, vi, 6 ; Mt., ix, 13). Laetantur caeli et qui illic angeli paenitentia hominis (cf.

Luc, XV, 7 ; 10). HeuE tu, peccator, bono animo sis : uides, ubi de tuo reditu gaudeatur. — Ibid., 7 . Quis ille nobis intellegendus pater ? (Cf. Luc, xv, 11 et s.) Deus scilicet ; tam pater nemo, tam plus nemo.

Pud., II, I et s.

« Ceteruni Deus, inquiunt, bonus et optimus, et misericors et miserator et misericordiae plurimus, quam omni sacrificio anteponit, non tanti ducens peccatoris mortem quam paenitentiam... Talia et tanta futilia eorum, quibus et Deo adulantur et sibi lenocinantur, effeminantia magis quam uigorantia disciplinam, quantis et nos et contrariis possumus repercutere, quae et Dei seueritatem intemptent et nostram constantiam prouocent !

Quia etsi bonus natura Deus, tamen et iustus... Deus zelotes, et qui non deridetur, etc. — Cf.

X, 8. « Sed hoc uolunt psychici, et Deus iustus index eius peccatoris paenitentiam malit quam mortem, qui mortem paenitentia maluit. Quod si ita est, peccando promeremur. » xviii, 16. Ita clementia illa Dei malentis paenitentiam peccatoris quam mortem, ad ignorantes adhuc et adhuc incredulos spectat

Que l'on compare encore les deux déclarations ci-dessus :

Paen., x, 6. Pud., xix, 26.

Atque illi cum super te la- Horum (peccatorum) ultra

crimas agunt, Christus patitur, exorator non erit Christus. Christus patrem deprecatur. Facile impetratur semper, quod filius postulat.

Ce que Tertullien déteste et combat dans le de Pudicitia, ce n'est pas seulement un acte épiscopal blâmable à son gré, une mitigation inopportune et désastreuse introduite dans la discipline pénitentielle ; c'est le Tertullien d'autrefois, le Tertullien d'avant le montanisme, le Tertullien relativement circonspect, et soucieux de maintenir ses exigences dans de justes limites. Le de Pudicitia est un désavœu sans réserve qu'il s'inflige à lui-même, c'est un antidote qu'il fournit à ses propres enseignements.

Pour justifier son revirement, on s'attend à le voir invoquer, paimi d'autres raisons, des raisons d'ordre historique. Si, comme on le veut parfois, le rigorisme était traditionnel dans l'Eglise, et que Calliste eût été le premier à réintégrer les pécheurs coupables de luxure, comment la dialectique de Tertullien, si prompte à pousser au combat tout argument solide ou spécieux, a-t-elle pu négliger à ce point celui-là, oii eût éclaté le triomphant accord de la consiietudo avec la ratio ? Le fait est que, sauf un appel assez sommaire au fameux « Décret des apôtres », nulle part il n'objecte à Calliste un raisonnement comme celui-ci : « Jamais l'Eglise n'a rendu la communicatio à un moechus ou à un jornicator. C'est donc ma cause que la tradition constamment observée favorise ; et du même coup elle te condamne. »

Voilà une constatation assez inattendue qui nous amène à déterminer, dans la mesure où elle peut l'être, la véritable portée de 1' « édit » de Calliste. Il ne s'agit pas de retracer ici

La question pénitentielle. Le de Piidicitia 425

les étapes de l'évolution de la Pénitence, mais seulement de rappeler ce qui peut éclairer la discussion présente.

Une illusion commune à la plupart des critiques qui ont essayé de raconter l'histoire de la discipline pénitentielle consiste à l'envisager comme si le développement de cette discipline s'était déroulé dans toutes les Eglises d'une façon exactement parallèle. On croirait, à les entendre, que toute modification en ce domaine s'opérait uniformément, par voie d'ordonnance générale.

C'est là une conception peu exacte, que démentent plusieurs témoignages très anciens.

Rappelons-nous, par exemple, la lettre déjà citée de Denys de Corinthe aux Eglises d'Amastris et du Pont, qu'Eusèbe a, non pas transcrite, mais résumée dans son Histoire ecclésiastique, IV, xxiii, 6 ^.

Cette lettre, écrite aux environs de 170 — en tous cas dans la seconde moitié du 11™^ siècle — est significative : il en ressort clairement que les Eglises d'Amastris et du Pont observaient à l'égard des chrétiens prévaricateurs une attitude plus sévère que Denys lui-même dans sa propre Eglise. Autrement, Denys aurait jugé superflu de leur recommander plus de clémence.

