CHAPITRE Vil La position nouvelle du problème moral
En i858,Proudhon écrivait, dans le discours préliminaire d'un de ses ouvrages, cette profonde parole : « La France a perdu ses mœurs », et le pamphlétaire de génie signalait « cette perte de Tintelligence et de la conscience morale », cet envahissement du scepticisme moral comme le grand mal, comme le mal unique auquel il était urgent de porter remède. « Par le scepticisme, disait-il, l'attrait purement moral du mariage, de la génération, de la famille, l'attrait du travail et de la cité étant perdu, l'être social se dissout, la population même tend à s'éteindre. Là est le côté grave de l'immoralité actuelle Nous nous sentons déchus de notre
dignité, ce qui veut dire de notre virtualité sociale (i).»
Près de quarante années devaient s'écouler avant que l'avertissement du penseur, au regard prophétique, ne
(1) De la Justice dans la Révolution et dans VÉglisCy nouvelle édition, Marpon et Flammarion, t. i, p. 7"
-ac-.i.i i. ?:ii.".iir. la /:ur vLat.tît«!e fut <i je ne roc lïiLr i-ix en^TMis i? t'*'.'*) l). où il fallut cooslater
;i àt^'.iijii; riri ■irs'ii :ii «rln. plus tard, l'histoire des ii.-rrs uiTi.e-î i'i 'ri '.-îrips. ]a devra iToosidérer les années !.v.«) i '.v/fi ::iu.ij-î i-iji: 4 r «Lies pendant les»iueUes le iiioir-'iuea-. aoii-'-ii: i ;r'.i 2i!3aaai:e. A !a vérité. Edmond <i:i.-i':r i7i.-. Z'i'z. 't. :.< is*4.:ia.eeî.!ide intLltiiée : la Crise ■if . i M'u-n'-': un 5. -îii ir:.: ii znn«i tileat de l'auteur, ..•ei-'i '?'. i'i'i p.i5à.i crfs.':e !^i;er;ie. Le l« janvier 1890. M. Mei«:ri!':r i-f V.j;-. imi :a ir ! ::e airessé .< .4-reiiJçui iti: *:''i'/i 'i '^ ' -?■ ; ". ^ : ii.^ ! i R-^l- ùe t/« Di?it.r-JiondeSf ^liznd-d'. ■:*?s i ir?i.i..5 > ;:": zr:".?:!: * :r li-aLes choses qu'il taatresserr'îrie ..-^zsr,.-!.. Li.l làrre -ri.'rivaln n'avait pas salué une visita imaÀin lir^?. A !i Ein ie iv^.. if. Paul Desjardins publi.ii'-. ave: !■? s::.?-? ; :■? Ira s.i!r. s^a excellent ouvrage, le Dn'.'jir ij-*ii»t= .'. e*. îliu-^ltanéairLl M. Lajneau inscrivait, da ieba: Je ses Sin>itl-ti h-jUi pou ■ Uf. prof/rammi* d'union ft d'uK'ti'j-'.. cc:*e d::-.! ii-ii!-;Q prê^i-îc ; ♦< Nous nous unissons pour iu-.'.er pir nctre iniî.i.ifive contre l'affaiblissement ■rij^'ie jvur plus visible e-. pi 15 m«rca.\\Dt dîi lien social. » liifr,i*;Blrfif. 13 août 189i.. Le 26 octobre lS9i, U BuUe- 'ii% iV rC'iîon pour l'art ion moral-? était fonde. Aux veux it'* bons citoyens qui fonJaient celte association, il appa- ^issait ooiuiue ^^ manifeste i> qu'il existe un « écart excessif •iiiW ".idéal moral que noire conscience est parvenue à
- -:iC!er et notre moralilô effective Notre civilisation,
\ -.aji '^es appétits vers de Hiux biens, et en ne comptant
^ ^^j^ijjf que sur la conlr/iinle morale et le jeu des
^T t.- -.K^sï-^*^** ^^ *^ concurrence, de l'offre et de la
^'^^ '\ . . t semé un esprit de non-acceptation, de
:■ icixloureuse. P.t ce qm la condamne, c'est
****'■ ^ jK^^é la douleur inévitable, elle n'a proposé *' ^"^^ JT '-:. «adit celle-ci intelligible et la fît appa- ,>M-. ^'"'' '* ""^^ ,v,^ qu'un accident fortuit, irrationnel.»
