‹ La crise morale des temps nouveauxChapitre 14 sur 33 · COI · texte numérisé non relu

COI

■ éd

fer

conrertir la sève en éoergie de progrès. Seulement, par un vivant paradoxe, que réalise souvent la nature humaine, et que le socialisme favorise en liant le bien de Tindividu à une organisation d*ensembk% cetégoïsme du prolétariat est un égoïsme imperson* nel- >'

Avec quelle pompe Forateur socialiste ne célèbre-t-il pas cette transubstantialion magnifique de 1 egoïsme individuel en dévouement sublime à la cause de Tbu inanité, et quel enthousiasme pourrait en elTet paraître excessif, pour vanter une si admirable conquête ! « Comment Tégoïsme prolétarien, s*écric l'éloquent lefidi'r, au lieu d'être Tégoïsme d'un individu on même d'une classe, ne serait-il pas Tégoïsme sacré de Thumanité elle-même ? Ou plutùl, comment ne serait-il pas, k la fois, en une palpitation indivisible : égoisuie individuel, égolnie de classe, égoïsrnc humain ? Comment par suite, le mouvement socialiste n'aurait-il paSii la fois la solidité et la netteté de l'intérêt immédiat, Tâpre et noble passion des revendications de classe et la grandeur des aspirations humaines ? Oui, quand le prolétariat va ainsi à la bataille, il y a, en lui, à la fois, comme les trois rayons toi'dus par Vulrain en un seul éclair : appétit, passion, sacrifice. J'avais le droit de dire

e le socialisme ne devait pas chercher hors de lui et

-dessus de lui une morale, qu'il était lui-mêuie, pratiquement, une morale (i). »

Puisque les actes immoraux et socialement nuisibles ont pour cause l'opposition qui existe entre Fintétêt individuel et rintérêt collectif, on ne peut douter qut^ ridentification de ces deux intérêts n'assure en toutes choses le respect de la loi morale, « Dès que les conditions matérielles à réaliser pour atteindre le bien-être

(1) Idem^ loc. cit., p. xm.

ÙKlividiiol seront aussi les conditions da bien-être suviaK nous verrons surgir de cette concordance une morule Imsêt^ sur la conscience acquise de la solidarité si.>oidle et telle que Faction de l'individu aura non plus s«fulemeut |H>ur résultat nécessairement atteint par rivwhet. uwis aussi pour mobile et pour but, Fintérêl ^ooi^tK le plus grand bien de tous(l). »

Cotte convergence mathématique entre les deux inlêi^ls, si souvent contradictoires jusqu'ici, de Tindividu et de la société sera assurée sans effort et sans dcn'-^ur. M. Anatole France prédit dans une conférence aux ouvriers de Grenelle, que « la religion de la souffrance va disparaître avec les sombres croyances du Moyen Age » et il ne nous restera plus « qu'à rire, h rcoutor de beaux vers et à danser des rondes fraternelles ».

Lors niAino (|uc cette grande espérance collectiviste devrait Alro dé^"^» ^^^ perspective n'en reste pas moins tr^s encourageante. Qu'ils acceptent ou qu'ils répudient les doctrines socialistes, les disciples de l'esprit nouveau s accordent à penser que l'humanité est désormais en possession de la clé d'or qui doit ouvrir la porte du paradis, non pas de ce paradis chimérique que, dans son enfance elle plaçait à ses origines et qu'elle croyait avoir perdu, mais de ce paradis réel et tangible, fait do notre terre transformée par le travail et par la scionco, et sur laquelle l'homme, désormais affranchi de toute lutte contre ses tendances naturelles, édifiera sans contrainte la cité de la justice, de la bonté et du bonheur.

[[) Gabriel Deville, Principes socialistes, p. 68. — On Uouvera aussi dans le roman de M. Emile Zola, Travaillât U't^s séduisantes descriptions de la société harmonique de ruxcuir.

Telle est, dans ses grandes lignes et dans son fond, la doctrine des disciples de l'esprit nouveau au regard de la loi morale. La diversité des formules ne change rien au principe essentiel ; partout se retrouvent la même négation des préceptes moraux en tant qu'ils constitueraient un ordre distinct de lois, et la même conviction que les autres normes, qui conditionnent notre activité et la règlent, doivent désormais absorber les lois morales et se substituer à elles. Plus n'est besoin de s'attacher à méditer les anciens préceptes de la conduite : par leur convergence admirable, les autres lois du monde physique et social suffisent à assurer la prospérité collective.

Que vaut cette doctrine ? Quelle en est la valeur sociale ?

Pour répondre avec impartialité à cette question, il faut observer méthodiquement les faits sociaux et enregistrer avec fidélité le témoignage de l'expérience. Depuis bientôt cent vingt ans, cette doctrine a reçu de nombreuses applications, dont plusieurs ont pu être faites non seulement en toute liberté, mais même avec le concours empressé de l'opinion publique et du pouvoir gouvernemental. L'épreuve est donc probante. On ne saurait alléguer la malveillance des témoins ou des expérimentateurs, ni tirer argument des éléments perturbateurs : il doit être possible et il est légitime de juger l'arbre à ses fruits,

Si l'on enregistre d'abord les réussites et les victoires des « enfants de l'esprit nouveau » il apparaît qu'ils ont remporté un admirable succès dont ils peuvent

être justement fiers, puisqu'ils sont parvenus à donner h tous les éléments sociaux qui, de l'extérieu.. , encadrent et conditionnent la vie de Thomme, le magnifique développement et l'incomparable essor que nous devons admirer sans réserve.

Sans doute, il serait exagéré d'attribuer exclusivement aux hommes imprégnés de cette doctrine r turaliste les étonnants progrès réalisés de toutes parts, aussi bien dans Tindustrie que dans la science. Depuis Ampère jusqu'à Pasteur, la cohorte est nombreuse des savants illustres dont l'intelligence est demeurée attachée à une autre conception de la vie. De même, le nombre est grand des industriels progressistes qui ont su maintenir l'industrie française au rang qu'elle occupe encore et qui auraient formellement refusé de souscrire à cette doctrine.

Néanmoins, et ces réserves faites aussi largement qu'il est légitime de les faire, comment peut-on méconnaître que, dans cet universel et magnifique essor, la part qui est, de beaucoup, la plus importante revient aux disciples de l'esprit nouveau. Avec quel entrain et quel enthousiasme ils ont perfectionné l'outillage des ateliers, construit des usines et des chemins de fer, percé des tunnels, creusé des canaux, renouvelé les méthodes agricoles, lancé sur les mers de grands bâtiments transporteurs de voyageurs et de marchandises ! Avec quelle ardeur ils ont multiplié les laboratoires et les établissements de haute culture, construit aussi les milliers d'écoles où les enfants du peuple devaient être initiés aux connaissances élémentaires ! Avec quelle activité enfin ils ont amélioré les institutions sociales : le régime démocratique et le suffrage universel, la liberté de la presse et des syndicats, l'allégement des charges mililaireset la réforme de l'impôt, la liberté de féumon cl la liberté d'association, tout cela est leur

œuvre exclusive, ou presque exclusive, et, en la considérant, on comprend que leur cœur se gonfle d'une légitime fierté.

Dans certains milieux, on répète volontiers que ces progrès étaient voulus par la force des choses, et qu'il ne dépendait de Thommc ni de les accélérer, ni de les ralentir. Mais on est bien vite renseigné sur la valeur de cette affirmation intéressée quand on sait quelle hostilité tenace, et trop souvent déloyale, plusieurs de ces progrès ont rencontrée, et aussi quand on se rappelle en quel état de misère matérielle et intellectuelle, en quelles institutions régressives etfunestes languissaient ou languissent encore les peuples qui ont été privés de la propulsion énergique de ces robustes travailleurs (1). De plus, on ne saurait nier que la confiance ardente que les disciples de Tesprit nouveau ont eue dans la puissance sociale de leur doctrine, la foi enthousiaste qu'ils ont mise en son aptitude à aménager parfaitement la vie privée et la vie collective ont largement contribué à multiplier les recherches, à susciter les efi'orts, à accélérer les découvertes et les inventions.

Cet immense labeur a réussi à rendre la vie de l'homme plus confortable et plus douce, mieux garantie contre les risques et les surprises, plus dégagée des atteintes des perturbations qui autrefois la dominaient et trop souvent l'écrasaient. A cet égard les disciples de l'esprit nouveau sont même parvenus — et c'est la seule question qui soit en cause dans la présente étude — à résoudre, par une utilisation rationnelle des forces biologiques, physiques et économiques, un vaste

(1^ Il suffit de rappeler la situation de tous les Étals de rilalie, avant d860, la situation actuelle de l'Espagne, de la Russie.

«^n^cmble de problèmes pour la solution desquels on fAîs^iil autrefois appel aux sentiments Tertnenx de rh<\miiie et à son esprit d'abnégation. Ayant de le i^>*Nnhvr, par quelques exemples précis, ne pourrait-on |vâs on condenser la formule en un apologue ?

I>ans une gorge des Alpes existait jadis un passage ^i^>^$ dangereux ; le cbemin était escarpé et étroit, et )<^$ voyageurs couraient le risque, soit de glisser dans kw précipices, soit d*ôtre entraînés par les avalanches qui descendaient des pentes en surplomb. Toutefois, iH>mme cette route était la seule qu'on eût pu ouvrir dans ces parages, elte était très fréquentée; les paysans la prenaient pour mener leurs bestiaux au pâturage ou aller au marché, et les touristes pour rejoindre leurs sites préférés. Chaque année on signalait plusieurs accidents. Aussi, à un détour du chemin, un pieux ivligieux était venu habiter une petite cabane abandonnée, afin de se trouver toujours là, prêt à porter îK>coui*s aux victimes. Sa vie était pauvre et son dcvououicnt sans bornes : il recherchait les cadavres pour les ensevelir et il soignait les blessés qu'il exhortait à la patience, en leur montrant que la souffrance était le partage naturel de l'homme sur cette terre, qu'il aimait à appeler une vallée de larmes.

Uu jour, un ingénieur anglais vint à passer ; tout en chominaat, il inspecta attentivement la gorge et les siuuoiiitéa de la route, puis calcula que des travaux d'Hi t relativement peu coûteux et la construction d'une l)sij>soiollo métallique suffiraient à supprimer tout dauber. Il s'ouvrit de son projet à l'autorité cantonale qui raccueillit avec empressement ; sous sa direction lochuiquo ICvS travaux furent rapidement exécutés, et bioal\>U ou dépit d'un accroissement énorme de la circulation, on n'eut plus à déplorer aucun accident. L'ingéuieur reçut une large rémunération pour ses

services précieux, ce pendant que le saint religieux, constatant qu'il n'y avait plus ni morts à ensevelir, ni blessés à soigner, se retirait ailleurs. La science de l'un avait rendu inutile le dévouement de l'autre,

Cet apologue ne met-il pas en relief une vérité constatée et éprouvée, à savoir que le meilleur aménagement des éléments externes de la vie humaine peut, sans le concours d'aucun perfectionnement moral interne, contribuer efficacement, sur certains points, à l'amélioration de la condition de l'homme, et même dispenser l'individu d'accomplir, en de très nombreuses occasions, des actes vertueux, parfois même héroïques, jugés naguère indispensables au soulagement de l'huma* nité?

Il est certain^ par exemple, que la connaissance des lois de l'hygiène et du fonctionnement des organes de notre corps a permis d'éviter ou de guérir certaines maladies que le dévouement le plus empressé eût été incapable de prévoir ou de soulager. En 1898, le docteur Variot dirigeait, à l'ancien hôpital Trousseau, le service des maladies contagieuses pour les enfants, qui était alors installé dans un bâtiment insalubre et tombant de vétusté. Les petits malades étaient décimés par la broncho-pneumonie et, sur 700 enfants traités pour la rougeole pendant l'année 1898, la mortalité avait été de 29 0/0. Cinq ans après, en 1903, dans le nouveau pavillon de l'hôpital des Enfants Malades, construit suivant toutes les règles de l'hygiène moderne, sur 601 enfants atteints de la rougeole, on a enregistré 74 décès. Le taux de la mortalité s'est donc abaissé do 29 0/0 à 12,31 0/0, et le personnel médical était le même, les soins généraux étaient semblables, la méthode thérapeutique restait identique. Une meilleure hygiène a seule procuré cet immense bienfait; à elle seule, elle a suffi pour rendre les soins plus efficace'

nr:,\

i.htti],

:-:-; W-zl'.'.—.h Z-r !t:î n.. - 7 £ If-". :^>

.\r'.\\j.j'. r'>:r.p'.j^'ix Li:.a:r-:s. If s .iiori-

^;iori, 'l'ii i'j i •'-.■; fj.vri Joiri le iiiOJ'r^te enseiîinemenî de V i;i l'xhif^:. d-; I '•■';f itur-: ►:t «J-r? quatre rèsies •■.

I)':-, profit-: 'J'urjf; autr^: n-iture encore ont été assurés. ljtu(i\>Un ']'; l'i v;i[>eijr et de J •rlectricité, le perfectionfif-Mif-Mi d's jrj'Urers fn'-raniqijf-s ont libéré rhumanité rj'un J;ili';ur ^îcNivint qui opprirn-iit Je corps et atrophiait ririt':IIi;r';nce ; d'autre part, on doit admettre que |;i satisfar:tiori plus facile des premiers besoins matériels a contribué, dans certains milieux, à développer la moralité : la p'if*^^''' '^'' Franklin est toujours vraie : « il t^Hi difficile q"'"" **'•'■ ^'i^-'^' ^^' tienne debout ».

De rn^îrne, la diffusion de l'instruction a procuré à i,:.vKOiJp d'hommes rb^s moyens d'élévation sans lesi >'-^\\'t fussent restés dans la médiocrité de leur conl-j'x oiKniêre, ot ^-l'^ '^ *^"^^^ ''^*"'^" pl"^ facile l'accep- V.-* ricreriaiaes prescriptions morales dont on a

maintenant un régime social dans lequel le soin des malades, sous réserve de quelques maladies spéciales et pendant les périodes d'épidémies meurtrières, deviendrait simplement, pour les infirmiers, un acte de la vie économique, que les hommes accompliraient sous Tempire des niêmes mobiles qui les poussent à tisser le coton ou à extraire de la houille. Il y aurait là une profession toute semblable aux autres, et la notion de Tutile suffirait à lui assurer le recrutement d'un personnel qualifié.

Qui dira aussi le nombre des familles ouvrières auxquelles la fondation de syndicats, de sociétés coopératives de consommation, de sociétés de secours mutuels contre la maladie, la vieillesse ou le chômage, d'associations pour le développement de la petite propriété ou la construction des habitations à bon marché, a procuré un accroissement de bien-être, sous la forme d'un supplément de recettes ou d'un meilleur emploi de l'argent dépensé. Si, au lieu de fonder ces utiles institutions, on se fût borné à exhorter les pauvres à la résignation, les riches h la charité, combien de souffrances individuelles n'auraient pas disparu ! combien de désordres sociaux auraient affligé l'humanité !

Une conception plus large et plus humaine des fonctions de l'autorité publique a permis de porter plus efficacement remède à beaucoup d'infortunes imméritées. Suivant la remarque de M. Ferdinand Buisson, le contribuable français verse aujourd'hui, sans contrainte et sans même s'en apercevoir, les sommes nécessaires à l'entretien et à l'éducation de ces petits abandonnés que l'incomparable charité d'un saint Vincent de Paul allait chercher naguère sur le parvis Notre-Dame.

Dans les pays comme la Grande-Bretagne et les Etats- Unis, où les familles riches, plus habituées àleiïortdu travail professionnel, ont conservé davantage la con»-

cience de leur fonction sociale, la participation de la richesse aux œuvres de solidarité sociale 'ne se borne pas au paiement de Timpôt. Chaque année, de l'autre côté de l'Atlantique, non seulement les « rois » de l'acier, de la viande ou du pétrole, mais aussi les innombrables industriels, négociants ou hommes d'affaires, qui prennent modèle sur eux, versent cinq cents millions aux universités américaines. Certes, les mobiles qui poussent ces donateurs sont moins élevés et moins désintéressés que ceux qui, il y a cent cinquante ans, poussaient Jean-Baptiste de la Salle à fonder l'Institut des Frères des Écoles chrétiennes. Cependant, grâce à leurs dollars, une jeunesse extr^ordinairement plus nombreuse que celle qu'eût jamais pu accueillir la charité du saint fondateur, reçoit gratuitement, dans les plus somptueux bâtiments, les laboratoires les mieux outillés et les bibliothèques les plus complètes, un enseignement supérieur des belles lettres, des sciences naturelles, de la philosophie et de la religion, qui laisse bien loin le modeste enseignement de « la lecture, de l'écriture et des quatre règles ».

Des profits d'une autre nature encore ont été assurés. L'emploi de la vapeur et de l'électricité, le perfectionnement des métiers mécaniques ont libéré l'humanité d'un labeur écrasant qui opprimait le corps et atrophiait l'intelligence ; d'autre part, on doit admettre que la satisfaction plus facile des premiers besoins matériels a contribué, dans certains milieux, à développer la moralité : la parole de Franklin est toujours vraie : « Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout ».

De même, la diffusion de l'instruction a procuré à beaucoup d'hommes des moyens d'élévation sans lesquels ils fussent restés dans la médiocrité de leur condition première, et elle a aussi rendu plus facile l'acceptation de certaines prescriptions morales dont on a

mieux compris l'utilité. Les modifications apportées au régime politique ont été bienfaisantes, et personne n'accepterait le rétablissement d'une chambre des pairs ou du suffrage censitaire. La liberté de la presse a permis d'exercer sur les actes des gouvernants une surveillance qui a rendu plus difficiles et plus rares certains abus de pouvoir.

Ainsi, dans toute la série des institutions sociales, l'audacieuse prétention des enfants de l'esprit nouveau, en tant qu'elle s'attachait à résoudre un certain nombre des problèmes moraux d'un ancien état social, s'est trouvée justifiée, et, dans une large mesure, le succès a couronné leurs efforts (1). Il est permis de penser que d'interminables discussions et beaucoup de luttes intestines eussent été épargnées à notre pays, si on eût consenti à reconnaître tout. ce que cette entreprise avait de rationnel et de légitime ^ disons mieux, tout ce qu'elle supposait de noblesse d'âme, de vaillance et de générosité. Mais l'esprit de parti veillait; il n'a pas toléré que cette constatation impartiale fût faite. Il faut plaindre la nombreuse cohorte des « braves gens » qui, après avoir proclamé, au nom de leur foi, la bonté infinie du Père céleste, ne sont pas parvenus à discerner dans les institutions de l'ordre naturel les manifesta-

(4) « Faire les lois, rendre It^ justice, administrer le pays, au besoin le défendre, instruire la jeunesse, secourir les victimes des accidents naturels et sociaux, prévenir par la prévoyance, la mutualité, la coopération, toutes les souffrances qui peuvent être écartées et soulager les autres par l'assistance organisée au nom de la solidarité sociale, ce sont là des actes tout humains qui peuvent se faire par des motifs humains, dans les formes et suivant les règles exclusivement humaines. Et c'est là tout le crime d'une société laïque. » (F. Buisson, article publié dans Le Siècle).

lions admirables de cette même bonté. On eût dit, à les entendre, que les provisions infinies de la puissance et de la charité divines risquaient de s'épuiser, s'il leur fallait remplir du même amour les cadres de la vie naturelle aussi bien que ceux de la vie surnaturelle (1). 11 fallait que le Dieu de la raison fût terrible afin que le Dieu de la foi eût l'occasion de manifester sa bonté. Les disciples de l'esprit nouveau ont eu confiance dans l'harmonie profonde de toutes les forces de la nature ; l'événement a démontré que cette confiance était justifiée, et la démonstration eût été plus éclatante et plus glorieuse encore, s'ils n'eussent pas méconnu une con-

(1) « La création n'est pas l'œuvre d'un génie mauvais et la Providence a mis dans les lois naturelles qui régissent le monde plus d'amour, de douceur et de bonté que toutes les tendresses du cœur n'en 'sauraient mettre ou même concevoir. Après tout, le médecin qui arrache à la mort une mère de famille fait, en un sens, une œuvre de charité plus complète que la femme qui recueille les jeunes orphelins, et celle-ci, à son tour, malgré son dévouement, ne donnera jamais que des caresses bien froides auprès de celles que leur mère leur eût prodiguées, par la naturelle expansion de sa tendresse. De même les hommes qui ont inventé les métiers à filer et à tisser le coton et la laine ont permis de vêtir plus de pauvres que le dévouement le plus industrieux n'eût jamais pu le faire. » (Paul Bureau, Le Contrat de Trovail ; Le Rôle des Syndicats professionnels, Paris, Alcan, 4902. Introduction, p. 5.)

