CHAPITRE II Le Montanisme en Orient à partir du IIP siècle
Il nous faut maintenant suivre les destinées du Montanisme en Orient où, pendant des siècles, il devait se maintenir en dépit des réfutations ecclésiastiques et de l'inimitié parfois féroce des pouvoirs officiels.
Au moment où Apollonius écrivait son réquisitoire minutieux et passionné, vers 212, l'hérésie phrygienne battait encore son plein en Asie : c'est Eusèbe qui nous le dit, pour en avoir recueilli l'impression dans le libelle de ce polémiste ^. Aussi les meilleures têtes de l'époque — en dehors de l'épiscopat local, dont j'ai déjà décrit l'action — ne négligèrent-eUes pas d'y prêter attention, et de la combattre, soit directement, soit au moins par allusions.
On aurait attendu de Clément d'Alexandrie, ordinairement si curieux des sectes religieuses, des jugements plus détaillés que ceux qu'il nous fournit. Une brève mention de l'hérésie phrygienne à propos de l'origine des dénominations attachées aux différents groupements hétérodoxes ; un rappel de la coutume qu'avaient contractée les montanistes, à l'instar des valentiniens, d'affubler leurs adversaires du sobriquet de « psychiques » : voilà à quoi il se borne 2.
2 Strom., IV, XIII, 93, i ; VII, xvii, 108, i (Sources, n^^ 49 et 50).
Origène et le Montanisme 481
Mais s'il est si bref sur le compte de la secte, ce n'est pas qu'il la juge insignifiante et indigne d'occuper sa pensée ; c'est qu'il se réservait pour une ample réfutation où il comptait développer à loisir ses critiques, pour ce riepl xpoï/TiTsiaç auquel il renvoie son lecteur, dans plusieurs passages des Stromates ^. S'agissait-il, en son intention, d'un « traité » distinct ^ ? Il est plus probable qu'il s'agissait d'un chapitre spécial, qu'il méditait d'insérer dans le AtoâaxaXo; : la démonstration de M. E. de Faye sur ce point paraît péremptoire ^. En tous cas, Clément avait conçu un plan très large où devait entrer la démonstration de « l'autorité souveraine » des Ecritures, ainsi que la définition de la véritable prophétie et de l'action propre à l'Esprit-Saint. Cet établissement doctrinal l'acheminait par une voie naturelle à réfuter les théories hostiles aux notions qu'il aurait ainsi précisées, théories gnostiques, théories montanistes.
Ce projet, nous ignorons si Clément put le réaliser. Peutêtre le WtoX 7rpooT,T£iaç fut-il incorporé, comme le veut Th. Zahn*, aux ' T7:oTU7io)(7£tç. En tous cas, si son exposé prit forme, il ne nous est point parvenu.
Quant à Origène, on pourrait être tenté de croire qu'il ait éprouvé quelque mansuétude à l'égard du Montanisme. Ne déplorait-il pas, lui aussi, la faiblesse pitoyable de tant de prétendus convertis ^ ? Ne réprouvait-il pas en term.es sévères la réitération du mariage, ou du moins n'y voyait-il pas une sorte de déchéance ^ ? Pourtant le sentiment
^ Strom., IV, XIII, 93, i (Sources, no49) ; Ibid., I, xxiv, 158, i (O. Staeh- LIN, CB., Clemens Alex., t. II, p. 99, 1. 16). Ibid., IV, i, 2, 2 (Staehlin, p. 248, 1. 19). Ibid., V, xiii, 88, 4 (Staehlin, p. 384, 1. 11) [A propos de Joël, ii, 28].
^ Bardenhever, AKL., II, 310.
^ Clément d' Alexandrie, 2™e éd., 1906, p. 91-92.
* Forsch., III, 46.
^ Voir plus haut, p. 432, n. 2.
^ In Luc Hom., xvii (P. G., xiii, 1846). Cf. Hom. in Jer., xix, 4 (P. G., xiii, 508) ; Comni., in Mt., xiv, 22 (P. G., xiii, 1241).
ecclésiastique a été chez lui le plus fort : loin de témoigner à la secte aucune estime, il n'a parlé d'elle que pour la critiquer.
