IO
Quant aux diaconesses, leur ministère est commandé par des raisons de commodité pratique, en particulier par les ménagements dus à la pudeur féminine pendant l'immersion baptismale ; mais il se borne là ^.
La pensée d'Ëpiphane n'est donc pas douteuse. Pour lui, les femmes exerçaient parmi les montanistes les fonctions épiscopales et presbytérales.
Faut-il accepter cette donnée avec une entière confiance ? J'avoue qu'à la réflexion je ne puis me défendre d'un certain scepticisme ; et voici pourquoi :
1^ Epiphane est le seul qui signale cet abus dans la secte. Saint Augustin et saint Jean Damascène n'ont fait autre chose que transcrire ce qu'ils avaient lu sur ce point dans le Panarion^. U Amhrosiaster ^ incrimine les Cataphrygiens parce qu'ils soutiennent qu'il faut ordonner, non pas seulement des diacres, mais aussi des diaconesses. Or cette pratique de la /stootovia, ou imposition des mains, à l'égard des diaconesses, n'était pas exceptionnelle en Oiient, même chez les catholiques. La formule en est donnée dans les Constitutions apostoliques *. Elle soulevait d'ailleurs certaines protestations, dont il faut peut-être reconnaître la trace dans le canon XI du concile de Laodicée ^. — Les autres polémistes ne reprochent aux montanistes que d'avoir permis à leurs prophétesses d'écrire des livres signés de leur propre nom, ce qui serait une forme d'enseignement indirectement condamnée par l'Apôtre. Telle est la thèse de Didyme l'Aveugle ^ ; telle est également celle de l'auteur de la Discussion entre un montaniste et un orthodoxe '. Ils ne
1 Ibid.. II.
- Sources, n"» 144, 209 et Introd. chap. V, § V, chap. VI, § IV.
^ Sources, u" 84.
* VIII, 19 (FuNK, Didasc. et Const. Ap., I, 524).
^ Hefele-Leclercq, I, II, 1003.
^ De Trin., III, XLI, 3. Sources, n^^ 107.
' Sources, n» 79.
Les femmes dans la hiérarchie montaniste 5 1 1
soufftent mot, eux si désireux de prendre les montanistes en faute, d'usurpations plus graves.
2^ Comment les montanistes auraient-ils osé se mettre en opposition si évidente avec les préceptes pauliniens ? Avaient-ils donc perdu, au IV"!^ siècle, leur scrupule à se tenir en règle et confoimité parfaites avec l'Ecriture et la tradition ? Il n'en est rien, puisque, chez V Amhrosiaster même ^, nous voyons qu'ils autorisaient par l'exemple de saint Paul et par les Actes, vi, 3, la légitimité de l'ordination des diaconesses. Autant ils se sentaient forts pour revendiquer les droits de la femme à prophétiser (d'après I Cor., xi, 5), autant ils eussent rompu avec leur constante méthode en lui conférant les charges augustes du sacerdoce.
30 Enfin, si l'on observe que tout le chapitre XLIX d'Epiphane repose sur des renseignements oraux, on peut croire qu'Epiphane, informé d'une façon générale de l'importance que l'élément féminin conservait dans les communautés montanistes, aura conclu de certains rapports peu précis qu'elles accédaient aux fonctions cléricales elles-mêmes. Lui, le contempteur du yévoç tûv yuvaixàiv 2, il devait se sentir particulièrement satisfait de signaler chez les Phrygiens ces étranges infractions qui éveillaient dans sa mémoire traditionaliste le souvenir des textes pai où, d'avance, elles avaient été condamnées. On remarquera que les arguments qu'il prête à la secte vont à justifier le prophétisme féminin, mais non point le presbytérat féminin. Et cela m'est une dernière raison de penser, et de soutenir nettement, qu'Epiphane s'est mépris.
A qui maintiendrait, comme vrai historiquement, le renseignement d'Epiphane, il faut admettre (et cela n'est pas un argument nouveau, mais une simple constatation)
^ Texte indiqué ci-dessus.
2 Pan.. LXXIX (P. G., xlii, 740).
que l'organisation décrite pai lui représente un stade pestérieur à Tertullien. Si Tertullien avait su et accepté de telles pratiques, il aurait dû renier toutes ses idées sur le rôle de la femme, et c'est ce qu'il ne fait nulle part. Donc les renseignements consignés par Epiphane, (renseignements erronés, je le crois) ne se rapportent en tous cas point à la période primitive du Montanisme, Tertullien nous en est indirectement garant.
Il nous est donc malaisé de déterminer avec précision la place qui était assignée aux femmes dans la hiérarchie montaniste orientale. Il me paraît probable qu'elles étaient admises, à côté des hommes, parmi les xotvojvot et sans doute aussi parmi les patriarches. La grande mémoire de Maximilla et de Priscilla leur méritait bien un tel honneur, — auquel n'était d'ailleurs associée aucune prérogative proprement sacerdotale.
Outre leur organisation spéciale, les montanistes d'Orient eurent aussi des rites particuliers. Dès l'origine, ils avaient observé, on s'en souvient, leurs ieiunia propria, dont Montan avait fixé lui-même les modalités ^. De même, dans la procédure pénitentielle, ils réservaient à certaines catégor'es de pécheurs un traitement beaucoup plus rigoureux que celui que les Eglises infligeaient d'ordinaire à ceux-ci. Il semble qu'avec les années ces singularités se soient chargées et compliquées d'additions nouvelles : malheureusement les hérésiologues qui les signalent n'en parlent le plus souvent que d'après la fama, et sur des « on-dit » : d'où bien des obscurités et des incertitudes dans le détail.
Au point de vue des jeiines, la discipHne montaniste
^ Voy. p. 109 et s. ; 39S et s.
