CHAPITRE V Tertullien et le Montanisme. — Conclusion
A. Hilgenfeld a appelé Tertullien « den bedeutendsten theologischen Repràsentanten des Montanismus » ^. Cette appréciation, juste en son fond, me paraît requérir un certain nombre de réserves. L'influence du Montanisme sur la pensée de Tertullien a été considérable ; mais au moment où il la subit, il était déjà en pleine maturité, il disposait de toutes les énergies de son intelligence et de sa volonté, il s'était formé une idée personnelle de la foi qu'il vivait, et des moyens les plus propres à la défendre contre l'erreur. Il était inévitable, dès lors, qu'en adhérant à la doctrine phrygienne, il y mît son empreinte et l'adaptât, en une certaine mesure, à sa nature et à ses conceptions propres — Cela d'autant mieux que son passage au Montanisme n'eut point du tout, semble-t-il, le caractère d'un « coup » de grâce. Ce fut un acheminement progressif ; une illumination, si l'on veut, mais où l'esprit eut beaucoup plus de part que le cœur. Il est manifeste qu'en adhérant à la prophétie nouvelle, il escompta surtout l'appoint décisif que lui fournirait la divina exhortatio ^ des voyants, une fois estampillée par le suffrage de l'opinion chrétienne ; les sanctions précieuses qu'il en
^ Die Glossolalie, p. 128. Cf. Ritschl, Enisiehuiig -, p. 51; 2 De Fuga. x (Œ., I, 478, 18).
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recueillerait, soit pour le triomphe de ses idées, soit pour la déconfiture de ceux qui les contrecarraient.
Faire « reconnaître » ^ la légitimité de cette révélation supplémentaire, voilà à quoi il s'employa de tout son zèle et de tout son talent. Sur la trame théologique un peu frêle du Montanisnie primitif, il broda les riches motifs dont sa profonde culture philosophique et historique lui suggérait le dessin. Il développa la prestigieuse théorie des révélations successives, qui, sans rien bouleverser dans le passé vénérable, montrait en l'œuvre du Paraclet l'aboutissement nécessaire du plan inauguré par Dieu à l'origine de la création. Des scènes frénétiques dont la Phrygie avait été le théâtre, des chimériques essais de rassemblement à Pépuze, il ne souffla mot. L'extase elle-même, dans l'image qu'il en sut donner, apaisa ses houles, ses fureurs 2. Il estompa savamment tout ce qui, dans la prophétie phrygienne, trahissait l'irrégulier, l'incohérent, le morbide, et il n'en voulut retenir que la vertu qui y respirait, souveraine pour tirer les âmes de leur léthargie et pour raviver en elles, par des règlements précis, le goût du surnaturel. — Puis, sans dissimuler l'importance de Yadministratio Paradeti en tant que maître de discipline, interprète des Ecritures, réformateur des intelligences, agent de progrès moral ^, il eut garde de présenter l'œuvre du Paraclet comme une œuvre révolutionnaire. Il se persuada, ou du moins voulut persuader aux autres, que ses innovations n'étaient qu'apparentes, et qu'à bien lire les Ecritures on les y trouverait en esquisse ou en germe. Autant que possible, il rangea les « oracles » montanistes, qu'il était amené à citer, à côté de textes authentiquement scripturaires, pour les faire valoir sans doute, mais aussi pour les protéger par ce
^ « Recipere », « agnoscere », « admittere ».
^ Voir plus haut, p. 370.
^ De uirg. uel., I (Œ., I, 884) : Quae est ergo Paracleti administratio, nisi haec, quod disciplina dirigitur, quod scripturae reuelantur, quod intel- Icctus rcformatnr, quod ad meliora prolicitur ?
voisinage tutélaire ^. Il poussa la sagesse jusqu'à n'alléguer le Paraclet, en maintes circonstances, qu'en usant de formules précautionneuses, comme pour se donner l'air de ne pas violenter le consentement de ses lecteurs ^.
En dépit de ces accommodations calculées, et de l'immense autorité personnelle qu'il s'était acquise, il dut s'apercevoir assez vite que ni la plehs chrétienne, à part un petit groupe d'âmes plus scrupuleuses ou plus exaltées, ni l'autorité compétente, n'étaient d'humeur à accepter comme logiquement et religieusement inéluctable la doctrine dont il se faisait le héraut. Comment en eût-il été autrement? Avant même qu'il eût adhéré au Montanisme, on se plaignait déjà de le voir creuser par ses exigences un véritable abîme entre le christianisme et le monde non encore conquis. Or, voici que la prédication phrygienne, non seulement le confirmait dans son fanatisme moral, mais encore lui fournissait des raisons pseudo-surnaturelles de s'y enfoncer plus avant, et d'alourdir le joug de fer qu'il prétendait imposer à ses frères.
