CHAPITRE I Le Montanisme en Occident, après Tertullien
Le groupe montaniste de Carthage ne dut jamais être fort dense. On ne se donne pas les airs d'aimer la vérité avec une « élite ^ » ; on ne raille pas « la vaniteuse cohue des Psychiques ^ » ; on ne cite pas orgueilleusement le multi uocati, pauci electi (mt., xxii, 14) ^, quand on a le réconfort de compter autour de soi des rangs pressés de partisans.
Le peu que nous savons de l'histoire ultérieure de ce groupe en Afrique, c'est saint Augustin qui nous le fait connaître, au chapitre lxxxvi de son de Haeresibus *. Il nous y apprend i^ que Tertullien ne tarda pas à se brouiller avec la secte montaniste et propagea dès lors « ses propres conventicules » ; 2^ que les « tertullianistes » — tel fut le nom sous lequel on désigna ses fidèles — durèrent à
^ Ibid., I, 10 : « quando ueritas cum paucis ametur. »
^ De lei., xi, début « gloriosissimam... multitudinem psychicorum ».
^ de Fuga, xiv (Œ., I, 491).
* « Tertullianistae a Tertulliano... usque ad nostrum tempus paulatim déficientes in extremis reliquiis durare potuerunt in urbe Carthaginiensi : me autem ibi posito ante aliquot annos, quod etiam te meminisse arbitrer, omni ex parte consumpti sunt. Paucissimi enim qui remanserant in catholicam transierunt, suamque basilicam, quae nunc etiam notissima est, catholicae tradiderunt... » Et plus bas : « Postmodum etiam ab ipsis (Cataphrygis) diuisus sua conuenticula propagauit. » Je ne tiens pas compte des données parallèles du Praedestinatus (Sources, n° 175) : elles reproduisent celles d'Augustin et n'offrent nulle garantie pour ce qu'elles y ajoutent.
Carthage jusqu'à l'époque d'Augustin ; qu'ils y possédaient même une basilique ; 3° qu'Augustin eut avec les derniers tenants du parti un colloque à la suite duquel ils se réconcilièrent avec l'Eglise, et remirent aux catholiques leur basilique.
Pourquoi douter d'un témoignage aussi précis et aussi autorisé ? Caractère intraitable, toujours disposé à morigéner autrui ^, aigri de plus par des luttes sans merci, par la perte de son ancienne autorité, peut-être par le sourd remords de ses propres incohérences, il est naturel que Tertullien n'ait pas réussi à maintenir sous sa férule tous ses adeptes de la première heure et qu'il se soit séparé d'eux avec une poignée d'irréductible. D'ailleurs, Augustin, ayant prix contact avec les « tertullianistes » de son temps, avait pu et dû les questionner sur leurs origines. Notons aussi qu'il présente leur réconciliation avec l'orthodoxie comme un fait de notoriété publique (basilicam, quae nunc etiam notissima est... ; quod etiam te [il s'adresse à Quoduultdeus] meminisse arbitror). Ni les vraisemblances psychologiques ni aucune raison d'ordre historique n'infirment l'attestation qu'il apporte -.
Quand Tertullien mourut-il, on l'ignore ^. A. Réville a supposé qu'il rentra « dans le giron de la mère commune » :
^ Y compris les spiritales eux-mêmes. Cf. de lei., xvi (RW., 295, 13).
^ Des deux alternatives indiquées par H. Koch {Hist. Jahrb., XXVIII [1907], p. 103) : « Tertullianisten » mag er eine von ihm begrûndete Abart der Montanisten bezeichnen oder einfach karthaginische Benennung der dortigen Montanisten iiberhaupt sein », c'est donc à la première qu'il faut s'attacher uniquement. — Le scepticisme de Mgr Duchesne {Hist. anc. de l'Église, I, 280 n.) paraît également peu justifié : « C'est sans doute, écrit-il, la dénomination, usuelle à Carthage, de Tertullianistes, qui a porté saint Augustin à croire que les Tertullianistes étaient une secte différente des Montanistes, et que Tertullien, après avoir été d'abord montaniste, se serait séparé des Cataphryges pour former une secte particulière. » Pareillement Funk, Kirchenlcxicon, t. VIII ^, {1893), col. 1840.