Les jeûnes montanistes orientaux 513
subit au cours des temps certaines modifications : « Nous autres, observe saint Jérôme dans la lettre à Marcella, nous ne jeûnons que pendant un seul carême, selon la tradition des Apôtres et d'accord avec le monde entier ^. Eux, ils font trois carêmes dans l'année, comme si trois Sauveurs avaient souffert. Non qu'il ne soit permis de jeûner pendant toute l'année, sauf à la Pentecôte ; mais offrir un sacrifice par obligation est une chose, l'offrir par zèle personnel en est une autre 2. « Comme autrefois les adversaires de TertuUien, Jérôme oppose ici le piincipe catholique de liberté (un peu compromis, il est vrai, par des réglementations locales de plus en plus circonstanciées) au principe montaniste de nécessité. Ailleurs ^ il nous apprend qu'un des trois carêmes montanistes se plaçait après la Pentecôte, et que les montanistes justifiaient cette pratique en invoquant la parole du Christ dans saint Matthieu : Ahlato sponso, filii sponsi debeant ieiunare *. — Enfin, d'après Sozomène, le carême pascal, dans la secte, ne durait que deux semaines 5. On s'étonne de rencontrer, pour cette observance, une moindre rigueur chez les montanistes que chez les
^ Ici Jérôme s'avance beaucoup, s'il prend le mot carême au sens propre. En réalité, le « carême » de quarante jours n'est attesté pour la première fois qu'au début du IVme siècle, par le 5""^ canon du Concile de Nicée (335), cf. Leclercq-Hefele, Hist. des Conciles, I, i, p. 549 ; et par Eusèbe, de Solemn. paschali, iv (Mai, Nova patrum Biblioth., IV, i, 211). Pour le développement de la discipline ecclésiastique sur ce point, et ses variations selon les temps et les pays, cf. F. X. Funk, die Entwicklung des Osterfastens, TQ., Lxxv (1893), P- ^77 et s. ; Zahn, Forsch., IV, 295 ; J. Deconixck. dans RB., VII (1910), p. 433 et s. ; Thalhofer-Einsenhofer, Handb, der kathol. Liturgie, F. i. B., (191 2), I, 596 et s. — Jérôme tombe dans le travers qu'il signale lui-même dans une lettre à Lucinius. Èp. lxxi, 6 (P. L., XXII, 672) : « Unaquaeque prouincia abundet in sensu suo, et praecepta maiorum leges apostolicas arbitretur. »
2 Ép. xLi, 3 ; Sources, n" 113.
^ Comm. in Euang. Mt., I, ix, 15 ; Sources, n" 127.
^ Sources, n° 171. Il n'y a pas à proprement parler de contradiction entre Jérôme et Sozomène, comme le dit A. Linsenmayer, Entw. der hirchl. Fastendisciplin bis zum Konzil v. Nicàa, 1877, p. 142. Sozomène
catholiques, où le jeûne pascal se prolongeait d'oidinaire plus longtemps. Serait-ce qu'ils avaient localisé là les duas hehdomadas xerophagiarum dont Montan avait jadis mstitué la loi ^ ? En tous cas, leurs mortifications l'emportaient encore, au total, sur celles des catholiques, puisqu'ils s'assujettissaient supplémentairement à un troisième carême, dont nous ignorons à quelle époque de l'année il tombait ^. Pour prévenir l'impression trop favorable que ces retranchements pouvaient causer, Isidore de Péluse a soin d'observer, dans une de ses lettres, que « le jeûne ne sert de rien à qui n'a cure des règles de vérité » et il proclame l'hégémonie de V tÙGe^e'.tx sur la ■kom-zzIx ^.
Nous voyons d'autre part qu'ils demeurèrent fermés obstinément à toutes les tentatives combinées en vue d'unifier l'époque où devait être célébrée annuellement la fête de Pâques. La piatique « quartodécimane », chère jadis à tant d'asiates orthodoxes*, eut parmi eux ses paitisans les plus résolus et même les plus combattifs ^. Dédaigneux des évolutions rituelles de la grande Église, ils s'en tinrent, au moins en une certaine mesure, aux usages locaux anciens. Aussi saint Ëpiphane, dans le Panarion ^, cherche-t-il chez les Cataphrygiens et les Ouintillistes (ou Priscil listes) l'origine de r « hérésie « des Ouartodécimans.
envisage la diversité de la pratique quadragésimale, selon les pays, pour la période pascale, et il n'étudie pas didactiquement les jeûnes montanistcs.
•^ C'est donc, en ce cas, qu'ils auraient supprimé l'exemption du Vendredi et du Samedi, admise à l'époque de Tertullien pour les xérophagies : cf. de lei., xv (RW., 293, 19).
^ Marouta de Maipherkat, dans le catalogue hérésiologique annexé à son travail sur le Concile de Nicée (cf. Sources, n" 151) parle de quatre carêmes montanistes, de quarante jours chacun. Mais sa notice est dépourvue d'autorité.
3 Ép. I, cc.xLv (Sources, n° 181).
* Polycarpe, dans Eusèbe, H. E., V, xxiv, 6.
^ Cf. Pacien, Ep. I ad Sympronionum, § 11 (Sources, n" 92) : « quam multipliées controuersias excitarunt de Paschali die...! »
^ L (Œhler, Corp. Haer., II, 2, p. 42).
La Pâque montaniste 515
« Sortie de ces deux hérésies mêlées, écrit-il, une tioi- « sième -a levé la tête : c'est celle des Ouartodécimans, car (( tel est son nom. D'accord avec l'Ëglise sui les autres points, <( ils ne s'égarent que sur un seul : ils omettent de se con- « former à ses réglementations liturgiques. Sans partager « les croyances des Juifs, ils ajoutent foi à leurs fables, « car ils ne savent ce qu'ils disent ni ce qu'ils affirment » « (cf. /. Tim., I, 7). Par entêtement ils célèbrent une fois « chaque année un jour pascal unique ^. Au surplus, sur « le Père, le Fils, le Saint-Esprit, ils pensent correctement, <( comme nous autres ; ils admettent les prophètes, les « apôtres, les évangélistes, ils confessent également la résur- (( rection de la chair, le jugement à venir et la vie éternelle. « Pourtant ils sont tombés dans cette erreur bizarre, en « faisant état de la parole de la Loi : « Maudit soit celui qui '( ne célébrera pas la Pâque le quatorzième jour du mois » « (cf. Nombres, ix, 3, 13 combiné avec Deutér., xxiii, 26).