A lire ses œuvres, dans la teneur où elles nous ont été conseivées, on a ici et là l'impiession que le grand Alexandrin vise le Montanisme : par exemple, quand il déplore l'aveuglement de ceux qui se sont emparés de la mention du Paraclet, dans l'Ëvangile, pour créer aux Églises du Christ les plus graves difficultés et qu'il cite à ce propos le texte de I Tim., IV, I et 3 ^ ; quand il observe que l'Eglise, elle, n'ajoute rien quasi prophetiam à la doctrine du Christ (représentée métaphoriquement, d'après Mt., xxiv, 27 comme un (( éclair » 2) ; ou encore quand il s'élève avec force contre la théorie de la passivité absolue du prophète ^. Ce pressentiment est confirmé par la mention formelle qu'il fait des « Phrygiens » dans son Commentaire sur saint Matthieu, où il les traite de faux prophètes*, et surtout par le fragment de Commentaire sur la /^^ Ép. aux Cor. que Cramer a publié dans son recueil de Chaînes ^. Ce dernier texte est très important parce qu'il témoigne de la défaveur très nette d'Origène à l'égard des formes que l'activité religieuse féminine revêtait au sein du Montanisme. Le problème défrayait donc les polémiques antimontanistes en Orient aussi bien qa'en Occident.
1 De Princ. II, vu, 3 (Sources, n" 52) et In Matthaeum, xv, 30 (Sources, n^ 53).
2 Ibid., xLvii (Sources, n° 55).
3 Voy. de Princ, III, iv (P. G., xi, 317) ; in Ezech. Hom., VI, i (P. G., XIII, 709) et le fragment de chaîne cité ibid., note 9. — Je n'ai pas inséré ces textes dans ma collection : c'eût été m'engager à y insérer tous les passages similaires, ce qui eût grossi démesurément le recueil. Au surplus, les montanistes n'y sont pas cités nommément.
* In Matthaeum, xxviii (Sources, n» 54).
* Sources, n» 56.
La hiérarchie asiate et le Montanisme au IIP siècle 483
On a supposé quelquefois que le Montanisme reçut, au début du Illnie siècle, un regain d'effervescence religieuse de la prédication d'une prophétesse nouvelle, — cette Quintilla dont parle saint Êpiphane. La conjecture, je le montrerai, ne se recommande point ^. C'est toujours sur le même fonds, spirituel que vivait la secte, et ce fonds lui suffisait amplement. — En dépit des réserves timides et vite étouffées de certains membres de l'épiscopat, les sentiments de la hiérarchie asiate demeuraient à son égard d'une sévérité im placable. Nous en rencontrons la preuve dans la fameuse lettre que Firmilien, l'évêque de Césarée en Cappadoce, l'un des personnages les plus actifs et les plus influents de son époque 2, adressa à saint Cyprien, au sujet de la validité du baptême des hérétiques ^.
(i Qu'il me suffise de dire d'un mot, observait Firmilien, « que ceux qui ne possèdent pas le Père véritable ne peuvent <' posséder davantage le véritable Fils ni le véritable Esprit. (( D'après quoi, ceux-là même que l'on appelle Cataphrygiens <( [etiam illi qui Cataphrygas appellantur) et qui essayent d'uti- « liser frauduleusement de nouvelles prophéties, ne peuvent '( posséder ni le Père ni le Fils parce qu'ils n'ont pas non '( plus le Saint-Esprit. Si nous leur demandons quel Christ '( ils prêchent, ils répondront que c'est celui qui a envoyé « l'Esprit qui a parlé par Montan et Prisca. Comme nous " constatons que ce n'est pas l'Esprit de vérité, mais l'esprit " de mensonge qui habitait en eux, nous connaissons par là '( que ceux qui défendent leur fausse prophétie contre la foi « du Christ, ne peuvent posséder le Christ. Il en va de même
^ Voir plus loin, p. 585.
2 Cf. Eusèbe, H. E.. VII, xxx, 3 et s.
' Ép. Lxxv, 7 : Cf. Sources, n" 62 : on y trouvera le texte latin.