ï: .*-* rfe l'Union pour V action morale, è prononçait le 11 novembre 1890,
que ni le progrès des richesses, ni le perfectionnement des institutions politiques , ni les découvertes de la science n'avaient été capables d'éliminer ou de résoudre le problème moral. Au début, une petite cohorte d'hommes clairvoyants et dévoués au bien public se risqua seule à diverses tentatives d'éducation morale, et l'opinion resta indifférente. Toutefois cette insouciance dura peu ; l'évolution rapide et parfaitement logique du laïcisme contemporain s'accentuait chaque jour, les symptômes précis d'une désorganisation sociale progressive apparaissaient : aussi, il devint impossible de fermer les yeux plus longtemps (1). Depuis quelques
le fameux toast qui préparait la Yoie aux directions pontificales ultérieures. L'encyclique Rerum novarum est du 46 mai 4891 ; la lettre du même pape aux Français, bientôt commentée par la lettre k M«r Fava, est du 16 février 1892. Le 3 mars 1894, M. Spuller prononçait son grand discours sur l'esprit nouveau. « Nous avons le devoir rigoureux, disait-il, d'observer la marche des choses, de tenir compte de ce que les événements comportent avec eux de changement, de modification. ... Cet esprit nouveau doit être un esprit haut et large de tolérance, de rénovation intellectuelle et morale, tout différent de celui qui a prévalu jusqu'à présent ». J, 0. documents parlementaires, 1894, p. 387.
Quelques mois plus tard, le capitaine Dreyfus était condamné et V Affaire commençait. Les hommes habitués à ne juger la vie intellectuelle et sociale que par ses manifestations dans l'ordre politique, pensent que cette Affaire a clos le débat et que le mouvement de 1890 a avorté. S'il n'oubliaient pas que la vie politique n'est qu'une petite fraction de la vie intégrale d'une nation, ils discerneraient combien leur erreur est profonde. Le mouvement est beaucoup plus puissant en 1907 qu'en 1890, et il n'est au pouvoir de personne de l'arrêter.
(1) On trouvera, sur le développement progressif des révélations concernant l'inefficacité de l'enseignement moral k
annôos, le problème de là vie morale à reconstituer dans la France contemporaine préoccupe très vivenuMit l\)pinion publique : Témoi est grand, et même, à certaines heures, il semble dégénérer en panique. Dans les milieux soient ifiques, la question morale est au premier rang des préoccupations : les revues philosophiques et pédagoqiques publient avec persévérance de longues séries d'articles sur le fondement de la morale ou réducation morale de la jeunesse (1), et, de leur côté, les professeurs de renseignement secondaire ou supérieur s'unissent aux instituteurs les plus éclairés pour rechercher ensemble les méthodes les plus propres à développer chez les enfants et chez les jeunes gens les énergies vigoureuses, qu'une volonté disciplinée doit mettre au service du devoir (2).
Técole primaire, des renseignements intéressants dans un ouvrage de M. Eugène T&sermer, La 3f orale et Tesp^'it laïque, Vans, Lelhielleux, notammenl aux pages 83 et suivantes.
(i) Cf. notamment le Volume^ la Revue pédagogique, la Revue de V enseignement primaire, la Revue philosophique, la Revue de métaphysique et de morale.