C'est ainsi qu'Ëpiphane caractérise l'observance quartodécimane en général. Mais nous apprenons par Sozomène ^ que les montanistes, tout en continuant de tenir compte de la prescription mosaïque, avaient une manière tout à fait personnelle de déterminer leur 14 Nisan. Voici ce morceau, dont certaines parties offrent de réelles difficultés d'interprétation :
« Les Montanistes, qu'on appelle Pépuzites et Phrygiens, « célèbrent la Pâque selon une méthode insolite qu'ils ont « introduite. Ils blâment ceux qui règlent avec soin cette « fête sur le cours de la lune, et ils prétendent que ceux qui (( ont souci d'une liturgie correcte doivent ne tenir compte « que du cycle solaire^. Ils donnent trente jours à chaque
^ Les catholiques avaient, eux, le \\%n-/y. <TTa-jpo')T;(xov. le IlaT/x àva7Tà'7'.;j.ov. et aussi toute une semaine pascale. Voy. Hilgenfeld, der Paschastreit der alten Kirche, Halle, t86o, p. 1 10 ; 313 ; 372, n. i.
2 H. E., VII, XVIII, 12-14 (Sources, n» 169).
^ Le Pseudo-Pionius. Vita Polyc, 11 (Sources, n° 111) prête à saint Paul une critique directe contre ceux qui, mettant de côté le comput lunaire, s'exposaient ainsi à fêter la Pâque en dehors du temps des azymes. Pscudo-
5i6 La Crise Montaniste
« mois, et font partir le premier jour de l'équinoxe du prince temps, c'est-à-dire — d'après le comput romain — du « neuvième jour avant les calendes d'avril ^. N'est-ce pas « alors, observent-ils, que sont nés les deux corps célestes (( qui règlent le cours des années ? Ce qui le prouve, c'est que, « tous les huit ans, la lune rencontre le soleil, et poui l'un « et l'autre la nouménie se produit au même point. Le cycle « de huit ans de la lune s'accomplit en quatre-vingt dix-neuf (( mois et en deux mille neuf cent vingt-deux jours, et durant « ce temps il se fait huit courses solaires, comprenant chacune « trois cent soixante-cinq jours par an, plus le quart d'un « jour. — C'est à partir du neuvième jour avant les calendes « d'avril 2, comme marquant le début de la création du « soleil et du premier mois, qu'ils calculent le quatorzième « jour dont il est parlé dans les Saintes Ecritures. Ce jour « est, disent-ils, le huitième avant les ides d'avril ; et c'est <( ce jour-là qu'ils célèbrent toujours la Pâque, s'il arrive « que le jour de la Résurrection coïncide avec lui ^. Si
Pionius indique ceux qu'il vise : ce sont « certains hérétiques, en particulier les Phrygiens. » Cf. L. Duchesne, Vita Pionii, p. 38 ; Lightfoot, Apost. Fathers, Part II, vol. II, sect. II, p. loii ; Funk, Patres apost. ^, II, 292, n. 4. Critique analogue dans le Pseudo-Chrysostome, VU'"*' Sermon sur la Pâque, I (Sources, n° 185). — Th. Reinach indique dans son opuscule sur la Fête de Pâques, Paris, 1906, p. 19, les raisons (d'ordre traditionnel) pour lesquelles l'Église n'avait pas cru pouvoir faire abstraction du calendrier lunaire dans la fixation de la Pâque.
■*■ Le 24 mars.
^ Le 6 avril. M. E. Schwartz écrit à ce propos [Christliche u. Judische Ostertafeln, dans les Abh. d. kôn. Ges. à. Wiss. zu Gôttingen, ph.-hist. kl., N. F., Bd. VIII, no 6 [Berlin, 1905], p. 7) : « Die kleinasiatischen Montanisten setzten den alttestamentlichen VoUmond des 7. Monats, — das bûrgerliche und das kirchliche Neujahr der Juden lagen 6 jMonate auscinander — gleich dcm 14. des 7. Monats nach der in der Provinz Asien geltenden Modification des julianischen Kalenders. » Il s'appuie sur le Pseudo-Chr^-sostome qui dit en effet (Sources, n° 185) : « L'hérésie montaniste observe le 14^6 jour du premier mois, c'est-à-dire du 7™« mois selon les Asiates, mais non le I4'"6 jour de la lune. »
^ Le texte grec correspondant aux dernières lignes est celui-ci : « Kat xaûtrjv slvai léyo'jcri tTiV Tcpô ôxtw sîôoiv 'A7:pi/Xt'u)v' xaO' r.v aîi to
La Pâque montaniste 5 1 7
« non, ils la fêtent le dimanche suivant. Car il est écrit, « disent-ils, « ... depuis le quatorzième jour jusqu'au vingt « et unième (cf. Exode, xii, 18). »
Comme on le verra dans les notes, la dernière partie de ce texte prête à controverse. Mais le sens général qu'il comporte ressort et se dégage avec une suffisante clarté. Les montanistes n'avaient point voulu s'émanciper des computations judaïques, en ce sens que le point de départ de leurs calculs était toujours dans la Loi : ils demeuraient, comme le remarque Hilgenfeld « wirkliche Quartodecimaner » ^, — beaucoup plus quartodécimans, en tous cas, que ceux qu'Êpiphane considère à tort comme tels dans la suite de
Ilào-ya ayo-ucrtv et i7-j[Apatri xa't t\'i àvaaTà'îipLov a'Jr?; o-jvSpajxstv r,pL£pav, si Se [XTj £7tt Tïj iyji\ji'iy] Iv-jptaxyj éopxâ^o"-"'''- réypaTriai yàp, çïjaiv, aTro xEo-CTapEffxaiSsxâiï); [A£/pt eîxorTTïi; Trpwtri; ». On notera que le et Sa ptr, est une correction due à Usser {de Macedonum et Asianorum anni solari, p. 21 et s.), qui s'autorise de la traduction que donne de ce passage Épiphane le scolastique : Valois l'adopte dans son édition (reproduite par Migne) et HussEY la recommande en note. L'idée des montanistes aurait donc été de célébrer la Pâque en tous cas un Dimanche. — A. Hilgenfeld, lui, n'accepte pas la correction d'UssER, et la juge fautive (Paschastreit, p. 396 ; cf. id. dans ZWT., XXVI [1883], p. 107), il coupe la phrase après àyo-jatv et interprète ainsi : les Montanistes célébraient le 6 avril — équivalent pour eux au 14 Nisan — par des jeûnes, même s'il tombait un dimanche, jour où normalement le jeûne était interdit. En ce cas, ils prolongeaient la fête, d'après le modèle des 7 jours des Azymes, jusqu'au dimanche suivant. — Je doute, pour ma part, que ini avec le datif puisse être entendu au sens de jusqu'à, comme le veut Hilgenfeld.