« des autres hérétiques. Du moment qu'ils se séparent de « l'Eglise de Dieu, ils ne peuvent plus avoir aucune grâce <( ni aucune puissance, puisque toute puissance et toute grâce (( habitent dans l'Ëglise où président les Anciens, investis <( du pouvoir de baptiser, d'imposer les mains, et d'ordonner, « L'hérétique, lui, n'a pas plus le droit d'ordonner que d'im- « poser les mains ou de baptiser ou de remplir aucune fonction « spirituelle et sainte : il est étranger à la sainteté spirituelle « qui est l'œuvre de Dieu.
« Telles sont les vues d'ensemble que nous avons arrêtées « il y a déjà longtemps {iampridem) à Iconium, ville de « Pbrygie, où nous nous étions réunis en une assemblée « venue de Galatie, de Cilicie et des autres régions circon- « voisines, pour qu'elles "Soient fermement maintenues et « défendues contre les hérétiques ; d'autant plus que certains <( éprouvent des doutes à ce sujet. »
Quelques expressions sont à relever dans ce morceau. On a noté les mots Etiani illi qui Cataphrygas appellantiir . Firmilien choisit donc les montanistes comme spécimen des hérétiques les moins caractérisés. Il ne leur reproche en fait aucune erreur particulière, si ce n'est de se tromper sur l'article du Saint-Esprit dont ils veulent qu'il se soit manifesté en Montan et en Prisca ; et, par voie de raisonnement, Firmilien déduit de là que, puisqu'ils n'ont pas V Esprit-saint véritable, ils ne peuvent honorer dès lors le Christ véritable. Tel est le procédé grâce auquel il les embrigade de force dans la cohorte maudite. Il ne fallait rien de moins que ces artifices de dialectique pour calmer les perplexités de quelques évêques débonnaires qui se demandaient si, dans la procédure baptismale, il ne convenait pas de ménager aux montanistes un traitement plus adouci. Firmilien lui-même constate cet état d'esprit ^ :
^ Ibid., 19 (Sources, n" 64).
La prophétesse de Firmilien
« ... A dire vrai, comme certains avaient des hésitations sur « le baptême de ceux qui, tout en admettant de nouveaux pro- « phètes, semblent pourtant reconnaître le même Père et le même « Fils que nous i, nous avons examiné avec beaucoup de (( soin la question dans une très nombreuse assemblée tenue « à Iconium, et nous avons confirmé qu'il fallait rejeter « indistinctement tout baptême qui aurait été administré « hors de l'Église. »
Ce concile d'Iconium ^ auquel Firmilien a déjà fait allusion à la fin du § vu dut avoir lieu entre 230 et 240 : (notez le iampridem : Firmilien écrit vers la fin de l'année 256) ^. On se rendra compte de l'importance des décisions qui y furent arrêtées, si l'on joint aux indications de Firmilien le témoignage beaucoup plus tardif de saint Augustin, d'après qui il n'y aurait pas eu moins de cinquante évêques présents *.
En un autre endioit de sa lettre, Firmilien rapporte une anecdote, en soi fort curieuse, et qu'il nous faut examiner ici, puisqu'on la rattache communément à l'histoire du Montanisme ^.
^ Le même doute est indiqué vers la même époque par Origène, in Titum (P. G., XIV, 1306) : Sources, n" 57.
^ Iconium, en Lycaonie, aujourd'hui Konieh. Cf. LeQuien, Oriens Christianus, I (1740), p. 1067-1074 ; Ramsay, Hist. geog., p. 332, 377-378, 393- 395 ; id., Expositor, XII (1905), p. 193 ; 281 ; 351 ; ibid., sept. 191 1, p. 257 et s. ; The Cities of St. Paul, London, 1907, p. 317-384.
^ Harnack, Chron., II, 361.
