CHAPITRE V
La méprise des a enfants de l'esprit nouveau ».
La connaissance d'une maladie sociale est toujours incomplète tant qu'on n'en a pas déterminé les causes, tant qu'on n'a pas analysé les conditions physiologiques qui en ont favorisé le développement.
Puisque les infirmités de la vie morale des individus sont si multipliées et causent à la collectivité un dommage grave, il faut se demander comment il arrive que tant d'hommes, à notre époque, défaillent dans Taccomplissement de leurs devoirs. Pourquoi y a-t-il un défaut d'équilibre si inquiétant entre leur capacité morale et les besoins de la vie sociale ? Pourquoi, au milieu des admirables et universels progrès dont notre temps a été l'artisan et le bénéficiaire, y a-t-il un organe essentiel de la grande machine, et un seul, la valeur morale de l'individu, qui n'a point progressé, et qui même, selon toute vraisemblance, fonctionne moins bien qu'auparavant ?
Parfois on croit répondre à cette question, en signa-
lant rattrait spécial de séduction que possède le mal, et on ajoute que cet attrait est inévitablement plus fort que celui du bien. L'explication est inadéquate ; si elle était admissible, il y a longtemps que l'humanité serait tombée au dernier degré de la déchéance. Pour résister à Tattrait du mal, il existe en nous-mêmes une force motrice qui nous pousse à engager la lutte, et les hommes réfléchis sont unanimes à constater que nous ne tirons pas suffisamment parti de cette force. Sans doute, il serait vain d'espérer que tous les membres de la société devinssent un jour des héros. Encore est-il que nous sentons que nous pourrions être, quenousdevrions être meilleurs que nous ne sommes. D'où vient donc que notre énergie morale est si lamentablement déficitaire ?
Pour répondre à cette question, il faut étudier successivement l'altitude qu'ont prise vis-à-vis de la loi morale les deux grands groupements qui, depuis cent cinquante ans, se disputent les suffrages des intelligences. A prendre les choses en gros, il apparaît que, pendant cette période d'un siècle et demi, les hommes se sont répartis en deux masses opposées, que, faute d'expression meilleure, j'appellerai le groupement des enfants de l'esprit nouveau et le groupement des enfants de la tradition. Dans chacun des groupes, on répèle à satiété que c'est « l'autre » qui est seul responsable de tout le mal. Ces affirmations contradictoires n'ont rien d'inattendu. Il incombe à l'observation méthodique de les soumettre à un examen critique, qui fera peut-être apparaître que la responsabilité est partagée.
A vouloir condenser en une brève formule l'esprit d'une doctrine qui s'est développée au cours d'une longue période d'années, on s'expose au double reproche d'incertitude et d'injustice. Beaucoup d'ouvriers apportent leur pierre à l'édifice sans se rendre complo de la physionomie de l'ensemble; beaucoup d'écrivains seraient surpris des conséquences lointaines de leurs théories sociales et morales. Toutefois, si l'on embrasse d'un même regard la masse immense des écrits et des doctrines des protagonistes de l'esprit nouveau, depuis les encyclopédistes et la Révolution française jusqu'aux représentants les plus qualifiés du laïcisme contemporain, il semble que la doctrine et l'attitude de ces hommes au regard de la loi morale peut être résumée en cette formule : dans une société bien organisée, c'esi-h-dive conforme à la nature et à la science, fidèle à se servir de tous les éléments naturels et de toutes les acquisitions du /)ro<7r^5 matériel et intellectuel, on peut et on doit n'attacher qu'une importance très secondaire et même vraisemblablement nulle, aux concepts anciens de devoir, de loi morale, d'obligation morale; ces concepts devront disparaître dans un avenir prochain, et le jeu naturel des autres facteurs extramoraux j biologiques, économiques, politiques, psychologiques, suffira à procurer spontanément l'accomplissement des actes utiles à la collectivité et au bien général. Suivant les circonstances et les tempéraments intellectuels, suivant que l'auteur s'est plus ou moins débarrassé des « préjugés » traditionnels ou que son analyse plus méthodique lui a mieux permis de descendre en soi-même et de se connaître, la doctricve ^
plus ou moins précise, et la négation de la loi morale, on tant qu'objet de conscience séparé et distinct, est plus ou moins formelle. Cependant, au fond, à travers Ips prétéritions, les hésitations ou les négations, le principe demeure constant : on estime que les notions de réthiquc sont des notions périmées, qui n*ont plus de rAIo directeur à exercer dans Téconomie de la conduite.
lia disparition de ces notions apparaît à la fois comme \ino précieuse simplification doctrinale et un inapprév\[\hh\ bienfait pratique, puisque, du même coup, on se débarrasse du bagage encombrant des concepts metapbysiquos qu'elles traînaient derrière elles et sur les- (|uels los hommes n'avaient jamais réussi à se mettre d'accord.
(Ju'on ne croie pas qu'aux yeux des adeptes de l'esprit nouveau, cette négation expresse ou virtuelle dos principes moraux, signifie que l'homme peut se livror h, son aise aux actes réputés jusqu'ici immoraux. On serait très injuste si on imputait une conclusion aussi folle k des hommes qui ont, au contraire, la conviction que les actes immoraux et nuisibles au bien social vont devenir de plus en plus rares : plus que jamais, suivant eux, « la vertu sera à l'ordre du jour », et plus que jamais on s'emploiera à procurer une bonne échiration morale aux enfants et aux adolescents (4).
(i) On omet à dessein de viser ici les joyeux compagnons qui, tout heureux d'avoir affirmé que la loi morale n'existe pas, cnconcinnicnt que l'homme n'avait plus qu'à s'amuser le plus possible cl par tous les moyens possibles. Toute doctrine csl exposée aux déviations et aux « exploitations » les plus fâcheuses, et la doctrine des enfants de la tradition n'en a pas non plus été exempte En réalité, ces « exploitants» ne se rattachent à aucun groupement, le dévergondage de leur vie les empêche de penser et de. s'intéresser à aucune doctrine.