Emerson exprimait la même pensée, dans une formule qu'on ne peut approuver sans réserve, lorsqu'il écrivait : (( Que sont les services rendus par un Vincent de Paul, par un Pestalozzi, à côté des bienfaits involontaires répandus sur le monde par les capitalistes cupides qui ont sillonné l'Amérique de voies ferrées et soulevé l'énergie de millions d'hommes. »

dition essentielle de cette collaboration qu'ils demandaient à la nature pour l'établissement d'une société parfaite.

Ce premier et admirable succès n'est pas le seul service que les disciples de l'esprit nouveau aient rendu à la cause du progrès social et moral de l'humanité. On doit encore porter à leur actif une forme de collaboration plus spécifiquement limitée aux intérêts de la loi morale. En dépit des prémisses posées, la construction amorale de la vie sociale n'était possible que si, dans leurs relations, les hommes acceptaient d'observer certaines règles indispensables au fonctionnement rarpide et simplifié des organes complexes de la vie économique. Ainsi Ton vit s'établir, dans les rapports commerciaux, de précieuses coutumes de sincérité, de loyauté, de fidélité aux engagements contractés, qui ne sont pas aussi anciennes qu'on pourrait le croire et qui, par extension, donnèrent à beaucoup d'autres relations extra-commerciales une allure plus franche et, si je puis ainsi parler, une rondeur de bon aloi. Sans doute, ces habitudes meilleures relevaient plutôt de l'analyse exacte d'un intérêt économique bien entendu que d'un véritable développement de la moralité interne. Mais l'habitude, une fois établie, pouvait à son tour réagir sur les sentiments intimes.

Aussi bien, il apparut, en plusieurs circonstances notoires, que l'esprit nouveau était capable d'entraîner ses enfants jusqu'aux sommets les plus élevés de la vie morale, jusqu'aux sacrifices les plus sublimes. Telle était l'ardeur de la confiance que ceux-ci avaient mise en leur doctrine, tel était l'enthousiasme qu'elle était parfois susceptible d'éveiller, qu'on vit, aux heures d'épreuves, cette confiance et cet enthousiasme re*

la forme d'une foi mystique capable de hausser l'homme jusqu'à l'héroïsme. Ce fut cette foi qui, il y a cent quinze ans, soulevait les « grands ancêtres » et les milliers de sans-culottes. Ceux-là versaient leur sang généreusement et, en dépit des conditions matérielles déplorables, ils surent montrer à l'Europe surprise que les formes renouvelées de la vie, toutes remplies de la sève nouvollo, étaient capables de l'emporter sur les formes anciennes que la routine et les transformations économi(juos avaient vidées de leur contenu. Ce fut encore cetto foi qui, en 4852, au lendemain du Coup d'État, conduisit sur les chemins de l'exil, les Quinet, les Desobanol, les Blanqui et tant d'autres avec eux, qui, au miliou des scandaleux applaudissements saluant le surets, firent entendre la fière protestation du droit et d(» la conscience. Cette croyance mystique était sipuissanlo que toutes les nobles causes pouvaient indifleriMunimt faire appel aux dévouements et aux générosib^s sublimes dont elle était la source. En 1870, elle uuMail sur les champs de bataille le sang des enfants do rospril nouveau à celui des enfants de la tradition, bonnMix li^s uns les autres de donner à la patrie cette |\»vuM^ supn^me de leur fidélité. Ce serait elle encore x)\u. domain, s'il était nécessaire, entraînerait vers la fi\M\h^iv. aux côtés des Lévy, des Lagardelle même et <^o< v^MîVuolbos, tant déjeunes hommes, imprégnés de V'si^ . \Mk\uk' ; en dépit des propagandes impies, tous ^s,s, '. ^^^^M^à alïVonter la mort pour défendre à la vv . " ■•* \-. w \W la Révolution Française et le patrimoine ,. . ^^^^^lle.

. ^ ,. v.>i5,\or le souvenir de ces exploits, si Ton ., ^ >; Mts\bbMuent les capacités de vie morale ,;-, io IVspril nouveau, et malbeur à ceux . ,„ jMx los ailniirer, sous prétexte u qu'ils t ^i>w;v>!i d\Mi fiice ». Pourtant, les exi-

gences d'une analyse méthodique ne semblent pas permettre d'inscrire à l'actif d'une doctrine des actes d'héroïsme qui, s'ils honorent grandement la mémoire de ceux qui les ont accomplis, sont aussi, il faut le reconnaître, en très médiocre concordance avec les principes que ces hommes ont professés. En agissant comme ils l'ont fait, ces héros ont été meilleure que leurs théories, et même ils se sont mis en contradiction directe avec elles. Quoiqu'ils en aient pensé, ils obéissaient alors aux poussées intérieures de la vie morale qui se manifestent en nous, en dépit de nos doctrines déformatrices de la réalité : ni l'économie politique utilitaire, ni les sciences biologiques ou naturelles, ni le progrès des institutions politiques ne suffisent à expliquer pourquoi un homme verse son sang pour le service d'une cause supérieure, ou accepte pour elle les pénibles sacrifices de l'exil et de la pauvreté (1).

Tels sont les succès, telles sont les victoires que les représentants de la pensée laïque peuvent inscrire au crédit de leur doctrine. Mais il s'en faut de beaucoup que la colonne du débit soit restée blanche, et, à la suite des profits, il faut enregistrer les pertes, qui ont été nombreuses, et les échecs, qui ont été retentissants. Pour s'en convaincre, il suffit, après l'exposé, qui a été présenté dans la première partie, des graves dommages que cause à la vie sociale l'insuffisante valeur morale des individus, de rechercher le lien de filiation qui rattache

(1) Vide infra, quatrième partie, chapitre xi.

les défaillances morales constatées aux erreurs et aux méprises commises depuis un siècle et demi par les adeptes de l'esprit nouveau. Or, cette liaison, cette relation de causalité et de dépendance n'apparaîtront malheureusement que trop évidentes aux esprits impartiaux, habitués à l'observation des faits sociaux. Les mêmes forces biologiques, économiques, politiques qui ont été capables d'assurer les magnifiques résultats qui viennent d'être signalés, se sont prêtées, avec la même souplesse et avec une fécondité aussi redoutable, aux utilisations perverses et aux usages immoraux, que n'a pas manqué de combiner la malice des hommes.

Au début de leur entreprise, les enfants de l'esprit nouveau se sont trouvés en présence d'une société dont ils ont observé, analysé les maux et les besoins. Ils se sont dit : grâce à la nature, au progrès des richesses et aux découvertes de la science, nous guérirons les maux, nous donnerons satisfaction aux besoins. Mais en cette audacieuse aiïîrmation, ils méconnaissaient un facteur essentiel, le facteur moral, et, l'ayant méconnu, ils ont été obligés d'avouer qu'un certain nombre de prol)l()nies anciens demeuraient sans solution, et surtout que l'aniénagoment nouveau donné à la vie sociale mettait soudain les hommes en présence de difficultés morales noHveUes, inconnues de leurs anc^^res. Puisqu'on ne voulait plus accorder qu'une attention distraite à la culture morale de l'homme, il était inévitable que l'inaptitude (le l'individu à fournir la somme de vertus indispensableï^ pour la subsistance de l'ordre nouveau engendrât le malaise et la souffrance, et nous pouvons constater journellement combien ce malaise est profond, combien celle souffrance est aiguë.

La connaissance des lois de l'hygiène et de*labioloîrie. en mtoe temps qu'elle permet de sauver des milliers d'existences précieuses et d'éviter bien des

larmes, sert aussi à pratiquer sans danger et sans douleur Tavortement et rovariotomie, à éviter la fécondation, h décharger du devoir sacré de rallaitement des mères emportées par leur soif insatiable de plaisir, en un mot à favoriser tous les excès de la mollesse et de la luxure.

De même, si les progrès de Toutillage industriel et le développement de la richesse ont été un grand bienfait pour l'humanité, il suffît de fréquenter les quartiers riches d'une grande ville comme Paris ou New-York, pour savoir combien la fortune accumulée, en pcrinottant de satisfaire tous les caprices de l'égoïsme et de l'oisiveté, favorise la grossièreté des mœurs et la bassesse des sentiments, l'une et l'autre mal dissimulées derrière les toilettes du meilleur tailleur pour dames ou les chapeaux de soie à huit reflets (1). Dans les milieux ouvriers, il n'est pas rare que les hauts salaires contribuent à la désorganisation sociale, et sans parler des dentelliers de Saint-Pierre- les-Calais qui, depuis trois années, profitent trop souvent de leur gain de cent cinquante à deux cents francs par semaine pour mener la vie que l'on devine, on peut bien dire, sans crainte d'être démenti par aucun économiste au courant de la condition des travailleurs manuels, que presqu'infailliblement la précocité et l'étendue du dérèglement des mœurs des apprentis et des jeunes ouvriers sont exactement proportionnelles aux taux de leurs gains (2).

(1) La phrase de Franklin, citée plus haut, n'est pas inexacte, mais l'Évangile dit aussi : il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille (Matt. xix, 24).

(2) Il y a quelques années, un ancien déporté de la Commune^ père de six enfants qu'il aurait voulu élever dans le

Enfin, parmi les paysans, la petite propriété rurale et le développement de la richesse sont les plus fermes appuis du malthusianisme et de Fégoïsme; il est dûment constaté que, sous réserve de quelques très rares exceptions, la famille paysanne prolifique ne se trouve plus que dans les contrées demeurées pauvres et où la propriété foncière est encore restée aux mains des grands propriétaires.

Les chemins de fer, qui ont amené la disparition des famines et favorisé entre les peuples rétablissement de relations plus équitables et plus pacifiques, ont aussi fourni aune clientèle riche l'occasion de se rendre sans fatigue aux lieux où, à chaque moment, elle trouve le mieux de quoi satisfaire son incurable frivolité, et ce sont eux aussi qui, chaque matin, apportent jusqu'à la gare du plus petit village la feuille luxurieuse et malsaine qui collabore si activement à énerver les courages

respect du devoir, me racontait comment l'ainé de ses fils, âgé de 49 ans, venait de quitter la maison paternelle, au moment précis où son salaire de typographe lui assurait sept francs par jour : le malheureux communard, qui était d'ailleurs resté parfaitement fidèle à ses doctrines matérialistes et révolutionnaires, reconnaissait que l'école laïque ne réussissait pas à donner aux enfants l'éducation morale nécessaire, et il m'exprimait les angoisses qu'il éprouvait k relever chez ses autres enfants les indices précoces du même dévergondage probable .

Quelques semaines après cette conversation, il mourait subitement et, sur sa tombe, les camarades célébraient « le progrès des lumières qui avait permis à l'humanité, libérée enfin des superstitions anciennes, de s'élever à une vertu plus haute et à une vie plus joyeuse ! »

A côté des dangers moraux des hauts salaires, il conviendrait de mentionner ceux qui résultent de l'accroissement des loisirs.

cl à corrompre les intelligences (1). Ce sont eux encore qui ont permis la constitution de ces immenses cités modernes où l'entassement des hommes favorise toutes les entreprises qui spéculent sur le vice et la débauche, où les tentations sont plus nombreuses et plus vives, où le contrôle de l'opinion publique et du voisinage n'existe plus, où il faut enfin une santé plus robuste, une vertu plus haute, une volonté plus ferme pour rester un bon citoyen, constituer un foyer et élever dans le respect d'une discipline morale des enfants exposés, à chaque pas, à tous les pièges de la perversité.

Les statistiques et l'expérience commune ne permettent pas davantage de conserver des illusions sur Tefficacité nécessaire et automatique de la diffusion des connaissances.

En dépit du grand nombre d'écoles construites ou agrandies avec raison depuis vingt-cinq ans, il ne paraît pas que la France soit en voie de vider les hospices et lés prisons. L'accroissement du nombre des lecteurs a plus spécialement profité aux écrivains pornographiques qui, par le journal quotidien ou hebdomadaire, la revue et le roman, empoisonnent les intelligences. On est moins fier des « victoires remportées sur l'empire des ténèbres », quand on se souvient que la production contemporaine du roman est évaluée à trente-cinq mille volumes « remplis d'histoires amoureuses, pathéticjues, fantastiques, judiciaires, où s'emmêlent le viol, le faux, le meurtre, la suppression d'enfant, le duel, la trahison,

(1) Dans les localités qui ne sont pas très éloignées des grands centres, le service des chemins de fer est très apprécié des jeunes bourgeois et des officiers de la garnison qui peuvent aller chercher dans la grande ville voisine les a distractions » qu'ils souhaitent.

le mystère, le suicide, l'héroïsme, l'adultère, oh ! l'adultère surtout, la folie et l'inceste » (1).

La « légende du maître d'école » s'est dissipée comme tant d'autres, et il faudra bien qu'à un jour prochain, la conscience nationale accepte enfin de se poser la question que formulait déjà, il y a plus de douze années, un homme dont on ne contestera ni la clairvoyance, ni la sympathie pour les doctrines modernes, a Je me demande avec inquiétude, écrivait M. Pécaut, pour qui et pour quoi nous travaillons, pour qui et pour quoi nous exerçons ces enfants du peuple à lire, à comprendre, à se rendre compte, à prendre possession des choses et d'eux-mêmes. Est-ce pour livrer ces âmes à peine débrouillées à de nouveaux et étranges éducateurs, à ces livraisons de romans à bon marché, à des feuilles corruptrices à un sou, parées des plus perfides attraits de l'image illustrée, de la nouvelle, de la chanson , et môme, hélas ! de l'article doctrine qui envahissent nos bourgs et nos villages, à mesure que nous y semons les premiers sentiments du savoir ? Et tant de labeur de notre part, tant de sacrifices de la part de l'État n'aboutiraiont-ils, en accroissant la clientèle de cette honteuse liUc^rnturc, qu'à accélérer et généraliser le mouvement do dissolution morale, déjà si marqué dans les classes Fupi^rioures et moyennes!... Nous sommes visiblement ï^^ounr(^s de désorganisation morale et, par conséquent ,<o d^^radence politique (2). » Depuis que ces lignes ont

^^ll' ^M^iliborl Audebrand : Cent ans de roman finançais. ivvfrt^>.W* Uovues, 1er et 15 février, 1er mars 1901.

«^ H^H'T^ sUu» (î. Fonsegrive, Les Livres et les Idées, p. 187.

^•. ;,v.:. \t\\\K^ k\c joindre un témoignage aune parole si

...i^v» voAV^ \\\\ oxtrait du Rapport sur l'administration

> ;•. j.icc -WAM'/ie'//e en France pendant Vannée 1900 :

.k..;u.,:A>v .U>« j|H\»^rès de l'inslruction sur le nombre et

ëté écrites, les faits se sont chargés de prouver la légitimité de ces questions et de cette angoisse. L'heure est proche où le péril primaire apparaîtra si menaçant, où l'impuissance de l'école laïque, telle que Tout conçue les disciples de l'esprit nouveau, apparaîtra si notoire, «i incontestable, qu'en dépit des formules sonores des politiciens, l'émotion publique éclatera et ne pourra plus être contenue.

L'établissement du régime démocratique et du suffrage universel a été un bienfait, mais il faudrait une bonne volonté que beaucoup sans doute trouveraient au-dessus de leurs forces, pour affirmer que, d'une manière générale, le vote populaire s'est porté sur les citoyens les plus dignes et les plus capables. Ne faudrait-il

la nature des crimes commis reste un problème que les données de la statistique criminelle ne peuvent éclaircir. Il est permis de supposer que si le nombre des accusés ignorants a décru depuis vingt ans de moitié, tandis que celui des accusés sachant lire et écrire s'est augmenté d'autant, c'est que les individus que leurs instincts conduisent au crime ont suivi, au point de vue de l'instruction, le même sort que la population tout entière : illettrés dans le passé, ils savent lire et écrire aujourd'hui. » /. 0., 20 septembre 1902, p. 6264. Ces lignes concernent les crimes proprement dits, c'est-à-dire les méfaits justiciables de la cour d'assises. En ce qui concerne les délits, on sait que l'accroissement des délinquants lettrés a été considérable. Récemment M. Albanel, juge d'instruction à Paris, a, au nom de son expérience personnelle, signalé la coïncidence entre le progrès de Técole antireligieuse et l'augmentation de la criminalité dans la jeunesse. Cet acte . de courage civique a suscité la colère de La Lanteime qui réclame un châtiment contre un magistrat qui n'a pu « sans manquer gravement à ses devoirs, médire de l'enseignement de l'État dont il est le salarié ». (La Lanterne^ du 13 septembre 1906).

-ru- nu -s £• Iti^HT Mme

TàIQS

■r i 5."'.?, sir:"!:::*

I>* iuLTfr de

r/'A tUt$é**'f*. ';.;•:-:./■- __

I*" « lî.'i, ^y, >^' • ^^ . ■:: ■ ',':-.■■: ■: ;:-;.: .> : : le ^:^1Te^le- «#' /i* <J<'ft j/i*' ■•., i't " ' ■! ■'.'.■: t', .,. L-. i.::.:j.-- -i ci versai hiii»»il<î lir» \u\uhr\U%. il /'/.,.' j/;-. 'ï:-;;,^ :, -^.Q.j yi devenir le ^ffiisi!rfi«{|/M^f(t.fi';f/iiij;ii 'J'-.-. foil'-î, r-i,r»:«-.';fjs}.;s parquelques ii»«ii«'iiriiHlMj»l'*M'î»ir»» 'l'ii ""' «"^'^Iî lc%roiiv.îrri.;ment réel.»

dont on ne soit assuré d'extraire, dans le minimum de temps, le maximum de travail. N'est-ce pas la concur renée qui, en d'innombrables ateliers au xix® siècle, a soumis à un labeur écrasant, parfois pendant 14, 15 et' 16 heures par jour, des hommes, des femmes et jusqu'à des enfants de huit ans, que leurs parents réveillaient à quatre heures du matin à coups de nerfs de bœuf ? N'est-ce pas elle, qui, au moment même où ces lignes sont écrites, oblige encore de pauvres femmes h manier l'aiguille pendant douze ou treize heures chaque jour, dans leurs mansardes, pour un misérable salaire quotidien de vingt-cinq ou trente sous ? (1)

Abandonnée à elle-même, la concurrence suppose deux principes essentiels : le premier que l'individu n'a à tenir compte que de son intérêt personnel, le second qu'il lui est loisible, pour parvenir h ses fins, d'user de tous les moyens, quels qu'ils soient, les plus propres à lui assurer le succès. Or, nous avons toutes raisons de savoir que ces deux principes menacent gravement la prospérité sociale et, en dépit de notre bon vouloir, nous ne pouvons plus croire à cette identité nécessaire de l'intérêt privé et de l'intérêt collectif, qui excitait l'enthousiasme d'un Ricardo ou d'un Bastiat. Sous la pression de la concurrence, on a vu s'établir, dans la conduite des hommes des distinctions étranges entre les actes licites ou tolérés et ceux qui ne le sont pas. Ainsi, la règle des mœurs, la tempérance, la fidélité conjugale, les devoirs envers les enfants, la soumission loyale aux charges militaires, n'ayant pas

(1) On ne saurait trop recommander la lecture du livre M. l'abbé Mény, sur Le travail à bon marché (Paris, Bloud et G»e, 1907), aux personnes qui aiment encore ù, croire aux harmonies nécessaires des forces économiques et & rinfaillibilité de la concurrence.

pour effet d'assurer la suprématie économique de ceux qui les obser>'ent, ont été négligés ou méconnus. Bien plus, Tobservance de ces règles a été. souvent ouvertement répudiée, comme constituant une surcharge que les conçu rrrents devaient éviter, sous peine de se trouver <c handicapés ». Souvent cette méconnaissance ou cette répudiation formelle ne se sont arrêtées qu'à la limite extrême où les méfaits de Tégoïsme risquaient d'avoir sur l'état physique ou intellectuel de l'individu une répercussion qui l'aurait mis en état d'infériorité pour affronter la lutte pour la vie. Il se peut qu'avec de pareilles doctrines, certains individus, qui se croient « malins », « tirent leur épingle du jeu ». Ce qui est certain, c'est que la prospérité sociale est compromise et que la vie collective est atteinte jusqu'en ses sources vives {i).