(2) Cf. spécialement le coniple rendu du Congrès international de l'éducation sociale, et L'Éducation morale dans VUniversité, enseignement secondaire, conférences et discussions présidées par M. Alfred Croiset, d900-d901. — La seule énumération des ouvrages relatifs à la morale publiés dans ces dernières années remplirait plusieurs pages. Je me borne à signaler : Science et morale, de M. Berlhelot ; T^ducation de la démocratie et le Cours de morale de U. Vi\}'oi ', Solidarité Aq M. Léon Bourgeois; Discours de combat de M. Brunelière, et les articles du même auteur publiés dans la Revue des Deux-Mondes sur L'utilisation du positivisme ; Leçons de morale de M. Henri Marion ;/a Conception morale et civique de renseignement de M. Fouillée ; l École d'aujourd'hui, de M. Goyau • '" '^*'ligion^ la
Soit dit en passant, l'acuité (?t la persistance de ces préoccupations ne laissent pas de déconcerter beaucoup d*esprits, au déclin d*un siècle qui croyait avoir à jamais délivré Hiunianilë de semblables soucis» et au moment
kmèmc où !a science, a poursuivant ses démonstrations si humiliantes pour noire orgueil, achève de nous (Écraser &ous le poids des mondes (i). »
Morale et la Science : leur conflit dam V éducation confemporaine, de Ms Ferdinand Buisson; VIdéal socialiste^ de M. Fournière ; Es^ai d'une philosophie de la Solidarité^ conférences et discussions présidées par MM. Léon Bourgeois et Alfred Croiset, Paris, Alcan, 1902; la Crise morale el le positivisme, par M. P. Griraanelli, in -S», Paris, Société posilivisle, 1904, et surtout trois ouvrages, publiés simuïlanémenl, au commencement de celte année mème^ par des moralistes et des philosophes aitachés à des doctrines (rès différentes, mais chez cjui on admire également la pénétration de Tanalyse, la vigueur de Tintelligence et la grande érudition ; Etudes de morale positive, par M. Gustave Belol, Alcan, 1907; Moi^ale et Société, par M. George Fonsegrive, Bloud et C*^, 1907 ; V individu^ Vassociation et l'État, par M. Fournière, Alcan, 1907.
D'autre part il est diôicile de se faire une idée du uomhre des sociétés d'éducation morale qui ont été constituées depuis quinze années. Citons parmi les plus importantes, à côté el à la suite de [Union pour VÀvtion morale, — qui porte désormais le litre d'Union pour la vérité, — la Société libre pour TElude psychologique de Tenfant» la Ligue contre la licence des nies^ la Société pour Féducation , sociale, FUnion démocralique pour l'éducalion sociale, l'Union des Parents éducateurs, la Ligue Française de la Woralilé Publique, qui publie une revue mensuelle, Le Relèvement social, etc., etc.
(1) a Noire monde, que nous imaginons si grand, est perdu, isolé dans un coin de l'espace; les étoiles les plus rapproïs de nous sont un million de tois plus éloignées que le
Au milieu de cet univers, dont rimmensité fait ressortir notre petitesse, au milieu des générations indéfinies de la chétive famille humaine dont nous ignorons chaque jour davantage la lointaine histoire, k mesure que nos connaissances se dëvek4q[iefit» une société est peu de chose et un individu n*est plus rimmel» ee|ieadant voici que plusieurs sections de cette même seÎMce, unissant ensemble leur témoignage à celui de l'expérience commune, viennent attester la souveraine importance de la conduite morale de l'individu. Preuves en mains, elles démontrent que, suivant la pression de ce petit grain de sable que nous sommes, la société souffre ou progresse, se désagrège et se dissout, ou, au coûtraire, ramasse ses forces accrues pour de nouvelles ascensions.
soleil ; les étoiles de seizième grandeur, limite actuelle du pouvoir de pénétration de nos lunettes, seraient 965 fois plus éloignées que celles de première ; la lumière, qui parcourt 75.000 lieues par seconde et qui vient du soleil à nous en huit minutes, emploierait 30.000 ans à parcourir la distance qui nous en sépare ». (Fa je, V Origine du Monde, p. 182.)
« Que dire maintenant de la Terre, le séjour de celui qui se croyait le roi de la Création? Elle n'est plus le centre du monde et elle est déchue de sa place privilégiée : ce n*est plus par rapport à elle que s'accomplissent tous les mouvements des corps célestes, dont le rythme se répercuterait dans les mouvements qui produisent à sa surface les qualités des choses, la chaleur, la lumière, la vie et la beauté ; elle est un point dans l'espace, un astre subalterne, circulant à son rang entre Vénus et Mars ». (G. Séailles, op. cit,, p. 29.)
Pendant que l'astronomie fait ces vertigineuses démonstrations, l'anthropologie, la géologie, la biologie et les sciences historiques apportent & la barre les assertions que l'on sait.