Mais (et c'est la difTérence capitale du concept nouveau), ce sera désormais le régime raiionnel des sociëlés humaines qui mettra chaque individu dans la naturelle disposition à se conduire normalement ; la culture exclusivement inlellecluclle de riiomme suffira à arrêter les caprices et à combattre les ignorances qui sont seuls capables de compromettre rharnTonle foncic^re des tendances individuelles et des besoins collectifs. Ainsi l'humanité réalise un double et immense gain : désormais elle obtiendra spontanément, et au milieu des allégresses de l'afFranchissement, une conlormité à ses propres besoins toujours plus grande et tendant à la perfectîoni alors que naguère, « les sombres doctrines » ne procuraient, par la contrainte interne ou externe, qu'une collaboration médiocre au développement de rbumanité* Durant les âges anciens, il y avait eu opposition entre les tendances innées de Tbomme et les conditions extérieures au milieu desquelles son activité se manifestait, et cet antagonisme avait engendré toutes sortes de maux dont on avait par méprise rendu Thomme responsable. Cette méprise avait été bienfaisante et nécessaire, puisqu'elle avait amené la promulgation d'une catégorie spéciale de préceptes, appelés moraux, grâce auxquels on avait pu dresser « le gorille »* Maïs riieure est venue où Thumanité doit s'élever à un stade supérieur; ranlagonisme séculaire va prendre fin, et rhomme, cessant de se contraindre et d'obéir, va s'épanouir au milieu d'institutions adéquates à ses tendances et à ses désirs.
Suivant les temps, les disciples de Tesprit nouveau ont mis leur confiance, pour remplacer le principe d'obligation morale, en des substituts dilTércnts,
à répoquo des encyclopédistes, la solution paraissait.
simple : il suffisait de revenir h Tétat de nature, de se dégager des sophislications sociales que les hommes, par igflorance, routine ou méchanceté, avaient introduites dans leurs combinaisons de vie individuelle ou collective : aussitôt on verrait de nouveau l'homme accomplir spontanément et avec joie les divers actes utiles au bien de tous. « Il n'y a pas de perversité originelle dans le cœur humain w, disait Rousseau et» à son exemple» Diderot se plaisait à signaler les raétHits de la lutte entre Thomme de la nature et l'homme artificiel que la société avait si malencontreusement fabriqué. « Il existait un homme naturel, on a introduit dedans un homme artificiel..- Tantôt Thomme naturel est le plus fort, tantôt il est terrassé par rhomme moral et artificiel... » Pour se déliarrasser de cet homme artificiel, il n'y a qu'à promulguer des lois qui instaurent un régime nouveau conforme h la nature. Au dire d'Helvétius, en elTet, « c'est par de bonnes lois qu'on rend les hommes vertueux ». De même, c'est un des premiers penseurs de Tépoque, Condorcet, qui écrivait, en 1779, cette phrase qui nous fait aujourd'hui sourire ;
a Si, dans aucun pays, it n'y a eu jusqu'ici de bonnes mœurs, c'est que, nulle part, il n'y a eu encore de bonnes lors. Pour détruire les mauvaises mœurs, il en faut ôter la cause. Et quelle est-elle? 11 n'y en a qu'une i les mauvaises lois (1). »
Dans VEsquisse d'un Tableau historique des progrès de r esprit humain, le m<?me philosophe promet solennellement de « rendre la justesse d'esprit une qualité presque universelle », en sorte que l'état habituel de Thomme» dans un peuple entier, sera « d'être conduit par la vérité » et a soumis dans sa
(1) Réponse k d'EpremesniJ,
conduite aux règles de la morale 3». Lorsqu*îl n'y aura plus ni roisi ni prêtres, les <c travaux du génie et le progrès des lumières » conduiront « infailliblement » les générations futures « à une félicité dont on ne peut ^66 faire une idée » (1). « Les connaissances humaines)), pourvu qu'elles soient révolutionnaires <( seront la base de la liberté ï> (2).
Avec quelle ardeur, pour appliquer ces principes, ne réforme-t-on pas toutes choses, les institutions de la vie privée comme Torganisatioû de la vie collective : du il juin il S9 au r^ùclùbre 1791, V Assemblée constituante ne vote pas moins de 2S57 lois î De toutes ces réformes, la plus logique ayx yeux de ces hommes, mais ayssi la plus grave par ses conséquences morales, est la loi qui autorise la rupture du lien conjugal. Le mariage indissoluble, proclamé contraire k la nature et à la raison (3), est condamné, et, après diverses me-
(1) Condorcet promet aussi à Thomme la prolongalion indéfinie de son exislduce ici bas.
(^j Duhem, discours prononcé k la tribune de la Convention, le 8 brumaire An u.
(3) « Ces préceptes singuliers, écrit Diderot, (qui fontqu^un homme et une femme, après le mariage, s'appartiennent l'un à Tanire exclusivement pour toute leur vie), je les trouve opposés à la nature et contraires à la raison : contraires à la nalure parce qu'ils supposent qu'un être pensant, sentant et libre» peut être la propriété d'un être semblable à lui : sur quoi ce droit serait-il foadé ? Ne vois-tu pas qu'on a confondu dusiB ton pays la chose qui n'a ni sensibilité, ni pensée, ni désir, ni volonté ; qu'on quitte, qu'on prend, qii'oa garde, qu'on cchaitge, sans qu*elie souffre et qu*el!e se plaigae avec la cliose qui ne se change point, ne s*!icquiert point ; qui a Hberlé, volonté, désir ; qui peut se donner ou se refttser pour un moment, se donner ou se refuser pour lonjonrs ; qui se plaint el qui souffre et qui ne saurait deNemt mw^^^V
rares préparatoires Totées d'acclamatnm par FAssemblée nationale, on promnigae le décret da 30-25 ^ptembre 179^ a qui détermine les causes^ le mode et les effets du dirorce > (1). Bientôt après, le décret du 12 brumaire an n assimile Fenfuit oatvrel à Fenfant légitime et lui reconnaît les méofês droits.
de commerce sans ^'on oublie son caraeière, ai q[a'oa fasse iriolenee à la oatore. Coatraires à la loi géaéffale des êtres ; tien, en effet, teparalt-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance qui n*j peut être, et qui Tiole la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais Tun à l'autre ; quune fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même indÎTidu ; qu'un serment dlmmutabililé de deux êtres de chair, à la face d*on del qui n^est pas un instant le même, sous les astres qui menacent ruine ; au pied d*un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s*ébranle. » {Jacques le Fataliste, fCuvres posthumes, édit. Brière, Paris, 4821, t. II, {[ 3, p. 382, cité dans Fonsegrive, op, cit, p. 400.)