(1) Comme les erreurs qui pactisent avec nos faiblesses morales sont toujours difficiles à déraciner, il n'est peut-être pas inutile de rappeler, après tant d'autres, que ce qui est dit ici des sanctions de la concurrence peut être répété dans les mêmes termes à l'égard des sanctions biologiques. Sans doute l'alcoolisme et le dévergondage des mœurs conduisent à la tuberculose, mais cette terrible maladie décime aussi jes malheureuses ouvrières qui s'épuisent de travail pour nourrir leurs enfants, et s'il est vrai qu'on s'expose à une fluxion de poitrine, lorsqu'on sort sans pardessus d'un mauvais lieu à trois heures du matin, il est vrai aussi que l'ouvrier qui, au sortir de l'atelier, se précipite dans la Seine pour sauver un homme qui se noie s'expose à un refroidissement dont il ne peut ignorer les très graves conséquences. Puisque chacun reconnaît que ces rapprochements, et mille autres encore, sont justiûés, ne pourrait-on pas obtenir que l'argument des

sanctions naturelles, chargées d'assurer sur terre le règne de

la morale, soit enfin laissé aux politiciens de profession ou

de vocation î

Ainsi (1), tout le long de la série des phénomènes sociaux et à travers toutes les institutions de famille, d'atelier et de pouvoirs publics, qu'il s'agisse des inventions les plus minimes ou au contraire des découvertes les plus considérables, la constatation demeure la même : les forces biologiques, physiques, économiques, bien loin qu'elles soient par elles-mêmes capables de diriger mécaniquement l'activité de l'homme dans le sens socialement le meilleur, supposent au contraire chez celui qui en fait usage une aptitude morale à ne les employer que pour les progrès de la vie et le bien collectif. Lorsque cette aptitude morale fait défaut, ces forces, essentiellement amorales de leur nature, se prêtent avec une égale souplesse aux combinaisons du vice et des entreprises malsaines ; dans ce cas, leur fécondité même devient la source d'un mal social plus grave, puisque la productivité de l'efTort humain, décuplée et centuplée par la collaboration de leurs énergies, peut atteindre une puissance de nocuité autrefois inconnue.

Ainsi, à l'extrémité du long chemin qu'ils ont parcouru, les disciples de l'esprit nouveau se sont trouvés en face du problème moral. Sans doute, pendant que l'on cheminait sur la route, la formule de ce problème

(1) 11 Ta sans dire que beaucoup d'autres exemples pourraient être joints à ceux qui viennent d'être rapportés ici, soit que l'on vise les progrès de l'habitalion ou de l'industrie, tels que « le tout à l'égout », les cartes postales illustrées ou Tautomobilisme, soit que l'on considère les libertés de Tordre moral, telles que la liberté de la presse ou de renseignement supérieur. On sait que « le système du tout à l'égout » a singulièrement facilité les crimes d'avortement et d'infanticide et, d'autre part, le sous-secrétaire des Postes a dû, il y a quelque temp^, prendre des mesures pour arrêter la circulation des cartes postales obscènes.

sr-^st tronTPe ino«iin«^- ^r *.e< grandes transformations ?iirvf»aue« ian^ > rr^sime ie la famille, de l'atelier et des pouvoirs publics •?? ians la représentatioii désintérêts nioi'tiux ^a 3nt rhan^ les termes. Mais la difficulté :bnci-~ ie meure ".a aième. AnjonnThui comme hier et Avani-îiier. la =ooiéte i besoin de trouver en chaque individu ies iispositions sénérenses à accepter le iocripc^. f -effort et la 'iiscîpline morale^ à ne placer en certaine^ rireoostances. beoBocoup plus nombreuses qu'on a aifecte de le croire, son intérêt personnel qu'après celui de la collectivité. Lorsque ces dispositions aexistent pas. il y a souffirance, malaise social : et. de même qu'un cœur généreux et dévoué, fût-il celui d'un pauvre Breton ignorant ou d'un paysan delà Lozère, peut toujours en dépit de la médiocrité de ses moyens, accomplir des actes »nsulièrement précieux pour le maintien et le développement de la prospérité colIective.de mAme au contraire.il n'est aucun individu, q^els qa*^ soient la puissance de ses dons intellectuels et l'outillage économuiue ou scientifique qu'il exploite, qui puisse vraiment être considéré comme un bon citoyen, si ses sentiments sont vils et ses appétits grossiers, si aacune pensée noble ne vient soulever son cœur et réfréner son égoîsme.

On s'est plu à répéter que les inventions modernes avaient en quelque manière mis sur une terre nouvelle un homme nouveau. La formule est partiellement exacte, mai» encore faut-il reconnaître qu'en cet homme nouveau quelque cfioftc «iihftiste de l'homme ancien, et c'est au moins l/i propension au mal et à la recherche immodérée i\o hi joiii«*Hance. \)H lors, la nécessité d'une forte édurnlion monil^î n'ent pas moins pressante, elle le devient hiAuin davantage, puiHfjuc les inventions modernes, mullipIlMiil la piiJHHance de l'action personnelle, exposent riinllvidii h pliisd(3 tentations et la société à plus depé-

rils.On s'est vanté de résoudre par la science et une technique meilleure les problèmes moraux que nos pères devaient résoudre par la vertu : la prétention n'était pas totalement injustifiée, mais on n'avait pas songé que la forme nouvelle de la vie sociale allait à son tour imposer des devoirs nouveaux. L'employeurde nos grandes usines n'a plus besoin des qualités que devait posséder naguère « le maître », au temps des corporations, et on ne demande plus au citoyen de nos démocraties la soumission respectueuse qui devait distinguer le loyal sujet de l'ancien régime. Toutefois, la vertu, sous une autre forme, est toujours nécessaire, pour être un bon employeur, un bon syndiqué, un bon citoyen, et rien ne démontre que les formes inédites, sous lesquelles se présente pour nous le devoir, soient plus aptes que les anciennes à secouer notre mollesse ou à mettre en mouvement notre bonne volonté. Tant que cette bonne volonté n'est pas obtenue, le progrès des éléments externes qui encadrent la vie de l'homme n'apporte que des améliorations partielles, qu'annihilent d'ailleurs d'autres utilisations malfaisantes. Pour emprunter un exemple à un ordre de recherches qui préoccupent vivement l'avant-garde du groupement laïque contemporain, on peut dire qu'en l'état actuel de l'humanité, ce serait un grand malheur pour elle si un médecin découvrait demain une méthode efficace de traitement de « l'avarie » ou un moyen rationnel soit d'empêcher à volonté la fécondation de la femme, soit de pratiquer l'avortement sans risque opératoire. 11 est des progrès scientifiques que l'humanité n'est pas encore capable de supporter : ces progrès, loin Reproduire mécaniquement la moralité, la^ostulent au contraire et la requièrent*

Telles sont les vérités qui, en ces premières anné'

du xx« siècle, peuvent paraître difficilement contestables. De grands maux eussent été évités, si elles eussent été discernées plus tôt par les hommes qui, à l'époque moderne, ont eu, soit parla puissance de leurs entreprises industrielles, soit par l'étendue de leur savoir, soit par l'importance de leurs fonctions politiques, une influence sur leurs contemporains. Puissent, du moins, tous les esprits loyaux entendre la dure leçon que les faits nous donnent avec une persistance et une régularité qui ne laissent place h aucune hésitation î

En face de cet enseignement si clair, il n'est même plus loisible aux disciples de l'esprit nouveau d'invoquer l'excuse des transitions nécessaires et des étapes que doit franchir l'humanité avant d'avoir trouvé l'aménagement de sa vie morale. Deux lois, en 115 années, la France a fait l'expérience de leur doctrine naturaliste et, chaque fois, les résultats ont déjoué les espérances des initiateurs. Sans insister sur les excès sanguinaires de la Terreur dont il serait peut-être injuste de tirer ici un argument, on peut du moins rappeler qu'en dépit de la prédiction de Condorcet et de la déclaration de Billaud-Varenne, la Révolution fut loin d'amener le progrès des mœurs qui avait été escompté : elle retrouva dans les citoyens affranchis l'humanité des anciens jours, avec ses abnégations et ses héroïsmes, mais aussi avec ses passions mauvaises, ses débauches et ses ambitions. Au milieu de ces hommes recréés conformément à la nature, la vertu fut moins à l'ordre du jour qu'on ne l'avait annoncé, et, dès l'année 1795, plusieurs députés, qui n'étaient pourtant pas des adversaires de l'esprit nouveau, demandaient la révision, dans un sens restrictif, de la loi de 1792 sur le divorce. Mailhe, jadis l'un des promoteurs de cette loi, la déclarait désastreuse ; « les parents, dit-il, abandonnent leurs enfants. Vous ne sauriez arrêter trop tôt le torrent d'immoralité que

roulent ces lois désastreuses... La loi du divorce est plutôt un tarif d'agiotage qu'une loi » (1).

Un siècle plus tard, le même essai loyal a éU) rocommencé avec plus de méthode et des visées moins ulopiques. Ni la bonne volonté, ni la faveur de l'opinion, ni le concours des autorités et des finances publiques n'ont manqué, et pourtant on constate le même elHitement de l'édifice national, la même impuissance h organiser la vie familiale et la vie collective.

Comme s'il fallait que l'épreuve fût parfaitement démonstrative, ce sont précisément les milieux qui ont reçu le plus abondamment la semence nouvelle, et dans lesquels des soins attentifs en .ont le mieux assuré la germination, qui se distinguent aussi par les symptômes non équivoques de désorganisation sociale et d'anarchie. Ce sont les départements, les villes et les quartiers qui ont accueilli avec le plus d'empressement la doctrine amorale proposée et qui ont le plus complètement éliminé de leur vie les pratiques et les croyances en opposition avec cette doctrine, qui se signalent aussi par les excès du dévergondage précoce, le nombre des unions libres et des divorces, les atteintes à la fidélité conjugale, les recours à la violence, la répudiation

(1) Cité dans Fonsegrive, op. cit., p. 115. Cf. aussi Glasson. Le Mariage civil et le Divorce dans Vantiqaitè et dans les principales législations modernes de V Europe. — Dans les vingt-sept mois qui suivirent lapromulgalion de la loi de 1792 sur le divorce, les tribunaux de Paris prononcèrent 5.994 divorces : dans les trois premiers mois de 1793, le nombre des divorces égala à Paris le nombre des mariages; dans le seul mois de pluviôse an m (janvier-lévrier 1795), il y eut, à Paris, 223 divorces, et, durant l'an vi (septembre 1797-1798) le nombre des divorces dépassa le nombre des mariages.

bruyante des devoirs patriotiques les plus essentiels (1). Lorsque l'on passe de ces constatations générales à des observations particulières portant sur les individus et les familles, la même conclusion se dégage, et, s'il était permis de citer des noms de littérateurs renommés (2), de grands industriels ou négociants, d'hommes politiques investis des plus hautes fonctions, on montrerait aisément combien ces hommes, qui ont été les représentants les plus notoires de l'esprit nouveau, qui ont pleinement écarté de leur foyer, de leur entourage et de leurs enfants les influences traditionalistes qu'ils réprouvaient, ont été impuissants à former en ces mêmes enfants des citoyens capables d'entretenir et de promouvoir la vie sociale. On aimait à redire que l'amour suffirait à fonder la famille, que le secours de la loi morale était inutile à des fiancés qui avaient la sagesse de suivre les raisons

(1) Pourtant ces départements, ces villes et ces quartiers sont aussi ceux où le progrès du bien-être matériel a été le plus sensible, où le développement de l'instruction populaire a été le plus considérable, où Tardeur du citoyen à user de son droit de suffrage politique a été la plus grande. Le développement de la richesse n'a pas rassasié les appétits, pas plus que l'usage du bulletin de vote n'a détourné de la violence. Cet ensemble de constatations est étrangement démonstratif.

(2) C'est une des raisons qui expliquent la persévérance de raiiention que nos littérateurs, principalement les favoris du public, apportent à la réforme du mariage. « Serait-ce un effet de leur condition? Gens de lettres font souvent pnuvre figure de maris. Les exemples foisonnent. On oitornit difficilement, à Paris, six écrivains mariés sans hhfoire. Ils font des romans « audacieux » que leurs fonuues (et eux-mêmes) se chargent de vivre. » Les cahiers y^iè (Ctiii't'rsité populaire, 10 mai 1906, p. 207.

de leur cœur, et bientôt la logique implacable des faits donnait lin démenti à ces téméraires affirmations. Cette union, à laquelle tant de joies terrestres paraissaient réservées, était prématurément brisée par la discorde et le divorce ; cet amour, qu'on avait déclaré suffire h toutes les tâches, ne réussissait même pas à s'entretenir soimême au-delc^i de quelques mois, parfois même de quelques semaines !

Tels ont été les échecs et les insuccès des disciples de l'esprit nouveau.

Ces échecs et ces insuccès ont été si notoires et si graves qu'en dépit des admirables progrès réalisés dans l'aménagement des éléments extérieurs de la vie, la doctrine est apparue comme définitivement impuissante à constituer la vie sociale. Les mots de faillite et de banqueroute ont même été prononcés. Ce jugement paraîtra trop sévère à ceux qui n'oublieront pas le nombre et la magnificence des victoires remportées. Plus simplement, il faut dire qu'il y a eu méconnaissance d'un principe d'analyse, pourtant familier à tous les savants, et d'après lequel un phénomène ne se réalise qu'autant que les conditions nécessaires et suffisantes se trouvent réunies. L'exploitation ardente, intensive, vigoureuse de toutes les forces mises à jour par le travail moderne était nécessaire au progrès social, et on a eu raison d'avoir confiance en elle. Mais cette condition n'était pas suffisante. Puisqu'on entendait fonder la cité du progrès, on devait parallèlement, et avec la même ardeur, cultiver la formation morale des citoyens. Pour avoir négligé d'accomplir cette seconde tâche, l'on a échoué. Echec humiliant peut-être, mais qui nous grandit et nous élève, puisqu'il démontre que l'essor de l'industrie et du commerce, des

sciences et des institutions politiques ne justifie pas les espérances qu'il éveille, s'il ne s'accompagne d'un progrès plus difficile et plus nécessaire : celui de notre valeur personnelle, de la pureté de nos sentiments, de notre vaillance et de notre bonne volonté à respecter la loi morale.

CILVPITRE VI Ija méprise des « enfants de la tradition, b

L'erreur commise par les enfants de l'esprit nouveau est si grave, elle suppose chez les hommes qui Font professée ou la professent encore une méconnaissance si singulière des témoignages précis de l'expérience commune aussi bien que de l'observation scientifique, qu'il lui eût été à tout jamais impossible d'obtenir l'adhésion de la multitude innombrable des intelligences qu'elle a séduites, si elle n'eût rencontré la collaboration, certes bien involontaire, mais néanmoins très active, des enfants de la tradition. Ceux-ci sont tombés, en effet, de leur côté, dans une méprise non moins grave et non moins funeste.

Quelle était, au regard de la loi morale, la doctrine des enfants de la tradition ? Autant qu'on la peut résumer en quelques lignes, on dirait volontiers que les enfants de la tradition concevaient essentiellement la vertu comme une disposition primordiale de l'âme à accepter pleinement et loyalement l'état de fait que chacun trouve à sa naissance. Respecter ce qui est « établi », « constitué », concourir à sa « conservation », l'affermir, s'il vient à être ébranlé, le « restaurer, » s'il a été détruit par des mains orgueilleuses, telle est pour

pux la tonne la plus haute de la vertu, oa plutôt cette disposition primordiale leur apparaît comme la modalité commune, «^omme le vêtement aécessaire que doit P'^vHir la pratique des diverses vertus. Partout et toujours, au foyer i.'omme à Tatelier, dans la cité comme à r^fiiise, i:ette dispositioQ morale est déclarée essentielle : 0'.*hii qui la possède est jugé pouvoir se relever toujours de ses autres défaillances, et, au contraire, relui à qui elle fait défaut, si vertueux qu'il soit par ailleurs, est tenu en suspicion. Elle apparaît si bien à tous comme le sub;sfratum commun et indispensable de toutes les vertus que les mots, pour la désigner, se multiplient dans notre langue ; suivant les nuances, on l'appelle soumission, docilité, obéissance, douceur, respect, méfiance du seus propre, patience, confiance, abindoa, humilité, rési^natioa, mortification, et on a il II'? ;i retrouver le parfum d-^ Tune ou Tautre de ces vertus en chacun des actes de tous les hommes que Ton considère comme les exemplaires de la beauté morale. < »n se représente la vie morale beaucoup plutôt comme une minutieuse surveillance exercée sur soi-même, sur S'^s tendances mauvaises, que comme la culture et le développement des énergies productrices du bieu. Aussi, dans l'éducation de lajeuuesse, s'attache-t-on surtout à discipliner et h réfréner, à rendre les enfants très sages et très obéissants, fort peu à les développer r-t à cultiver en eiix les capacités de Fintelligence et de 1.^ volonté. Le développement de la personnalité risque .i'vtn"* une tentation dangereuse pour celui qui doit Av.\r.t tout être un continuateur révérencieux des instiir.îix.s établies, et l'esprit critique, que le Malin aime à • xT'V'itfT. est trop exposé h faire mauvais ménage avec ".-sprit de docilité et d'obéissance. Il est plus prudent f|- laisser dans Vombre des qualités qu'on n'aurait guère Vfirrasion d'utiliser et qui, à la moindre déviation,

mettraient en danger Tépanouissement de la vertu pstimée la plus nécessaire.

Il ne sert à rien de critiquer ou de vanter a priori cette conception de la vie morale, cette représLMitalion de la vertu. Il est plus scientifique de constater que l'une et Tautre furent, il y a 450 ans, le nécessaire point d'aboutissement d'une longue évolution malheureusement suivie par la France depuis plusieurs siècles, et il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un regard sur les quatre institutions de famille, d'atelier^ de pouvoirs publics, de religion qui encadraient alors la vie de l'individu et conditionnaient sa formation morale.

Pour la famille, les deux assises sur lesquelles elle repose sont l'autorité absolue du père, la soumission de la femme et des enfants. Le chef de famille désigne à chacun de ses fils la carrière qu'il doit emhrasser ou la situation dont il doit se contenter; il choisit pour ses filles, presque sans les consulter, les maris que sa sollicitude juge les meilleurs. La coutume des ancêtres règle la répartition du patrimoine, et ce règlement peut, parle régime des substitutions fidéi-commissaires, atteindre lesgénérationslespluslointaines; les couvents seront ouverts et les fonctions ecclésiastiques seront réservées à ceux des enfants que le chef de famille et la tradition destinent au célibat et qui ne doivent pas diminuer la part héréditaire de leurs frères.

Dans cette combinaison, à la fois savante et arbitraire, les choses et les personnes ne sont à leur place que si les enfants se montrent dociles et respectueux. On redoute plus que tout que le tempérament plus vigoureux des uns ne vienne, parla rébellion, troubler la vie des autres. Que le fils aîné du seigneur refuse de continuer au manoir la vie de son père, que le cadet refuse

de prendre Ja carrière des armes ou de vivre dans célibat ecclésiastique, que la jeune fiïle refuse d*enlrer au couvent et rédifice entier s'écroule. Il faut à tout prix th iter un pareil malheur. Aussi Téducation a-t-elle pour première mission d'empêcher Téclosion de ce mauvais esprit; sa première tâche est de persuader à chaque enfant qu'il n'est qu'un rouage au ser\ice d'une association dont la vie déborde sa propre existence» a savoir la famille.

D'innombrables traits empruntés à la vie familiale du dix-septième et du dix-huitième siècles pourraient être cités ici, pour prouver, s'il en était besoin, que telle était bien alors la méthode de vie familiale. Dans notre société contemporaine cette méthode reçoit encore des applications partielles, dont Fune, survenue il y a quelque trente-cinq ans, s'est trouvée poiiée à ma connaissance personnelle et peut être rapportée ici, parce qu'elle paraît singulièrement topique. Il s'agit d'une famille aristocratique, dont te père, conseiller de la Cour des Comptes, avait six fils et une fille. Sa fortune, sans être considérable, lui assurait une large aisance. Un soir, alors que la jeune fille venait d'atteindre sa vingtième année, celle-ci entendit ses parents lui déclarer sans émotion qu'elle devait uniquement aménager sa vie au foyer paternel et ne jamais laisser son esprit évoquer aucune pensée de mariage. « Nous ne pouvons, lui dit-on, te donner une dot suffisante pour que tu te maries sans déchoir; tes frères» grûce k leur nom, se marieront aisément, mais il importe que tu saches dès maintenant que tu dois rester dans le célibat ». La jeune fille accepta avec sérénité celle décision paternelle qui lui parut tressage et ne lui causa aucune souiTraoce. Que Ton songe h réducation qui est nécessaire pour qu'une pareille communication, que beaucoup jugeraient aujourd'hui plus que singu-

lière, ait été possible, sans éveiller aucun sentiment de révolte ou de désespoir chez celle qui écoutait ce décret.