Ce jeune homme qui est là devant vous, à qui ses parents ont transmis vingt mille francs de rente et qui en gagne huit mille autres dans un grand établissement industriel, va-t-il rester dans son célibat égoïste et licencieux, va-t-il centraliser pour sa seule satisfaction personnelle les ressources combinées de sa fortune et de la grande ville qu'il habite, ou au contraire, va-t-il accepter la salutaire discipline du mariage, va-t-il choisir une vaillante compagne, et tous deux, solidement appuyés sur la fidélité conjugale, fonderont-ils ensemble une véritable famille ? Cet ouvrier ajusteur intelligent, actif, habile dans son métier, qui haranguait si ardemment, il y a huit jours, ses camarades réunis en un meeting de grève, va-t-il aujourd'hui accepter les 6.000 francs qu'un employeur déshonnête lui offre pour assurer la reprise du travail ? Ce magistrat, qui sait qu'en ce moment le prévenu assis sur le banc du tribunal correctionnel est un électeur influent et grand ami du député de la cir~ conscription, va-t-il transiger avec sa conscience et acquiescer à une pénalité mitigée qui lui vaudrait la fructueuse compensation d'un avancement plus rapide ? Quel parti vont prendre ces hommes ?
La question morale prend à nos yeux ces précisions étranges, elle descend à ces spécialisations, à ces individualisations. Les sciences s'accordent à démontrer que notre vie est liée à d'innombrables réactions et combinaisons ; le moindre écart dans la gravitation d'une de ces étoiles qui, à des millions de lieues de nous, gravitent, depuis des centaines de siècles, dans l'espace infini, suffirait à bouleverser l'univers et à causer notre perte, et pourtant, voici qu'en quelque manière il nous apparaît que notre conscience est aussi un centre d'énergies motrices dont la société ne peut se passer. Nous ne sommes qu'un grain de sable, mais le
refus de ces grains de sable de supporter pour leur part le poids, de la vie sociale su fût à faire chanceler Timmense char, et la prospérité collective est suspendue à la contribution de cette misérable cellule vivante que nous sommes.
Insondable mystère sur lequel aucun homme ne saurait, sans déchoir, s'abstenir de méditer suivant ses lumières et suivant ses moyens !
En tout cas, comme Taction ne supprime pas la méditation, mais au contraire la rend plus saine et plus féconde, et que le péril immédiat devient chaque jour plus menaçant, il importe dès maintenant de rechercher les remèdes. De quel outillage et de quels moyens la société dispose-t-elle pour procéder à une reconstruction morale que tous s'accordent à déclarer urgente et nécessaire ?
La tâche à accomplir est difficile, mais tout ne reste plus à faire. Depuis quinze années, quelques principes ont obtenu Tassentiment unanime de tous les hommes judicieux ; on peut donc les considérer comme acquis et solidement fondés.
En premier lieu, il est dûment établi, à l'issue des douloureuses expériences du xix® siècje, que Tordre des phénomènes de la vie morale est un ordre distinct, séparé des autres, irréductible à aucun ordre des phénomènes biologiques ou économiques. Les notions de devoir, de loi morale, d'obligation morale ont leur originalité propre et répondent à des réalités mystérieuses sans doute, mais à des réalités certaines et objectives. Personne n'est plus autorisé à dire que ces notions ont été insérées dans les intelligences par k les sombres doctrines du Moyen Age » et que Thumanité aft'ranchie doit désormais se borner à la culture exclu-
sivement intellectuelle des individus (i). Ces alTirmations, naguère très répandues, sont aujourd'hui répudiées, bien qu'elles soient encore acceptées de quelques politiciens de faubourg, peut-être même de quelques membres attardés de la Ligue de l'Enseignement. Nous sommes très loin des doctrines sociales purement intellectualistes qui paraissaient évidentes à Victor llugo, à Jules Simon, à Jean Macé : nous savons ce qu'elles nous ont coûté et nous n'y reviendrons plus.
A Tenvi, philosophes et professeurs, économistes et historiens reprennent à leur compte la belle formule de Proudhon. 11 y a quelques années, M.Durkheim donnait à son étude sur la Division du travail cette conclusion significative : « Notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale » et certes M. Buisson et M. Séailles ne me contrediront pas, si je dis que ces
(1) Cf. le dernier ouvrage de M. Ribot : Essai sur les passions. Analysant ce livre, M. J. Bourdeau écrit, dans le Journal des Débats : « Il n'est rien de plus dangereux, disons de plus absurde, que le préjugé rationaliste et intellectualiste, si répandu en France, depuis le xvJîie siècle et qui domine aujourd'hui noire pédagogie olïicielle, préjugé d'après lequel il suffît d'éclairer les hommes, pour les rendre maîtres d'eux-mêmes. « La raison, écrit Herbert Spencer, dans une page du Social Staiics, qu'on ne saurait assez méditer, n'est pas un pouvoir, c'est un instrument ; ce n'est pas une chose qui meut, mais une chose qui est mise en œuvre (worked) par des forces qui agissent derrière elle. Soutenir que l'homme est gouverné par la raison est aussi absurde que de dire que l'homme est gouverné par ses yeux. » La raison n'est que la lanterne au moyen de laquelle la passion cherche la voie la meilleure pour allcindre son but... Aussi^ toute éducation purement intellectuelle^ purement rationaliste est-elle nécessairement une éducation dépravée, »
Ir^.f.i-.ir'I
et dont nous connaissons à la fois et les péripéties angoissantes et TinefTable grandeur, qui restaure en nous, et sur des bases indestructibles, le sentiment de la dignité humaine (1).