(( Die Stelle Sozom. VIII, xviii, 14, m'écrit M. E. Schwartz, bedeutet meines Erachtens : « Sie berechnen die XIV lunae (also nicht den Osterfcsttag selbst) vom 24. Mârz ab und sagen sie (die XlVe) sei der 6. April nach welchem [secundum quant diem, nicht qua die] sie stets Ostern feiern, wenn aber der Sonntag auf den 6. April fàllt [ich lèse eï < 81 > Tuix^atr, x. -. >..] so feiern sie es am folgenden Sonntag. » Il y a un point que j'avoue ne pas bien saisir dans l'interprétation de M. Schwartz : pourquoi le Dimanche 6 avril, et celui-là seulement, était-il tabou aux yeux des montanistes, tellement qu'ils ajournassent la célébration de la fête pascale au <limanche suivant, quand cette coïncidence se produisait ? ^ Paschastreit, p. 395.
son chapitie l (dont j'ai cité plus haut la première partie ') et qui, eux, faisaient complètement abstracti(m du 14 Nisan. Seulement, ils n'avaient pas poussé leur goût d'archaïsme et leur fidélité aux traditions asiates jusqu'à se refuser aux transpositions que l'astronomie, et sans doute au- si des motifs d'ordre pratique, leur avaient fait juger nécessaires.
Pépuze était encore au IV'"^ siècle le centre de leur vie religieuse, soit en souvenir du séjour qu'y avaient fait jadis Montan, Maximilla et Priscilla (c'est l'explication que donne Philastre '^) , soit à cause de la croyance phrygienne à la descente future de la Jérusalem céleste en cet endroit (tel est le motif que leur prête Epiphane ^). J'ai montré ailleurs * qu'il doit y avoir quelque déformation tendancieuse, ou peut-être quelque méprise sur une des paroles de Montan, dans ce qUe dit Epiphane de la destruction de Pépuze, laquelle n'aurait plus été de son temps qu'un « rÔ7:ov Tivà £pYi[jLov ». En réalité, Pépuze existait toujours à l'époque d'Epiphane et devait lui survivre plusieurs siècles encore ^ : c'était d'ailleurs une fort modeste citée, plutôt un bourg qu'une ville à proprement parler ^. Elle demeurait vénérable
^ Epiphane les caractérise ainsi : « Il y en a d'autres parmi eux qui observent ce même jour unique, et qui jeûnent et accomplissent les mystères ce même jour unique. Ils se vantent d'avoir pris dans les Actes de Pilate cette exacte discipline : il y est rapporté que le Sauveur souffrit le huitième jour avant les calendes d'avril [= le 25 mars] ; aussi tiennent-ils à célébrer ce jour-là la Pâque, quel que soit le jour auquel tombe le quatorzième jour de la lune.
«Ceuxquisont en Cappadoce célèbrent ce même jour unique, le huitième avant les calendes d'avril. Ils ont entre eux de grands dissentiments, les uns parlant pour le quatorzième jour de la lune, les autres pour le huitième jour avant les calendes d'avril. »
^ Haer., xlix : Sources, n^ 89.
3 Pan., XLVIII, xiv : Sources, n" 88.
* Sources, Introd., chap. m, § viii.
® Voir ibid.
® Philastre écrit : « Pepuzam uillam suam, quae sic dicitur in Phrygia, lerusalem appellant. » Voigt [Versch. Urk., p. 126) traduit uilla par 0 Land-
Pépuze, ville sainte 519
à la secte : hommes et femmes s'y faisaient « initier », raconte Êpiphane, dans l'espoir d'y « contempler le Christ iTov Xûic7Tôv 6ctop-?i!jat ^). Cette « initiation » ne devait être qu'une formalité sans importance, car d'après Philastre, les mystères des montanistes étaient publics {puhlice mysteria célébrant), ce qui signifie, non pas, comme le croit Lipsius 2, qu'ils les célébraient à ciel ouvert, mais simplement qu'ils ne réclamaient pour ces cérémonies aucun huis-clos, ni ne païquaient ceux qui y étaient admis en diverses catégories plus ou moins privilégiées, à la différence de l'usage païen et même de l'usage chrétien ^.
gut )). Le mot avait encore ce sens au IV^^ siècle, et il le conservera longtemps encore. Voy. Isidore de Séville, Orig., VIII, vi, 11 : « Academici appellati a iiilla Platonis Academia Athenarum, ubi idem Plato docebat. » Dans ce passage d'Isidore, uilla signifie bien propriété rurale : (cf. Gomperz, les Penseurs de la Grèce, trad. A. Reymond, Lausanne, t. II [1905], p. 283), Mais dès le IV^e siècle, ce vocable comportait d'autres acceptions. C'est ainsi que saint Jérôme s'en sert pour rendre yM\xr^, et même — tout à fait exceptionnellement — pour rendre ttôXi; : (Voy. H. Gœlzer, Étude lexic. et gramni. de la latinité de saisit Jérôme, Paris, 1884, p. 272). Il y a tout lieu de croire que Philastre emploie uilla dans le sens de xeôtir,. Il écrit, en effet, au chap. xxix (Marx, CV, XXXVIII, p. 14, 1. 16) : « Simon quidam fuit magus, génère Samaritanus, Githeus, de loco quae uilla est in Samaria ita uocitata. » Or Gitta n'était qu'un simple bourg : voy. saint Justin, / Apol., XXVI, 2 « St'[A(i)va (jLÉv Tiva Xaaapsa, tbv ànb xwfAr,; /.EYOfjLîVT,; TiTÔaiv ». C'est bien ainsi, au surplus, que saint Augustin a compris la phrase du chapitre XLix, ainsi qu'il résulte de la remarque qu'il formule dans son de Haer. Liber, § xxvii : « Alii hanc Pepuzam non esse ciuitatem, scd uillam dicunt fuisse Montani et prophetissarum eius... ». L'opposition est très nette, et un autre texte de saint Augustin, dans ce même ouvrage, au § Lxxxvii, achève d'en préciser la portée : « Est quaedam hacresis rusticana in campo nostro, id est Hipponensi, uel potius fuit ; paulatim enim diminuta iii una exigiia uilla remanserat, in qua quidem paucissimi, sed omnes hoc fuerunt. » C'est manifestement d'un bourg qu'il s'agit.