Ce particularisme local est encore attesté par une remarque incidente de saint Cyprien, laquelle vaut, comme on s'en rendra compte, pour une période antérieure à Cyprien luimême. Cyprien cherche à justifier devant Antonianus (un évêque de Numidie) le pardon octroyé aux lapsi pénitents, et à le rassurer sur les conséquences de ce pardon au point de vue de la moralité générale de l'Eglise.

« Aux adultères aussi, nous concédons un temps de péni- " tence, nous leur accordons la paix. Et cependant la vir- « ginité n'en meurt pas pour cela dans l'Eglise ; de ce que

^ Voir plus haut, p. 148.

« pénitence et pardon sont octroyés à l'adultère, cela n'en- « tame point la vigueur de la continence... A dire vrai, sous « nos prédécesseurs, certains évêques de notre province, ici « même, ont été d'avis qu'il ne fallait pas donner la paix aux « adultères ; ils leur ont fermé totalement l'accès à la péni- « tence. Ils ne se sont pas écartés pour autant de l'ensemble « des évêques, leurs collègues ; l'obstination de leur rigueur « ou de leur sévérité ne leur a pas fait rompre l'unité de « l'Église catholique, comme si, sous prétexte que d'autres « accordaient la paix aux adultères, celui qui ne l'accordait « pas dût se séparer de l'Eglise. Sans que se relâche le lien « de la concorde, et laissant intact le sacrement indivisible « de l'Église catholique, chaque évêque combine et règle sa « manière de faire, sauf à rendre compte à Dieu de son « administration » ^.

Cette diversité de procédure (tel est exactement le sens du mot actiis) ^ en ce qui concerne l'adultère se manifestait donc d'Eglise à Eglise dans les limites d'une seule province, « istic in provincia nostra ». A plus forte raison devait-il y avoir d'importantes divergences de province à province, de contrée à contrée, selon que les influences rigoristes, ou les influences, sinon laxistes, du moins compatissantes, s'acquéraient la prépondérance.

Il serait intéressant de pouvoir préciser l'époque à laquelle se réfère l'indication de saint Cyprien. Il dit seulement « apud

^ Saint Cyprien, Ep. lv, 20-21 (H.\rtel, p. 637-8) : « Nam et moechis a nobis paenitentiae tempus conceditur et pax datur. Non tamen idcirco uirginitas in ecclesia déficit, nec quia adultero paenitentia et uenia laxatur, continentiae uigor frangitur... Et quidem apud antecessores nostros quidam de episcopis istic in prouincia nostra dandam pacem moechis non putauerunt, et in totum paenitentiae locum contra adulteria cluserunt. Non tamen a coepiscoporum suorum collegio recesserunt aut catholicae Ecclesiae unitatem uel duritiae uel censurae suae obstinatione ruperunt, ut, quia apud alios adulteris pax dabatur, qui non dabat de Ecclesia separaretur. "

- Voy. le début de la réponse de Trajan à Pline, à propos des chrétiens de Bithynie {Epistularum Liber, x, 97) « Actum quem debuisti, mi Secunde, in excutiendis causis eorum, qui Christiani ad te delati fuerant, secutus es. »

La question pénitentielle. Le de Pudicitia 427

antecessores nostros ». Nous connaissons mal la série épiscopale de Carthage ^ : au surplus, le vague même de l'expression laisse penser que le fait signalé s'était prolongé pendant assez longtemps.

Ce premier point une fois établi, voici quelques exemples où nous voyons certaines Eglises réintégrer des pécheurs dans la communion qu'ils ont perdue par les prévarications les plus coupables. — Clément d'Alexandrie cite dans son Quis diues saluetur, § XLii le cas d'un jeune homme que saint Jean avait remarqué pour ses heureuses dispositions et qu'il avait spécialement confié à l'évêque d'une ville voisine d'Ëphèse. En dépit de ce haut patronage, le jeune homme tourna mal, s'abandonna à toutes sortes de désordres et devint même chef de brigands. Désolé d'une si lamentable chute, Jean alla le relancer jusque dans son repaire, réussit à le reconquérir par ses supplications paternelles, le ramena à la ville « et ne s'en alla point, dit-on, avant de l'avoir rétabli dans l'Eglise, grand exemple de véritable pénitence, grand spécimen de régénération. » On lit dans le de Praescriptione de Tertullien, xxx, i et s. : « Marcion et « Valentin vécurent à peu près sous le règne d'Antonin, « Ils crurent d'abord à la doctrine catholique dans l'Eglise (( romaine sous l'épiscopat du bienheureux Eleuthère, « jusqu'au jour où leur curiosité toujours inquiète, par « où ils corrompaient leurs frères mêmes, les en fit expulser « par deux fois, Marcion avec les deux cent mille sesterces « qu'il avait apportés à l'Eglise. Puis, exilés dans une sépa- « ration perpétuelle, ils dispersèrent le venin de leurs doc- « trines. Enfin, Marcion, ayant confessé son repentir, accepta « la condition à laquelle fut subordonné Vodroi de la paix, « à savoir de ramener à l'Eglise ceux qu'il avait entraînés « par ses leçons à leur perte. Mais la mort ne lui en laissa pas « le temps. » Voici maintenant un témoignage de saint Irénée -.