(i) Voici le curieux préambule et les premiers articles de ce décret : « L'Assemblée nationale considérant combien il importe de faire jouir les Français de la faculté du divorce qui n'-sulte de la liberté individuelle, dont un engagement indissoluble serait la perle, considérant que déjà plusieurs époux n'ont pas attendu pour jouir des avantages de la disposition constitution nelle, suivant laquelle le mariage n'est qu'un contrat civil, que la loi eût réglé le mode du divorce décrôtc :
Art. !«»•. — Le mariage se dissout parle divorce.
Art. 2. — Le divorce a lieu par le consentement mutuel des époux.
Art. 3. — L'un des époux peut faire prononcer le divorce sur la simple allégation d'incompatibilité d'humeur ou (le carnolèrc.
Art. 4. — Chacun des cpoux peut également faire prononcer le divorce sur des motifs déterminés, savoir-,.^
Les révolutionnaires votent sans hésiter ces réformes si graves, parce qu'ils savent que le règne de la vertu est désormais assuré : chacun est convaincu que le peuple français est par la Révolution, non pas seulement libéré, transformé, mais recréé (i). Le 46 prairial an II, l'abbé Grégoire s'écrie h la tribune de la Convention : « La probité, la vertu sont à l'ordre du jour, et cet ordre du jour doit être éternel » (2). « L'âme de la République est une vertu», déclare Robespierre, et Rabaud-Saint-Étienne proclame que l'instruction commune et obligatoire est « un moyen infaillible de communiquer incessamment à tous les Français à la fois des impressions uniformes et communes dont l'effet soit de les rendre tous ensemble dignes de la Révolution, de la liberté, de l'égalité... de cette élévation simple et noble où l'espèce humaine a été portée depuis quatre ans ».
L'humiliante expérience morale, poursuivie pendant la Révolution française, est venue montrer que la nature était moins digne d'éloges qu'on ne l'avait cru. Aussi, lorsque, après leur long silence du Premier Empire et de la Restauration, les disciples de l'esprit nouveau se reprirent à exposer leurs doctrines, témoignèrent-ils moins de confiance dans la collaboration de la nature. En revanche, ils pensèrent que le développement extraordinaire de la richesse inatérielle et le progrès de la Science autorisaient tous les espoirs et garantissaient le succès final.
L'événement ne démontrait- il pas combien avait
(4) Le mot est de Billaud-Varenne.
(2) Le soir même, le tribunal révolutionnaire livrait au bourreau 16 condamnés, et^ le lendemain, il faisait tomber 32 têtes.
été clairvoyante raflirmation des grands économistes de la fin du xvin® siècle, des fondateurs de l'économie politique utilitaire ! Naguère, l'homme ne disposant que d'un outillage rudimentaire, réduit à ses seules forces et au secours que pouvait lui fournir le travail des animaux, était contraint de se soumettre à un effort pénible pour une maigre production ; aussi lui avait-on enseigné qu'il devrait gagner son pain à la sueur de son front. Le progrès mécanique était venu réviser cette impitoyable condamnation ; les forces de la nature, enfin connues et utilisées, permettaient de produire la richesse en quantité illimitée, de rendre le labeur de l'homme à la fois plus productif et moins pénible. Il n'y avait plus qu'à exploiter largement ces ressources. Ce qui importe essentiellement à l'homme dans les rapports sociaux, c'est la recherche du bien-être matériel, la poursuite de la richesse en soi, dégagée de toute préoccupation morale et de tout sentiment d'altruisme. Porté par sa nature à rechercher invinciblement le plaisir et à fuir la douleur, l'individu réalise, en obéissant à ses instincts, le maximum d'effet utile pour lui-même et pour les autres. Son intérêt personnelle guide sûrement dans la meilleure voie à suivre et l'harmonie règne inévitablement entre les membres d'une même société, dès que chacun est laissé libre de régler à sa guise les actes qu'il exécute pour s'assurer la jouissance des biens indispensables à la satisfaction de ses besoins.
Pendant que les économistes libéraux et orthodoxes exposaient avec insistance cette identification des intérêts individuels et des intérêts collectifs, et que Bastiat publiait ses « Harmonies Economiques », d'autres publicistes se chargeaient de montrer à leurs concitoyens comment l'instruction et la culture exclusivement intellectuelle de l'homme dirigeaient spontanément la volonté vers le bien et la vertu. Sur la spontanéité et
la valeur sociale de cette direction, les disciples de l'esprit nouveau ne conçoivent pas que l'on puisse hésiter : € Remplir Técole, s*écrie Victor Hugo, c'est vider la prison et l'hospice ». Cette formule devient, pour de longues années, le thème d'innombrables harangues, de maints articles de journaux et de revues. Elle est considérée comme énonçant une vérité si évidente qu'elle s'impose à tout esprit droit, et Jules Simon, dans la préface de VOuvrière, exprime son étonnement de ce qu'il soit si nécessaire de répéter tant de fois un aphorisme d'une justesse si manifeste.