Si, du foyer on passe à l'atelier, on voit que, dans la conception traditionnelle, le régime du travail exige non moins impérieusement les mêmes qualités de docilité et de soumission. Pour le paysan, la démonstration n'a pas besoin d'être faite ; sa condition est enserrée dans des cadres si rigides qu'il lui est presque impossible de la modifier, et la permanence môme des procédés traditionnels de culture développe en lui au suprême degré l'esprit de conservation et d'imitation, poussé jusqu'à la routine. Des impôts très lourds absorbent d'ailleurs le plus clair de son revenu net, et la misère qui l'accable trop souvent diminue encore son énergie personnelle.

Dans l'industrie, les maîtrises et les jurandes, avec leurs règlements arbitraires et tracassiers requièrent les mêmes dispositions à l'obéissance. Au lendemain de la grande secousse du xvi® siècle, l'industrie faillit un moment s'émanciper. Mais bientôt Colbert survint, et, non content d'avoir établi le funeste système des manufactures royales (1), avec leur personnel d'ouvriers enré-

(1) Les historiens nous racontent à l'envi, non pas comment, sous Louis XIV, telle ou telle industrie s'est développée en France, grâce à l'initiative de tel ou tel chef de métier, ou d'artisans étrangers venus s'établir spontanément en France, mais « comment Colbert dota la France, tour à tour, de l'industrie des glaces de Venise, des dentelles de Venise, des étoffes de soie, crêpes, taffetas, velours, damas, brocarts d'Italie, des draps de Hollande, des bas d'estame et de laine tricotée d'Angleterre, de la trempe de l'acier, qui était un secret anglais, du fer blanc d'Allemagne, dont il n'y avait

gimenti^.îl ectreprend de réglementer Findastrie entière, en portant aa«!ompIet le système des corporations, tenues d'aillears dans la pleine dépendance da roi ^1). Chaque corp»3ration fixe, pour tous ses membres, les jours et heures de travail, les matières premières qui peuvent être employées, les outils et métiers dont on doit se servir. Continuer à faire ce qui se fait, ne pas chercher à drainer la clientèle par Tappât d^une marchandise de qualité supérieure ou de prix moins élevé, tels sont les devoirs du bon artisan ; celui qui travaille plus longtemps, ou

jusque là qu'un fabricant en France, etc., etc. Cest Colbert qui fait tout cela... U n'a derrière lui que des ouTriers choisb par lui à l'étranger et achetés par les finances royales pour enseigner les méthodes de traTail; quand ils haussent leurs prétentions, ou dcTiennent inutiles, il les renvoie chez eux comme des gens à son service ». H. de Tourrille, Histoire de la Formation particulariste, p. 473. Paris, Firmin- Didot, 1905.

(1) Ledit de 4673 porte que o ceux qui font profession de commerce, denrées et arts et qui ne sont d'aucune communauté seront établis en corps, communautés et jurandes et qu'il leur sera accordé des statuts ». Le règlement du il décembre 4670 décide que « les étoffes non conformes aux règlements seront coupées, déchirées, brûlées ou conOsquées, suivant qu'il aura été ordonné. Et en cas de récidive pour la troisième fois, le marchand et l'ouvrier seront mis et attachés au dit carcan avec des échantillons des marchandises sur eux confisquées, pendant deux heures. » On saisit ici sur le vif reffel de rautoritarisme gouvernemental contraignant de rétrograder, vers la hiérarchie et la discipline, l'industrie oue le sentiment éclairé de ses membres eût poussé dans lo voies de la liberté et de la concurrence. Soixante ans auparavant, aux États généraux de 1614, le Tiers État avait ^^é une réforme qui tendait directement à établir la Bbertè industrielle. Cf. Henri de TourviUe, Histoire de la ^arMtÎM fortieidarisU, p. ^74.

qui invente une machine nouvelle,ou qui es<ai*^ d»^ faire aussi bien, avec une matière première de moindre prix, celui-là est un perturbateur, un mauvais compagnon.

Après la famille et l'atelier, est-il nécessaire d'indiquer en quel sens s'exerce la pression de l'État ?

On sait comment la monarchie française, sous Faction des légistes, aboutit à l'absolutisme. « Les Etats généraux, les Parlements, les Etals provinciaux, \o< organismes locaux, tout a disparu ; l'assemblée de< notables ne peut plus même être supportée, et successivement le monarque a témoigné qu'il ne tolérera plus ni le contrôle, ni le conseil de ce corps, ni même le conseil d'un premier ministre. Le Prince est h lui seul l'État, et, le jour où Louis XIV déclare ouvertement : « l'État, c'est moi, » il n'énonce en ces trois mots qu'un fait très justement observé et très exactement formulé. » Ainsi il ne doit plus y avoir en France qu'une individualité dirigeante, toutes les autres doivent demeurer passives ; ce sont des sujets, subjecti. On estime que le bon et loyal sujet est celui qui se montre le plus empressé h obéir, le plus prompt à se confier h la sollicitude du Prince. Le roi n'est-il pas le père de tous, celui à qui a une sorte de sacrement », le sacre, dispense des lumières spéciales ? Tout homme qui n'est pas préparé à l'obéissance la plus exacte, dans tous les domaines, est un libertin, un perturbateur de l'ordre social.

Ainsi les trois grandes institutions de la vie sociale s'accordent ensemble pour développer chez l'individu les mêmes dispositions morales et leur effort combiné rencontre la collaboration empressée du quatrième groupement de la vie sociale, de celui qui peut agir sur les intelligences avec plus d'efficacité encore, la religion. Menacée au xv® siècle, dans sa morale, par les débau-

ches de la llenaissance italienne, attaquée au %vi^ siècle, à la fois dans sa morale et dans ses dogmes par la révolte de Luther et de ses collègues (i), TÉglise n'a pu faire front h Tassaul qu'en fortifiant son unité, en concentrant ses ptialangeSj en restaurant chez ses enfants l'esprit de hiérarchie et de discipline, Ignace de Loyola et sainte Thérèse furent les chefs écoutés de ce grand niouveoient déconcentration, et ce fut justice, puisque, avec plus de lucidité que personne, ils discernèrent que le seul moyen vraiment efficace de résister à renvaliîssèment de rindividualisnie anarchique se trouvait dans la pratique intensive des vertus opposées. Malheureusement, il est difficile, dans J'ardeur de la mêlée, de garder la juste mesure. Au lendemain de la grande bataille, il eût été bon, en tous cas, que rÉgîîse se

(1) Suivant le mot de Taîne, la Renaissance italienne transforma l'Ilalie eti un coupe-goi-jare et un mauvais lieu. D'autre parï, le mouvement de la Bérorine fiil loin d'être aussi favorable à la restauration des bonnes mœurs qn on le croit communément» Sans parler du divorce de Henri VIII d^Aof^'Ielcrre, on ne doit pas oublier la scandaleuse consïdlation donnée par Luther, Melanchlon, Bucer et leurs collègues, au landgrave de H esse : celui-ci relevait d*une grande maladie, qu'il devait k ses débordements, et, ne pouvant, ni ne voulant changer de vie, il demanda et obtint du patriarche de la Réforme rautorisatioa d'épouser une seconde femme tout en gardant la première* « L'iïvangïle, dît en effet la consultation, n'a ni révoqué, ni défendu ce qui avait été permis par la loi de Moïse à Tégard du mariait, et la dispense de la monogamie peut être accordée pour conserver ou recouvrer la santé w. Le landgrave de Hesse s'empressa de profiter de la permission accordée, et, dans son acte de mariage polygamique qui est un des plus beaux échantillons du pharisajsme,il expose que « pour vivre selon Dieu«, il a résolu « d'ajotiter une seconde femme à la prenjière ^.

demandât si TefTorl fait par le chréli<'n pour rnm|irimcr en lui la vie, pour ressembler h un culavir, /;"/■//«de ac cadaver, ou à un buton dans la main du voyageur, représentait vraiment la meillruiv niani» r.» d*' répondre au souhait de Celui qui avait dit : Kf/o reni utvttamhabeant,etabundantins/iaf)panf,oU\u\sr[;i\i lui-même défini un jour en ces trrnirs : AV/o smn rirt, Veritas et vita. Pratiquement, on omit do s«' im)-«mcette question ; le souvenir du grand danger conrn tt des pertes éprouvées, la crainte de nouveaux a'-saut^ engagèrent le catholicisme h se conslilurr à r»'tat «li» « contre-ré format! on perpétuelle », et, p/us rtintrc t/ut* cet encouragement, les besoins et les impulsions des trois autres groupements de la vie sociale poussèrent l'Eglise à persévérer dans la voie où elle s'était diri.i!:»*e au XVI® siècle (1). On continua de regarder avec m»'-

(i) Les croyants et les incroyants trouveraient grand avantage, quand ils dissertent sur le tempérament moral du fidèle, soitpour le critiquer, soit pour le vanter, soit pour s'efforcer de rinfléchirdans une direction déterminée, à ne pas oublier que ce fidèle n'est pas une entité métajjhysique suspendue en l'air et venue comme une pâte ?nolie d'un miiieu social amorphe, mais qu'au contraire ce fidèle est un être vivant en un temps donné et dans un milieu social donné, et qui apporte nécessairement dans le sanctuaire des dispositions intellectuelles et morales dont le triple groupement de la famille, du travail et de la vie publique a imposé ou favorisé le développement. C'est la mission de toute religion de purifier et de moraliser ces dispositions intellectuelles et morales, mais elle ne réussit jamais (et aussi bien ce n'est jamais sa fonction) à les contrecarrer dans leur nature foncière : elle n'agit sur elles qu'en respectant en elles tout ce qui n'est pas nécessairement immoral ou injuste. Ce principe élémentaire, qui pourrait, s'il était compris, épargner bien des efforts inutiles à

fiance toute affirmation quelque peu vigoureuse de la personnalité humaine : volontiers on considéra cette affirmation comme une manifestation de l'orgueil, on s'habitua à flairer « le libertinage » dans les essais même les plus modérés et les plus légitimes de l'esprit critique. Le chrétien idéal est celui qui brille surtout

certains hommes présentement chargés de l'orientation spirituelle du groupement religieux, devrait aussi ne pas être méconnu par ceux qui imputent à l'Église romaine, et à elle seule, la recrudescence si funeste et si dangereuse d'autoritarisme, qui, k partir du xvi« et du xvue siècles, est venue pervertir toutes les institutions sociales des nations latines. L'Église a été là bien moins une instigatrice qu'une collaboratrice réquisitionnée par les autorités sociales. Pour le démontrer, il suffit de signaler la part si importante de l'Espagne dans ce mouvement autorilariste et centralisateur. Si la thèse opposée était juste, il faudrait prouver que l'Espagne était le pays catholique par excellence, et personne n'est en mesure de fournir cette preuve. 11 apparaît au contraire que ce pays était, plus que tout autre, par l'effet de l'immigration mauresque et arabe, sous l'influence des pratiques et des doctrines de l'autoritarisme oriental, et cette influence était d'autant plus prépondérante que l'Espagne, pour son malheur, avait été soustraite à toute invasion germanique. Par là même la péninsule ibérique présentait un terrain doublement préparé pour l'éclosion de ce redoutable fléau d'une monarchie autoritaire et militariste. Ce n'est que plus tard, et sous l'influence espagnole, (on connaît l'influence de l'Espagne sur la France au début du xvue siècle), que la France évoluera dans le même sens, sous la direction de RjcheJiieu, de Mazarin et de Louis XIV. Or rien n'autorise à considérer ces trois hommes comme des types spécialement représentatifs de l'esprit chrétien : l'Église n'a jamais songé à canoniser les deux premiers, et elle se souvient d'avoir eu avec le troisième des démêlés retentissants.

par son esprit de soumission, de docilité, d'abandon de soi-même, de méfiance de l'esprit propre, de renoncement et de résignation ; on n'ose pas dire que ces vertus sont les seules qu'on prise en lui, mais du moins ce sont celles, et de beaucoup, qu'on prise le plus (4).

Ainsi, toutes les institutions de la vie sociale traditionnelle travaillaient de concert à entrcLnir la conception de vie morale et de vertu qui a été résumée plus hant. Entre cette conception et la doctrine des disciples de l'esprit nouveau, l'opposition était manifeste, l'antinomie irréductible, et, naturellement, les passions des liommes se chargèrent de l'accentuer encore^ s'il était possible.

La première attitude des disciples de la tradition fut de se tenir éloignés de la contagion du siècle et de maintenir loin de tout contact impur les institutions et les doctrines philosophiques, économiques ou scientifiques dont la société civile et religieuse les avait constitués les gardiens. « Aussi extrême dans sa soumission

{{) Les âmes dociles qui s'efforcent de suivre le plus exactement les courants dominants dans TÉgUse vont s'enfermer dans les cloîtres, et c'est là aussi que l'on va, au soir de la vie, expier ses fautes. En ces lieux, l'œil ne contemple plus aucune chose qui vaille la peine d'être regardée, et Toreille n'entend plus que des conseils salutaires sur la nécessité de se renoncer soi-même et de se mortifier. Le besoin qui presse l'Église de maintenir ses défenseurs au milieu de la société laïque a seul atténué la règle du cloître pour les ordres religieux d'hommes. Mais le cloître reste universellement recommandé pour les femmes, et on sait au prix de quelles difficultés saint Vincent de Paul ^st parvenu à fonder un ordre non cloîtré de femmes. Saint François de Sales avait, peu de temps auparavant, échoué dans cette entreprise.

au priaoe que dans son obéissance à Dieu, le chrétien se v,'rait cru iH>n moins coupable en improuvant Tadmiuistratiou du ivî quVn blasphémant contre la Providence, et, déjxnùUe par l'excès même de son dévoueuieut de tv^ute înAuence sur les affaires, il alla de luiuii^iue s'enfonner Ss^us les verrous de la gothique SorlK>nno, Lk, il so retrancha contre les attaques de rincrêdulilé, cl, bloqué par elle, il y resta sans se douter, ni même s'enquérir de ce qui se passait ailleurs (1) ».

Un semblable isolement, loin de nuire à l'expansion des doctrines nouvelles, les favorisa au contraire en leur laissant le champ libre. Comme les abus signalés par les parlisans de ces doctrines n'étaient que trop n^oN, ropinion publique ne pouvait se ranger du côté do oou\ qui «triplaient une attitude simplement conservai rioo. AuHsi, lors(|u*une poussée irrésistible eut mis on dôriuito, sur tous les champs de bataille à la fois, losdôri'nsours des anciennes conceptions économiques, inlolUTluolles et politiques, les enfants de la tradition ponst^ivnt (pril ne suffisait plus de se tenir soi-même à Tahri do la contagion, mais qu'il fallait, pour sauver la vio sooiale troublée jusqu'en ses sources, commencer contre les idées nouvelles une guerre opiniâtre et implacable. Puisque les disciples de l'esprit nouveau voulaient tout réformer à la fois, lois, gouvernement, mnHirs, industrie, régime de propriété, relations civiles, relations internationales, rapports entre l'Église et l'htat, philosophie, morale, religion, sciences ; puisque, dans leur ardeur réformatrice, ils s'attaquaient également aux institutions sociales et aux doctrines morales, philosophiques ou religieuses qui en étaient le plus indépendantes, il apparut aux enfants de la tradition

(1) G. de Coux. VAvenir, 29 décembre 4830.

que l'immense agitation dont ils étaient les témoins était tout entière mauvaise et funeste, en ses revendications comme en ses doctrines, et qu'il fallait, pour faire front à Tennemi, opposer le bloc de la tradition au bloc de la nouveauté, a La Révolution française est satanique en son essence », proclame un jour Joseph de Maistre, et cette formule, qui devient un cri de ralliement^ signifie que tout^ dans le régime social et intellectuel nouveau, est pernicieux et malsain, non pas seulement ce qui paraît ouvertement tel, mais encore ce qui, à un esprit moins averti, pourrait à première vue sembler acceptable ou môme bienfaisant : pour découvrir le venin, il suffît d'y regarder de près.

Quand on a posé une telle prémisse, il reste à tirer la conclusion ; les enfants de la tradition ne sont pas hommes à faillir à cette tâche. Pendant quarante années, on les vit s'y employer avec ardeur, souvent avec talent. Mais, comme ils ont pris l'engagement de démontrer, non pas que la doctrine de leurs adversaires contient des erreurs dangereuses, mais, ce qui est bien différent, qu'elle ne contient que cela, que tout, en elle, est mauvais et faux, il va leur falloir, pour tenir cette invraisemblable gageure, prendre exactement, en chaque hypothèse, le contre-pied de l'assertion adverse. Tactique périlleuse entre toutes, où l'on ne triomphera de l'ennemi qu'en sacrifîant, dans sa propre doctrine, non seulement la meilleure partie de ce qu'elle renferme de bonté, de miséricorde, de compassion pour l'humaine misère, mais même ses positions rationnelles et logiques. Malheureusement, la bataille est si vive que les enfants de la tradition ne croient pas pouvoir adopter d'autre plan, et c'est un spectacle souverainement douloureux que celui donné par des hommes qui, dans leur vie privée, se montrent bons, bienveillants et raison-

nables, et qui, dans leurs paroles ou leurs écrits, poussent leurs doctrines jusqu'aux conséquences les plus dures, j'allais dire les plus farouches, comme s'ils voulaiont rendre à jamais impossible toute entente entre lo8 deux groupements intellectuels de notre pays.

A tour tAte marcke Joseph de Maistre, cet homme oxlraordinairo, digne à la fois d'admiration et d'horreur, dont loa ouvrages ont fourni aux enfants de la tradition \\\\ formulaire moral que pendant trois générations ou m so lassera pas de vanter, de méditer et de réiml^rliuor. Kcoutons l'auteur des Soirées de Saint-Péterst^Hi'if rt^fiiior une à une chacune des thèses essentielles Uo r«dvor»ttii^.

iîouduivel et ses amis ont posé le principe du pro- ^l'i^si indétlni do l'espèce humaine et de la possibilité pour l'homme de monter sans fin vers plus do bonheur, de justice et de vérité. Joseph de Maistre puso h la base de sa doctrine morale et religieuse ce double principe : l'injustice est la loi du monde, loi voulue de Dieu, comme l'irrationnel est la loi de la vérité.

L'injustice d'abord, et sous sa forme la plus tragique et la plus odieuse, puisque l'eiïusion du sang innocent, (lu sang du juste, est la loi primordiale qui préside à l'économie des sociétés humaines. Ce n'est pas seulement du sang du coupable (i), c'est aussi de sang inno-

(<) On connaît réloge du bourreau : «Toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur; il est r horreur et le lien de l'association humaine. Otez du monde oet a^eut incompréhensible, dans l'instant même Tordre fait place au chaos, les trônes s'abîment et la Société disparaît, hiou, qui est Tauteur de la souveraineté, l'est donc aussi kU\ ohAlimettt ; il a jeté notre terre sur ces deux pôles, car Jééiovah est le maître des deux pôles et sur eux il a fait

cent que la terre a soif, et dont elle doit être abreuvi^e, jusqu'à la consommation des temps. Le philosophe célèbre avec enthousiasme la loi universelle du carnage. On sent, à la majesté et à la splendeur du style, que son horrible sujet l'inspire et l'enflamme (1).

tourner le monde ». (Soirées de Saint-Péterabourg, édition Garnier, t. i, p. 32.)