^ Pan., XLIX (Soutces, n" 89). Je ne crois pas qu'on doive entendre ces mots, comme le fait Voigt {Versch. Urk., p. 129), de prophctische Trdume qu'auraient sollicités ces piétistes, tels les dévots d'Aisclépios. Il s'agit plutôt, d'après le contexte, du Christ descendant dans sa gloire, en même temps que la Jérusalem « d'en haut ».
2 Quellenkr. Epiph., p. 223 « untcr freiem Himmel ».
3 S. Reinach, Revue des Études grecques, XIX (1906), p. 355 ; Batiffol, Et. d'hist. et de théol. positive, V^ série, s"»» éd., p. 10 et s., p, 25). —
Nous devons à Epiphane une desciiption très expressive de certains meetings montanistes : ^ « Souvent dans leur « assemblée, raconte-t-il, on voit entrer sept \ierges, portant « des torches et vêtues de blanc, qui viennent prophétiser « devant le peuple. Elles manifestent une sorte d'enthou- « siasme qui dupe les arsistants et provoque leurs larmes. « Elles versent des pleurs, comme plongées dans les lamen- « tations de la pénitence, et par leur attitude elles déplorent « la vie des hommes. »
Cette scène étrange rappelle à Renan, qui l'a curieusement paraphrasée ^, les « réveils « protestants d'Amérique. Je ne sais s'il y a lieu d'y attribuer, ainsi que le voudrait Bonwetsch ^, un sens eschatologique, les lampadophores étant censées représenter, comme dans Mr., xxv, i, les vierges « qui, ayant pris leurs lampes, allèrent au devant de l'époux et de l'épouse ». La parabole, en effet, compte, non point sept, mais dix vierges. Ce nombre de sept ferait songer plutôt aux sept Esprits de Dieu figurés par sept chandeliers de l'Apocalypse^, dont les sacr ameuta étaient si familiers aux imaginations montanistes. Sans doute, les jeunes filles figuraient-elles ces esprits, venant visiter leurs communautés de prédilection pour y exciter les larmes rédemptrices de la pénitence.
Cf. Tertullien, de Praesc, XLi, 2, et la remarque critique d' Epiphane sur Marcion, Pan., XLII, m a jx-jarripia Se Ir^hvi Tiap' a-JTO) è-iTî/.stTai. toiv xarri^^outAÉvwv ôpwvtwv ». Voir aussi Jérôme, in Gai., vi, 6.
1 Pan., XLIX (Sources), no 89).
2 II est intéressant de voir avec quel art exquis et fantaisiste Renan achève le tableau {Marc-Aurèle, p. 217) : « Sept vierges portant des flambeaux, vêtues de blanc, entraient dans l'église, poussant des gémissements de pénitence, versant des torrents de larmes et déplorant par des gestes expressifs la misère de la vie humaine. Puis commençaient les scènes d'tUuminisme. Ati milieu du peuple, les vierges étaient prises d'enthousiasme, prêchaient, prophétisaient, tombaient en extase. Les assistants éclataient en sanglots et sortaient pénétrés de componction. »
^ GM., p. 76. De même Atzberger, Gesch. dcr christl. Eschatol., p. 265. Pour les vêtements blancs, Bonwetsch et Atzberger rappellent Apoc, III, 18 et VII, 9.
* Apoc, I, 12 et s.
Le baptême des morts 521
Philastre signale chez les montanistes de son temps une autre particularité ^. D'après lui, ils baptisaient les morts : « Hi mortuos baptizant... ». Hilgenfeld ^ rattache cette pratique à / Cor., xv, 29 et rappelle qu'elle était en usage chez les cérinthiens et les marcionistes. Mais il commet une confusion. On voit dans saint Paul que certains fidèles se faisaient baptiser pour les morts, espérant ainsi, sans doute, les sauver de l'enfer, en vertu de la solidarité chrétienne. L'Apôtre ne semble pas approuver cette manière de faire ; il note seulement qu'elle implique chez ceux qui l'admettent la croyance à la résurrection corporelle. Tertullien, qui la connaît également (par saint Paul, tout au moins), a l'impression que Paul y est défavorable ; il observe lui-même une grande réserve, et serait volontiers tenté d'y apercevoir une imitation fâcheuse des lustrations sacrées auxquelles les païens se livraient « pour les morts » au mois de février ^. Ce baptême pour les morts était encore coutumier au lyme siècle, chez les disciples de Cérinthe en Asie et en Galatie*. — A côté de ce premier usage, il y en avait un autre qui consistait à baptiser les morts eux-mêmes. Saint Irénée le note chez les marcosiens, au second siècle ^ ;
1 Liber de Haer., xlix (Sources, n° 100).
^ Ketzergesch., p. 573. De même \V. Henry, art. Baptême des morts, dans le Dict. d'Archéol. chrét. et de Lit.