Aussi, de tous côtés, et pendant que les savants travaillent dans les laboratoires, les apôtres de l'instruction populaire se multiplient. Vers la fin du Second Empire, Jean Macé entreprend de les grouper et d'accroître par l'association l'efficacité de leur action : il fonde, en 1867, la Ligue de l'enseignement et commence avec méthode sa vigoureuse propagande en faveur de l'école et des bibliothèques. « Nous sommes des faiseurs de lumière sans plus », aime-t-il à répéter. Le patrimoine béni, dit-il encore, où est le salut de l'humanité, c'est le livre qui le représente. Tout homme entre les mains duquel le livre n'arrive pas est donc frustré du meilleur de son héritage. Non seulement, la morale se développe à l'ombre des écoles et des bibliothèques, mais encore la force de ses préceptes se trouvera singulièrement accrue, puisque, désormais, « elle sera au-dessus de toute controverse, dans le trésor des connaissances humaines ».
Développement de la richesse et progrès de la culture intellectuelle, tels sont donc les deux éléments sociaux sur lesquels, entre J830 et 4870, -les adeptes de l'esprit nouveau comptent exclusivement pour assurer la collaboration de l'individu au bien collectif.
Le succès paraît d'autant plus certain que ces deux
éléments fournissent exactement, à leurs yeux, le remède adéquat aux deux seuls maux sociaux, la misère et l'ignorance. En analysant la vie sociale, ne trouve-t-on pas toujours Tun ou l'autre de ces deux fléaux, parfois tous les deux, à l'origine de tous les vices, de toutes les tares et de toutes les déchéances ?
C'est le défaut de ressources suffisantes qui pousse à rinconduite tant d'infortunées jeunes filles ; c'est la misère qui conduit à l'infanticide tant de filles-mères. Pourquoi les jeunes gens se détournent-ils du mariage, sinon parce qu'ils craignent de ne pouvoir subvenir par leurs gains aux charges qu'il entraîne ? Pourquoi l'alcoolisme fait-il de si grands ravages, sinon parce que les enfants ne sont pas, de bonne heure, instruits des funestes effets de l'alcool, même consommé en très petite quantité. D'autre part, le nombre des intempérants serait-il aussi considérable si l'alimentation du travailleur manuel était abondante et hygiénique, si son travail n'était pas excessif, si son foyer était mieux aménagé ? De même, lorsqu'on aura découvert une méthode plus rationnelle de distribuer les richesses entre les hommes, le respect de la jpropriété sera facile à tous, et la répression du vol deviendra superflue, comme aussi on n'aura plus besoin de prêcher aux hommes le devoir d'assistance, que, d'ailleurs, ils observent avec si peu d'empressement. Pareillement, le respect de l'autorité publique deviendra naturel à des hommes qui auront, par leur bulletin de vote, constitué cette autorité même; ainsi disparaîtront les révolutions violentes et les meurtres politiques, et, comme le suffrage universel est la seule puissance « qui doit engendrer l'autorité sous toutes ses formes, par la pratique de la liberté totale » (1), la corruption des fonctionnaires
(1) Jules Favre, aux électeurs de 1869.
deviendra presque impossible, puisque les électeurs porteront naturellement leurs suffrages sur les plus dignes et les plus capables.
Ainsi, à travers toute la série des phénomènes sociaux, il n'est aucun mal auquel la science, le développement de la richesse, le progrès des institutions n'apportent un efficace remède.
Au milieu de cet universel renouvellement, on aurait pu croire qu'une institution au moins, et de toutes la plus essentielle, la famille, devait rester soumise aux anciennes règles qui en avaient fixé la constitution ; au contraire, c'est elle qui doit subir les transformations les plus profondes. 11 est démontré en effet qu'il y faut introduire deux modifications capitales : l'une consistera à utiliser plus largement les ressources indéfinies de l'amour entre les sexes, à reconnaître les a droits sacrés de la passion », l'autre à reprendre la réforme introduite dans la législation par la Révolution Française, répudiée par la Restauration, et à permettre le divorce.
La morale ancienne, fondée sur le culte de la douleur et de la restriction de l'être, voyait avec défiance, quand elle ne le maudissait pas, l'amour humain qui entraîne irrésistiblement deux êtres l'un vers l'autre et leur fait goûter les ivresses du bonheur. En un temps où des perspectives si larges de joie s'ouvrent pour l'humanité, il ne convient plus de maintenir cette défiance : il faut, pour la constitution des foyers et des familles, faire largement usage de cette grande force de l'amour, et l'on verra combien sont légers et doux des liens et des devoirs qui paraissaient naguère si pesants.
Pourtant comme la conception bourgeoise du mariage peut égarer parfois des jeunes gens dans le choix de
leur conjoint, ou que deux êtres élus peuvent ne se dt^couvrir l'un l'autre qu'après que l'un d'eux est déjà ongagô dans les liens d'une autre union, ou encore que Tun dos deux conjoints peut, sous l'action de causes impossibles à prévoir, devenir indigne de tout amour comme de toute estime, il faut admettre le divorce, soit pour motifs déterminés, soit par consentement mutuel. Il faudra même ultérieurement, lorsque l'opinion publique mieux instruite sera moins effarouchée, autoriser le divorce, par la volonté d'un seul. Ce mode légal de ruptui^ du lien conjugal sera un grand bienfait ; il tendra à faii^ dispaimitre l'adultère et il mettra fin aux tortuiYS imméritées qu'infligent à des milliers d'époux leur choix erroné ou l'indignité de leur conjoint.
Pendant un demi-siècle, Tamie d'Alfred de Musset, (îeorge Sand, qui ne faisait d'ailleurs que continuer rœuYi^ de M™« de Staël, « s'emploie avec le succès que Ton sait à révéler à toutes les femmes incomprises de son temps les tyrannies et les horreurs du mariage indissoluble, en inAmo temps qu'elle exalte les droits sacrés de la passion ». La déclaration suivante à^ Jacques semble résumer fidèlement les théories matrimoniales de George Sand : « Le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares institutions qu'elle (la société) ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si respèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison » (1). Pour elle, comme pour les roman-
(1) Jacques y 1, iv.