* On s'accorde à rapporter au synode d'Iconium le passage suivant du Contra Cresconium, III, m (P. L., xliii, 497 ; CV, éd. Petschenig, vol. LII [1909], p. 412) : « Proinde si omnino iam credendum sit quinqtiaginta episcopis orientalium id esse uisum, quod septuaginta Airis uel alicjuanto etiam pluribus contra tôt milia episcoporum, quibus hic error in toto orbe displicuit... )' — D'après Denys d'Alex, (dans Eusèbe, H. E., VII, vu, 5; cf. Feltoe, The Letters of D. of Alex., Camb., 1904, p. 54, 1. 1 1 et s.) il y aurait eu vers la même époque un concile également relatif à la question baptismale, à Synnada, en Phrygie « Salutaire » (selon la division géographique introduite au IVme siècle de l'ère chrétienne). Les inscriptions de la région de Synnada .sont citées dans Ramsay, Cities..., II, 735 et s.
^ Ép. Lxxv, 10 (Sources, n" 63).
« Je veux vous raconter, écrit-il, un fait qui s'est passé parmi nous et qui intéresse notre sujet. Il y a environ vingt-deux ans, vers l'époque consécutive à la mort d'Alexandre (Sévère), des fléaux et des épreuves multiples vinrent affliger toutes les populations, et en particulier les Chrétiens. Des tremblements de terre réitérés renversèrent nombre d'édifices en Cappadoce et dans le Pont. Des villes même disparurent, englouties dans des crevasses. De là, contre le nom chrétien, une persécution terrible qui, s'élevant soudain après une longue période de paix, fut d'autant plus redoutable et troublante pour les nôtres que le mal était plus inattendu et plus nouveau. Nous avions alors comme gouverneur provincial Serenianus, cruel et impitoyable persécuteur. Au milieu de ce bouleversement, les fidèles, terrifiés par la persécution, fuyaient çà et là, abandonnaient leur patrie et passaient dans d'autres contrées : ils le pouvaient, car la persécution n'était que locale, elle ne s'étendait pas à tout l'univers. Or voici que surgit soudain ici une femme qui, tombant en extase, se donnait comme prophétesse et agissait comme sous l'inspiration de l'Esprit saint. Elle recevait des principaux démons une si entraînante influence que pendant longtemps elle attira et dupa nos frères, grâce aux prodiges surprenants qu'elle réalisait. Elle annonçait même qu'elle allait ébranler la terre : non que le démon ait une puissance capable d'ébranler la terre ou de secouer un des éléments ; mais parfois l'esprit mauvais comprenant et prévoyant qu'un tremblement de terre allait survenir, faisait semblant d'être l'auteur de ce qu'il voyait devoir arriver. Ces mensonges et ces vanteries lui avaient conquis les esprits : on lui obéissait et on le suivait partout où il le voulait et où il menait les gens. Grâce à lui, au milieu des rigueurs de l'hiver, cette femme marchait pieds nus au milieu des neiges et des glaçons sans en éprouver aucun dommage, aucune blesssure. Il déclarait qu'il se diri'^eait vers la Judée et Jérusalem, et se donnant les airs de venir de là. Un prêtre, Rusticus. et un diacre, se laissant prendre à ses pièges, eurent avec la prophétesse de coupables relations, ce qui fut découvert peu après. Car soudain apparut devant lui un des exorcistes, homme d'une parfaite honorabilité et d'une vie sans défaillance au point de vue de la discipline religieuse. Excité par les exhortations de très nombreux frères qui, avec un louable courage, avaient persévéré dans la foi, il se leva pour confondre l'esprit malin. Celui-ci au surplus avait annoncé, peu auparavant, avec une subtile fourberie, qu'un ennemi, un tentateur infidèle allait venir. Pourtant cet exorciste, soutenu par la grâce divine, combattit vigoureusement et démontra la perversité de cet esprit qui passait auparavant pour saint. — Or cette
La prophétesse de Firmilien 487
« femme qui, grâce aux prestiges et aux tromperies du démon machi-
« nait mUle ruses pour duper les fidèles, osa fréquemment, entre
« autres prestiges par où elle séduisait tant de gens, feindre de sancti-
« fier le pain avec une invocation redoutable, de faire l'Eucharistie,