Il sentit que l'Église, organisme hiérarchique et pluralité des fidèles, serait irréductible, et que ni ses apologies ni ses injures ne la décideraient à le suivre. Il prit donc le parti de se séparer d'elle : « Et nos quidem postea agnitio Paracleti atque defensio disiunxit a Psychicis ^. » Mais encore faut-il marquer la nature exacte et le degré de cette « rupture » *.
^ De Exh. Cast., x (oracle de Prisca cité immédiatement après les Psaumes et saint Paul) ; adu. Marc, III, xxiv (le sernio noitac prophetiae est mentionné après Ézéchiel et saint Jean) ; De Ayi., lv (avertissement du Paraclet mis en parallèle à une parole du Seigneur).
^ « Si qui sermones eius... admiserit [de Ati., lviii) ; Pênes nos qui, si forte, Paracletum non recipiendo... {de Fuga, i) Spiritum si consulas, [Ibid.. ix) ; Si et spiritum quis agnouerit (ibid., xi) ; Seposito confirmatore omnium istorum Paracleto [ibid., x) ; Secedat nunc mentio Paracleti, ut nostri alicuius auctoris (de Mon., iv) ; Si quis sermones nouae prophetiae... admiserit (adu. Pr., xxx).
^ Adtt. Pr., I. Cf. saint Jérôme, de Vir. ill., ltii (Sources, n° 122).
* Cela est beaucoup plus aisé que d'en déterminer exactement l'époque. Harx.\ck (Chron., II, 262) prend pour critérium la formule apiid nos, et
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Il paraît certain qu'à un moment donné, il ne lui suffit plus à lui ni à ses partisans de se sentir moralement unis entre eux de pensée et d'espoir, et qu'ils résolurent de se disjoindre matériellement de ceux dont ils jugeaient la tiédeur offensante. Reportons-nous au passage, cité plus haut, du de Anima, § ix ^. Sur quel théâtre la scène se joue-t-elle ? Tertullien dit simplement in ecclesia. Certains ont pensé qu'il s'agit d'une des réunions hebdomadaires de la communauté carthaginoise et que rien ne prouve que le groupe des montanisants ne se mêlât pas aux catholiques lors des cérémonies coutumières ^. Je recueille du morceau une impression différente. Notez, en effet, Vapud nos ^ ; notez le forte nescio qiiid de anima disserueramus * qui se réfère évidemment à un sermon de Tertullien lui-même. Les choses se passent « en famille ». — D'ailleurs le groupe montaniste de Carthage avait ses usages pénitentiels spéciaux ^ ; il
autres analogues, et considère comme postérieurs à la scission totale (dem voUkommenen Bruche) tous les traités où elle apparaît : autrement dit Vaduersus Marcionem, le de Fuga, le de Anima, le de leiunio, le de Monogamia, le de Pudicitia, auxquels il adjoint pour d'autres raisons le de Corona, Vadu. Praxean, le de Carne Christi, le de Resurrectione Garnis. Rolffs {Urkunde, p. 81) excepte de cette liste Vaduersus Marcionem, le de Fuga, le de Corona, où il lui apparaît que Tertullien parle encore comme membre de la « grande Église ». Adam {Kirchenbegriff, p. 180) présente la défection de Tertullien comme consécutive à l'édit de Calliste, c'est-à-dire comme fort tardive. On trouve encore plusieurs autres combinaisons divergentes. — Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'à l'époque où fut écrit le de Virg. uel., Tertullien n'était pas encore sépai^é du corpus de l'Église (cf. § 11 ; Œ., I, 885, 15) ; à l'époque du de Anima (= 208-211, selon Monceaux; 20S/9-213, selon Harnack ; 207-211, selon Adam), cette séparation était consommée.
2 Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., I, 404 ; Dom Leclercq, VAfr. chrét., I, 167 ; KT>KU,'der Katholik, 1908, I, 423.
^ RW., 310, 19.
* Ibid., i. 26.