* « Fertur uixisse usque ad decrepitam aetatem », dit saint Jérôme {de Vir. ill., lui).
Le Montanisme à Carthage après Tertullien 471
c'est de l'Eglise qu'il parle ^. « Il est évident, déclare-t-il, qu'un homme aussi « ecclésiastique », aussi épiscopal que Cyprien n'eût pas fait sa lecture favorite (cf. saint Jérôme, de Vir. ilL, lui) des écrits d'un docteur qui eût fait secte à part. » L'erreur de Ré ville est patente, et elle ressort des considérations suivantes : 1° Saint Cyprien a, en effet, beaucoup étudié Tertullien. Il l'a imité de près dans plusieurs de ses traités. Mais il ne l'a pas nommé une seule fois, même dans la controverse sur le baptême des hérétiques où cependant il aurait pu se prévaloir de son opinion ; 2° En outre, le ton sur lequel les écrivains ecclésiastiques ont parlé de Tertullien exclut l'hypothèse d'une résipiscence tardive ^. Quels cris de victoire nous entendrions, s'il eût enfin reconnu son erreur ! Or, nulle part n'ont éclaté ces hosannas.
Ce qui prouve à quel point la personnalité de Tertullien avait été prépondérante dans l'agitation montaniste à Carthage, c'est le silence profond qui s'établit, lui disparu, autour de la secte. Pas une ligne, dans l'œuvre de saint Cyprien, ne mentionne la « prophétie nouvelle » ; non seulement elle a cessé d'être un tracas pour l'autorité cathohque, mais encore ceux qui y demeurent attachés sont assez clairsemés pour que le regard de l'évêque, dans telle question de nouveau brûlante comme celle de la pénitence, ne les distingue point de r « espèce » novatienne, avec qui, sans doute, ils avaient plus ou moins lié partie ^.
^ Nouv. Revue de Théol., 1858, I, p. 100.
^ Cf. Harnack, Tert. in der Lift, der alten Kirche, dans Sitz.-Ber. d. kôn. preuss. Ak. d. W. zu Berlin, 1895, I^. P- S45-58o.
' Novatien'prit, par rapport aux lapsi, la même position où s'était jadis établi Tertullien par rapport aux moechi et aux fornicatores. Et saint Cyprien opposait à son rigorisme un raisonnement tout pareil à celui que Tertullien
Au IV™^ siècle, les témoignages ou les documents attestant la survie du Montanisme, soit en Afrique, soit dans les autres parties de l'Occident (je ne parle pas des discussions théoriques sur les « erreurs » phrygiennes) se font de plus en plus rares. M. Héron de Villefosse ^ a découvert, en 1875, à Mascula (aujourd'hui Khenschala), en Numidie, une curieuse inscription ainsi conçue : « Flabius Auus domesticus in nomine Patris et Filii (et) domini Muntani quod promisit compleuit 2. » Ecoutons ici le commentaire qu'en a donné M. Paul Monceaux : « Après Filii, on attendait, comme à Henchir Akhrib, les mots et Spiritus sancti. La mention du Saint-Esprit est remplacée par do{mi)ni Muntani, évidemment le nom d'un saint. On songe d'abord à Montanus, le martyr cathaginois de 259, celui à qui se rapporte probablement la table d'autel d'Henchir el-Beger. Mais la substitution d'un martyr à l'Esprit- Saint serait tout à fait anormale et contraire aux pratiques de l'Eglise catholique. Nous croyons avec M. Gsell, que le document émane d'une communauté hérétique : il s'agirait de Montanus, le fondateur et le prophète du Montanisme, en qui s'était manifesté l'Esprit-Saint ^. »
La paraphrase de M. Monceaux me paraît très judicieuse : on trouverait ailleurs tel indice qui laisse penser que cette formule trinaire, avec Montan pour troisième terme, n'était peut-être pas exceptionnelle dans les milieux montanistes * .
Au surplus cette manifestation de piété individuelle à l'égard du Paraclet-Montan reste tout à fait isolée : elle
prête aux « psychiques » dans le De Pud., m, 1-2. Cf. Cyprien, Ép. lv, 28 (Hartel, II, 646). Pour la solidarité du Montanisme et du Novatianisme en Orient, cf. p. 494.