^ Adu. Marc, V, x (Kr., p. 605, 1. 16) : Viderit institutio ista : Kalendae, si forte Februariae respondebunt illi pro mortuis petere. Noli ergo apostolum nouum statim auctorem aut confirmatorem eius denotare, ut tanto magis sisteret carnis resurrectionem, quanto illi, qui uane pro mortuis baptizarentur, fide resurrectionis hoc facerent.
De Res. C, xlviii (Kr., p. 100, 1. 5) : Si autem et baptizantur quidam pro mortuis, uidebimus an ratione. Certe illa praesumptione hoc cos instituisse portendit, qua alii etiam carni [ut] uicarium baptisma profuturum existimarent ad spem resurrectionis, quae non nisi corporalis [non nisi alias] in baptismate corporali obligaretur.
* Épiphane déclare tenir le fait de la « tradition » (TCapàôoTiç) : Pan., XXVIII, VI (Œhler, Corp. Haer., II, i, 222). — On rencontre encore cette pratique chez les Mormons : S. Reinach. Orpheus, p. 536.
^ Adu. Haer., I, xxv, i (P. G., vu, 665).
saint Jean Chrysostome, chez les marcionistes, au IV'"*^ liècle ^ ; Théodore!, chez les archontiques, au V"^<^ ^ • gt divers textes conciliaires prouvent qu'au IV^"<^ siècle, en Afrique, les catholiques le pratiquaient quelquefois ^. C'est ce dernier rite (et non point le baptême pour les morts) qui devait être courant chez les montanistes, si l'on s'en tient strictement à ce qu'en dit Philastre.
La rançon du séparatisme des montanistes, et de leur volonté bien arrêtée de vivre selon leurs propres lois, ce furent les bruits sinistres que l'on fit courir à leur propos. L'imbécillité des foules renouvela contre ces illuminés qui se permettaient de former à l'écart d'elles leurs conventicules pour y poursuivre plus librement leur mystique idéal, cette étrange accusation de « meurtre rituel », fréquemment imputée aux magiciens dès l'antiquité classique et dont, dans les temps et les pays les plus divers, Gnostiques, Manichéens, Vaudois, Cathares, Juifs, sectaires russes, — sans compter les chrétiens eux-mêmes — avaient subi ou devaient éprouver les désastreux effets*. On prétendait
^ Hom., XL, in Ep. I ad Cor. (P. G., lxi, 347). Quelqu'un se glisse sous le lit du défunt ; on pose à celui-ci les questions canoniques, et le vivant répond à sa place. — Voir aussi Eznik, Réfui. des Sectes, IV, 15 (éd. Schmid, p. 202).
2 Haer. Fab., xi (P. G., lxxxiii, 361).
^ Mansi (rééd. Welter) III, 719. Codex Canonum ceci. Afric, c. xviii : « ...Item placuit, ut corporibus defunctorum eucharistia non detur : scriptum est enim : Accipite et édite : cadauera autem nec accipere possunt, nec edere ; et ne iam mortuos homines baptizari faciat presbyterorum ignauia. » Cf. Mansi, ibid., 881. Concilium Carthaginense [en 397]. Mêmes prescriptions : le Codex ci-dessus ne fait d'ailleurs que les reproduire. En ce qui touche le baptême des morts, la formule est la suivante : « Cauendum est etiam ne mortuos baptizari posse fratrum infirmitas credat, cum eucharistiam mortuis non dari animaduerterit. »
* J'ai signalé les principales références dans BALAC, III (19 13). p. 199-203.
Le meurtre rituel 523
que les montanistes perçaient à coups d'aiguilles le corps d'un enfant en bas âge, qu'ils recueillaient le sang des blessures et que, y pétrissant de la farine, ils en formaient une hideuse mixture pour leurs sacrifices. Si l'on en croit le Praedestinatus ^, Tertullien s'était déjà préoccupé de démontrer l'invraisemblance de tels racontars. Contre cette donnée du Praedestinatus, il n'y a pas d'objection absolument décisive : on voudrait toutefois qu'elle fût attestée par une autorité plus solide et plus probe ; en outre il n'y en a point la moindre trace dans les écrits actuellement subsistants de Tertullien. C'est seulement à partir du IV'^^ siècle que nous percevons dans les textes le rinforzando de ces rumeurs, accueillies par certains écrivains ecclésiastiques (comme saint Jérôme) avec les plus expresses réserves et un généreux « sit falsum onine quod sangumis est ^ », par d'autres hérésiologues avec une intrépide et pathétique crédulité.
Du reste, auprès de ceux-là même qui, parmi les écrivains orthodoxes du IV™^ siècle, rejetaient ces histoires absurdes ou évitaient d'en faire mention, le Montanisme ne rencontrait aucune indulgence. On le traitait, purement et simplement, comme une hérésie, non pas seulement dans les discussions littéraires où la rhétorique se fait toujours sa place, mais aussi dans les ordonnances canoniques. On se rappelle que, vers 230, il avait été décidé au concile d'Iconium de tenir pour invalide le baptême administré par les montanistes, en vertu de ce principe général que tout baptême conféré hors de l'Église devait être considéré comme nul. Firmilien y ajoutait cet argument supplémentaire, que, se trompant en ce qui regarde le Saint-Esprit, ils ne pouvaient dès lors adresser leur adoration au Christ véritable. Mais plusieurs évêques (Firmilien en fait l'aveu) se sentaient des scrupules, en raison du respect avéré de la secte pour les articles fondamentaux de la régula
^ Sources, n" 174.
2 Èp. xLi, 4 (Sources, n'^ 113).
fldei ^. Et l'on voit que Denys d'Alexandrie, postérieurenient au concile d'Iconium et à celui de Synnada, dont il semble d'ailleurs n'avoir connu que fort tard les ordonnances 2, partageait ces perplexités au point de recevoir comme valable le baptême des « Pépuziens ». Saint Basile lui reprochera à deux reprises, en termes fort clairs, d'avoir fait fausse route dans cette question ^. Donc, au III™^ siècle, il y avait encore, sur l'homologation du baptême montaniste, des flottements significatifs. — Au contraire, à partir du lyme siècle, l'unité d'appréciation se fait dans le sens le plus rigoureux. Le concile de Laodicée ^ pose en règle que tout « Phrygien » désireux de passer à l'Ëglise catholique, même s'il a appartenu au clergé de la secte et à ceux qu'on y nommait les « très grands » (il s'agit sans doute des patriarches, des « Caenones » ou des évêques montanistes) devra être « instruit avec le plus grand soin et baptisé par les prêtres de l'Eglise ». Athanase ^, Basile ^, Didyme '' s'accordent à proclamer que le baptême montaniste est sans valeur sacramentelle. Athanase pose en principe qu'il importe peu que le baptême soit administré dans les formes requises,
^ Voy. plus haut, p. 484.