^ Cf. Monceaux, Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, t. II, p. 5. 2 Adii. Haer., III. iv, 3 (P. G., vu, 856).

« Cerdon, devancier de Marcion et contemporain d'Hy-

« ginus, le neuvième évêque de Rome, étant entré dans

« l'Eglise et ayant fait l'exomologèse, passa sa vie ainsi,

« tantôt donnant un enseignement clandestin, tantôt faisant

« de nouveau l'exomologèse, tantôt accusé par ceux à qui

« il enseignait l'erreur, et se séparant de la société de ses

« frères. »

Ailleurs Irénée rapporte l'histoire de certaines femmes qui, séduites par les charlatans du Gnosticisme, « se convertirent ensuite à l'Eglise de Dieu et avouèrent le fait en même temps que toute leur erreur ^. » Qu'on se rappelle aussi un épisode, déjà raconté plus haut, de l'affaire des martyrs lyonnais, en 177. Peu après l'arrestation d'un premier groupe des chrétiens de Lyon, une dizaine parmi eux renièrent leur foi, « avortèrent », comme dit le rédacteur (è^É-rotocrav, Eusèbe, H. E. V., i, 11). Au surplus, cette faiblesse ne les sauva pas : accusés de crimes de droit commun, ils furent jetés en prison avec ceux qui étaient demeurés inébranlables (V, i, 33). Ceux-ci profitèrent du délai qui courut entre la consultation adressée à l'empereur par le légat, et le rescrit de Marc-Aurèle, pour travailler les renégats, et bientôt, « par les vivants la vie revint aux morts ». Ils confessèrent devant le légat leur foi reconquise, et furent comme les autres « réunis à l'Eglise » ^. — Enfin, si l'on en croit un anonyme cité par Eusèbe {H. E. V, xxviii), il arriva, sous le pape Zéphyrin, qu'un confesseur nommé Natalis se laissa gagner par Asclépiodote et Théodote le banquier, tous deux disciples de Théodote le corroyeur, et devint évêque de la secte hérétique des monarchiens. Il se convertit sous l'influence de certaines visions ^ ; il alla se

1 Adu. Haer., I, vi, 3 {(P. G., vu, 508).

2 H. E., V, I, 45 et 49 (ScHWARTZ, éd. minor, p. 179).

^ H. E., V, XXVIII, 12 « ... ûEt'EavTi TE Toùr [xtoXioiraç lov ci>.r,ç;£i 77/.r,vo')v ixo);; y.oiv(.)vr|6f,va'.. » Les coups dont il s'agit ici ne sont pas ceux qu'il aurait reçus lors de sa « confession » devant le juge : mais bien plutôt

La question pénitentielle. Le de Piidicitia 429

jeter aux pieds de Zéphyrin, de son clergé, des laïques même, et il fut enfin réconcilié.

Il n'est aucun de ces faits qui n'ait prêté à controverse ^, et il n'en est aucun en effet où l'on ne puisse élever des doutes ou formuler des réserves sur l'exactitude, le sens de certains détails. Pourtant si l'on joint à ces témoignages répétés, d'une part la déclaration d'Hermas sur la femme adultère, d'autre part l'invitation sans réserve par laquelle, dans la seconde partie du de Paenitentia, Tertullien convie les pécheurs à profiter de la paenitentia secunda, on incline à admettre que le rigorisme fut loin de triompher, au moins dans un certain nombre d'Eglises, jusque vers la fin du second siècle.

Mais voici qu'une sérieuse difficulté se présente, que certains arguments de Tertullien dans le de Pudicitia font surgir devant nous.