^ Archives des Missions scientifiques, 1875, p. 458, n° 143.
^ Sources, n° 152.
' Enquête sur l'Épigraphie chrétienne d'Afrique. Extrait des Mémoires présentés par divers savants à l'Acad. des Insc. et Belles-Lettres, t. XII, I''® partie, p. 74.
* Voy. plus loin, p. 528.
Le Montanisme occidental au IV^ siècle 473
constitue, à l'heure qu'il est, le seul vestige que le Montanisme ait laissé dans l'épigraphie gréco-latine.
En tant que parti organisé et cohérent, les Cataphrygiens ne représentaient plus une force en Afrique. Optât, de Milève (Numidie), les compte dans son de Schismate Donatistarum parmi « les hérétiques morts avec leurs erreurs, déjà ensevelis dans l'oubli et dont les noms même paraissent inconnus dans les provinces d'Afrique » 1.
Qu'il y ait là, au surplus, un peu de rhétorique et d'hyperbole, on le soupçonnerait à bon droit. Si réduits fussent-ils, ils n'avaient pas encore entièrement disparus, saint Augustin nous en est témoin, soit dans le morceau du de Haeresibus que j'ai cité plus haut, soit dans un passage de la lettre cxviii 2, adressée à Dioscore, et qui mérite de retenir un moment notre attention. Un jeune Grec nommé Dioscore avait écrit de Carthage à Augustin {Ép. cxvii) pour le consulter au sujet de certaines questions relatives aux dialogues de Cicéron. En raison de son prochain embarquement pour la Grèce, il sollicitait une réponse la plus prompte possible. En la lui donnant, Augustin lui fait observer qu'il n'a guère le loisir de trancher d'urgence tant de délicats problèmes, tout à fait étrangers à ses préoccupations actuelles, et il souligne l'indiscrétion d'une telle requête. Il profite de l'occasion pour critiquer la disposition d'âme qu'il devine chez Dioscore : curiosité inquiète qui se disperse sur l'inutile, vaine préoccupation de la louange humaine. De qui donc Dioscore peut-il redouter des questions embarrassantes sur Cicéron et ses dialogues ? Oui, surtout en Grèce, s'intéresse encore à de tels sujets ? Au surplus, quand même Dioscore aurait de quoi y répondre, et de quoi capter l'admiration de ses interlocuteurs par la pénétration de ses exégèses
^ I, IX (Sources, n» 85). Sur ce texte, cf. Harxack, Mission, II ^, 263, qui remarque que, d'après Optât, « die alten Hàresien sind fast sàmtlich im Abendland bereits verschollen ».
2 Sources, n" 141.
littéraires, de quoi leur parlera-t-il ensuite, quand il les verra conquis ? Sans doute de la doctrine chrétienne, qui est celle que Dioscore préfère à toutes les autres ? Mais alors, est-il sage de les y acheminer par de semblables voies ? « Nolo prius aliquid doceas, quod dediscendum est, ut uera doceas. » (il, 12). Pour qui enseigne la foi chrétienne, la connaissance des opinions hétérodoxes n'est utile qu'en tant qu'elle peut aider à déjouer la tactique hypocrite d'un contradicteur. En fait, du moment qu'on possède la vraie doctrine, on est prêt à réfuter toutes les faussetés, même celles qu'on entend pour la première fois. Autrement, il serait indispensable de s'enquérir de tant de doctrines périmées, où tel hérétique pourrait, d'aventure, chercher ses armes : les théories d'Anaximène, par exemple, ou d'Anaxagore, celles aussi des Stoïciens et des Epicuriens. Tout ce passé est mort, et désormais inoffensif. Ce qui vit, au contraire, ce sont les hérésies contemporaines — parmi lesquelles Augustin cite celle des Cataphrygiens — . Si l'on veut à toute force s'enquérir des opinions hostiles, c'est à ces hérétiques qui se disent chrétiens qu'il faut songer (encore que certaines de leurs querelles, celles des Marcionistes, par exemple, ou des Sabelliens, soient bien usées) plutôt que de procède à l'inutile exhumation des vieilles philosophies défuntes.