En second lieu, Taccord existe aussi sur le contenu de la loi morale, sur la liste des préceptes auxquels il convient de reconnaître le droit de commander à la conscience. Sans doute, les partisans de la morale laïque aiment à répéter, avec les Congrès de la Ligue de TEnseignement, que « la morale est le produit de l'Evolution humaine » (2), et au Congrès international de la Libre Pensée tenu à Rome en 1904, M. George Renard invitait ses collègues, et en particulier les philosophes et les savants, « à élaborer, perfectionner, propager et dresser fièrement en face des morales religieuses qui sont les morales du passé, celte morale laïque qui est la morale de Tavenir ». Mais, derrière les formules sonores, il est aisé de découvrir que ce grand travail d'élaboration doit s'appliquer beaucoup plus au fondement de la morale qu'au contenu de ses préceptes. Personne n'a l'intention de soutenir que l'adultère est licite, que le vol mérite des éloges et que la séduction 4'une jeune fille ne doit plus être considérée comme une faute ; dès lors, il n'y a aucune raison de déclarer
(1) « D'où vient-il ce sentiment qu'un Taine, qu'uQ Renan trouvent ridicule et dangereux, et qui peut-être, en effet, n*est pas fondé en raison ? Peu importe, c'est une force, c'est une force morale, c'est une faculté nouvelle de l'âme humaine, un sens de l'humanité et de la justice, une exigence impérieuse, et qu'on n'éludera pas, de la conscience contemporaine ». Revue de Métaphysique et de morale, année d900, p. 272. La Morale chrétienne et la conscience contemporaine, par M. Darlu.
(2) Cf. notamment le Congrès de 1904.
En troisième lieu, personne aussi ne conteste — et au surpluscette troisième conclusion n*est que le développement delà première — que le seul moyen efficace d'obtenir Tobservance exacte de ces préceptes soit de s'adresser à la raison et à la conscience de l'homme, de faire prévaloir en chacun des membres de la cité, sans distinction de milieu ou de rang, une volonté assez ferme, une conscience assez droite pour qu'en chaque circonstance le décret souverain du devoir soit entendu et obéi. Puisque la vie moderne accroît tous les jours les pouvoirs et la liberté de l'individu, et que parallèlelement l'action des contrôles extérieurs — autorité familiale ou patronale, surveillance du voisinage, souci de l'opinion publique, répression des lois, — va diminuant sans cesse, il devient manifeste que la vie morale ne peut être considérée comme vraiment instituée dans l'individu et dans la société qu'autant qu'elle pénètre les consciences et reçoit son développement du libre concours des volontés. M. Gabriel Séailles a écrit sur ce devoir personnel et toujours inachevé de notre libération individuelle une très belle page qui veut être citée tout entière :
« Que l'individu réclame d'abord la liberté comme un pouvoir, comme l'absence de contrainte, comme le droit de disposer de lui-même, c'est bien, mais libéré des tyrannies du dehors, il n'est pas au terme de son œxivre, il la commence, il lui reste tout à faire, tout ce qui ne dépend que de lui, la tâche que l'on ne réalise pas dans un élan de colère, la tâche de courage, de
fléchissement manifeste s'est, comme l'a remarqué M. Anatole Leroy-Beaulleu, produit parmi eux relativement à la morale sexuelle. Mais il serait probablement illégitime de considérer ces « hésitations » comme conformes à la véritable doctrine de la morale indépendante.
patience qu'il faut toujours reprendre, pour no Fachever jamais tout entière. C'est Bn nous que nous trouvons la menace de la pire servitude, c'est de nous seuls que nous pouvons attendre la vraie liberté.