Relisons, par exemple, le chapitre v. Tout le raisonnement de Tertullien tend à démontrer qu'il existe une solidarité étroite entre l'idolâtrie et l'homicide, d'une part, l'adultère, d'autre part, solidarité qui résulte de la place assignée par Dieu dans le Décalogue à la prohibition de l'adultère. Qu'en conclut-il ? Il en conclut ceci :

« Qui donc, en voyant l'adultère enfermé dans de tels (( flancs, étayés de telles côtes, ira l'arracher de ce qui, cor- « porellement, tient à lui, de la connexité des crimes qui « l'avoisinent, de l'embrassement des forfaits qui y touchent, « pour le faire bénéficier seul du fruit de la pénitence '^ ? »

ceux dont les « saints anges « l'ont, dans une de ses visions, chargé pendant toute une nuit (ibtd.).

^ Voy. surlecasdeMarcion etdeValentin, Stufler, ZKT., XXXI (1907). p. 443 ; sur les faits cités par saint Irénée, Tixeront, Hist. des Dogmes, I, p. 364 ; Stufler, ZKT., XXXI, p. 440 ; 447-8 ; XXXII (1908), p. 491 ; H. KocH, ZNW., IX (1908), p. 37 et s. ; sur l'épisode des mart\TS lyonnais, Stufler, ZKT., XXXI, p. 444 ; sur Natalis, H. Koch, ZNW., IX, p. 37.

^ V, 8 : Quis eam (moechiam) talibus lateribus inclusam, talibus costis circumfultam, a cohaerentiuin corpore diuellet, de uicinorum criminum

« Ou le secours de la pénitence doit lui être refusé [déclarent (( l'idolâtrie et l'homicide, en une sorte de prosopopée], ou « nous devons y participer ; ou bien nous le gardons avec (( nous, ou bien nous suivons son sort. » Et plus loin ^ : (( Que fais-tu, discipline si complaisante et si humaine ?... « Tu condamnes définitivement l'idolâtrie et l'homicide, mais (( tu tires du milieu d'eux l'adultère qui vient après l'idolâtrie, « qui précède l'homicide, qui est le collègue de l'un et de « l'autre ? »

Notons encore le début du chapitre suivant. Tertullien y demande à son adversaire au nom de quelles autorités divines il ouvre la porte de la pénitence « soli moechiae et in ea fornicationi ». Il reviendra sur l'illogisme de cette manière d'agir au chapitre xxii et il dépensera ses sarcasmes les plus mordants à démontrer que la mansuétude limitée des catholiques est injuste ; que « tout système qui rend la paix « ecclésiastique à l'adultère et au fornicateur doit également « se montrer facile à l'homicide et à l'idolâtre pénitents, « à l'apostat (cela va de soi), et naturellement aussi à celui « que l'étreinte de la torture a vaincu dans le combat du « martyre » ^.

nexu, de propinquorum scelerum complcxu, ut solam eam secernat ad paenitentiae fructum ? »

^ Ibid., 15 : Quid agis, mollissima et humanissima disciplina? Idolatren... et homicidam semel damnas, moechum uero de medio excipis, idololatrae successorem, homicidae antecessorem, utriusque collegam.

2 XXII, 1 1 : Quaecumque auctoritas, quaecumque ratio moecho et fornicatori pacem ecclesiasticam reddit, eadem debebit et homicidae et idolatrae paenitentibus subuenire, carte negatori et utique illi quem in praelio confessionis tormentis coUuctatum saeuitia deiecit. — Citons encore, par surcroît, le § vi, 8-10. Tertullien y signifie à la partie adverse qu'elle n'a pas le droit de faire état de l'ancienne Loi, partiellement abolie par la Loi nouvelle ; car si elle entendait s'en prévaloir, elle serait obligée d'acceptei des conséquences que, certainement, elle réprouve. Ces conséquences, quelles sont-elles ? « Tu accorderas donc à l'idolâtre et à l'apostat son pardon, parce qu'autant de fois le peuple juif commit ces fautes, autant de fois nous voyons qu'il fut rétabli dans son premier état. Tu rendras la communion à l'homicide, parce qu'Achab... etc. ; tu pardonneras aussi l'inceste

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Toute cette argumentation manque de base, si l'on ne veut pas admettre qu'à cette époque, beaucoup d'Eglises excluaient de la pénitence régulière, à issue certaine, l'idolâtrie, l'homicide, les délits charnels d'une gravité exceptionnelle, — et aussi l'apostasie. Au surplus, Tertullien l'affirme catégoriquement, des deux premières de ces fautes « ...Neque idololatriae, neque sanguini pax ah ecclesiis redditur (xii, 11).