Donc, au regard d'Augustin, le poison de l'hérésie montaniste n'était pas entièrement évaporé. Mais il devait en juger la virulence bien atténuée, puisque personnellement il n'a guère dépensé son zèle à la combattre 1.
Vers le même temps, en Espagne, Pacien de Barcelone, dans ses lettres au novatien Sympronianus, s'exprime à une ou deux reprises en des termes qui impliquent qu'il considérait le Montanisme comme une variété hérétique encore assez vivace autour de lui : « Quant à moi, raconte-t-il à Sympronianus, entrant par hasard aujourd'hui dans une ville
^ Voy. Sources, n° 139 et suiv.
Le Montanisme occidental au IV^ siècle 475
populeuse, j'y découvris des Marcionistes, des Apollinaristes, des Cataphrygiens, des Novatiens, et autres hérétiques de ce genre, qui tous s'intitulaient chrétiens : à quel nom pouvais-je reconnaître mon groupement à moi, s'il ne se fût appelé catholique ? ^ » Et plus loin il écrit au même : « La première fois que tu m'as écrit, je te croyais Cataphrygien ^. » — En Gaule, nulle trace de Montanisme. M. J. Loth a soutenu le contraire ^, mais en se fondant sur des textes qui n'autorisent point sa thèse*. — A l'autre extiémité de l'empire d'Occident, en Moesie supérieure, Nicetas de Remesiana vers 375, oppDse à l'Eglise catholique « les pseudo-églises des Manichéens, des Cataphrygiens, des Marcionistes... » ^ : au surplus, il n'indique pas dans quelles régions il serait loisible de les rencontrer.
A Rome, en revanche, la persistance du Montanisme est fortement attestée. Dans les dernières années du IV™*^ siècle, quelques prosélytes attardés distribuaient encore à petit bruit des tracts en faveur de la secte. Nous voyons par le début de la lettre xli de saint Jérôme que l'un d'eux avait glissé dans la main de Marcella un recueil de textes extraits de
^ I, III (Sources, n» 93).
2 Ibid., II, m (Sources, n» 95).
^ Revue Celtique, 1894, p. 93.
* A savoir i" la lettre des évêques Licinius, Melanius et Eustochius aux prêtres Louocatus et Catihernus (Sources, n» 187). Ce document sera étudié plus loin, p. 499. On remarquera qu'en dénonçant certains abus qui évoquent en leur souvenir l'hérésie « pépodienne » (sans doute veulent-ils dire « pépuzienne »), les évêques ont soin d'ajouter « tam horrenda secta quae intra Gallias nunquam fuisse probatur ». 2° Deux témoignages anonymes cités par A. West Haddan et William Stubbs {Councils and ecclesiastical documents relatings to great Britain and Ireland, vol. II, part II, Oxford, 1878, p. 292). Le premier se réfère à la plus ancienne période de l'Église irlandaise (440-553, environ) : « Mulierum administrationem et consortia non respuebant, quia super petram Christi fundati uentum tentationis non timebant. » Le second a trait à la période suivante (543-599) : « Abnegabant mulierum administrationem, séparantes cas a monasteris. » Ces indications peuvent avoir une valeur pour l'histoire des subintroductae ; mais en quoi intéressent-elles l'histoire du Montanisme ?
^ De Symbolo, x (Sources, n'^ 87).
l'Evangile de saint Jean, — ceux où le Christ annonce qu'une fois retourné vers son Père, il enverra le Paraclet 1. Insistance presque touchante d'une poignée de rêveurs, obstinés dans leur chimère ! — Le Praedesiinatus raconte un curieux incident qui se réfère à la même époque ^ ; il y mêle d'ailleurs une erreur de détail, dans son incapacité radicale d'être exact en tout point ^, mais l'ensemble du récit paraît mériter quelque confiance. Le voici :
« Une certaine Octaviana, dont le mari nommé Hesperius pas-
« sait pour fort lié avec le général Arbogaste, tout puissant auprès
« du tyran Maxime, arriva d'Afrique, amenant avec elle un intrigant,
« vrai démon astucieux, dont le verbiage et la présomption auraient
(( défié cent adversaires. Il se disait prêtre tertullianiste, et il réussit
« à se procurer une pièce signée du prince, grâce à laquelle il put se
« constituer une association en dehors des murs de Rome. Une fois
« cette faveur obtenue, il s'empara du lieu (où reposaient) nos saints,
« les deux frères Processus et Martinianus, en déclarant qu'ils avaient
« été phrygiens, et qu'ils avaient observé la même loi que TertuUien.