<i Nous voulons être des hommes, le mot est bientôt dit, mais le droit se retourne en devoir, devoir rude auquel il n'est personne, qui plus ou moins ne défaille. Nous voulons être libres, nous le proclamons d'un air de menace ; si nous appelons liberté le bon plaisir, la servitude de l'instinct, ne faisons pas tant les fiers ; si nous parlons de la vraie liberté, ceignons nos reins et préparons-nous à la lutte qui ne doit plus finir. Dès que nous disons, je, moi, dès que nous nous opposons au monde et aux autres hommes, nous nous imaginons que nous existons d'une existence réelle, nous parlons de notre unité, de notre identité, de notre liberté, et nous en concluons superbement que nous sommes immortels et fils de Dieu. Hélas ! si nous essayons seulement de saisir ce moe, d'en prendre la claire conscience, il se dérobe à nos prises ; si nous l'analysons, il se résout en une multiplicité d'êtres incohérents qui se nient l'un l'autre ; il se divise par les désirs contradictoires qui tour à tour le constituent ; il est tout, excepté lui-même, les préjugés qu'il subit, les objets qui le tentent ; sa prétendue liberté n'est que resclavage qu'il ne sent pas, pour n'y point résister. Si nous voulons être hommes, et pour être hommes, être libres, si là est la première exigence de ïa conscience moderne, ne nous berçons pas d'une illusion vaine, sachons que le droit que nous revendiquons à juste titre n'est que le droit à un devoir qu'il dépend de nous seuls d'accomplir (1). ».
(1) Op, cit., p. 434. — On trouvera une pensée analogue exprimée sous une forme différente dans un intéressant
Que nous voilà loin des formules de Condorcet et des encyclopédistes ! Certes là aussi un grand progrès a été réalisé et on ne saurait en exagérer l'importance.
Sans doute, comme le remarque encore le même professeur, dans un autre ouvrage, « il y aurait un pharisaïsme odieux à proclamer cette éducation nécessaire et à la rendre impossible, an laissant subsister un milieu social qui exclut de la vie humaine la grande majorité des hommes. Mais l'esclavage renaîtra toujours de la servilité, la tyrannie de la lâcheté de ceux qui la subissent et vont au devant d'elle ))(!). Un socialiste belge, qui nous offre souvent l'occasion d'admirer la vigueur de son intelligence, M. Vandervelde, est encore allé plus loin et a déclaré que <( si les travailleurs triomphaient sans avoir accompli les évolutions morales qui sont indispensables, leur règne serait abominable, et le monde serait replongé dans des souffrances, des brutalités et des injustices aussi grandes que celles du présent » (2).
article publié par M. Jules Delvaille, dans la Nouvelle Revue, numéro de février 1904. L'auteur parle de la nécessité d'apprendre à l'individu à dégager en lui-même ce qu'est sa raison, ce qu'est sa liberté.
(1) Education ou Révolution, Paris, Colin, 1904, préface.
(2) Déjà, il y a cinquante ans, Auguste Comte écrivait ces profondes paroles : « 11 faut voir dans le communisme le progrès spontané, plutôt affectif que rationnel, du véritable esprit révolutionnaire, tendant aujourd'hui à se préoccuper surtout des questions morales, en rejetant au second plan les questions économiques proprement dites. Sans doute, la solution actuelle des communistes reste encore essentiellement politique, mais la question qu'ils ont posée exige tellement une solution morale, sa solution polilitique serait à la fois si insuffisante et si subversive, qu'elle ne peut rester à l'ordre du jour sans faire bientôt pré va-
Ainsi, faisonsd'abondantes provisions de courage et de vaillance ot ceignons nos reins pour affronter les rudes hataillps de la vie morale. Ne prenons pas à tAche de nous l'aclu'c à noiis-m(}mes la vérité : quelque peu sourianh» (juc doivi' paraître cette perspective à un grand nomhn'. qui essaieraient encore de garder ici une (ràs r/trn* illusion, cette réforme profonde de nos mœurs ne dt'vra pas seulement atteindre notre vie publique et politi(|ue. On affecte souvent de croire qu'il suffirait de substituer un groupement de citoyens conscients et