H y a barbarie à soumettre à une règle unique des carac* tores et des tempéraments si différents.
u \ mesure que je vis, écrit Lélia à Sténio, je ne puis luo rotuser à reconnaître que les idées adoptées par la jeunesse sur l'exclusive ardeur de l'amour, sur la possession absolue qu'il réclame, sur les droits éternels qu'il revenu
— Ui ^
tiques, l'amour a tous les droits : il autorise, il excuse tout, ou plutôt il embellit, il grandit, il glorifie tout. « Par l'amour Victor Hugo rt^habilite Rlarroo Delorme,
Iet la purifiratiou amoureuse de la courtïsaue devient jun lieu commun de toute la littérature- Qu*importent les horreurs et les impuretés d*une vie? Pourvu qu'elle éprouve le sentiment passionnr, pourvu qu elle aime véntablement, cette vie est tout entit>rc rc^gtinérée, capable des plus rares dévouements, des plus hautes (vertus, du plus sublime héroïsme (I). »
Ainsif dans toutes les mantft'stations de raciivité humaine, les enfants de Tesprit nouveau faisaient abstraction de la loi morale et professaient que Tunique
^Bdîque sont fausses ou tout au moins funestes. Totites les ^Ftht^ories devraient êfre admises et j*accorderais nellc de la ^rlIdéUtc conjugale aux âmes d^exception. î.a majorité a d'autres besoins, d^aittres puissances. A ceux-ci la liberté réciproque, la mutuelle tolérance, l'abjuration de tout égoïsme jaloux. — A ceux-lÉi de mystiques ardeurs, des feux longtemps cou?és dans te silence, une longue et voluptueuse réserve. — A d'autres enfin le cahTie des anges, la chasteté fraternelle, une élerBelle virginité. Toutes les ftmes sont-elles semblables? Tous les hommes ont-ils les mêmes facultés? Les uns ne sont-ils pas nés pour l'auslérité de Ja foi religieuse, les autres pour les langueurs de la volupté» d'autres pour les travaux et les luttes de la passion, d'autres epfin pour les rêveries vagues de la poésie? Hïen n'est plus arbitraire que le sens du vénlnble ajnour. Tous les amours sont vrais, qu'ils soient fougueux ou paisibles, mensuels ou ascétiques, durables ou passagers, qu'ils mènent les hommes au suicide ou au plaisir. » {Lélla^ m" parliea ch. XXXIX.) (1) Fouaegrive, op, cit., p. Ii5*
tâche à accomplir consistait à combiner si habilement les organismes sociaux que le plaisir et l'intérêt de chacun, collaborant avec les forces de la nature, pussent suffire à maintenir dans Tordre le meilleur toutes les institutions et tous les hommes. L'amour et Taccroissement des biens matériels, la liberté et le régime -démocratique, la diffusion de l'instruction et les découvertes scientifiques, la concurrence et le machinisme, la biologie et l'économie politique, toutes ces forces, tous ces éléments et toutes ces connaissances devaient, chacun à leur rang, concourir à la solution des problèmes que nos pères n'avaient pu résoudre qu'en faisant appel au dévouement, à la résignation, à la patience, parfois même à l'héroïsme du martyre.
A peine, dans l'ordre nouveau, verra-t-on quelques individus malavisés refuser de conformer leur conduite aux enseignements de la science et aux exigences de la dignité humaine. A ceux-là c'est la nature même qui infligera un dur châtiment. Cette toute-puissante maîtresse de Tordre humain dispose à la fois des sanctions physiologiques et des sanctions économiques. Grâce aux inventions mécaniques et aux moyens perfectionnés de transports, laconcurrence acquiert chaque jour une action plus étendue, et elle est aussi apte à châtier les plus petites défaillances qu'à récompenser dignement les plus beaux exploits de la valeur. Inlassablement elle accomplit son œuvre de sélection des plus capables et des meilleurs. Aucun méfait ne lui échappe : aussi peut-on Tidentifier avec le bien social même, et, comme le dira plus tard M. Yves Guyot, « la morale, c'est la concurrence ».
Au terme de leur construction naturaliste, les enfants deTesprit nouveau aboutissaient en définitive adresser à la Science un glorieux autel : n'était-elle pas la divinité souveraine qui inspirait ainr savants dans leurs
laboratoires des découvertes propres à renouveler le monde, et qui, dépouillant sa majesté, descendait jusque dans les écoles primaires et les bibliothèques ^ populaires pour initier les petits et les humbles à la pratique joyeiise et facile des plus précieuses vertus civiques. Avec Elle et par Elle, rien n'est plus impossible : l'invention des anesthésiques venait de supprimer la douleur physique ; les médecins, en prolongeant la durée de la vie, faisaient reculer jusqu'à la mort même.