(1) Voici la page souvent citée : « Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres in mulua funera ; dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi ; depuis l'immense catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes meurent et combien sont tuées t Mais dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l'espèce animale, elle a choisi un certain nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres : ainsi il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie, des quadrupèdes de proie. 11 n'y a pas un instant de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au dessus de ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main destructrice n'épargne rien de ce qui vit : il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira de barriques d'huile ; son épingle déliée pique sur le carton des musées l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du Mont-Blanc ou du Chimboraço ; il empaille le crocordile, il embaumé le colibri ; à son ordre le serpent à son-

Il énumère, avec une singulière ardeur de conviction, avec une véritable allégresse, Jes sept raisons pour Jes-

Délies vient nioiuir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d*une longue suite d'observateurs. Le clieval qui porte son niaJlre à la cliasse du tigre se pavane sous lu peau de ce même animal ; Thorame demande tout à la fois k Fagiieiiu ses entrailles, pour faire résonner une harpe, h la baleine ses fanons, pour soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa deut la plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à Téléphant ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant ; ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s'arrête-t-elle à l*homnie ? Non sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les exlertninera tous? Lui. C'est rhoinme qui est chargé d^égorger Thomme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer : lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer et qui flnil par inventer des fictions pour se faire pleurer, lui enfin à qui il a été déclaré qu'on redemandera jitsqu*é la dernière gmitte du sang qu'il aura versé injustement? C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang? Le sang des animaui: ne lui sufïît pas, ni celui des coupables versé par le glaive des lois,*. La terre n'a pas crié en vain . la guerre s*allume. Llmmme saisi tout à coup d'une fureur divine^ étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut, ni même ce qu'il fait. Qu'est-ce donc que cette borrible énigme? Rien n'est plus contraire a sa nature, et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu'il a en horreur... innocent meurtrier, instrument passif d^une main redoutable.,,

<{ Ainsi s'accomplit sans cesse depuis le cîron jusqu'à l'homme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La lerre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être

quelles la guerre est divine, et, comme celte loi de refîusion du sang innocent lui paraît digne de longues €t admiratives méditations, il y revient dans une étude spéciale sur les Sacrifices humains (1).

Quand on est si convaincu de la divinité delà guerre, on ne peut s'empêcher de qualifier d'antipatriotes dangereux et malfaisants les hommes qui rêvent de maintenir la paix entre les peuples et d'abaisser les frontières. Aussi bien, les enfants de la tradition n'y manquent-ils pas, et lesplus ardents sont heureux d'invoquer en faveur de leur thèse le texte du Deuléronome, « Quand le Très-Haut assigna aux nations leur héritage, quand il sépara les enfants des hommes, il fit les limites des peuples (2) )>.

Qu'on n'espère pas qu'il puisse jamais être apporté aucun adoucissement à cette loi de l'eiïusiondu sang humain posée par le décret divin ; c'est bien plutôt le contraire qui est vrai, car nous devons « songer qu'avec toute notre intelligence, notre morale, nos sciences, nos lettres et nos arts, nous sommes précisé-

immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à rextinction du mal, jusqu'à la mort de la mort ». Soirées de Saint-Pétersbourg, t. n., pp. 22-24. — Cf. aussi t. n, p. 46.

(1) A cette loi de reffusion du sang innocent, Joseph de • Maislre rattache « l'usage même de la circoncision, opération douloureuse et sanglante, faite sur les organes de la reproduction et qui signiGe anathème sur les générations humaines et salut par le sang ». Idem, t. u p. 113. — Pour l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, ce qu'il y a de beau dans la Croix, c'est qu'un innocent, choisi comme tel et à litre d'innocent, est frappé et qu'il l'est en lieu et place d'un coupable, et pour expier la faute d'un coupable ». (Cf. Faguet sur Joseph de Maistre).

(2) xxxu, 8.

mont à l'homme primitif, c'est-à-dire aux saints, ce que k sauvage est à nous y>^ et <c dans un certain sens, Tëtat de civilisation et de science est l'état naturel et primitif de l'homme (1) ». Ainsi et du même coup, est démontrée l'erreur profonde de ceux qui s'emploient à multiplier les découvertes de la science ou s'efforcent d'en assurer la diffusion dans les milieux populaires. Cette double entreprise sera funeste [de tous points et pour trois raisons.

D'abord, l'individu fait une perte, non un gain, lorsqu'il substitue sa science à Fignorance qui vient de Ùîeu : « Je remercie Dieu, dit l'auteur des Soirées de SifinhPélersbourg, de mon ignorance encore plus que d» ma science ; car ma science est de moi, du moins <^n partie et par conséquent je ne puis être sûr qu'elle ^t bonne ; mon ignoranee, au contraire, du moins celle <iout je parle, est de lui, partant j'ai toute la confiance P^>ssible en elle. Je n'irai point tenter follement d'escalader l'enceinte solitaire dont la sagesse divine nous

aeuviix>nnés (2)»* En second lieu, la science est

nuisible à la religion : « La croyance aux lois invariables de la nature mène droit à ne plus prier, c'est-à-dire à peixire la vie spirituelle » (3) et « la superstition est l'ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du mur, en mesurer la hauteur et planter les échelles ))(4) . Enfin on aboutirait à donner

(i) Joseph de Maistre, oj). cit., t. j, pp. 77 et 81.

{^) Ideui, t. u, p. 180.

(3) Ideiu, t.i, p. i93.

^4) Idem, t. u, p. 185 — « Ce n'est point la lecture, c'est )\ui6cigueiaeQt de TËcriture sainte qui est utile : la douce i\»loiube avalant d* abord et triturant à demi le grain qu'elle vliiiUiluio ensuite à sa couvée est l'image naturelle de

aux savants, dans la société, une prépondérance très funeste au bien social. « De toutes parts les savants ont usurpé une influence sans bornes, et pourtant s*il y a une chose sûre dans le monde, c'est à mon avis que ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes. Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'Ëtat d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices, d'apprendre aux nations ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre spirituel ; les autres n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières ; ils ont les sciences naturelles pour s'amuser ; de quoi pourraient-ils se plaindre ? Quant à celui qui écrit pour ôter un dogme national au peuple, il doit être pendu comme voleur domestique. Rousseau lui-même en est convenu, sans songer à ce qu'il demandait pour lui. Pourquoi a-t-on commis l'imprudence d'accorder la parole à tout le monde ? C'est ce qui nous a perdus (1). »

La morale et la vertu ont tout à craindre de cette diffusion des connaissances et il faut combattre sans relâche la curiosité dangereuse qui pousse les individus à vouloir se renseigner, h vouloir savoir, connaître, voir ; ce sont là des dispositions funestes à la paix des familles et à l'ordre social. Les Jansénistes avaient raison de signaler la joassion de savoir (libido sciendi) comme plus malfaisante encore que la passion de jouir (libido sentiendi) ; moins grossière et plus insinuante, d'oii il résulte qu'on s'en défie moins, elle engendre plus sûrement l'orgueil.

Graint-oh de se priver des bienfaits que procure le

l'Église expliquant aux fidèles cette parole écrite qu'elle a mise à leur portée. Lue sans notes et sans explication, l'Écriture sainte est un poison. » Idem, t. n , p. 241 (1) Idem, t. II, p. 103.

progrès des sciences et des inventions mécaniques ? Le sacrifice est mince en vérité. Ce progrès matériel dont on est si fier n'a abouti qu'à accroître la misère de la famille ouvrière, et, pendant que les économistes supputent avec allégresse l'accroissement du nombre des broches dans les filatures et s'extasient devant les piles amoncelées d'étofïes de laine ou de coton, le machinisme poursuit son exploitation intensive et odieuse de la femme et de l'enfant. D'autre part, l'intérêt que l'on porto au développement de la richesse n'est propre qu'ti détourner l'homme des trésors autrement précieux de la vertu et de la vie future ; la terre n'est qu'une vallée de larmes, et la vie présente n'est qu'un temps d'ôpix?uvo pendant lequel l'homme est inévitablement voué î\ la souiTrance et à la misère. Aussi, toute tentative pour faire disparaître la pauvreté de ce monde osl-ollo ohiuïérique et funeste; elle n'est qu'une révolte de Torguoil, doublée d'un défi jeté à une parole de l'JÉvangilo : u Vous aurez toujours des pauvres parmi vous ». Répudions do folios espérances, et revenons simplemonl 3^ Ka pratique de la résignation et de la patience. Oos vorlus nous préserveront aussi d'un autre fléau dirivtt^mont issu de l'Encyclopédie et de la Révolution Francs '<c^, ^^ liberté. « Ori s'en va partout répétant d^^^\»i^ y^>:-»\\AU ^ ^^ l'homme est naturellement libre ; (\r T»:» "*»'"• ^'"^^ ^^^"^"^ ^^^ ^^^'^ ^^' ^^ ^^ conclut qu'il faut »»,,.Y,v« -v; V^!.\<i\w:o raisonnement en vérité, tout h fait ^.*.,>» »-vi "^ .\->v>- ci : <^ les moutons sont nés carnivores, .*^...;^l .V *>a ^îj^out de l'herbe». S'il est vrai que .■ ,. - <vmv,^ ,ioî!^ hommes qui obéissent, c'est que,

j v.i« . i^'Nt conforme à la nature de l'homme

^ .;>*.t^ ^ («orlains individus en petit

NI : V»*».* .'* Hot-iÂitstes au xixe siècle^ Joseph

nombre, ont été providentiellement établis pour commander, d'autres, beaucoup plus nombreux, ont pour devoir d'obéir. Que chacun accomplisse bien la tâche qui est la sienne, sans chercher à s'élever à un rang supérieur h celui qui lui est destiné. Que ceux qui doivent commander veillent à ne se servir de leur autorité que dans l'intérêt de ceux qui sont soumis à leurs ordres; que ceux qui doivent obéir se montrent dociles et confiants, et ainsi, la prospérité de la société sera assurée.

Ces mêmes arguments ont une égale valeur contre le principe révolutionnaire de l'égalité. Où a-t-on vu l'égalité dans la nature? et n'est-il pas évident au contraire que l'inégalité est une des lois primordiales de tous les organismes vivants? La souveraineté du peuple en po litique n'est donc encore qu'une chimère, et une chimère malfaisante. Suivant la remarque du P. Ventura, en 1830, « de la souveraineté des peuples en politique à la souveraineté des fidèles en religion, il n'y a qu'un pas bien glissant et bien facile à faire : ces deux principes marchent toujours ensemble et conjurant amicery.

Ainsi, les enfants de la tradition s'attaquent successivement à toutes les idoles de l'esprit nouveau. Sans reculer devant les conséquences les plus extrêmes, ils affirment ce qu'ils croient être les principes de leur doctrine morale et religieuse, et ce qui n'en est en réalité que la caricature et la déformation. Mais la mêlée est si chaude, la polémique si ardente que la contradiction absolue opposée aux affirmations de l'adversaire semble le seul moyen de maintenir sa propre doctrine.

Pourtant une objection demeure, qui semble irrésistible. S'il est vrai que ce soient l'autoritarisme et non la liberté, la hiérarchie et non l'égalité, la guerre '^

la paix, la pauvreté et non la richesse, qui sont conformes à la nature humaine, comment expliquer que rhomme, dans sa conscience et dans sa raison, conçoive toujours comme le meilleur, comme Tidéal tout ce que l'on proclame funeste et mauvais ? L'homme redoute la pauvreté et cherche la richesse, il craint la servitude et aspire à la liberté.

Pour les enfants de la tradition, cette objection ne fiut que justifier leur doctrine, et, de même que Tinjustioe est la loi de ce monde, de même l'irrationnel et le déraisonnable sont l'attribut de la vérité. L'économie de nolro vie terrestre a été à jamais troublée et détruite par rinlroduction du mal dans le monde ; donc la contradiction est la loi de notre nature. A chaque instant ^ton toutes choses, il doit y avoir et il y a antinomie or.îro nos souhaits et nos institutions, entre nos désirs ^î îA rt\ililé, entre nos pensées et les faits. Cette antir>o::v.o osl fondamentale et si essentielle que c'est au v::«'».v,tMit mt^me où nous cherchons à établir l'harmonie ^T^-v riv^s ponséos et nos institutions, en élevant celles-ci yi T.:>; AU do oolles-l?l, quo le conflit éclate avec le plus 4T :.r. :aÎ;:;* ol que les faits donnent le plus éclatant iîMi^r., X n<>s désirs. La Révolution Française s'est ûv'. i.V.r:î:Tiour, le champion de l'égalité et, à l'exté- -•v. f :>.A::rjnon de la fraternité universelle et de la Ak- -v x-.î-on jamais plus brutal mépris des droits de .n ..i, MX<;;uo quelques citoyens, réunis en Comité : < ^\\\\\K.. :i:>aiont sur l'heure arrêter quiconque -uusJtû ?:. $An^ forme de procédure, l'envoyaient ;t..:.'k ^ rtu;ïv part, quelle période fut plus , ^.r-*^ oS\val)lcs, au point d'ensanglanter . -. i.-'\a-iVilo pendant vingt-trois années

^^. ,. ^.v.tv^. .^a recherche avec possion la

^ ., -r,..-ct^ ^içTroduireenquanlitésillimi- J ^^^ .^.^ ..^<j^ jiàappauvrir le j)lus grand

nombre et à aiguiser chez tous le désir immodéré de l'argent. Voilà les conséquences que les faits démontrent. Que ces conséquences soient irrationnelles et scandalisent la raison, personne ne le nie. 11 suffit de savoir qu'elles sont réelles : elles sont un fait constaté, et elles ne laissent plus aux partisans des doctrines nouvelles le droit de prétendre que le vrai doit être raisonnable (1).

Il serait superflu de dresser la liste des institutions sociales que les enfants de la tradition appuient de

(1) On pourrait se demander comment, dans une pareille doctrine, il est possible de soutenir que Dieu est infiniment bon et miséricordieux, et de parler de la providence divine. L'objection n'a rien qui embarrasse Joseph de Maistre et ses amis : Dieu est, en effet, infiniment bon et miséricordieux, seulement le péché du premier homme Ta contraint à établir sur celte terre un régime d'iniquité, d'injustice et de perpétuel défi à la raison. Dans l'autre vie, tout sera remis en ordre. Au surplus, à y regarder de près, ces étranges doctrinaires ont à ce point posé le principe de l'universelle injustice sur cette terre qu'il n'est pas très certain que Dieu ne soit pas atteint du même défaut : aux yeux de J. de Maistro la prière prouve au fond que l'homme croit à l'injustice de Dieu, et le farouche philosophe a écrit cette phrase inouïe : € En accordant même que Dieu est injuste, cruel, impitoyable, qu'il se plait au malheur de ces créatures, c'est une raison de plus, et rien n'est plus évident, qu'il faut le prier et le servir avec beaucoup plus de zèle et d'amitié que si sa miséricorde était sans bornes, comme nous nous l'imaginons. » Op, cit. y t. Il, p. 101. — La preuve que nous croyons que la terre est mauvaise et que Dieu le veut ainsi, « c'est que nous le prions. Qui s'avise d'adresser une prière à la loi ? personne, c'est qu'on la sait inflexible. On prie Dieu, c'est le supposer prévaricateur, et le lui dire. » Cf. Faguet, sur de Maistre.

^ 2ÔH

leurs sydVages et patronnent de leur iafluence. Aucun doute n'est possible à leurs yeux : puisque Tarbre doit être jugé il ses fruits, le régime nouveau inauguré en 1789 est im^ontesiablement mauvais, et, comme» d'autre part, sous Tancien régime, on jouissait d'une prospérité aussi grande que le permet la vie terrestre, il fauta restaurer M les ÎQstitutions de Tancien régime, et, avant tout, restaurer eo chacun respritde tradition etlesprit d'obéissance, de hiérarchie, qui sont à la base de ces institutions. Dans la famille, il Hiut donc ti restaurer » rindissoiubiMté du mariage et Tautorité paternelle sur les enfants ; dans le régime du travail, il faut \i restaurer » ou maintenir rautorité du patron sur l'ouvrier ; dans la propriété, il faut a restaurer » la stabilité et lu fixité; dans Forganisation des pouvoirs publics, il faut'' tt restaurer)) le principe monarcîiique de droitdivin ;en religion enfin, il faut plus encore que partout a restaurer » la soumission et la docilité, Taversion pour les fausses doctrines d'indépendance et d'însiibordî nation.

Plus que toutes les autres, car elle en doit ^tre h la fois le premier auxiliaire et le fondement, cette restauration religieuse apparaît comme nécessaire aux enfants de la tradition» Ceux-là niAme, parmi eux, qui font des réserves sur les dogmes ou les préceptes moraux de la doctrine révélée, approuvent du moins hautement la merveilleuse puissance de discipline et d'ordre social que l'Église représente : ils comptent sur elle pour prêcher aux pauvres la résignation, aux riches la charité, à tous l'esprit de discipline et d'obéissance auxj puissances établies.

Lorsque les « sujets » seront revenus à ces heureuses dispositions morales, la société retrouvera le calme, la paix et l'ordre qui ont été compromis, et on s'apercevra alors que ces nouveautés, autour desquelles on a fait tant de bruit, la science et les inventions mécaniques,

la richesse et la liberté, ne changent rien à la donnée essentielle du problème de la vie : la morale est éternelle, et rhomme, enclin aux penchants mauvais, ne doit considérer que comme une épreuve le temps qu'il passe sur cette terre ingrate.

On s'emploie donc avec zèle à rétablir toutes choses en leur état ancien. A peine la charte de 1814 a-t-elle « spontanément octroyé » aux sujets une constitution, que la Restauration s'empresse, par de multiples lois et ordonnances, de replacer dans leur condition première le régime de la famille et des successions, de l'enseignement et de l'Église (1). En dépit de cet elTort, •on ne peut pas supprimer toutes les innovations. L'une •d'elles notamment, et de toutes la plus redoutable, demeure menaçante : les imprimeries sont trop nombreuses et la presse, sous toutes ses formes, peut distiller le venin. On multiplie, du moins, les précautions

(i) Loi de 1816, sur Tabolition du divorce, loi du 17 mai 1826 sur les substitutions et les majorais, concordat de 1817, loi sur le sacrilège, etc., etc.

Sur un certain nombre de points d'ailleurs, notamment en ce qui concerne les ouvriers de Tinduslrie, la presse, rUniversilé et l'Église catholique, Louis XVIII et ChcplesX, eurent peu de mesures nouvelles à prendre ; il leur a suffi de maintenir Fétat de choses existant. Avant eux, la France avait eu pour maître un soldat de génie qui n'aimait ni les idéologues, ni les journalisles, ni les avocats, ni les ouvriers des villes, ni surtout les consciences religieuses fière« et vaillantes. On sait comment il soumettait les ouvriers de l'industrie à un odieux régime de surveillance, semblable à ceux qu'on appliquait aux vagabonds et aux prostituées, ■comment il envoyait aux camps les jeunes prêtres dont le caractère manquait de souplesse. En toutes ces matières, la Restauration n'avait qu'à suivre les errements nap' trop souvent elle le fit sans modération.

— 2fD —

et les mesures de surveillance (1). Le pouvoir gouver- Bemealnl n'ignoro aucun flt»s dangers auxquels expose la lecture ; aussi n'inscrit-il encore au budget de 1828 rju un misérable créditde 100.000 francs, au cbn|>itre de rînstructiou primaire, et lorsque, vers le m^uie temps, on s*occupe de la réorganisation jmliciaire, plusieurs flemandent la réduction du personnel et la suppression de la moitié des cours et IribonauXt « lieux dangereux et dont il faut autant que possible éloigner le public ». Mais quelque vigilance qu*on apporte h établir chez soi-même une police morale minutieuse, on ne demeure pas moins exposé aux infiltrations du dehors. Heureusement, par-delà les frontières, d'autres souverains, exposés au même péril, partagent les mêmes préoccupations. Le roi de France forme avec eux une vaste association de défense contre la propagande et les mouvements dangereux : c'est le fameux Traite de Sa in le AUianve* Dans leurs congrès annuels^ Ici monarques alliés surveillent l'Europe et recherchent si en quelque endroit Fesprit d'orgueil a suscité la rébellion (i).