« et d'offrir le sacrifice au Seigneur < non > sans la formule de la prière
« accoutumée ^. Elle baptisait aussi beaucoup de gens, en employant
« les paroles usuelles et légales de l'interrogation, en sorte qu'elle
« semblait ne s'écarter en rien de la règle de l'Église. »
Cette prophétesse cappadocienne, la plupart des critiques tiennent à l'affilier à la secte montaniste ^. Aucune raison n'impose, ce me semble, une telle incorporation. — Elle parlait « en extase » {in extasin constituta) : mais l'extase n'était point la propriété exclusive du Montanisme. — Elle assumait le ius tingendi et une autre fonction plus redoutable encore, ceUe d'offrir le sacrifice eucharistique : autant en oseront au siècle suivant les « Collyridiennes », que saint Êpiphane localise en Thrace, en Scythie supérieure et en Arabie, et qu'il n'assujettit nullement à une influence montaniste, encore qu'il évoque à leur propos le souvenir des prophétesses phrygiennes ^. — Elle déclarait qu'elle marchait vers la Judée et Jérusalem : ce seul trait suffirait à prouver qu'elle demeurait étrangère aux rêves phrygiens. Ce n'était pas veis l'antique Jérusalem palestinienne que Montan avait orienté ses vœux et son espoir, mais de Pépuze qu'il avait voulu faire le centre de la chrétienté moralement renouvelée, Pépuze qu'il avait baptisée par anticipation Jérusalem, et où la cité céleste était attendue.
^ Pour la constitution du texte en ce passage, voir la note dans Sources, p. 65.
2 MùNTER, Effata et oracula Montanistorum, p. 16. Cf. A. Ritschl, Enistehung ^, p. 552 ; J. de Soyres, Montanism..., p. 54, n. i ; Bonwetsch, GM., p. 170 ; G. Salmon, DCB, III, 939 ; W. Belck, Gesch. d. Mont., p. 66 ; L. ZscHARNACK, der Dienst der Frau..., p. 187 ; Achelis, dans RE ^, IV, 617 ; Lawlord, dans JTS., IX (1908), p. 485 ; R.-M. Woolley, The Liturgy of the primitiv Church, Cambridge, 1910, p. 97.
3 Pan. LXXIX,, i (P. G., xlii, 740).
Nous sommes donc en présence d'une de ces innombrables manifestations mystiques, apparentées sans doute pour le fond au Montanisme, mais qui n'en procèdent à aucun degré et qu'on n'y peut joindre que par un lien factice.
Sur les vicissitudes du Montanisme en Orient, dans la seconde moitié du III'"^ siècle, l'histoire ecclésiastique est en somme presque muette. Le fait n'est pas particulier à la secte. On sait que postérieurement à leur querelle avec le pape Victor au sujet de l'observance quartodécimane, les Eglises d'Asie entrent dans une demi-obscurité qui ne se dissipera guère qu'au IV°^^ siècle. « En dehors de quelques actes de martyrs sous Dèce et sous Valérien, remarque Mgr Duchesne ^, aucun monument relatif à ces communautés, si importantes aux siècles précédents ne s'est conservé jusqu'à nous. Eusèbe ne paraît pas avoir été mieux renseigné que nous ne le sommes : s'il avait eu quelque idée de l'histoire chrétienne de l'Asie pendant le III™^ siècle, il n'aurait pas fait de saint Pionius (250) un contemporain de saint Polycarpe [cf. H. E., IV, xv, 47]. » Il est certain que le christianisme continuait à prospérer dans ces contrées. Avec un éclectisme remarquable, des évêques allaient jusqu'à autoriser tels laïques particulièrement instruits à adresser des homélies aux fidèles, tant ils tenaient à utiliser pour le bien de tous les bonnes volontés éclairées 2. Den\'s d'Alexandrie nous apprend qu'un peu avant le milieu du III"^^ siècle les chrétientés de Phrygie et des pays avoisinants formaient des groupements très denses ^. Les inscriptions chrétiennes, assez nombreuses dès le III'"^ siècle, sont aisées à identifier,
^ Rev. des Quest. histor., juillet 1880, p. 16. Cf. Leipoldt, Gesch. d. ncut. Kanons, I, 60 : « Kleinasien war... im dritten Jahrhundert in keiner Weise ein Faktor der kirchengeschichtlichen Entwicklung. »
^ Le fait est attesté en 218 dans une lettre d'Alexandre de Jérusalem et de Théoctiste de Césarée, pour Laranda (Lycaonie). Ikonium (Pisidie), Sjmnada (Phrygie). Cf. Eusèbe, H. E., VI, xix, 18.