Dans leur culte pour la Science, les enfants de l'esprit nouveau ne visaient d'ailleurs que les sciences de la nature, les sciences opérant sur des éléments matériels, que l'on peut étudier au bout d'un scalpel ou d'un microscope, ou ramasser au fond d'une cornue (i). Ils se montraient indifférents ou hostiles aux croyances religieuses et prenaient la même attitude h l'égard des concepts de la métaphysique, toujours suspects d'avoir noué quelque alliance avec elles. A plus forte raison, l'idée d'un Dieu personnel et libre ne leur inspirait-elle que de la défiance. Naguère, les grands ancêtres de l'Encyclopédie et de la Révolution Française, par l'eiïet du principe social inéluctable qui oblige les novateurs les plus hardis à accepter dans leurs doctrines et dans leurs actes un régime de transition, avaient encore professé la croyance à l'Être Suprême (2), mais bientôt
{i) Une formule prononcée par Duhera le 8 brumaire, an u, à la tribune de la Convention, exprime bien cette pensée : « Je regarde, avait-il dit, les connaissances humaines comme la base de la liberté, mais je les veux révolutionnaires. »
(2) Cette croyance n'était d'ailleurs pas acceptée de tous. Voici par exemple la déclaration faite à la tribune par le conventionnel Dupont: «La nature et la raison, voil^
— lu —
la pf^nsée Rcirnlifique sVtait afîlrmée plus ferme et plus précise, Laplace» l'illustre auteur de La Mécanique céleste et de L'Exposifion du système du monde ^ interrogé euv le rôle qu'il resservait à Dieu dans ses spéculations, avait répontlu w qu*il n'avait pas eu besoin de cette hypothèse ». Ses IravauK ultérieurs avaient démontré qi^en eiïet cette hypothèse, était inutile. Sous le Second Empire, un des docteurs les plus éminents de la pensée moderne avait écrit : « Quand Thomme, ayant déchiré le voile et pénétré tous les mystères, contemplera face à face Je Dieu auquel il aspire, ne se Irouvera-t-il pas que ce Dieu n'est autre chose que rhonime lui-même, la conscience et la raison de Tllamanité perfectionnée. » Un autre penseur, plus affirmatif, déclarait que « Tin fi ni n'eKiste que quand il revêt une forme finie. Hors cette forme tinte, Dieu n'ex^iste pas » (1).
Cependant, les docteurs les plus rétléchis de l'esprit nouveau ne se croyaient pas autorisés, par cela mi^me qu'ils avaient supprimé Dieu, à déclarer que l'homme était déjà en possession de tous les secrets de la nature, et que la grande énigme de la vie et de l'univers était désormais déchiffrée. l!s pensaient au contraire que la raison première et le terme final des choses devaient
les dieux de l'homme, Tollà. mes dieux î ,. Hàtez-vous de propager ces principes .. 11 est plaisant en elTet de voir préconiser une religion monarctiique dans une République, de 'voir préconiser une religion dans laquelle on enseigne qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Je l'avouerai de bonne foi si la Convenlion : je suis athée, n
(1) Ou cannait la phrase souvent cité de Renan : « Dieu, Providence, Immortalité, autant de bons vieux uiots, un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans UD sens de plus en plus ratliné. »
plus que jamais préoccuper l'esprit humain ; ils affirmaient seulement que la Science (et nous savons comment ils la définissaient), donnerait un jour, avec ses méthodes et ses investigations, la solution du mystère, et que seule elle pourrait la donner. Dans L'Avenir de la A^a^/ic^, dont la composition date, on le sait, de 4847, Renan vitupère avec véhémence ceux qui n'envisagent la science que par ses résultats et qui ne voient en elle a qu'un petit procédé pour se former le bon sens, une façon de se bien poser dans la vie et d'acquérir d'utiles et curieuses connaissancees ». « Misères que tout cela, s'écrie Renan. Pour moi, je ne connais qu'un seul résultat de la science : c'est de résoudre l'énigme, c'est de dire définitivement à l'homme le mot des choses, c'est de l'expliquer à lui-même, c'est de lui donner, au nom de la seule autorité légitime, qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu'il ne peut plus accepter. Vivre sans un système sur les choses, c'est ne pas vivre une vie d'homme... Je comprends la foi, je Taime et la regrette peut-être. Mais ce qui me semble un monstre dans l'humanité, c'est l'indifférence et la légèreté. Spirituel tant qu'on voudra, celui qui en face- de l'infini ne se voit pas entouré de mystères et de problèmes, celuilà n'est à mes yeux qu'un hébété (4), »
(4) C'est dans le même sens que M. Berthelot a écrit dans la préface d'un de ses ouvrages « qu'il n'y a plus de mystères ». Par cette phrase, que l'on a souvent mal interprétée, l'illustre auteur de La Chimie organique fondée sur la synthèse voulait dire qu'il n'y a rien d'inexplicable à l'intelligence humaine, d'inaccessible à sa méthode, d'irréductible à quelque loi commune de la forme de celles que nous connaissons. Gf Bal four, Ces bases de la Croyance et la préface de M. Brunetière, en tête de la traduction française
Sans doute, en allendanl que la science pût donner cette interprcHnlfon de Tiinivers, les esprits qu'on s'employait h détourner des anciennes croyances religieuses ou des doctrines métaphysiques traditionnelles, étaient exposés h souiïrir, parfois même jusqu'à l'angoisse, de rincertitude on on les laissait* >fais, comme le disait encore Renan, » on n'appauvrit pas nn homme lorsqu'on retire de son portefeuille les mauvaises valeurs qu'il contient )>, on ne lui enlevé que ses chimères, et cette perte des illusions était bienfaisante et nécessaire, ne fût-ee que pour exciter le zèle des chercheurs.
Ainsi parlaient et pensaient, entre 1835 et 1870, les enfants de l'esprit nouveau. Si la doctrine même qu'ils professaient rebutait les intloïents et les paresseux, leur groupement, nombreux et puissant, se recrutait dans tous les milieux : savants de tous ordres, artistes et hommes de lettres, économistes, industriels et négociants capables, financiers clairvoyants, agriculteurs progressistes, ouvriers d'art et contremaîtres d'usines, bref la très grande majorité des hommes doués de vigueur d'esprit et de puissance de travail s'empres* salent de grossir leurs rangs. Les uns, qui se sentaient peu enclins aux rudes batailles de la vie morale, étaient! attirés parles perspectives d une vie facile et commode; i d'autres (et ils étaient beaucoup plus nombreux qu'oa ' ne le croit communément) voulaient surtout se séparer du groupement adverse- Là, en etTet, on leur avait surtout prêché la méfiance du sens propre, la vanité ou même le danger du développement desénergies vitales» d*une critique trop aiguisée, d'une culture intelîectuello trop développée. Or, au premier contact qu'ils avaient pris avec la vie, tout leur attestait la nécessité d'une activité sans cesse en éveil, d*une capacité de produire tou-^
jours plus grande, d'une aptitude toujours plus développée à analyser et à critiquer. Dans la famille comme à Tatelier, dans la vie publique comme dans la science, il fallait surtout faire preuve de personnalité et de vigueur; dans tous les domaines de l'activité humaine, la. victoire était réservée aux hommes dont le tempérament physique et intellectuel était le plus rbbuste. Entre les prescriptions morales qu'on leur avait enseignées c< de l'autre côté » et les exigences certaines de la vie, ils n'étaient pas gens à hésiter : le succès était d'un côté, la défaite était de l'autre, on le voyait, on le touchait du doigt : le choix s'imposait.