2 Cf. Feltoe, The Letters and other rcmains of Dionysius of Alex., p. 50, n. 6.
^ Ep. cLXXXViii, Amphilochio de Canonibus, i (Sources, n" 86). Basile avait d'ailleurs une très haute opinion de Denys : voy. la lettre II. lxx à Damase, de Synodo, où il parle de lui en termes des plus flatteurs. — Feltoe {op. cit., p. 40 et s.) a réuni un dossier de cinq lettres ou fragments de lettres de Denys sur le baptême. Il résulte de l'extrait s\Tiaquc cité p. 48-49 que Denys estimait que quiconque avait reçu le baptême au nom de la Trinité, fût-ce de la main d'un hérétique, ne devait pas le recevoir à nouveau, si le baptisant pouvait être tenu pour professant la foi aux trois personnes divines. Sans doute considérait-il les montani.stes comme rentrant dans cette catégorie.
* Can. VIII (Sources, n" 76). Ce Concile admet, au contraire, la validité du baptême des novatiens, des photiniens et des quartodécimans (Can. VII).
^ Or. II, Contra Arianos, § xliii (Sources, n» Tibis).
^ Ep. cLxxxviii, Amphilochio de Canon., i (Sources, n" 86).
' De Trin., II, xv (Sources, n» 102).
L'orthodoxie montaniste 525
si celui qui le confère n'a pas la foi véritable. Didyme justifie son point de vue en observant que « les Phrygiens ne baptisent pas au nom des trois saintes hypostases, mais croient que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont rbv aùxôv.
C'est toujours cette même incrimination d'hétérodoxie trinitaire, que l'on rencontre dès les débuts du III"^® siècle et qui prend une recrudescence spéciale au IV"^^. Saint Jérôme lui fait une place dans l'exposé positif qu'il dresse des erreurs montanistes à l'usage de Marcella ^ :
» Nous différons d'eux en premier lieu sur la règle de foi, écrit-il ; « nous établissons, nous, le Père, le Fils et le Saint-Esprit chacun « dans sa propre personne, tout en les unissant par la substance ; « eux, ils s'attachent au dogme de Sabellius et ils resserrent la Trinité « dans les limites d'une seule personne. »
De même l'auteur de la A-.âÀeçtç ^ ; de même, on l'a vu, Didyme d'Alexandrie^ ; et plus tard, Socrate, Sozomène, Théodoret, Isidore de Péluse, Marins Mercator *, etc. D'autre part Ëpiphane ^ délivre aux montanistes un certificat infiniment plus favorable : « Sur le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, déclare-t-il, ils pensent comme la sainte Eglise catholique. » Il y a là une énigme, dont la solution est peutêtre indiquée par Théodoret ^, quand il signale que Montan « ne corrompit point la doctrine de la sainte Trinité » mais que « plusieurs de ses disciples » ont donné dans les erreurs de Noetos et de Sabellius. On pourrait donc observer une sorte de parallélisme (c'est M. Harnack qui en fait la remarque ') entre le développement doctrinal du Montanisme
1 Ép. xLi, 3 (Sources, n" 113).
^ Sources, n" 79.
* Dans le passage ci-dessus, et encore de Trin., III, xviii ; III, xxiii III, XXXVIII ; III, XLi, I (Sources, n"^ 103 et s.).
* Sources, n°B 163, 166, 172, 177, 160.
5 Pan., XLVIII, i (Sources, n'^ 88).
6 Haer. Fab.. III, 11 (Sources, u» 172). ' DG, l*. 735, n. 4.
et celui du Marcionisme. Marcion, intelligence toute pragmatique, fort incurieux d'expliquer métaphysiquement le rapport du Christ au Père, eut des disciples « patripassiens ». De même, certains des partisans de Montan auraient pris position dans les luttes modalistes, sans que les théories du prophète les y contraignît, et c'est ainsi qu'ils fournirent contre eux-mêmes de nouvelles armes aux écrivains orthodoxes ^.
Il faut enfin retenir les considérants détaillés que fournit saint Basile pour prouver l'invalidité du baptême montaniste : ils sont d'un réel intérêt.
« Le baptême des Pépuziens, écrit-il, ne me paraît avoir « aucune valeur, et je m'étonne qu'un homme rompu au « droit ecclésiastique comme Denys (d'Alexandrie) ne s'en « soit pas avisé. Les Anciens estimaient qu'il ne faut admettre « que le baptême qui ne s'écarte en rien de la foi : d'où la (( triple dénomination d'hérésie, de schisme et d'assemblée « illicite. Il y a hérésie quand on rompt complètement avec u l'Eglise et qu'on se détache d'elle sur des points intéressant « la foi elle-même. Il y a schisme, quand les dissentiments « réciproques proviennent de causes ecclésiastiques et de « controverses guérissables. Il y a assemblée illicite, en cas « de réunions tenues par des prêtres ou évêques indociles, « ou des foules ignorantes... En fait d'hérésies, on peut citer (( celle des manichéens, des valentiniens, des marcionistes, « et des pépuziens eux-mêmes : là en effet il y a différend « sur le point même de la foi en Dieu. Or donc il a plu à ceux (( qui furent au début, de rejeter complètement le baptême « des hérétiques ; d'agréer celui des schismatiques, comme « faisant encore partie de l'Eglise ; de réintégrer dans l'Eghse
1 On pourrait citer encore l'exemple des Donati.stes qui « malgré leurs prétentions farouches à l'orthodoxie » se laissèrent aller à certaines accoin.; tances avec l'arianisme. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., IV, ^i 160 et s. G. KRiiGER exagère, ce me semble, quand il accuse les écrivains catholiques d'avoir systématiquement chargé d'erreurs dogmatiques les schismatiques, pour les perdre plus sûrement dans l'opinion [Lucifer von Calaris, p. 66).