^ no>.-javOp(07;oTaTai; £/.y.),T,ata;; ." Denys, dans Eusèbe, H, E., VIT, VII, 5 ; Feltoe, p. 55, 1. i.
Les Acta s. Achatii 489
grâce à la franchise des formules qui y sont employées : c'est surtout vers le nord de la Phrygie, dans la vallée du Tembris (ou Tembrogus) que W. M. Ramsay veut reconnaître les inscriptions les plus conformes au « type montaniste » ^ ; il entend par là (non peut-être sans quelque outrance d'expression) celles où la profession de chrétien s'affirme avec le plus de hardiesse.
A part ces indices (d'ailleurs non sans portée) de la vitalité du christianisme dans l'Asie du Illn^e siècle, nous sommes mal informés des détails de son histoire. Il est donc naturel que le développement du Montanisme durant cette période échappe pour une large part à nos investigations. La seule mention certaine qui soit faite de la secte, postérieurement aux incidents signalés par Firmilien, se rencontre dans le martyrium Pionii, au § xi ^. Enfermés dans la prison de Smyrne pendant la persécution de Dèce, Pionius et ses compagnons y trouvent, déjà captifs, un prêtre « de l'Église catholique « ^, nommé Limnus, une femme, Mscedonia, du bourg de Carine, et « un adepte de l'hérésie des Phrygiens, du nom d'Eutychianus «. Cet Eutychianus ne reparaît plus dans la suite du récit.
Il faut citer aussi un fragment des Acta disputationis s. Achatii, dont la passion se réfère à la même persécution^. Le consulaire Marcianus s'adresse à Achatius (sans doute
1 DB., III. 868 ; cf. Expositor. VIII (1888), 246 et s. ; Cities..., p. 490-1' 514 et s. ; et aussi F. Cumont, BCH., t. VI (1882), p. 519 ; les Insc. chrét' de l'Asie-Mineure, dans les Mél. d'Arckéol. et d'Hist. de l'École de Rome' tome XV (1895), P- 247 et s. ; H. Grégoire, dans BCH., XXXIII (1909), p. 67.
2 R. Knopf, Ausg. Màrtyrerakten, p. 66, 1. 14. Cf. Sources, n" 60.
^ Harnack (Mission..., II ^, 190, n. i) serait disposé à croitje que cette expression est mise là pour indiquer qu'il y avait à Smyrne des « Églises » de sectaires, surtout des Églises montanistes. Cela est possible, en effet.
* RuiNART, Acta m. sine, 1731, p. 128; O. von Gebhardt, Ausg. Màrtyrerakten, p. 119. Sources, n° 61.
évêque d'Antioche en Phrygie) et lui dit : « Vois les Cata- « phrygiens {Cataphryges aspice). Leur religion est antique. « Pourtant ils ont abandonné leur passé et sont venus à « mes sacrifices. »
Tillemont écrit à ce propos ^ : « Cette vaine ostentation d'un courage outré et téméraire [chez les Montanistes] n'empeschoit pas que dans l'occasion ils ne fissent paraître une lâcheté réelle et honteuse. Car durant la persécution de Dèce, un juge exhorte un saint Confesseur à suivre l'exemple des Cataphryges, « de ces hommes, dit-il, d'une ancienne religion qui l'ont néanmoins abandonnée pour embrasser la nôtre et que vous voyez offrir avec nous des vœux et des sacrifices aux dieux. » Tillemont entend donc le mot Cataphryges au sens où les hérésiologues le prenaient ordinairement, pour désigner la secte montaniste ^. Beaucoup ont accepté son interprétation ^. Je la crois erronée. Le contexte me paraît en imposer une autre. J'ai remarqué plus haut* que les Phrygiens passaient pour un des peuples les plus anciens de la terre. C'est à cette croyance que le juge fait allusion. Il rappelle à Achatius que l'antique religion phrygienne a cédé la place aux rites gréco-romains ; et il en conclut aussitôt que les chrétiens ne doivent point balancer à faire de la leur le même sacrifice^.