Esser s'est efforcé d'annuler le crédit que Tertullien mérite en l'espèce. Il rappelle combien sa polémique est passionnée, violente, haineuse, capable de toutes les déformations ; et il en conclut qu'on aurait tort de prendre pour argent comptant les affirmations intéressées d'un sophiste aussi peu scrupuleux sur le choix de ses moyens ^.

Oui, sans doute, Tertullien est un avocat, et qui plaide sa propre cause. Mais comment croire qu'il eût osé construire avec de pures imaginations le raisonnement qu'il met une telle insistance à opposer à ses adversaires ? Autre chose est de se livrer à des acrobaties d'exégèse et d'interpréter sans probité des textes, autre chose de mentir sur des faits contemporains, en un domaine accessible à tous. Dans un

à cause de Loth ; les fornications compliquées d'inceste à cause de Judas, et les yioces souillées par la prostitution à cause d'Osée ; tu excuseras, non pas seulement la réitération du mariage, mais la polygamie elle-même, à cause de nos pères. Car il est juste d'accorder indistinctement aujourd'hui encore le pardon à toutes les fautes autrefois pardonnées, si l'on réclame pour l'adultère en se prévalant de quelque exemple ancien. » — Même mode de raisonnement au chap. ix, 9.

1 Der Katholik, t. XXXVII (1908), p. 95 et s. Cf. aussi d'ALÈs, Théol. de saint Hippolyte, p. 43 : « Si l'on considère la virulence extraordinaire du pamphlet, les procédés d'argumentation familiers à Tertullien en colère, l'absence d'arguments historiques à l'appui de cette boutade, enfin le soin que prend l'auteur de demander à l'Écriture des textes pour condamner l'impudique sans espoir de rémission, la preuve [que l'Église déployait alors une égale et inexorable sévérité envers l'adultère, l'homicide, l'apostasie] paraîtra fort douteuse. Tertullien a payé d'audace... » Id., dans RHE., 1912, 626 et s. De même Stufler, ZKT., XXXI (1907), p. 438 et s. ; XXXII (1908), p. 36 et s. — Et déjà Morin, Comm. hist. de Admin. Sacr. Paenit., IX, 20, p. 673 et s.

cas, la supercherie pouvait passer inaperçue ; dans le second cas, elle se fût décelce du premier coup aux regards les moins attentifs. Les catholiques auraient eu beau jeu à démolir d'aussi imprudentes et impudentes contre-vérités. Il leur eût suffi pour cela de rappeler la pratique courante des Eglises, La suspicion générale qui plane (et non sans raison) sur la bonne foi de Tertullien ne suffit pas à disqualifier en l'espèce le témoignage réitéré qu'il apporte. Tout au plus pourrait-on concéder qu'il ait tu à dessein les exceptions que la modération de certains évêques introduisaient sans doute dans la règle générale, ou en voie de se générahser i.

Mais cette règle elle-même devait être de création récente, puisque ni Hermas ni le Tertullien du de Paeniientia n'avaient eu cure de l'appliquer. Il me paraît donc probable qu'il se produisit dans les premières années du III™^ siècle, un resserrement de la discipline pénitentielle, et qu'en beaucoup d'endroits un régime de sévérité se substitua à un régime de relative douceur. — Les causes de cette aggravation, on les pourrait chercher d'abord dans la nécessité qui s'imposait de plus en plus aux évêques de réagir contre l'abaissement de température morale déterminé dans les communautés par le flot des nouveaux convertis. On entend sur ce point les doléances des témoins les plus clairvoyants ^. — Puis,

^ Je formule cette réserve en songeant au texte déjà cité (p. 425) de saint Cyprien, où l'on entrevoit cette diversité des tempéraments épiscopaux engendrant une diversité de procédure.

On remarquera que Tertullien, qui range très nettement l'hérésie dans la catégorie des fautes qui doivent attendre de Dieu seul leur pardon, [Pudic, XIX, 6) n'indique nulle part que les Églises la considérassent effectivement comme irrémissible. Il ne vise donc pas à leur faire endosser à tout prix les pratiques proprement montanistes. — Cet argument me paraît avoir une réelle valeur : toutefois je le relègue dans cette note, car on pourrait objecter que Tertullien limite son frauduleux effort à l'idolâtrie et à l'homicide à cause de l'appui qu'il pense tirer du « Décret des Apôtres ».