« C'est par ce procédé que, sous le couvert des martyrs de Dieu,
« il trompait le peuple. Mais quand Dieu eut donné la victoire au
» pieux empereur Théodose et que Maxime, de la puissance duquel
« se prévalait notre tertullianiste, eût été châtié, il s'enfuit aussitôt
M avec la dame en question, et oncques ne sut-on désormais s'il était
« mort ou vivant. Dieu rendit aux catholiques joyeux leurs factions
« autour de ses martyrs. »
Un tel coup de force ou de ruse ne pouvait réussir auprès de la multitude qu'avec l'appui du pouvoir officiel et en
^ Sources, n^ 113. 'L'Èp. xli a été écrite entre 382-385. Marcella était alors à Rome, comme saint Jérôme lui-même. Voy. Grûtzm.\cher, Hieronymus, t. I (Leipzig 1901), p. 57, et II, 23. Grûtzmacher suppose que la riche Marcella devait être l'objet de sollicitations fréquentes de la part des groupes de sectaires : Jérôme l'endoctrine aussi, Ép. xlii, sur le compte des Novatiens.
2 § Lxxxvi. Voy. Sources, n" 175.
^ A propos des rapports d'Arbogast avec ]\Ia.xime. Je l'ai relevée dans l'introduction des Sources, où tout le morceau est assez longuement étudié au point de vue topographique et historique. Voir aussi la note dans Sources, p. 216.
Le Montanisme occidental au V<^ siècle 477
exploitant la piété dont elle entourait les tombeaux des martyrs : il ne témoignait à aucun degré d'un regain de popularité du Montanisme dans les milieux romains. Toutefois, la secte y conservait des sympathies isolées assez agissantes pour provoquer, au début du Y™^ siècle, l'inquiétude et l'intervention énergique du pape Innocent (401-407). Très jaloux des prérogatives de son autorité, redoutable aux hérétiques et aux schismatiques (aux Novatiens, par exemple, et aux Photiniens) ^, Innocent ne ménagea pas davantage les Cataphrygiens : « Multos Cataphrygas inuenit, lit-on dans le Liber Pontificalis, quos exilio monasterii religauit -. » Il est probable qu'il contribua par ses exhortations à enflammer le zèle dévot d'Honorius, et à le décider à lancer la terrible loi du 22 février 407, sous le coup de laquelle tombaient les « Phrygiens », en même temps que les Manichéens et les Priscillianistes ^.
« Nous avons récemment fait connaître notre pensée sur les « Donatistes. Mais ce sont surtout les Manichéens et les Phrygiens « ou Priscillianistes, que nous poursuivons avec la plus juste sévé- « rite. A cette sorte de gens, ni mœurs ni lois ne sont communes « avec les autres, [i] Et tout d'abord nous voulons que leur crime
^ Cf. H. Bœhmer, dans RE ^, IX, 108 ; Duchesne, Liher Pontificalis I, 220.
2 Sources, n» 138.
' Ce mot Priscillianistae apparaît à plusieurs reprises dans le Code Théodosien. Par ex. : XV'I, v, 40 : Manicheos uel Frygas siue Priscillianistas; XVI, V, 43 : Donatistas (qui et Montenses uocantur) Manicheos siue Priscillianistas ; XVI, V, 48 : Montanistas et Priscillianistas et alla, etc. ; XVI, V, 59 : Manichaei et Fryges (quos Pepyzitas siue Priscillianistas, uel alio latentiore uocabulo appellant) ; XVI, v, 65 : Eunomiani uero, Valentiniani, Montanistae seu Priscillianistae, Fryges, etc.. Il se pourrait qu'il se soit produit une confusion (assez malaisée pour nous à élucider en chaque cas particulier) entre les disciples de Priscillien et les disciples de Priscilla, la compagne de Montan : le texte de XVI, v, 59 montre bien que Priscillianistae doit être entendu quelquefois des montanistes ; de même XVI, v, 65 ; on peut élever un doute sur XVI, v, 48 et surtout sur les deu.x premiers passages cités. Gothofredus (vi, 161) estime que Priscillianistes doit signifier disciples de Priscilla même dans XVI, v, 40.