Tout aussi illusoires m'apparaissent les traces de montanisme que Harnack a cru pouvoir relever dans le martyriiwi
^ Mémoires, II (1694), p. 473.
^ Voir à la fin des Sources la note sur l'Onomastique montaniste.
^ Hefele, Kirchenlex., art., Montanus. VII. 260 ; Harnack, dans TLZ, 1878, p. 112 (« Die Bezeichnung der Montanisten als homines religionis antiquae ist gewiss sehr bemerkenswerth wie iiberhaupt das ganze Gespràch. »). De même encore, G. Salmon, DCB., III, 944 et H. J. Lawlord, dans JTS., IX (1908), p. 498.
^ N. BoNWETSCH avait entrevu la véritable explication dans GM., p. 55, n. 6. Il est curieux qu'il l'ait gâtée trois ans plus tard en écrivant à propos de ce texte dans la Zeitsch. f. Kirchl. Wiss. u. Leben, V, (1884), p. 473 : « Die Montanisten sind auch schon friih als die Vertreter des ursprùnglichen Christenthiims bezeichnet worden. »
Le Martyriiim Car pi 491
Carpi, Papyli et Agathonices ^. La scène se déroule à Pergame, où le proconsul d'Asie se trouve de passage (§ i). Tour à tour Carpus et Papylus sont interrogés, torturés, et la sentence du proconsul les condamne à mourir par le feu. Au moment où Carpus se voit lié au poteau, il se met à sourire (§ xxxviii). Ceux qui l'entourent, étonnés, l'interrogent. « C'est, .leur répond-il, que j'ai vu la gloire du Seigneur, et j'en ai eu de la joie. En outre, me voilà délivré de vous et je ne participe plus à vos crimes. » Il expire. Mais une certaine Agathonice (§ xlii) aperçoit à son tour « la gloire du Seigneur » ; elle entend un (( appel céleste » ; elle entrevoit un « festin », auquel elle est conviée. En vain la foule lui criet-elle d'avoir pitié de son enfant. Elle déclare qu'elle le confie à Dieu et elle monte sur le bûcher. — Harnack, très frappé de ce fait que Papylus, l'un des martyrs, se déclare citoyen de Thyatire ^, ville essentiellement montaniste, relevait également (en 1888) les visions extatiques de Carpus et d'Agathonice, ainsi que la mort volontaire de cette femme, pour qui le rédacteur n'a pas un mot de blâme ^. Il a, depuis lors, beaucoup estompé sa première opinion*. Il faut répéter ici encore que ni les visions ni le martyre volontaire n'étaient des traits caractéristiques du Montanisme. Au surplus, il n'est point sûr qu'Agathonice s'offre spontanément au bûcher. De bons juges estiment, d'après le contexte, que quelque chose s'est perdu dans l'unique manusciit subsistant et
^ Le texte original de ces Actes a été découvert et publié pour la première fois par B. Aube, d'après le Cod. Paris, gr. 1468, dans la Revue ArchéoL, nouv. série, t. XLII (1881), p. 348-360 ; [cf. L'Égl. et l'État dans la seconde moitié du III^^ siècle, Paris, 1885 ; p. 161-163 : 499-506]. On n'en connaissait jusque-là qu'une rédaction beaucoup plus tardive (X""« s.) et beaucoup moins digne de foi (dans P. G., cxv, 105-126). — Le texte d'AuBÉ a été édité en dernier lieu par G. Rauschen, Florilegiuni patristicum, Bonn. 1905, p. 89-96, auquel je me réfère. — Pour l'époque du martyre, voir ici l'appendice sur la Chronologie du Montanisme, p. 588.