Il apparut, sans doute, en maintes circonstances, qu'au milieu de ces nombreuses phalanges, la vertu n'était pas aussi souvent à l'ordre du jour qu'on eût pu le souhaiter. La pureté des mœurs privées et la pratique des vertus familiales semblaient, notamment, ne plus attirer que des sympathies médiocres. On ne s'alarmait point de ce déclin passager qui était conforme aux lois des transitions. Pendant la période intermédiaire, ilétait inévitable que, privés de l'appui des anciennes doctrines ou croyances qui avaient été jusqu'à ce temps les seuls ressorts de la vie morale, certains individus, encore insuffisamment imprégnés de la pensée nouvelle, fussent ballottés, sans pouvoir trouver le gouvernail capable de maintenir l'esquif dans la ligne droite. Ce phénomène, tout regrettable qu'il fût au point de vue de la prospérité sociale, ne pouvait émouvoir que les pusillanimes. L'invention des chemins de fer, à ses débuts, avait entraîné la ruine des entrepreneurs de roulage, sans satisfaire entièrement les besoins des transports. Pourquoi donc s'inquiéter d'un phénomène moral si conforme à la loi générale du progrès? Aussi bien, la concurrence était toujours là, prête à éliminer ceux qui répondraient le moins aux exigences morales du milieu. La société
n*tturait souIT«-tI que |Mi[idant p€U de temps et jouirait ensuite intÎL^ïiniiiKjnt du progrès accompli {{),
Telle était, il y a quelque cinquante ans, la doctrine des UtJinet, des IVoudhon, des [.ediu-ltoHiii, des 3îichelet, des PnH'Oët-Paradol, des Tljéof)l»ile (îaulier et de Ifuil d'autres hoiunies illustres <piî gc* ^nriqierenl naguère autour dr* M, Buluz et IVéquefilèrent au Siècle, On sait corament (îambetta et Jules Ferry, Paul Bert et Sptiller, ChalIcmel-LîM'our et Sully-FVud'homme, Burdeau et Ferdirmud Buisson, Ttireot sous la troisième Hépublique, les continualcurs de la même œuvre latque et rationaliste. On snit aussi romment quelques lionimes qui^ comme Vîclor IJugo, Urtian, Mfirrelliu ïi«Mtlielot ont eu le \m\\\>^it d*ètre, aux deux époques à la foisi, les rep ressentants de cette m^me doctrine, ont attesté la iidélité des disri|»Ies h reuseignenient des mîjîti'es. En ceux-ïà comme en ceux-ci, nous retrouvons la même coufmnce dans Taptitude des forces biologiques et économiques k procurer spontanément en toutes choses le plus ^rnod bien socî?d» la mr'^me conviction qu'il suflit à l'homiue de recevoir une culture intellectuelle jrour devenir un bon ciloycn, la même certitude qu'au bout t des ïnirroscopes 00 découvrir
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I jour
la réponse à réuiL^nne siq^n^me de la vie (2).
(1) l^c nécliîssenient des mœurs est d'aillcura favorable au dL'veloppedietil des tiemix-orlB, et cette couifjcnsatîon Uô pli t'élit» «dit [IMS n/'gligo/ihlc, " Il m^uiqucrHit qiteltjue cbose à la fôle de rUuivcr», ti dit Itenflu, si le monde n*élaît peuplé que de fnnrUiqiieâ icuuocbtdes el de lounluitila verlueui, n
(%) « Nniiâ devotia, dérhire Vnu ^l'cuît, éliminer rintluenco religieuse, sou» quelque l'urme qu'ellf^ se préscnle, même en dehors et au-dcsstia du *'|rri( iilisînc. Je vais filusloin encore: nous devojisrliuujier lotîtes le» idées métuphYsîqiiea ou, pour uneux dire, toutes les croyanees qui» ne retevuut pas de la
Les événements politiques qui se sont déroulés en France depuis 4877 ont même mis ii la disposition des conceptions physico-naturalistes de la vie sociale des moyens de propagande et de difîusion d'une singulière efficacité. Pour n'en citer qu'un, je rappelle qu'à l'heure actuelle, en cette année 4907, une somme de 242 millions et demi est inscrite au budget de l'instruction primaire et que plus de cent vingt mille instituteurs et institutrices sont spécialement chargés d'enseigner aux enfants de nos écoles populaires les doctrines libératrices. La culture intellectuelle, clament chaque jour des milliers de voix, là est le grand, l'unique besom de l'homme ; « lorsque l'idée réelle et essentielle d'une institution a été nettement dégagée et comprise », l'individu tend spontanément à y conformer sa conduite, et, chaque année, d'innombrables ouvrages, manuels ou études approfondies s'attachent à dégager « l'idée essentielle » des institutions.