^ De Pud., I, 20-21. « Nobis autem maxima aut summa sic quoque praecaucntur, dum nec secundas quidem post fidem nuptias permittitur nosse,... et ideo nos infamantes Paracletum disciplinae eiiormitate forts sistimus. Eiindem limitem limi)iis moechis quoque et fornicatoribus figirmts... ;
s'était mis en relations avec les autres conventicules épars à travers le monde romain, pour faire coïncider certaines pratiques communes ^, en matière de jeûnes. Tous ces rites particuliers exigeaient que ses adhérents prissent contact les uns avec les autres dans des locaux séparés, affermissent par colloques directs leur plein accord et se sentissent les coudes. Au point où étaient montées les anthipathies réciproques, entre gens qui se traitaient de « psychiques » d'un côté, « d'hérétiques » de l'autre, les assemblées en commun n'eussent-elles pas dégénéré en bagarres, tout au moins en peu édifiantes récriminations ?
Mais de ce qu'il s'était exclus « a communicatione orationis et conuentus » (pour employer une de ses expressions) ^, cela n'impliquait nullement qu'il se désintéressât de la vie intérieure, de la destinée terrestre de l'Ëglise, de la societas sacramenti ^. Il ne l'aurait pu sans s'infliger à lui-même une contradiction plus exorbitante que toutes celles dont déjà il souffrait secrètement. Qu'on se souvienne de ce que l'Ëglise représentait pour lui avant tous ces débats : non pas une pure entité spirituelle, ni seulement une figure mystique*, mais un organisme réel et concret, une hiérarchie, objet de la déférence des laïques, rempart contre l'hérésie 5. Il avait
IV, 4- 5... Pênes nos occultae quoque coniunctiones... iuxta moechiam et fornicationem iudicari periclitantur... Reliquas autem libidinum furias impias in corpora et in sexus ultra iura naturae, non modo limine, uerum omni ecclesiae tecto suhmouemus... Noter aussi ibid., x, 1 1 « ...ab omni concilie ecclesiarum etiam uestrarum », et xix, 5 (avec la réserve indiquée plus haut,
^ Voir la fin du § xiii du de lei (SoUTCes, n" 39). 2 ApoL, xxxix, 4.
* Adu. Marc, IV, v (Kr., 430, 23).
* « Arche », « barque », « maison », « céleste patrie », « corps du Christ », etc. Voy. de Bapt., viii ; de Idol., xxiv ; de Bapt., xii ; de IdoL, vu ; de Bapi., VI ; de Spect., xxv ; de Praesc, xlii, etc.
^ Voir surtout le de Bapt., xvii (RW., 214, 25 et s.). — Les textes où Tertullien fait mention de l'autorité épiscopale ont été groupés par Bruders dans ZKT., X, 664-666.
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voulu établir que ce qui constituait la certitude en matière de foi, c'était moins encore la lettre des Ecritures, sur lesquelles la subtilité hérétique saurait toujours élever des contestations, que l'accord des Eglises et l'identité des traditions qui se perpétuaient au milieu d'elles : la régula fidei confiée par Jésus-Christ aux apôtres, communiquée par ceux-ci aux Eglises apostoliques, puis, par l'intermédiaire de ces Eglises, aux autres foyers de la chrétienté à mesure qu'ils s'allumaient, reliait par un enchaînement direct l'Eglise du IV^^ siècle finissant à son fondateur. Et ainsi les évêques devenaient les dépositaires qualifiés de cet enseignement ininterrompu. Tertullien invitait ironiquement les sectes hérétiques à produire l'origine de leurs Eglises, et pareille succession d'évêques : Euoluant ordinem episcoporum suorum, ita per
sHccessionem ah initio decurrentem Confmgant taie
haeretici ! ^
Bouleverser une construction si harmonieuse, annuler rétroactivement cette argumentation triomphante, jamais il n'aurait pu s'y résoudre. Quand on lit attenti\'ement les écrits où il affirme sa foi nouvelle, on est étonné de constater qu'il maintient inentamés presque tous les articles de sa foi ancienne. Dressons-en un rapide inventaire. Il garde intact : i'^ son symbole de foi ^ : il le défend contre Marcion, contre Valentin, contre Apelle, contre bien d'autres encore, et il laisse éclater sa haine de l'hérétique aussi ardemment que dans ses libelles catholiques ^ ; 2° les Ecritures, tant Ancien que Nouveau Testament, sans réserve ni exception ■* ; 3*^ sa théorie de l'apostolicité des Eglises, garantie par la
^ De Praesc, xxxii, i et 4. Sur cette question, cf. la préface de mon édition du de Praesc.