^ Cf. Origène, in Jer., iv, 3 (P. G., xiii, 288 ; Klostermann, p. 25) et in Mt., xvii, 24 (P. G., xiii, 1548). Voici le texte de Vin Mt. : Ka't et -i; ys /.aTavOTiTai ti -oXyivÔpwTta à6pot(T|jLaTa -(ôv, Tva âTTÀojffTEpov 6vo|jii<Tti),

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en dépit de l'opposition que suscitait le Montanisme, la rigidité dont faisaient profession ses adeptes dut piquer d'émulation ceux mêmes qui demeuraient réfractaires à ses prétendues prophéties. Sans doute admit-on, non pas certes toutes les prohibitions montanistes, mais au moins cette réserve des trois cas qui semblait trouver dans le « décret » du Concile de Jérusalem un fondement apostolique. De là des discussions très vives, d'ardentes polémiques, qui conduisirent Calliste à établir en termes formels la réglementation à laquelle il entendait se conformer lui-même, et souhaitait que les autres Eglises se conformassent. Pour éviter l'apparence même du relâchement, Calliste ne modifiait que sur deux articles la pratique qui tendait à s'installer ou qui l'était déjà, à savoir sur la fornicatio et la moechia. Et dans son désir de mettre fin à des débats qui avaient assez duré à son gré, il justifiait sa décision par des considérants empruntés soit à l'Ëcriture, soit aux prérogatives de l'Eglise en général et de l'Eglise romaine en particulier.

A tout prendre, c'est contre le Montanisme qu'il se prononçait catégoriquement. La décision fut passionnément commentée et exploitée à Carthage ^. Nouvel échec qui,

t/.7.\r^<yll^yl v.oC: è^exi^at, -KÔaoi [làv oi ^toûvrî; èirststxÉTTcpov y.al [j,£Ta[xop?o-j- |i.£voi "Yj àvay.atvwast to"j voô?, îrôaot 8k oi pa6y(iÔT£pov îroXtTî'jdfisvot xal <rj'j^r^\i.7.-\Z,ô\}.vt(n Tô) aîtiivt toÛtw, l'ôot av OTt y pr,(jt(xô; è(TTtv 7) /.éyo'jda toû <7(oTf|po; ^(o^ir^ ■ « IloXXoi yâp tlm yù.r^xni, ÔAiyot ô'âxÀex-oî ». « Si l'on jette un regard sur les agglomérations populeuses des églises — car il faut parler net — , et qu'on examine combien il y a de gens qui mènent une vie meilleure et qui aient été transformés par un renouvellement de leur âme, combien, d'autre part, dont la conduite insouciante se modèle sur ce siècle-ci, c'est alors qu'on verra l'utilité de la parole du Sauveur : « Il y en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. »

^ Dans le de Pud. Tertullien interpelle tantôt un adversaire déterminé, tantôt un groupe d'opposants (Voy. d'une part Pud., vu, i, 6, 8; x, 9, 10, II ; XIII, 7 ; XXI, 5, 9 ; xxii, i ; et d'autre part Pud., m, i, 3 ; vi, 7 ; X, i ; XIII, i) : cette alternance révèle la coalition des forces anti-montanistes, dès longtemps agissantes et auxquelles la mesure de Calliste avait apporté une aide dont elles ne purent qu'c.xultcr.

en une matière d'une importance autrement considérable que celle de la réitération du mariage ou de l'obligation du jeûne, dut être particulièrement sensible aux tenants de la prophétie nouvelle, et suscita la riposte du vieux champion exaspéré.

Mais il nous faut voir maintenant comment s'était constitué le système montaniste de la pénitence, si on l'envisage dans le de Pudicitia, et ce que Tertullien a pu y introduire d'éléments personnels et nouveaux.

Tertullien considère les péchés sous deux aspects : selon leur gravité, et selon le traitement disciplinaire qui doit leur être appliqué.

Du point de vue de leur gravité, il les divise : a) en capitalia ^, mortalia ^, maiora ^, exitiosa *, graviora ° (la portée de ces diverses expressions est sensiblement la même) ; h) en média ^, mediocria ', modica ^, leviora ^.

Du point de vue du traitement disciplinaire (mot à mot : de leur issue, exitus il, 12) en irremissibilia ^^ ou inconcessihilia ^^, et remissihilia ^^.

Cette seconde division n'a, bien entendu, de valeur qua par rapport aux baptisés, puisque le baptême efface toutes les fautes quelles qu'elles soient ^.

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