Pour éviter les redites, il ne sied pas de multiplier ici les citations, ni de rappeler les formules, d'ailleurs présentes à tous les esprits. Si l'on excepte les quinze dernières années pendant lesquelles une élite, très peu nombreuse, d'hommes plus réfléchis et plus disciplinés à la méthode d'observation, a manifesté quelque hésitation, ou même explicitement fait part de ses alarmes, on peut dire qu'à aucune époque les disciples de l'esprit nouveau n'eurent une confiance plus sereine en l'efficacité mécanique de leurs procédés, une assurance plus formelle du succès de leurs efforts à édifier la cité nouvelle. Je ne prélèverai que deux échantillons, empruntés à dessein aux écrits consacrés à la description d'un aménagement rationnel de la vie privée.
science, de l'observation des faits, de la seule et libre raison, échappent à toute yériiication et à toute discussion. »
M"* Anna Larapérière, dont on connaît la participation active h l'œuvre scolaire de la troisième République, a écrit sur le Rôle social de la Femme un petit livre d'où j'extrais cette déGnîtîon du mariage : « Le mariage réel est le choix fait» Taccord établi sous Fempire de Ja loi de sélection ou d'amour, entre deux êtres qui voient l'un dans l'autre l'être Yrainient digne de toute admiration, de toute confiance, de tonte tendresse, de tout respect, parce qu'il accomplira en toute harmonie sa contribution h la vie individuelle et au progrès de l'espèce. ^> Puis M"** Lampérière expose scientifiquement le contenu de « Tidée réelle » du mariage, idée qui, suivant elle, a est chose parfaitement conforme aux lois biologiques y>, et, pas une seule fois, elle na besoin de faire appel aux concepts de loi morale, de devoir, d'obligation, de dévouement : elle ne s*adresse qu'à l'intelligence, car elle est persuadée « qu*il suffit d'éclairer h la lumière de la science des idées vaguement traditionnelles.,. » « Du savoir, de Féducation, il n'en fant pas plus pour déterminer le mouvement général, si nécessaire en vérité, vers la lumière de la raison, de la juslice (1). »
(i) Le Rôle social de la Femme. Paris, Akan, 1898, p. 71 et 79, — M"io Lampérière professe que le divorce pourrait être non seulement demandé par un époux, mais encore imposé par la loi. a Le besoin de se défendre peut se faire sealir et s*affîrmer ; il petit aller jusqn^à la désunion réelle ; en ce cas, le divorce ne doit plus élre seulement permis, il doit être imposé.,. Il ne faut pas que Tidée de mariage soit ravalée au point où nous la voyons, telle qu'on accepte fort bien la préparation à la vie d'êtres nouveaux dans un milieu où la défiance réciproque est maîtresse, sinon Tinjure, où celui qui donne la vie n'est point jugé digne de garder Ja bourse. » (p. 900
De même, quelques années auparavant, M. Benott Malon écrivait :
« La pureté ou chasteté est destinée à croître dans le monde avec la diffusion des lumières, raffinement des sentiments et le nombre croissant des situations indépendantes. Lorsque l'amour et Festime présideront seuls à l'union des sexes, ce qu'on est convenu d'appeler la débauche disparaîtra rapidement (1). )> M. Tarde partageait aussi cet espoir, car, disait-il, « la rebutante dureté des coutumes qui pèse si cruellement sur les plus faibles de l'humanité (femmes, enfants, pauvres) et sur les animaux, cette cruauté inconsciente est le fait de l'ignorance, elle s'adoucit dans les milieux cultivés (2). »
Ainsi la vie privée se trouvera transformée et purifiée, et on ne doute pas que les groupements de la vie collective ne marchent d'un pas égal vers des progrès similaires. Cette universelle ascension morale semble d'autant mieux garantie que la cause de la vertu a présentement la fortune de recevoir l'appui d'une doc-
(1) Benoît Malon, Morale sociale. Paris, Girard et Brière, 1887, p. 375.
(2) Dans ces lignes, M. Tarde escomptait plutôt les mouvements du cœur que la saine direction de l'esprit, car il ajoutait la curieuse note que voici : « Il n'est pas douteux, en effet, que la culture de l'esprit, poussée à un certain degré, ait pour effet direct d'étendre et de creuser le ciiamp des irapressionnabilités douloureuses et sympathiques, donc des généreuses affectiolis. Et par là, elle est certainement moralisatrice, puisqu'après tout, à la base de l'idée morale, l'argument le plus solide et le plus convaincant, avouons-le, ô philosophes, c'est la pitié, c'est la bonté, c'est l'amour. » Criminalité comparée. Paris, Alcan.
trîne économique, chaque jour plus puissante auprès de l'opinion publique, le socialisme. Entre les doctrines coliectivistes et socialistes et les préceptes de la loi morale une singulière aflinité existe, ou plutôt ces doctrines sont elles-mêmes une morale, et cetle morale ne peut manquer d^exercer sur la conduite un pouvoir prestigieux de séduction et d'attirance, puisqu*eïle plonge ses racines dans Tegoï^nie nn^me du coeur humain, qu elle transmue en altruisme humanitaire.
a Le socialisme, dit M. Jaurès, dans son introduction à La Âlorale sociale de Benoit Malon (1 ), n*a pas besoin d'allumer sa lanterne pour aller à ia recherche d'une morale, il est déjà en lui-même et par lui-môme une morale. Il Test théoriquement et pratiquement... Pratiquement, il développe l'idée de solidarité. En efïet, les militants socialistes combattent-ils pour eux-mêmes ou pour leurs camarades, ou pour leurs enfants, ou pour les enfants de leurs enfants, ils ne le savent point, et c'est dans cette noble incertitude qu'ils vont tous les jours a la bataille, aQYontant ou les privations ou les périls... La solidarité sort de l'égoïsme même. Us sont égoïstes, eux, les prolétaires, et brutalement; il» yeulent vivre et bien vivre, et ils ne le cachent point .• Us suhissent Ténergique poussée des instincts élémentaires. La faim d'ailleurs n'est pas la mauvaise conseillère dont parle le poète, elle est au contraire la bonne conseillère, c'est elle qui, tout le long de T histoire préhumaine et humaine, a créé ou aidé h créer les espèces supérieures ou les civilisations supérieures,.. Le prolétariat avoue et proclame son égoïsme, et par là, au lieu de Ootter comme un lierre sentimental, il s'enracine au sol et plonge dans la nature même, pour en
(1) Benuii Malon, La Morale sociaiej introduction par Jaurès, Giiard et Brière, 1887, p. iv.