^ Comp. les formulaires qu'il en donne dans de Praesc, xiii et xxxvi ; de Virg. uel., I ; adu. Pr., 11. Analyse détaillée dans Adam, Kirchenbegriff Tert., p. 38 et s.
^ V. g. adu. Marc, II, xxvii (Kr., 372, 28) ; de Pud., xix, 5, etc.
* Euoluamus communia instrumenta scripturarum pristinarum (de Mon., IV ; Œ., I, 765) ; Lex propria nostra (= l'Évangile ; ibid., viii), etc.
succession épiscopale ^ ; 40 sa théorie de la « prescription ^ » ; 50 les pratiques ordinaires de la piété chrétienne ^.
Même dans le de Pudicitia où il a poussé à bout les audaces de sa pensée, et plus loin peut-être que Montan ne l'avait osé, il se décèle catholique encore par plus d'une récitence ou d'une concession. C'est ainsi qu'il ne va pas jusqu'à contester que Calliste soit le successeur légitime de Pierre ; que les évêques se rattachent aux apôtres. Il affirme seulement que ni Calliste ni les évêques n'ont pu trouver dans l'héritage de Pierre et des apôtres le ius delicta donandi, puisque ce droit n'y figurait pas. — Il spolie l'épiscopat du droit d'absoudre les fautes graves ; il lui refuse la fotestas, privilège des seuls spirituels. Mais il le conserve comme témoin de la doctrine, comme agent exécutif des officia disciplinae, comme juge compétent des fautes légères.
En somme, il ne renonce nulle part à son ancien système. Il ne préconise pas la création d'une hiérarchie nouvelle. Seulement aux fonctionnaires d'Ëglise, il prépose les spirituels montanistes, lesquels se feront reconnaître, grâce à certains signes, à certaines prohationes * déterminées qui permettront à tous de constater que la potestas leur a bien été communiquée par l'Esprit.
^ Adu. Marc, I, xxi (Kr., 317, 29) ; III, i (377, 15) ; IV, v (430, ii)- Noter la formule ecclesia mater. De An., xliii (RW., 372, 5) ; adti. Marc, V, IV (Kr., 581, 23) ; de Mon., xvi (Œ., I, 786, 18) ; ibid., vu (Œ., I, 772, 12). — A comparer dans les traités non montanistes, de Bapt., xx (RW., 218, 11) ; ad Mart., i (Œ., I, 3) ; de Praesc, xlii, 10 (de Labriolle, p. 92) ; de Orat., II (RW., 182, 5). M. Harnack s'est étonné qu'un si grand nombre de ses écrits aient échappé à la destruction, qui fut dans l'antiquité et au moyen âge le sort commun de presque tous les ouvrages hétérodoxes (ACL., p. lv). Cette survie exceptionnelle ne serait-elle pas due à tant de déclarations rassurantes dont l'accent dévot était pour contrebalancer l'inquiétante violence de certaines attaques ?
^ Relevé de tous les textes dans mon édition du de Praesc, p. xxvii-xxx.
^ V. g. de Cor., m ; de Mon., x, etc.
* Kr., p. 272, 1. 21.
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Pratiquement, la combinaison était ruineuse, et il devait le sentir. Elle n'eût « organisé » autre chose à l'intérieur de chaque Église que les conflits perpétuels, le désordre endémique, l'incohérence et le chaos. Voilà pourtant à quels expédients Tertullien en fut réduit, dans son désir de sauver la ligne de défense jadis élevée contre les assauts du Gnosticisme, et de s'exonérer de la nota leuitatis ^ dont déjà ses adversaires le marquaient, à propos de certaines de ses évolutions sur des points beaucoup moins capitaux.
On voit combien le cas psychologique de Tertullien a été spécial et complexe. C'est à le caractériser que j'ai consacré ces longs chapitres. Sans doute en déduira-t-on qu'il y a quelque imprudence à recomposer d'après lui « l'essence )> du Montanisme, et à tenir comme tout à fait secondaire et insignifiantes nos autres sources. Si chétives qu'elles soient, elles permettent de préciser approximativement les points où ce disciple, d'esprit original et de tempérament hors cadres, a remodelé, édulcoré, quelquefois aggravé, selon les exigences de son milieu et ses vues personnelles, la doctrine venue de la lointaine Pépuze ; ce qu'il a reçu d'elle et ce qu'il y a mis du sien.
^ de Pud., XX (Kr., 220, 19).