(1) L'article 8 de la Charte garantissait aux Français le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions. Néanmoins, la îoi di: fA octobre 1811 consacra la censure préalable de tous les ouvrages et la servilude «absolue des journaux : te gouvernement est autorisé h retirer le brevet de lout imprimeur ou libraire qui aura subi «ne couda mnalion pour contravention a ses dispositions. Les quatre lois stirla presse des 9 novembre 1815,28 février et 30 décembre 1817 allèrent plus loin encore : censure préalable, profusion d'amendes et de peines corporelles contre les imprimeurs et les au leurs, rien n'y était épargné. La loi de 182i inaugura un ré^'ime plus libéral, mais elle ne fut qu'uiie u erreur », bientôt ré* pudiée par les ordonnances de 1830*

(2) Gt\ Le Manifeste de la Sainte Alliance (20 septembre

Ainsi ont parlé, pensé et agi, pendant les quarante dernières années du xvin« siècle et jusque vers 4840, les « enfants de la tradition ». A deux reprises, au cours du XIX® siècle, il sembla que la double erreur, commise par ceux-ci et par leurs adversaires, allait être percée à jour, et que la France allait enfin compter parmi ses enfants des hommes capables de mettre une égale ardeur au service de la vertu la plus haute et du progrès social le plus ambitieux. Mais cet espoir ne fut qu'une illusion. Ni en 1830, ni en 1848, le mouvement des Lamennais, des Lacordaire, des Montalembert, continué plus tard par le P. Gratry, ne put résister au

1815), document étrange et dans la composition duquel entrent, à doses difficilement appréciables, le mysticisme religieux et le sens des réalités pratiques, le dévouement sincère et l'égoïsme retors; on recommande aux princes la pratique des vertus divinement enseignées par le Sauveur Jésus, aux peuples la soumission, la confiance et la docilité aux avertissements de ceux qui se disent leurs pères. — Dans une dépêche, en date des 19/31 janvier 1821, au ministre russe àNaples, le comte de Nesseirode déclare que « les souverains sont définitivement déterminés à ne reconnaître jamais une révolution produite par le crime et qui, d'un moment à l'autre, pourrait troubler la paix du monde ». Dans le même temps, dans sa dépêche aux ministres près, des trois cours, le grand président du conseil international,, le prince de Metternich, déclare que « les souverains alliésn*ont pu être arrêtés par les vaines clameurs de l'ignorance ou de la malice, les accusant de condamner l'humanité & un état de stagnation et de torpeur, incompatible avec la marche naturelle et progressive et avec le perfectionnement des institutions sociales.. . Les changements utiles ou nécessaires dans la législation ou l'administration des États ne doivent émaner que de la volonté libres de Vimpulsion réfléchie et éclairée de ceux que Dieu a rendus resjyonsablés du pouvoir, »

feu convergent des deux adyeraairesw Les enfkatsde II trnrlit.ion ont réussi à maintenir leur doctrine laoraleet soriale, et ceile-ei s'est perpétuée jnaqu'an demièfes anm-es du xix*^ siècle.

Kn un temps, où l'opinioa pablique pc^te sur eux un Jugement si sévère et si injuste, il ne sied peut-être pas de multiplier les citations pour justifier cette asa«rtien. Pourtant il est permis de rappeler que, naguère, Grégoire XVI déclarait malfaisante et funeste f invention des chemins de fer et de la télégraphie, et proclamait qu'il ne tolérerait jamais^ durant son pontificat, la pose d'aucun rail, ni d'aucun fil télégraphique dans les Etats de l'Église. De mt^me, on ne connaît que trop l'empressement étrange que les enfants de la tradition, toujours engoués d'autoritarisme, ont mis, en chaque occasion, à saluer un maître ou h demander « un sabre », à solliciter une dis<?if»line extérieure, fût-ce celle d'un prince parjure, comme en i851,ou d'un général d'aventure comme en 1880. Avec quelle ardeur n'a-t-on pas signalé Forgueil de la science et la vanité de ses découvertes, que Ton condamnait au besoin, et hors de tout propos, au nom de la Révélation, à l'instar de ce théologien étrange qui dénonçait naguère comme une hérésie la théorie des infiniment petits et osait écrire : ce le calcul infinitésimal est fondé tout entier sur une erreur, et, qni pis est, une erreur contraire à la Révélation (i) ». On ne se lassait pas de commenter la célèbre phrase de saint Paul Scientia inflat, comme si le grand

(i) A. «le Lnf>|)nreTit, Science et Apologétique, Paris, Mloiid (•!, C'^, lîMMi, p. 275. — Cet éminent professeur cite ('•Knlcnidiil (p. 28(i) Tcxemple d'un apologiste qui s'étantfait A lui HfMil une lliroric toute personnelle, et d'ailleurs parfaiinnonl abNurdc, de la submersion générale du globe terroNli'c, Noilirilnil, bruyamment Tanathème contre toute doc-

apôtre n'avait pas été aussi le premier à recommander la nécessité d'au rationabile obsequium (1).

Qui dira Tardeur extraordinaire apportée pendant les années 1871 à 1890 à convaincre les Frani^ais quii existe une opposition essentielle entre les principes de la cité moderne, admis depuis le xvin*^ siècle, et les doctrines morales et religieuses? Dans un discours prononcé le 8 septembre 1878, devant les ouvriejs des Cercles venus en pèlerinage à Chartres, M. le comte Albert de Mun déclare publiquement la guerre à la Révolution dont il signale a Timpuissance », a la banqueroute sociale » et

trinc qui ne s*en inspirait pas exdusiveraeul. L'ardent pourfendeur il'hérésies avait en effet cru trouver dans ub chapiiredea Saints Livres, sans aucun rapport avec la Genèse, la jiîsiificatiou de sa théorie.

Dans un coltège municipal de province, raumùnier voulant mettre ses élèves du calécliisme en garde contre les arguments de la raison, leur disait : <r Au snrpîus, Messieurs, vous savez que le mot français raison vient du latin « reionare >>,

(i) En 1872, un publicisle, dont l'indigeste traité ea quatre volumes sur la Révolution jouît pendant un lempi de quelque crédit, écrivait dans l'inlroduction de son ouvrage : « La Révolution est conduite par une intelligence bien plus veste et plus puissante que celle qu'on pourrait rencontrer chez les révolutionnaires et même chez un homme

quelconque...,. Celte intelligence s'appelle Satan Aussi

un des moyens les plus efficaces à opposer aux révohUionnaîres serait de remettre en honneur les exorcismes diins FÉglise. }> De la Révolution, par Auguste Onchiic. Bruxelles, Goermaère, 4872, t» 1, p. xxi. La recommandai ion ne peut exciter aujourd'hui que rhilarilc. On est bieu obligé de croire que Tétrange formule de Tauteur était arceptée alors par un grand nombre de ses coreligionnaires» quand on se rappelle l'étourdissant succès des écrits de Léo Taxd, après sa prétendue « conversion j>.

« le mensonge ». «Non, non, s'écrie l'orateur, nous ne sommes pas et nous ne serons jamais des sociali^s ! Le socialisme, c'est la Révolution logique, et nous sommes la contre-Révolution irréconciliable. Il n'y a rien de commun entre nous ; mais, entre ces deux termes, il n'y a plus de place pour le libéralisme (4). »

Dans une toute autre note, n'était-ce pas un écho des sanguinaires doctrines de Joseph de Maistre que le P. Ollivier faisait entendre le 8 mai 4897 dans la chaire de Notre-Dame de Paris. L'incendie du Bazar de la Charité venait d'unir pour quelques jours dans un même sentiment de tristesse les Français d'ordinaire si divisés, et cependant, l'orateur sacré ne songeait qu'à évoquer le souvenir des méfaits et des crimes commis par certains enfants de la France contre les traditions nationales et la patrie. 11 ne pensait qu'à l'expiation, et en quels termes ! « Sans doute, ô Maître souverain des hommes et des sociétés, vous avez voulu donner une leçon terrible à l'orgueil de ce siècle, où l'homme parle sans cesse de son triomphe contre vous. Vous avez retourné contre lui les conquêtes de sa science, si vaine quand elle n'est pas associée à la vôtre, et, de la flamme qu'il prétend avoir arrachée de vos mains, comme le Prométhée antique, vous avez fait l'instrument de vos

représailles Il semble qu'on entend l'écho de la

parole biblique : « Par les morts couchés sur votre route, vous saurez que je suis le Seigneur. » L'horrible catastrophe était « une vengeance » de Dieu, dans laquelle le Créateur «alliait les exigences de sa gloire et celles de sa miséricorde plus pressantes encore, puisqu'il est avant tout l'éternel amour ».

Ce farouche langage n'était pas celui d'un isolé; il

(i) Comp. : V Église de Finance sous la troisième Republique, par E. Lecanuet. Paris, 1907.

interprétait au contraire fidèlement la pensée d'un grand nombre, a A entendre certains prêcheurs, écrivait récemment M. George Fonsegrive, l*homino n'aurait dû avoir pour la vie que déiiance et que dedaiu ; toutes les eaux de la terre sont souillées et toutes les Heurs sont impures, L*ombre du mal est sur tout» Les plus saintes afTections, dès qu'elles sont naturelles, doivent être tenues pour suspectes, et on nous vantait le tout jeune saint qui ne voulait pas regarder sa mère. LMotelligence, la science, le progrès humain devenaient des sources dangereuses, d'où on ne pouvait guère attendre que la pestilence et Terreur (1). »

M. ïabbé llemmer constatait aussi les mêmes tendances, lorsqu'il notait en ces termes les traits princi-' paux de Tesprit a dit réactionnaire » : a goût de Tautorilarisme au-delà de ce qui est nécessaire au maintien de raulorilé ; prévention contre le suiïrage universel et contre les phénomènes sociaux qui U'availlent k rélévation rapide des classes inférieures et au remplacement des aristocraties de naissance par raristocralie des capacités ; méfiance contre la liberté et contre les fortes initiatives individuelles ; lenteur h s'ouvrir aux transformations sociales commandées par la rapidité des changements économiques; penchant à confondre avec le vice de Torgueil, la joyeuse confiance et Theureusc audace de Thumanité en présence des progrès de la civilisation matérielle : recherche par le clergé pour son apostolat des conditions anciennes de privilège exclusif ou tout au moins de protection partiale plutôt que des conditions nouvelles de concurrence et de lutte par les idées ; espoir mis dans faction politique pour assurer relïicacité de l'action religieuse ou même pour

(1) Le Peuple Français, George Fonsegrive^ 19 octobre

ifOÔ.

peser sur la conscience reirgieuse des individus» sinon pour la contraindre* Tels sont, en raccourci, les caractères les plus apparents de l'esprit réactionnaire, les traits les plus avérés et les plus fâcheux de sa physionomie morale » (1).

Telle fut, jusque dans les dernières années du iir*^ siècle, îa doctrine tnorale de la majorité des enfants de la tradition. Pour rechercher quelles ont été les conséquences pratiques de celte doctrine sur Tétat moral de notre pays, il faut, suivant la méthode déjà employée pour analyser l'œuvre sociale de leurs adversaires, dresser successivement les comptes actifs et passifs du a bilan » des enfants de la tradition.

li serait injuste de ne pas d'abord reconnaître hautement les très précieux et très importants services que les enfants de la tradition ont rendus ï\ la cause de la vertu et du bien moral. 11 est démontré que le progrès des étémenls extérieurs ne suffît pas à détruire les mauvaises inclinations de Thomme, et que m^meil peut leur fournir des occasions plus nombreuses de satisfaction et de développement. On ne saurait donc louer trop hautement l'active collaboration des citoyens qui, opiniâtrement et indéfectiblement, ont affirmé Tobliga-

(1) Politique Rsîigieme et Séparation. Paris, Picard, 1905, p. 69. ^ — Cf. le livre si finement écrit de M. labbé Klein, La découverte du Vieux Monde par un étudiant de Chicago,

tion étroite où nous sommes de lutter contre nos passions perverses et de nous entraîner s,ins rel;Vche aux batailles, parfois si rudes, de la vie morale* Si admirable qu'ait été raccroîssement de la richesse, on ne peut pas oublier que la masse est immense, et îe sera longtemps encore, des familles ouvrières, paysannes et urbaines, que les circonstances économiques, soudée» ensemble comme en un cercle d'acier, condamnent à un pénible lùbeur et enchaînent à la pauvreté, voire parfois à la misère. Or, le mécontentement et la protestation vigoureuse contre la soulTrance sont bien des auxiliaires indispensables du relèvement, mais ils peuvent engendrer la révolte et la haine, lorsqu'un sentiment pltïs doux de résignation, de jmttence et de bonté n'en apaise pas les ardeurs, et nombreux sont les pauvres dont les souffrances ont été exaspérées sans qu*on ait pu y porter remède. Le nombre est grand également des travailleurs de toutes catégories qui, en dépit des hauts salami res, restent toujours aigris, inquiets et envieux, parce que leurs mœurs désordonnées ou Timmodération de leurs désirs empêchent qu'il y ait équilibre entre leurs gains et les dépenses qu*ils fout ou souhaitent de faire ! On doit donc témoigner de la reconnaissance aux hommes modestes et désintéressés, patients et modérés dans leors ambitions, qui ont rappelé à leurs frères que, dans les temps nouveaux plus encore que dans les temps anciens, ces vertus étaient à l'ordre du jour; La contribution de ces hommes au maintien de la paix sociale n'apparaîtra pas petite à ceux qui voudront bien se demander ce que serait devenue notre société, siTimpétuosité des réclamations avait été plus grande encore, et si les citoyens plus pacifiques étaient venus grossir les rangs des assaillants. Sans doute, les exagérations des uns ont parfois poussé les autres aux excès les plus notoires», \tk%\&

cependant nul ne peut nier non plus qu*elles E'aient contribué à maintenir de nécessaires et bienfaisantes résistances.

A un autre point de vue, on doit aussi signaler Fadmirable floraison tFoeuvres d'assistance et d'entreprises charitables de toutes natures (crèches, orphelinats, dispensaires, asiles de nuit, hospices, hôpitaux, coloniesî agricoles t visites à domicile, etc., etcO qui, pendant le cours du Tti\« siècle, se sont emploj^ées à secourir les malheureux et les abanfloanés. Au temps où rëconomie politique orthodoxe régnait, on a beaucoup médit de la charilé, et^ de nos jours encore, notre société est, avec raison, plus soucieuse de faire régner la justice que de multiplier les secours gratuits. Gependant, il ne semble pas que les critiques aient gardé leur âpreté d'antan, et les lois de solidarité sociale dont on vante si naïvement les mérites, sont elles-mêmes un emprunt a des doctrines naguère répudiées. En tout cas, en attendant la promulgation de ces lois, les entreprises privées d'assistance et de secours ont rendu de précieux services à des malheureux qui, opprimés par la concurrence et la redoutable loi des salaires, étaient trop sou%'ent réduits au plus extrême dénuement (1). Même, pour Tavenir, il faudrait beaucoup de présomp-

(1) La soudaineté et retendue des transformations économiques ont été telles que l'homme, formé pour un autre milieu social et brulalemeat jeté dans un monde qu'il ne coa naissait pas, s*est trouvé souvent désarmé el impuissant. Les œuvres d'assistance privée ont amorti les chocs el, en un sens, facilité les transitions. La loi des salaires n'est connue que depiïîs cinquante ans, {encore beaucoup de personnes Tignorent-ell es acluellement), el les moyens normaux d'en paralyser les effets funesles ne sont connus que depuis moins de temps encore.

Uon pour garantir la compK^e inutilité de ces œuvre» charitables.

De même, le reproche trop sou%œnt adressé à Forgueil de la science n'est pas toujours mal foadé. On a entendu des savants affirmer que leurs microscopes et leurs cornues les dispensaient de s' incliner devant aucun mystère : ils déclaraient que Ténigme de l'univers étaitdéchilYrée, ce pendant qu*ils professaient aussi un souverain mépris pour le peuple même qui les encensait. On voitencoredesdeuû-savantsqui regardent -avec dédain les travaux manuels et les a <Hres inférieurs» qui s*y livrent, 11 a été bon et salutaire que des hommes se soient trouvés qui aient affirmé que i'humililé était une vertu toujours nécessaire, et que la confiance excessive en ses propres lumières était un danger. Enfin, à l'égard de tous les devoirs qui concernent la règle des mœurs, la pureté, le mariage, la fidélité conjugale, le service rendu par les enfants de la tradition a été plus précieux encore^ et on doit même ■dire qu'il Va été infiniment. Quand on songe qu'une propagande de quelques années a suffi, au xvni» siècle, aux enfants de l'esprit nouveau pour annuler ï'ellbrt moral de plusieurs siècles, pour désorganiser la famille €t pour multiplier k ce point les divorcesque les auteurs mêmes de la législation nouvelle furent, moins de deux ^ns après, saisis d'effroi à la vue de leur œuvre et •demandèrent avec instance la réforme des lois ; quand on constate qu'un siècle plus tard, sous la Troisième Repu l>li que, la prédominance de la même doctrine a engenilté les mêmes ferments de désorganisation et de ^Jissolulionjl paraît impossible de traiter avec légèreté la contribution de ceux qui, serrés en phalanges compactes, ont proclamé en toute occasion que la charité, ja pureté des mœurs, la fidélité conjugale, les devoirs envers les enfants étaient à leurs yeux des bv^tv^ ^\\vsi

précieux que la connaissance des microbes du Taccroîssomont delà puissance des locomotives. Quand on voit, nu^nio aujourd'hui, môme au milieu des préoccupations morales qui assiègent les meilleurs citoyens, combien est encore indécise et molle l'action moralisatrice du laïcisme contemporain, combien sa morale, sous prétexte de se faire plus « humaine » et de ne point paraître pactiser avec l'ascétisme religieux, est peu exigeante pour tout ce qui concerne la sensualité et les relations entre les sexes, on est obligé de reconnaître que ce sont les enfants de la tradition qui ont sauvé du naufrage ce qui reste de contrôle sur les appétits charnels et de régime familial. En le constatant, on n'a pas le dessein de suspecter ici les intentions des « enfants de l'esprit nouveau ». Beaucoup de ceux-ci pensaient au contraire, que la vertu fleurirait plus que jamais sur la terre de France, et cette honnête pensée remplissait leurs cœurs d'allégresse. Mais les faits ne tiennent pas compte de nos illusions et de nos intentions ; ils docoulonl logiquement des prémisses qui les engendrent. Or. la constatation ne laisse place à aucun doute, et <'-". <>t vrai, comme il faut le répéter sans cesse, que v-< vTluf qui entretiennent le bon fonctionnement de ■f V'- îMMViV et familiale ont, au regard de la prospé- J. • ■ ■ ".vtivo. une [mporiancc primordiale, il devient ■ -■<:■■ ^luo le service rendu ici a été immense, et que ' r-, ,.■•-:■: do l'assaut n'a rendu que plus diflicile et

I "•• • v:« la tâche des défenseurs.

jius ^'"^"'^"...^^^^^j,! tradition ont largement et cffica-

jiy progrès moral et au bonheur des

ygtmî. rj.r.r..aeî

-t- "X mi'nie au bonheur de la société •' T jk i3ttolques années encoro, alors que ^' - ^.i.'nce le naturalisme matérialiste, on ..a [.Mît ' •■^^ je ne pas apprécier cette contri- * '"\.^ -Iii« Tweur- Il n'en peut plus être ainsi.

aujourd'hui, après les innombrables observations récentes qui ont prouvé la puissance des réactifs moraux sur les éléments sociaux et économiques, et même sur le régime physiologique de l'organisme. Pendant que les Américains enregistrent méthodiquement les extraordinaires résultats de la mind cure, nous constatons aussi, de ce côté de TAllantique, les vertus curatives d'un meilleur tempérament moral sur la santé physique et sur la capacité économique et intellectuelle, a Les tares physiologiques, écrit un jeune sociologue, loin d'être toujours les causes de la criminalité, en sont très souvent les conséquences. Ce ne sont pas seulement les sentiments d'un enfant que flétrit une précoce débauche, c'est aussi sa physionomie qu'elle déforme, sa santé qu'elle use. Il est intéressant à ce sujet de comparer, au Patronagedesjeunesdétenus et des jeunes libérés du département de la Seine, les photographies que l'on prend des enfants à leur entrée au patronage, et celles qu'on prend à leur sortie. Leur front s'est redressé, leur physionomie s'est éclairée, l'air parfois souffreteux et inquiet est devenu sain et calme, une vraie modification physiologique s'est produite pendant l'intervalle (1). »

Ainsi, et par une voie beaucoup moins indirecte qu'on ne serait enclin à le croître, une collaboration très active a été fournie au progrès même des éléments matériels, physiques, économiques de la vie sociale, et, tandis que les docteurs qui faisaient profession de ne s'attacher qu'à ces éléments échouaient parfois si lamentablement, leurs adversaires ont pu, en maintes circonstances, enregistrer les répercussions heureuses et lointaines de leur action spécifiquement morale.

(1) L'Etude de la Jeunesse coupable, par Paul-Olivier Lacroye, dans Demain, 27 avril 1906.

Tontpfois. si larçe qu'on veuille faire dans les diver* oom|»artim«*nts «le la vie sociale, la participation de» tentants j.^ la t rat lit ion à la prospérité collective, il faut :iviiir n* '•iiiiraiîo -le le dire, leur contribution a été bpaiir.^np moins izrande qu'ils ne la souliaitaient et in«'îïu* ']u't»lle n'aurait du Atre.

Ils Mit, i^uTc aussi. i!ommis une erreur essentielle et •\»tte iut*pr:se a trop souvent stérilisé leurs elTorta.