4/8 La Crise IMontaniste
« soit crime d'État, car d'attaquer la religion divine est un préjudice
« commis au détriment de tous. [2] Nous les frappons aussi de la
« confiscation de leurs biens, et voulons que ces biens passent à
« leurs proches, de telle manière que l'on observe comme dans les
(( successions l'ordre des ascendants, des descendants ou des colla-
« téraux jusqu'au second degré. Mais ceux-ci n'auront le droit de
« les recueillir que s'ils ne sont point souillés d'un crime pareil. [3]
« Nous voulons aussi qu'ils soient écartés de toute donation ou
« succession leur échéant à n'importe quel titre. [4] En outre nous ne
« laissons à quiconque aura été convaincu (de ces hérésies) nulle
« faculté de faire des donations, d'acheter, de vendre, enfin de faire
« aucun contrat. [5] La mort elle-même n'échappe pas à cette procé-
« dure. Car si dans les crimes de lèse-majesté il est permis d'accuser
« la mémoire du défunt, c'est à juste titre que dans la présente espèce
« aussi, il doit subir son jugement. Donc que les dernières volontés
« de quiconque sera convaincu d'avoir été Manichéen ou Phrygien
« soient annulées, où qu'il les ait consignées, dans un testament, un
« codicille, une lettre, etc. En ce cas, on observera les mêmes règles
« au sujet des degrés de parenté indiqués plus haut. Les fils, au
« surplus, n'auront pas le droit d'être héritiers ni de recueillir les
« biens, s'ils ne renoncent aux criminelles doctrines de leur père.
« Car à ceux qui se repentent nous accordons le pardon de leur
« faute. [6] Nous voulons aussi que les esclaves soient exonérés de
« toute faute, si, dénonçant leurs maîtres comme sacrilèges, ils passent
« par un service plus fidèle à l'Église catholique. [7] La propriété
« où des réunions hérétiques se seront tenues, sera confisquée, si le
« maître, même sans s'associer à leur forfait, l'a connu et ne l'a pas
« empêché ; si le maître l'a ignoré, l'intendant ou le procurateur
« sera frappé du fouet à plombs, et condamné aux mines à perpé-
« tuité ; le locataire, s'il est de bonne réputation, sera déporté. [8]
« Si le gouverneur de la province, par connivence ou faveur, ajourne
« l'enquête sur ces crimes, quand on les lui dénonce, ou les laisse
« impunis, une fois avérés, qu'il sache qu'il sera puni d'une amende
« de vingt livres d'or. Les défenseurs et les premiers magistrats de
« chaque ville, de même que les fonctionnaires provinciaux subal-
« ternes seront frappés d'une amende de dix li\Tes d'or s'ils ne mettent
« leurs soins les plus diligents et toute leur habileté à exécuter les
« décisions prescrites à ce sujet par les juges. ^ »
^ Texte latin dans Sources, n" 154.
Derniers vestiges du Montanisme en Occident 479
Cette constitution est la seule qui ait frappé les montanistes d'Occident. Elle paraît avoir eu des effets décisifs. Ils disparaissent totalement de la scène, et nous n'entendons plus parler d'eux, jusqu'au début du VII™^ siècle : une lettre de Grégoire le Grand, datée de 601, indique la procédure baptismale observée (en Occident, semble-t-il) à l'égard des Cataphrygiens qui passent à l'Église 1. Un document du Xllme siècle montre que le nom de « Cataphrygien » était encore connu dans le Nord de la France à cette époque, mais c'était là, sans doute, réminiscence érudite de quelques ecclésiastiques familiarisés avec les traités hérésiologiques 2.
1 Ép., XI, Lxvii (Sources, n» 198).
^ Supplément aux Annales d'Anchin, ad annum 1183 (Souices, n° 225). Voir aussi Paul Beuzart, les hérésies pendant le moyen-âge... dans la région de Douai, d'Arras et du Pays de l'Alleu, Paris, 1912, p. 15 et s.