L'orthodoxie montaniste 527
« ceux qui ont pris part aux assemblées illicites, quand, « revenus de leur erreur, une sérieuse pénitence les a amé- « liorés. Il arrive souvent que les dignitaires, après avoir lié « partie avec les indociles, se repentent, et alors ils sont K replacés au même rang.
« Pour ce qui est des pépuziens, ce sont manifestement « des hérétiques, car ils blasphèment contre l'Esprit saint en « attribuant indûment, impudemment à Montan et à Prisce cilla la dénomination de Paraclet. Donc, en tant qu'ils (( divinisent des ciéatures humaines^ ils méritent condamna- « tion ; en tant qu'ils insultent l'Esprit saint en le comparant « à des créatures, ils tombent sous le coup de la condamna- « tion étemelle, puisque le blasphème contre l'Esprit saint (( est irrémissible. Quelle raison y a-t-il d'admettre le baptême « de gens qui baptisent au nom du Père et du Fils, et de Montan « ou de Priscilla P Car ceux-là ne sont pas baptisés qui le « sont suivant un rite non traditionnel parmi nous. Ce point « de vue a beau avoir échappé à Denys le Grand, gardonsce nous d'imiter son erreur ! »
Pour saint Basile, les montanistes sont donc des hérétiques caractérisés, au même titre que les manichéens, les valentiniens, ou les marcionistes. Non qu'il les accuse de sabellianisme, comme le fait Didyme : son grief, c'est l'identification qu'ils établissent entre l'Esprit-Saint d'une part, Montan et Priscilla d'autre part ; c'est aussi l'irrégularité de la formule baptismale dont ils usent.
On s'est demandé s'il convenait de prendre au pied de la lettre cette dernière accusation, et si la formule étrange que cite Basile ne serait pas déduite ou imaginée par lui, d'après la conception erronée qu'il vient de flétrir. Cela est en effet probable, puisque saint Athanase affirme que les montanistes articulaient les )iiots communément usités (mais sans y mettre le contenu authentique) ^ Je ne crois pas^
^ Or. II, Contra Arianos, XLiii.
528 La Crise Montanistc
toutefois qu'il soit prudent de soutenir aussi énergiquement que le fait J. Ernst ^ que ladite formule n'ait jamais été employée dans les conventicules phrygiens. Qu'on se rappelle l'inscription de Mascula ^ ! Sans doute, dans la mémoire mystique de la secte, le souvenir de Montan s'était-il idéalisé, auréolé, au point d'accréditer parfois des expressions audacieuses, que se hâta d'exploiter l'hostilité des théologiens. Fixée désormais, la procédure catholique imposera constamment au Montanisme, en matière baptismale, la clause des sectes les moins favorisées ^.
Du côté du pouvoir civil, la secte rencontrait une animosité non moins vive, mais appuyée, qui plus est, par d'autres arguments que ceux de la dialectique.
Déjà, en 331, l'empereur Constantin, qui s'était formé un idéal de christianisme policé et uniforme, avait lancé contre les hérétiques — novatiens, valentiniens, marcionistes, pauliens, cataphrygiens — une constitution par laquelle il ordonnait que leurs « maisons de prières » leur fussent ôtées pour être remises à l'Ëglise catholique, et interdisait formellement leurs réunions, soit publiques, soit privées*. Sermoneur infatigable, il leur infligeait par surcroît une admonestation sévère dont Eusèbe nous a pieusement légué la teneur : « Comprenez maintenant, leur disait-il, dans quels mensonges votre folie s'est embarrassée et de
^ Die Ketzertanfangelegenheit in d. alten Kirche nach Cyprian (Forschimgen, Ehrhard u. Kirsch, II, iv [1901], p. 25, n. 2).
^ Voy. p. 472.
^ Cf. le Pseudo-Canon VII du 2 me Concile œcuménique (Sources, n° 176) : Gennadius, de Eccl. dogm., XXII (Sources, n» 184) ; Grégoire le Grand, Ép. XI, Lxvii (Sources, no 198), etc.
* Vita Constantini, III, lxiv-lxvi. Cf. Sozomène, H. £., II, xxxii, i^
L'État romain et le Montanisme 529
quels poisons virulents votre enseignement est fait, au point d'apporter la maladie aux gens bien portants, aux vivants la mort éternelle. Adversaires de la vérité ! Ennemis de la vie ! Conseillers de perdition ! tout chez vous est hostile au vrai, tout favorise les vices honteux... ^ » Toujours éperdu d'admiration pour l'éloquence et pour les actes de son empereur, Eusèbe affirme que, grâce à cette loi, les « repaires » des hétérodoxes furent détruits, leurs chefs pourchassés, et le gros de leurs partisans réduit à entrer dans l'Ëglise, les uns avec des dispositions sincères, les autres par sournoise prudence.
Il est probable qu'il en exagère quelque peu les effets. En dépit des défections qui se produisirent dans leurs rangs, les sectes ainsi proscrites continuèrent de vivre, au moins en certaines parties de l'Empire. D'après Sozomène 2, la Phr3^gie et pays circonvoisins furent mieux protégés que n'importe quelle autre région contre l'inquisition officielle, et la petite Eglise des prophètes continua d'y jouir d'une sécurité relative.
Mais vers les dernières années du IV"® siècle, la tourmente se déchaîna sur elle bien plus redoutablement.
Devenu chrétien, l'Etat romain ne se piquait point de demeurer indifférent entre les doctrines et de les laisser librement se disputer les âmes. Il jugeait au contraire qu'il lui appartenait de placer la religion avec laquelle il contractait liaison intime, dans une situation privilégiée, soigneusement défendue comme tout ce qui était partie constituante de l'ordre public ^. A partir de 378 une série de lois ne visent
^ Texte complet et traduction dans Sources, n» 72.