L.I pr^nii.'»n» '*t la plus apparente des défaillances «Musi^f.» VI V» .ui"'*n d'innombrables circonstances les ;o:ioi's .: :i< ii»< leux sexes, «pii avaient été le plus entièr»:iitvn <oiiiiiis i:i mode de formation morale préconisé par i'>i -.•iii.r.tviaiî'itt^s. ]\\r.\t pas opposé aux séducr.'^'i< i i .\\.i[ "a r»>^i^fan'*'^ qw'^yn avait escomptiv?.

>'Uv»i\-. i;i pr^mît^r '•ontact avec la vie et la soi*:.»:.' :;;.■• !-M".-ie-. on a pu constater la «iéplorable fai- :■'.'--•■ [ wa -L-^*a:id nombre, «jui r^^:non«;aie:it aussitôt à la '. ; r.». .^t pas-iajj^nt sans ver^oi'n-'- au camp du dé- 'iiu.- i • ^r ,\.> 1.1 d^^sorifanisation sociale. Certes, quand O'i ■•.'nni.'t li-s immens^-'s r^s^ources «Jont dispose à uoi:"'' .'[I Mjuh^ l'esprit d'immoralité', il n'est aucune formation iiii>r;il»î, si excr-l lente ftoit-elle, qui garantisse contre N- 'l''d*;iillanceft tons l^-s sujets qui Tout reçue, et niiMi [)r<'-oiiiptueux Hcrn'd Téducateur qui n'e^compteinit pa-) iiri'î fMOportion f|/'terrriinf';e d'insu«*c»'-s. Mais re\p<'ri«'rH.'i.* atteste /iiissi fjuf. relte propoi*tio:i varie* Hvo«' l<'s f/itf/hoflf'H flff forma lion suivies et avec la nalu/r du teinp«;rament moral que l'on a cherché à dc\olop[n'r chez l'enfant. Pr)unfuoi les jeunes hommes, sortis lie colhl^içes chrétiens, pouripioi les jeunes douii'sliqu«'s, venues de leurs provinr(»M chrétiennes, ontils parfois des modalités de vie morale si différentes ? Daus leui milieu d'origine, leur vertu 7)araissait sem-

blable, et pourtant la transplantation a été, pour les uns, l'occasion d'une chute que les autres ont évitée. L'explication n'en est-elle pas dans les méthodes d'éducation suivies ? Or, il ne semble pas que les enfants de la tradition aient su le plus souvent choisir les meilleures. S'il est vrai qu'on doit juger l'arbre à ses fruits, l'on doit présumer que ces méthodes recèlent un vice interne et que les éducateurs qui s'en sont inspirés ont trop souvent préparé, sans le savoir, des victimes h l'immoralité.

En fait, le mode de formation préconisé par les traditionalistes était emprunté à une époque où les hommes, solidement encadrés dans les armai;ures rigides de la famille ou de l'atelier, des institutionspolitiques et des institutions religieuses, trouvaient à chaque moment de leur vie un appui pour les soutenir^ un conseil pour les éclairer, ou même parfois une barrière presque infranchissable pour les arrêter, autant de sauvegardes dont chacune ne cessait son action protectrice qu'au moment où une autre venait la remplacer. Dès lors, cette éducation ne pouvait que se trouver impuissante et inadéquate à une époque où les jeunes gens, jetés de bonne heure au grand carrefour de la vie, devaient, sans appui extérieur et sans guide, affronter seuls tous les dangers. La vie sociale de ces deux époques ne se ressemble guère. Dès l'âge de 16 ou 17 ans, les jeunes gens vont seuls, dans les grandes villes, suivre les cours des Facultés ou des Ecoles. Les enfants des familles ouvrières entrent, plus jeunes encore, à l'usine, à l'atelier de couture, au magasin ou dans les bureaux des télégraphes ou des téléphones (1). L'universel renouvellement

(1) Dès la période scolaire même, les enfants sont exposés aux influences les plus malsaines : dans les grande»

des înslitutions de la vie économique semble prendre h\ tâche de multiplier pour tous les épreuves morales^ et les tentations, et ceux-lii m^me qui échappent aux dangers de Talelier ou du magasin alFrontent souvent des périls p!us redoutables encore. Les innombrables filles des champs qui viennent, sans transition préparatoire, s'exposer aux pif^ges inconnus des grandes villes, apprennent trop souvent, k leurs dépens, que la cloison d'une mansarde parisienne est un rempart bien fragile pour protéger la vertu d*une jeune fille de dixhuit ans ! (1)

Dans ces situations diverses, la vigueur du tempérament moral, Ténorgie de la volonté, la perspicacité du jugement sont des auxiliaires indispensables.

Or, ce ne sont pas ces qualités que les enfants de la tradition jugent le plus nécessaire de développer. Oui sait même qu*ils sont plutôt enclins k s'en défier- Pour-] suivant sans relâche, et en dépit de renseignementj réitéré des faits, leur conception idéale de vie hiérar-J chisée, soumise, mornlement et socialement, à des disciplines extérieures» ils continuent de chercher dans la docilité, la soumission, la méfiance vis-à-vis du jugement personnel, la première assise de la moralité : ils s'attachent plutôt à discipliner des volontés qu'à former des consciences libres^ à enseigner l'obéissance qu'à tremper les caractères.

Tilles, on ne cesse de se plaindre des dangers de la rue» dans les carapa|s;aeS| pour d'autres raisons, la situation à peine meilleure*

(1) Pourlapériode 1878-1887, — le travail de statisitiquen'i pus été conthiaé depuis cette époque, — le médecin en cheH du dispeiisflîre de ïa préfeclure de la Seine avait eoiislaté que, sur (i.84â fil les soumises, reconnues malades, 2,700,^ soit plus du tiers, étaient des domestiques.

Lorsque la mêlée est ardente, les fautes de tactique se paient chèrement. Aussi les défaillances furent-elles nombreuses et, tandis que les uns, à Tintelligence plus bornée et naturellehient confiants, trouvaient, par une amère dérision, dans la fidélité même qu'ils avaient apportée à suivre certaines recommandations de leurs maîtres la première raison de leur déchéance, d'autres, de tempérament plus vigoureux, passaient sans transition de la soumission la plus docile à la rébellion la plus violente. On les voyait alors au premier rang des ennemis qui portaient à leurs anciens maîtres les plus rudes coups, et les excès de leur jacobinisme autoritaire pouvaient suggérer de pénibles réflexions aux théoriciens qui avaient eu l'imprudence de mettre toutes leurs espérances de paix et de prospérité sociale dans la fidélité du grand nombre à obéir docilement aux ordres d'une minorité, supposée capable de commander (1).

Ainsi, les éhutes ont été fréquentes et les désertions innombrables. Le nombre en a même été si grand qu'on n'en pourrait comprendre ni la fréquence, ni surtout la régularité mécanique, si on ne savait que d'une seconde manière encore les enfants de la tradition contribuèrent à décourager la fidélité de leurs partisans et

(1) On sait que plusieurs des principaux Leaders de l'anticléricalismeconlemporainontreçu une éducation chrétienne, et c*est simplement constater un fait que de rappeler, après beaucoup d'autres auteurs, que la génération de 1830, élevée au contact de « l'autre jeunesse », nous a donné le mouvement de 1848, si ouvert à toutes les généreuses initiatives et à toutes les bonnes volontés, tandis que les générations élevées sous le régime de la séparation des deux jeunesses nous ont dotés de ranlicléricalisme et se sont embrigadées dans les coalitions les plus étranges au service de l'autoritarisme agressif.

jr*:".

crun;r.^s.

U^ilt rS

'f-nr

IlOiIUtlf^

TiV

ui

ei6 jAiriix-

Ir-

:air ''SU.

ti*.*

«■.-.-- — .: îi: iu tv*'i* ueiiie-^upponei ^^ - -. .. • . - .-.iii.ze iii "laict ilioluetl•e^

•:.: -■Li^'-i^r rue nieiques kiio

.' y-i-'f- [Il L me l'aibieiiistaace

■ i:ii::ir:î î -ri peu ùertes ':ïue h

tyiny- «u nie e momtire obstacii

«•iiiI;lI usinent '.'apaiiie de fi-an

Le* • ti^^^' ie nmire-viosts kilu

n^nhs i "ir'îir*. i^* st'«i:r-'--i- les poids ie »:ent toaae^

j^ 'ain» .'ï^Sf.inn»*:' .t* -soii le -s^i roix îi les •:«itaiae9 d

«ijiuuefn^ *f 1«* priiinir^ -:i juaniiie^ iadedaies toute

«« -biuit>$ aefes>.nr^ i :'-:ii/^î.ea ie ?ii vie.

Uji wien*".* jpep.iit :aiis ■•.'*-i .iurir:i?s. et «^e» «rand j2Miu0E>giencs ims ie .ioma..»»: .uarr^r.»-* 2 -caiesit que l -jn^iutt* rf '/jr^^aie -le -^hanuvrn-ienu piui ^r iau^ eacor ' ^ Bfe ^jitir» -.ateilectuel . ►^i-..,nomii|iie ec 5i}i:;ai. Dans l ^^l^^'vaiiiJ^* '^ 3tîien«!es arn".i*=;rineruer:: i^ocaiies etjiiea itffW»^ ■''*"^ ' ^** '^'^ aouV'»lles ^e cori.Uitii.il-tnt à L'euvi. Jr. i ^ îTMiva tpxe ciît imrn^riAt^ «^t rûerveLueuxmou itfHt ceux tpi croient ^n Dieu ne cél-^breroa

..- 'Am^ jr\].»n <4»iip;i fut fr^a Ir.in .-1.:; CMc.>ifa

Dieu de miséricorde se défier d'es améliorations matérielles apportées à la destinée des pauvres et des petits, et les enfants du Dieu de lumière ne marcher que les derniers à la poursuite des découvertes scientifiques; ils se complurent, tâche facile, à montrer les insuffisances et les dangers des nouveautés introduites, ne discernant pas que leur collaboration même était le moyen le plus efficace de corriger les unes et de conjurer les autres. Ils s'obstinèrent à ne voir dans le progrès des inventions mécaniques et le développement de la richesse que l'effet de la révolte contre la loi du travail ou la manifestation d'un désir insatiable de jouissance ; suivant la parole d'un évêque américain, « le siècle devint pour eux le monde ténébreux contre lequel le Christ mettait autrefois en garde ses disciples » (1).

Ainsi l'opinion publique s'habitua à ce jugement, que d'innombrables faits confirmaient chaque jour, qu'il existait dans la cité des hommes qui étaient des propulseurs énergiques du progrès matériel, de la science et de la richesse, et qu'à côté de ces hommes, d'autres, qui n'étaient point leurs amis, étaient indifférents à ces progrès ou même leur étaient délibérément hostiles. Or, par l'effet d'une coïncidence, d'abord incomprise, mais néanmoins dûment constatée, il arrivait presque toujours que les premiers ne réservaient aux préoccupations de la vie morale qu'une place très secondaire ou même en niaient ouvertement l'utilité, tandis que les seconds ne cessaient de « prêcher », et, se désintéressant de tous les autres progrès, déclaraient tout attendre de la seule discipline aux préceptes moraux.

Cette première constatation, déjà si dangereuse pour la cause du bien, fut encore appuyée d'une autre, non

(1) V Église et le Siècle, conférences et discours de Mgr Ireland. Paris, Lecoffre, 4894, p. 31.

moins démonstrative. Les changements sarvenns dans le régime do l'atelier et dans Tordre des connaissances intellectuelles, entraînaient natarellement la modification des relations sociales et politiques; de nouvelles lois devinrent nécessaires, et là encore on remarqua que le même déclanchement automatique semblait répartir les hommes en deux groupes. Les défenseurs de la morale, toujours attachés à c restaurer » ou à a conser\'er », sous prétexte de maintenir l'ordre social, furent conduits par leur doctrine même à ne discerner que les derniers l'utilité des réformes proposées. La clair\'oyance fut leur moindre défaut ; ils se montrèrent hostiles ou indifférents h des mesures progressistes et bienfaisantes, laissant ainsi à leurs adversaires la peine 'de les avoir défendues et le fructueux honneur de les avoir fait accepter. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, les heureux changements apportés k la forme du gouvernement et aux institutions politiques, les efforts accomplis pour assurer une plus large diffusion de l'enseignement primaire, les lois sur la presse et sur la nomination des maires, sur les syndicats professionnels et la réduction à trois années du service militaire quinquennal, sur les clauses des cahiers de charges imposés aux adjudicataires de travaux publics et sur les accidents du travail, toutes ces mesures, et beaucoup d'autres encore, furent préparées et votées, sans leur concours et souvent malgré leur résistance (1).

(i) Ce thème est si connu qu'il défraie les conversations et remplit les colonnes de certainsjournaux conservateurs ou reliji^ieux qui ne cessent de vanter rhabileté, Tesprit pratique, Fanleiir nu travail de leurs adversaires et déplorent au contraire la mollesse, la désunion et les erreurs de tactique de leurs partisans. Seulement, comme l'esprit sophistique ne

Il apparaissait donc que, dans la politique et les affaires de la vie publique, comme dans les inventions industrielles et les découvertes de la science, les représentants de la vertu étaient décidément moins clairvoyants, moins instruits, moins capables de promouvoir le progrès.

On comprend sans peine cpmbien cette situation a été funeste à la cause du bien et de la morale. Elle lui a été funeste d'une double manière. D'abord, elle a jeté

pprd jamais ses droits, plusieurs se risquent à démontrer que celle infériorilé des enfants de la lumière vis-à-vis des enfants du siècle est textuellement annoncée et constatée dans le Nouveau Testament. (Luc, xvi, 8.)

A propos de la loi de 1884 sur les syndicats, comme il arrive parfois qu'on attribue à l'Œuvre des Cercles et à ses deux initiateurs, MM. le comte de Mun et de la Tour-du-Pin, une participation directe à son élaboration, je fais remarquer que cette assertion est en contradiction directe avec les faits, et il existe une opposition radicale entre le mouvement syndical de nos grandes sociétés industrielles et le régime corporatif rétrograde qu'une école catholique, qui a d'ailleurs rendu sur d'autres points quelques services, voulait « rétablir ». Le témoignage de M. de Mun lui-môme est d'ailleurs parfaitement clair : « Nous voulons reconquérir le droit de réunion professionnelle. Mais persuadés que ce droit est nécessairement stérile, s'il est exercé par les ouvriers à l'exclusion des patrons et qu'il conduit alors fatalement à la guerre et à la répression violente, nous appelons les uns et les autres à s'unir ensemble dans une commune pensée de concorde et de devoir accompli. C'est l'association professionnelle, c'est la coopération catholique, qui n'est pas un syndicat^ ni un tribunal d'arbitrage, mais un foyer d'activité chrétienne, où l'intérêt professionnel est au-dessus de l'intérêt particulier, où l'antagonisme du maître et de l'ouvrier fait place au patronage chrétiennement exercé et librement accepté. » (Discours du 8 saolembre tô78.)

ôur elle le discrédit et lui a retiré la confiance et la faveur de Topinion publique. Gomme le progrès des inventions mécaniques, des sciences et des institutions sociales s'avançait toujours d'un pas plus accéléré, il 8>st trouvé que ceux qui avaient lié leur cause à ce progrès, qui s'en étaient faits les hérauts enthousiastes, ont remporté chaque jour de nouvelles victoires. L'opinion publique les a acclamés et on les a vus remplir les Académies et les grandes revues, fournir à la haute banque et à l'industrie, au négoce et aux arts un personnel d'élite ; au contraire, leurs adversaires, obligés trop souvent d'abandonner le lendemain la position qu'ils croyaient imprenable la veille, étaient réduits « à prendre leurs quartiers d'hiver dans leurs petits cénacles où, entourés d'une petite troupe de fidèles, iU pouvaient se préserver, eux et leurs amis, de la contagion envahissante (1) ». Cette attitude humiliée contrastait péniblement avec l'attitude triomphante des adversaires ; on sentait, on voyait que ceux-ci « avaient le vent en poupe », et comme, suivant le mot connu, rien ne réussit comme le succès, chaque nouwHc victoire attirait encore de nouvelles recrues (2). Bicw i^his» à côté des indécis et des médiocres, tou-

vO te^ttvi^v **/*• <*'^> p. 32. — On a parlé souvent, dans «o^«^ y«^^ ^^ i^ungrés à rintérieur.

/I Ar w***fcH eoUe phrase souvent citée, de M. Anatole

l^^x-4^\i(4iU^A s * Tar ses malédictions chagrines, l'Église

^MfM»^ ^^Uî'^ttï'f^AW *c réléguer de ce monde qui se retirait

?'»«. ?»**^tt^*^ encore s'adresser à eux, les peuples

^ I ^fit^-^^^k^i^tP. ^*Jt^Wx Nombre même de ses enfants ne

^. ,.-A»*5«*-o*^M^ ^^i^^Uc in attentive. C'est qu'elle les fali-

^,>-.^>>èKc J*-*"*^'^^**^^^ malheur des temps, ne cessant

-^*».-" r»*^»^ ^- "^^ if^t^ralions qui n'avaient d'yeux

\^ • t»*,..^'. »^ \U^. t^^iuUé, le Socialisme et la

jours ^mpi^essés à suivre le char du irioniphaleur, d'autres transfugiîs, de toaipéranienl plui^ vigoureux» alléguaient pour légitimer leur désertion des raisoiiî* diverses |>Uis dignes traltentîon. Par suite de la fiVcheuîsi^ tactique des enfants dfï la tradition, la vie honnête »H vertueuse ne s'olîVail plus seulement eonime une vie dans laquelle Tindividu peut «Hre appelé à sacrifier son intérêt apparent ou personnel à Tinlérèt plus élevé de ses facultés supérieures ou de la collectivité. On aimait aussi h répéter qu'elle requérait dés maintenant, et uniquement à raison de simples dangers éventuels, le sacHlice d'aspirations plus profondi^ qui comptent parmi les plus légitimes et les plus nobles de IVspril humain : Taniour de la liberté et de la sciencet la haine des fausses idoles, la recherche da Ijooheur et de régalité entre les hommes, On avait eu Timprudence de laisser naître un conllt entre ces sentiments élevés et le senti* ment du devoir^ et on ne s'îipercevait pas qu'on avait introduit ainsi, au fond et dans Vinh*rlf»ar de chaque être humain, un antagonisme redoutable entre des forces qui, loin d'être hostiles, devraient au contraire se prêter un mutuel secours. On ne fut pas longtemps à connaître les résultats de cette grave méprise ; taudis que les uns, les plus héroïques, se réjouissaient follement de ce nouveau sacrifice fait à la vertu, les autres, les plus nombreux, se révoltaient contre la possibilité même de cette opposition (1) ; ils concluaient qu*une

(1) En 1831, M. de Ceux écrivait ce qui suit, à propos ilune silualion voisine : « L*éconoraie politique nV point attaqué d'uae manière directe les dogmes des nalions calholiques, maïs elle a accusé ces dogmes de la prétendue misère de ceux qui les professaient î elle a affirmé que leurs doclrines étaient incompatibles avec ses principes ; enfin, elle a répété tant de fols que leur attachement aux trésors

|r soution des veuves et des orphelins, des religieux qui S'ùi^nent les tuberculeux et les vieillards, des mères de fauiillo nhandoniuVs par un mari ivrogne ou débauché. Mais Touvricr vigoureux et habile, le mécanicien prospi^reJo nôiïorianl et rindustriel qui gagnent de l'argent, lo savant qui conquiert la réputation, presque tous les hommes en un mot qui avaient besoin de plus de force et do plus d'expansion ne pouvaient accepter ces ligatures et ces rélrécissrmenls. Les événements semblaient allosler qu'il existait à notre époque une mésintelligence secrète et tenace entre la force et la loi morale, entre la production intensive et le décalogue, entre IVsprit critique et la vertu ; le mieux semblait être d*en prendre son parti, d'utiliser chacun suivant sa compétence. Les uns, habitués à l'obéissance passive qui convient aux sujets d'une, monarchie, seraient tenus à l'écart des alïaires de l'État : on les laisserait soigner les malades et fonder des asiles de nuit, et ce serait leur fonction de maintenir au niveau nécessaire les vertus privées et publiques indispensables. Les iulres, les citoyens, fond(M\uent des syndicats et des ri»opêratives, étendraient les débouchés du commerce rt de l'industrie, pousseraient plus loin les découvertes dv \» science et dirigeraient la république (1).

S\ »«» *^®°* quelque part dans tous ces mouve-

* ik \r «fiwce, c'est une part qui passe bien inaper-

"***' n mtr ron discute, et quoi que l'on conclue, on

™- V inl noire sentiment; on ne nous le demande

u»uwA 90 .^^^ nullement de ce que nous dirons, ni

*•■■ • ^^' *^* 7«\q« chose ; il semble que nous ne soyons

di

'*'** \— Visser prêcher la morale et nous

' ^ : K^<^ PO^^ ^^^^ " parmi la

«^.«v,' "^îi»*-- ^ .^ i^j^ig (l'écouler notre avis

Certes, je suis loin de prétendre qu'il faille rendre les enfants de la tradition seuls responsables de ce bizarre jugement porté sur la répartition des tâches au sein de la collectivité : je constate seulement que cette manière de voir est encore admise plus ou moins consciemment par un grand nombre d'individus et je ne crois pas qu'on puisse nier que l'attitude des enfants de la tradition a contribué activement à en favoriser l'adoption. Aussi bien n'était-ce pas un méfait de ce genre que signalaient chacun en leur temps deux témoins peu suspects : Montalembert d'abord qui, s' adressant naguère aux catholiques, leur disait : « Soyez seulement un fait, au lieu d'être une ombre, un bruit ou une ruine », etîrente-cinq ans plus tard, M^' d'Hulst, qui, se plaignant un jour des méthodes d'éducation suivies par des maîtres dévoués, s'écriait : « Nous leur demandons des hommes, ils nous envoient des enfants de chœur (1) ! »

sur une question scientifique comme on écoute l'avis d'une Université anglaise ou allemande ; de craindre notre contrôle et nos démentis ; de citer nos livres et nos travaux ; on y songe peu ou pas du tout. Nous n'avons pas voix aux délibérations et aux arrêts de la science. » Le Clergé français en 1890. Berche et Tralin, Paris, 1890, p. 26.

(1) Que d'erreurs et de désastres eussent été évités, si l'on * eût voulu se rappeler, dans certains milieux, que la force est un don du Saint-Esprit et que l'étymologie même du mot vertu, virtus, indique que le respect de la loi morale n*exclut pas Téfuergie vigoureuse des volontés. Il est fâcheux qu'on ait ainsi parfois donné à la loi morale l'aspect d'une vieille dame renfrognée qui n'aime plus la force parce qu'elle est faible et qui traite volontiers d'orgueilleux ses enfanis, déjà parvenus à un âge avancé, lorsqu'ils manifestent simplement le désir de diriger eux-mêmes et sous leur responsabilité leurs propres affaires.

Ces déviations du sens naoral et religieux ont causé de

cines dans les terres profondes du milieu qui nous entoure. A cette condition seulement, les rameaux peuvent trouver les sucs vigoureux sans lesquels l'effort de notre bonne volonté serait inefficace.

Il n'était pas au pouvoir des enfc^nts de la tradition de se soustraire à cette grande loi de la vie, et Texpérienee ne démontre que trop qu'ils ont été soumis à son empire. Aussi, pendant qu'une petite minorité d'hommes d'élite, pour lesquels on n'aura jamais assez de respect et de vénération, réussissaient à maintenir en leur cœur la flamme de la générosité morale, beaucoup d'autres, qui restaient encore dans les rangs des défenseurs de la vertu dont ils se disaient prêts à soutenir la cause, se signalaient surtout par leur inaptitude à réaliser les bons desseins qu'ils formulaient.

Les uns, les plus nombreux, s'abandonnaient aux étreintes d'une frivolité incurable qui, à travers des divertissements sans fin et dont la multiplicité même accroissait la niaiserie et la malfaisance, consumait peu à peu leur provision de vaillance morale. On les trouve inertes, également incapables de bien et de mal, semblables à ces poupées innocentes qui prononcent les mots sacrés de « papa » et de « maman », et n'attachent aucun sens aux sons qu'elles émettent, ne tirent aucune vie des pensées sublimes dont elles évoquent le souvenir. Il semble à les voir que les préceptes moraux se ramènent pour eux à un formulaire de pratiques et de gestes, ordonnés à l'avance, et dont les rites extérieurs, ne correspondant jamais à des sentiments internes, sont incapables d'entretenir dans les profondeurs de la conscience une véritable vie morale (1).

(1) « Nous avons connu ce type du jeune homme, tel qu'il sortait de nos collèges réputés les plus chrétiens. D'une cul-

le connaissent depuis longtemps et que ses vieux ouvriers sont pour lui connue des enfants sincèrement attachés à leur père, par la longue accoutumance d'un travail commun. Et pourtant, il suffît de pousser un peu l'enquête pour découvrir que ces anciens clients fidèles ne sont pour la plupart que de petits commerçants gênés et mauvais payeurs, que ces ouvriers sont surtout de braves gens, pas méchants sans doute, mais aussi, peu capables et indolents, qui fournissent en échange d*un maigre salaire un travail de mauvaise qualité. L'usine ne recrute ni ouvriers, ni clientèle, et, en la quittant, on éprouve l'impression qu'on vient de visiter une ruine ; la vie se retire à la fois des hommes et des choses, et une même décrépitude atteint simultanément le patron et les ouvriers, le matériel et les acheteurs, les bâtiments et les méthodes. Quand on cherche la cause première de cette déchéance générale, on n'en trouve pas d'autre que celle-ci : le patron n'a pas été capable ou a refusé d'adopter les méthodes nouvelles et progressistes de fabrication et de commerce. Il a cru pouvoir conserver ses procédés et son outillage anciens, et laissant à d'autres le soin de suivre le progrès, il a pensé que lui, moins ambitieux, pouvait se contenter de fabriquer son « article classique » ; et voici que sa spécialité même lui échappe, parce qu'il n'est pas permis h l'homme de séparer son travail, si modeste soit-il, du grand labeur collectif qui s'accomplit chaque jour autour de lui...

Ainsi en est-il de la vie morale. Quoi que nous en ayons, notre vie morale doit toujours être en fonction de la vie économique, sociale et intellectuelle du temps et du milieu où nous vivons, et à aucun de nous il n'est donné d'assurer en son âme la végétation puissante du petit arbre qui doit porter les fruits savoureux d'une vertu agissante, si cet arbre ne plonge d'abord ses ra-

Sous prétexte de résignation, ils acceptent trop facilement... surtout pour les autres, le règne de Tinjustice, ne s' apercevant pas que la résignation «c quand ce n'est pas à l'inévitable qu'elle se soumet, n'est que lâcheté, et que le sacrifice, quand il perpétue l'iniquité parmi les hommes, est le complice de cette iniquité (i) ». Quand ils se résolvaient à agir, on eût dit, h voir l'exclusivisme de leurs procédés, qu'ils tenaient moins au résultat moral qu'au moyen employé pour le produire. Le plus souvent, ils se vantaient de n'employer que des moyens strictement confessionnels (2), et ainsi, au milieu d'un peuple devenu chaque année plus étranger à la foi chrétienne, leur action morale demeurait comme

Bloud, 1906, broch. Ces deux témoignages, que je cite parce qu'ils sont récents, ne font que signaler un mal depuis longtemps reconnu.

(1) Benoit Malon, Morale sociale, introduction par M. Jaurès, p. ni. — De même la belle vertu de charité paraît trop souvent avoir perdu son antique saveur et ce beau mot de charité qui exprimait autrefois Tamour du prochain et le don«joyeux de l'activité au service d'autrui, n'éveille plus que ridée d'une aumône, d'un don en argent. « La charité, s'il vous plaft ; en entendant ces mots, remarque M . 'Gide,, qui de nous traduit : HÎmez-moi comme vous-même, s'il vous plaît. On se contente de jeter une petite pièce d'argent, et au lieu d'amour, on n'a pour le mendiant que dcdain ou indifférence. ».

(2) Je signalerai, après beaucoup d'autres, la déconcertante altitude d'abstention et de réserve méfiante gardée par tant d'honnêtes gens à l'égard de nombreuses ligues et associations qui se proposent de relever le niveau moral de noire société, ligues contre l'alcoolisme, contre la licence des rues, contre la traite des blanches, ligues pour le repos du dimanche, associations pour le développement de l'arbitrage international, etc., etc.

suspendue en Tair, sans contact avec le milieu même sur lequel ils souhaitaient exercer une influence.

Encore n'était-ce pas là le dommage le plus grave infligé à leur vie morale par Tisolement social dans lequel ils se renfermaient ; parfois ils semblaient moins aptes que leurs adversaires, les enfants de l'esprit nouveau, à la pratique de certaines vertus naturelles et sociales que notre démocratie tient à juste titre en haute estime et que naguère l'illustre Père Hecker si- •gnalait à l'attention des catholiques américains. La probité dans les affaires, la fidélité à garder la parole donnée, l'ardeur au travail, la rectitude dans le paiement des impôts ou l'acquittement des dettes, l'honnêteté parfaite pendant les périodes électorales, toutes ces vertus, et quelques autres encore, ne trouvaient pas, parmi les enfants de la tradition, l'accueil empressé qu'on eût pu souhaiter, et ainsi s'accréditait l'opinion que ceux-là aussi qui se donnaient comme les représentants de la vertu et de l'ordre moral n'étaient pas meilleurs que les autres. On en venait à penser que leur doctrine était loin d'avoir l'efficacité morale qu'ils lui attribuaient, puisque ceux-là mêmes qui faisaient ouvertement profession de l'admettre ne savaient se préserver des défaillances communes que d'autres, qui affichaient moins bruyamment leurs prétentions à la vertu, réussissaient aussi bien à éviter.

Telles furent, au cours du xix® siècle, les conséquences, heureuses ou funestes de l'attitude adoptée par les enfants de la tradition à l'égard de la loi morale. Si l'on fait la balance des comptes actifs et passifs, il faut reconnaître que « le solde » est loin de répondre aux espérances, et cependant la gravité de Terreur initiale ne permettait pas qu'il fut plus élevé. Cette erreur a consisté à poser en axiome que les changements surve-

nus dans le régime économique et intellectuel d'une société ne devaient exercer aucune influence sur les formes de l'activité morale des individus, et que ceuxci, sans tenir compte de ces changements, devaient simplement s'attacher à pratiquer dans la perfection les formes de vertus que les générations précédentes avaient prisées et recherchées. Or, il s'en faut de beaucoup que cette prémisse soit justifiée, et bien, plutôt devrait-on dire que les traductions et les interprétations que chacun de nous doit faire, pendant sa courte existence, de la même beauté morale que nous concevons, sont essentiellement relatives et contingentes. Ici comme ailleurs, la pérennité et l'unité de la trame n'excluent pas la variabilité indéfinie des broderies, et, au contraire, elles la supposent et la postulent, puisque Bans elle, les vies des hommes et des sociétés ne seraient que la répétition indéfinie du même modèle. Notre torpeur voudrait empêcher les renouvellements, « le pharisaïsme est une loi de la nature humaine. On le trouve dans les bureaux, dans les académies, comme dans les églises ; il exprime notre inertie, notre tendance à enfermer pour jamais la vie dans les formes qu'elle a une fois réalisées. Respect de ce qui est convenu, aveuglement volontaire à toute idée nouvelle, idolâtrie de ce qui est, il détruit la morale dans son principe intérieur ; il substitue à la réflexion l'habitude, à la liberté l'automatisme, à la conscience le scrupule ; il cherche ce qui doit être dans ce qui n'est plus ; faisant ce que d'autres ont pensé, ont voulu, il détache les actes des raisons qui ont pu les justifier ; il confond la vertu avec le supplice d'habiter un corps dont l'âme s'est retirée (ij. »

(1) Les affirmations de la conscience moderne. Colin, p. 122.

Heureusement notre paresse et notre somnolence ne fixent pas la norme des choses ; la nature, inépuisablement féconde, poursuit toujours sa marche vers des combinaisons et des formes inédites. Vainement, lorsque nous avons trouvé un modèle à la taille de notre petitesse, assez commode pour ne pas gêner nos aises, assez décent pour faire bonne figure devant nos contemporains, nous voudrions en faire le mode uniforme de toutes les activités et déclarer que celles-là seulement sont honnêtes qui prennent mesure sur lui. La vie a tôt fait de renverser nos misérables constructions; elle passe majestueuse, comme les corps ressuscites, à travers les murailles de nos ombrageuses précautions.

Il serait puéril, à la fin de cette analyse, de recher» cher si Terreur commise pas les traditionalistes a été plus grave et plus funeste que celle dans laquelle sont tombés leurs adversaires; ou si, au contraire, c'est la méprise de ces tierniers qui a eu sur Tétat de nos mœurs les plus graves répercussions. Ces dosages subtils des responsabilités n'offrent aucun intérêt. Au contraire, il n'est pas sans importance de remarquer que ce furent les excès et les exagérations des uns qui engendrèrent les excès et les exagérations des autres. L'àpreté des luttes politiques et sociales engagées dans notre pays depuis le milieu du xvui® siècle n'a guère permis d'atténuer par l'esprit d'équité et de modération les oppositions et les divergences des deux doctrines, et, d'autre part, l'égale impuissance des deux groupements à organiser la vie sociale, leurs

chargés de four

deux

échecs réitérés se s

adversaires une provision toujours renouvelée a exemples !Ï citer, d'arguments à présenter. « Voyez, s'écriaiton d'un côté, comme ces hommes sont incapables de fonder des familles stables et prospères, de maintenir les bonnes mœurs et de réfréner Tégoïsme. Sous leur direction, la vie privée se dissout tlang la débauche ci les institutions publiques les plus essentielles sont menacées. » — « N'apercevez-vous pas, clamaient dans Tautre camp des milliers de voix, combien ceux-là sont inbabiles et inexpérimentés dans la gestion des intérêts économiques et politiques; ils ont peur de la science, peur du progrès, peur de la richesse et de la liberté; en quelle déchéance iriémédiablc ne tomberait pas notre pays, si jamais leur doctrine pouvait y prévaloir! Et puis ils alTectent la vertu, sans en avoir plus que nous la réalité ! »

\insi, chaque jour, sous le feu roulant des arflrmations et des ripostes, des contradictions et des répliques, l'animosilé des combattants s'excitait; chacun, pourêlre plus sûr de ne pas pactiser avec rennemi, s'empressait d'exagérer sa doctrine jusqu'aux conséquences les plus extrêmes, jusqu'aux conclusions les plus folles.

La mêlée était si chaude qu'on en venait h penser que toutes les institutions sociales et toutes les inventions mécaniques^ même celles dont la neutralité morale était le plus évidente, devaient être une arme pour mieux atteindre Fennemi ; et de même que j'ai pu signaler plus haut qu'au service d'un esprit pervers tout, jusqu'au système du tout-à-régoût et des cartes postales illustrées, peut devenir un instrument de perversion et de désordre, de même on pourrait signaler ici que les chemins de fer et la bouille, fa crémation et la tour Eiiïel, la chimie alimentaire et les anesthési-

ques, le calcul infinitésimal et les microbes (1) ont servi tour à tour d'argument pour harceler l'adversaire et au besoin, joie suprême, pour le « terrasser ». Suivant les circonstances, on les employait à démontrer qu'on pouvait enfin se passer « des niaiseries des cléricaux et des jésuites », ou à prouver « l'orgueil inouï des libres penseurs et des francs-maçons ». Ainsi on aboutissait au burlesque, et on serait parfois tenté de rire au souvenir des scènes comiques qu'alimentaient l'ignorance et la passion d'un grand nombre, si on pouvait oublier que toutes ces batailles tragiques ou comiques compromettaient, au point de le supprimer presque, le grand œuvre de l'éducation morale des générations nouvelles.

(1) Pour le calcul infinitésimal, vide supra^ p. 212. — Lorsque les anesthésiques furent inventés, vers le milieu du xixe siècle, cette admirable découverte fut déclarée contraire à la Bible par plusieurs pasteurs protestants anglais qui y virent une rébellion intolérable contre la loi de la douleur, et sans franchir la Manche, ni remonter à i860, il ne manque pas aujourd'hui de personnes « très bonnes », qui seraient désolées de voir les médecins découvrir enfin le moyen de procurer aux mères leur délivrance sans douleur. Ce serait là un défi jeté par Tincrédulité à la parole biblique : a Tu enfanteras dans la douleur». On connaît les polémiques, aussi enfantines des deux côtés, auxquelles la crémation a fourni un aliment. Plus que toutes les autres, l'histoire de la tour Eiffel a procuré quelque gaieté aux tempéraments hypocondriaques. Plusieurs oracles de la libre-pensée déclarèrent alors qu'on allait enfin prendre la revanche de l'échec de la tour de Babel, « maintes fois célébré par les calolins », et de leur côté, des journalistes, plus pieux que bien avisés., prophétisèrent l'insuccès d'une entreprise qui n'avait d'autre dessein que « d'humilier la religion ».

Quelles que fussent, en effet, leurs divergences, les deux groupements aboutissaient du moins à un même résultat, à priver le pays de la robuste et saine formation morale que les transformations de la vie rendaient chaque jour plus indispensable. Sans doute, les raisons de cette lacune n'étaient pas semblables pour les deux groupements : les enfants de l'esprit nouveau ne donnaient point de formation morale, parce qu'ils jugeaient inutile d'en donner et n'avaient d'ailleurs aucune doctrine qui leur permtt de le faire ; les enfants de la tradition, au contraire, jugeaient cette formation morale essentielle, mais le défaut de mise au point de leur méthode, leur attachement obstiné à des concepts surannés et à des institutions vieillies empêchaient que leur bonne volonté fût efficace. Ainsi l'une et l'autre voie conduisaient au même carrefour des individus également inhabiles à vouloir sincèrement le bien, également désemparés en face des assa.uts multipliés de l'immoralité. Cette absence d'éducation morale ou, ce qui revient pratiquement au même, de toute éducation morale adéquate, est à ce point complète, qu'il ma toujours paru que la désorganisation des mœurs dans la France contemporaine, loin de surprendre ceux qui en rechercheront méthodiquement les causes, ne peut au contraire manquer de leur apparaître comme beaucoup moins avancée que ne le comporteraient les doctrines couramment admises* En fait, il faut avoir le courage de le dire, la France moderne depuis un siècle ne reçoit plus d'éducation morale : parmi les grands services d'utilité publique, le plus grand et le plus essentiel de tous ne fonctionne plus, et, dans ces conditions, la désorganisation des mœurs privées et publiques devrait être beaucoup plus grande qu'elle ne l'est. Seul l'élan que nous avons reçi' ' ^res nous

maintient en mouvement : nous respirons encore « le parfum d'un vase vide » et nous ressemblons à ces fils de famille insouciants qui réussissent, pendant une ou deux générations, à vivre du capital accumulé par Teffort persévérant de leurs grands-parents. Mais ces exploits de l'imprévoyance ne peuvent durer longtemps : la vie moderne n'est pas tendre aux institutions qui n'ont pour elle que l'accoutumance, et voici que, depuis vingt-cinq années, nous assistons à l'épanouissement logique des conséquences contenues dans les prémisses et que notre mollesse se refusait à reconnaître. Chaque année, le groupement de ceux qui ne veulent être que des enfants de la tradition se dissout davantage et devient moins capable d'exercer une influence sur la vie sociale ; d'autre part, il suffit de se donner la peine d'analyser les différences profondes qui séparent, à vingt années de distance, la doctrine laïque des Paul Bert, des Gambetta, des Jules Ferry et des Spuller, de la doctrine non moins laïque des Jaurès, des Buisson, des Clemenceau, des Pelletan et des Hervé, pour ne plus pouvoir garder aucune illusion sur le sens de l'évolution accomplie et sur la direction du mouvement (1). Des germes, dont les propriétés nocives étaient ignorées ou délibérément méconnues, commencent à porter leurs fruits, et, de Faveu de tous, ces fruits sont malsains. Ainsi l'œuvre de désagrégation de la vie sociale se poursuit ; chaque année des semences plus mauvaises sont déposées dans les terres profondes qui pourraient fournir à notre démocratie des moissons si belles de justice et de beauté. Après avoir vécu d'une ombre, on peut vivre quelques

(1) J'ai esquissé celle comparaison dans im article publié dans Demain^ numéro du 2 mars 1906, sous ce titre : « Vingt-cinq années de laïcisme ».

années a de Tonibre d'une ombre », mtis un jour vient où la réalité toute nue apparaît ; alors on s'aperçoit, trop tard peut-(^tre, que la magnificence extérieure du décor de la vie économique ne fait que donner plus d'éclat h la laideur des âmes, et rendre plus tragiques les colères et les désespérances des malheureux qu'on a trompés, en se trompant soi-même.

Page 1