loir l'issue décisive que le positivisme vient ouvrir à ce besoin fondamental, en présidant à la régénération finale des opiuious cl des lunMU's. » Si/siémecle Politique, I, 152. Des considérations du même ordre pourraient être exposées ici, pour démontrer la fragilité des méthodes techniques et externes au moyen desquelles on essaierait de suppléer aux défaillances de notre ujoralité. Ainsi, par exemple, on a pensé que Ton pouvait porter remède k la décroissance de la natalité, en diminuant le taux de la mortalité infantile. UMndouioi la pensée de décourager les bons citoyens qui ont fondé les «gouttes de lait » cl les pouponnières. Il est permis cependant de leur rappeler qu'une race ne peut, et \\ faut s'en féliciter, être sauvée par do senjhlables moyens. Depuis quelques années, en dépit du progrès de la puéricul- • lire. V excédent des naissances sur les décès ne cesse de dé- -"(l'.re. liW chutes de la moralité sont plus rapides que les 1t -^nf de la science. On pourrait aussi démontrer que les *M\Jfr df- \t piiéricuUure risquent en un sens de nuire à la „»-. "L ?/iïi*crvanl la vie à des êtres plus faibles ; si ceux-ci .... v«»\i H- êUmiûés, d'autres, plus robustes peut-être, au- -\. u-rcrêc*. P»is<l"^ '^ ^^^'"•''^^ ^^^ systématique et ^'^^^^ " V.U'U ii'«t plus faux que de dire, en face d*uu
-1.0' il -mort :« Ce sera toujours un Français de ^■'^ !. w^ir "liv. ^'^t^ ^'■'^^"*' "^'^^'^ *'^ **'**^ • ^' Puiscpie
.v» \onl désormais veiller à n'en pa?
■.,. —fc.v:\\enl beaucoup d'inox[)érience so-
moraux « à un troupeau d'électeurs ayant tout juste une conscience collective, une conscience de classe, qui assure l'unité de son bêlement et de son vote ». Si la réforme ne faisait que cela, elle ne ferait rien, ou plutôt le jour où on entreprendra vraiment de réaliser cette œuvre, on ne manquera pas de s'apercevoir qu'il nous faut au préalable accomplir une autre tâche, singulièrement plus ardue et plus importante, celle de la restauration véritable des mœurs de notre vie privée, des mœurs de nos jeunes gens et de nos jeunes filles, des mœurs de nos foyers et de nos familles (1).
ciale pour penser que, dans tout ménage bourgeois qui a eu le malheur de perdre successivement cinq enfants en basâge, il y aurait inévitablement cinq enfants assis à la table de famille, si l'on avait pu préserver ce foyer des terribles malheurs qui l'ont éprouvé. Trop souvent, sll n'y avait pas eu de décès, il n*y aurait pas eu de nouvelles naissances ; voilà tout.
De même les mutualistes et les « prévoyants » ont-ils réfléchi à ce que les régions de la France, Nornaandie et Anjou, où les institutions de prévoyance et d'assurance de toute sorte sont le plus développées, sont aussi celles où sévit le malthusianisme le plus cynique ? L'explication de la relation entre les deux phénomènes n'est que trop apparente.
(1) Ce n'est pas un des moindres méfaits des coalitions politiciennes qui nous divisent que d'entretenir dans l'opinion publique l'erreur séculaire qui nous porte à confondre la société tout entière avec ses organes administratifs et politiques, et qui nous voile la primordiale importance de la bonne organisation des mœurs privées. Mais un jour viendra, et on peut croire qu'il ne peut guère tarder, où les bons citoyens reconnaîtront enfin cette grande vérité et en feront le centre de la réforme morale à réaliser. Alors on aimera à méditer sur cet admirable agencement des éléments sociaux, en vertu duquel les manifestations les plus secrètes, les plus cachées, les plus autonomes de notre activité lil
Vainement nous nous efTorçons de nous convaincre que le travail urgent à accomplir peut n'être ni si étendu, ni si profond : la logique du fait saura contraindre les plus récalcitrants & reconnaître que là seulement est la grande réforme, la réforme profonde et efficace. Les actes de la vie privée échappent entièrement à l'action des lois : un tribunal correctionnel ne peut les punir, ni un répartiteur frapper leurs auteurs d'impôts supplémentaires, et pourtant malgré cela, que dis-je, à cause de cela même, ils sont les seuls qui inté ressent vraiment la prospérité sociale, les seuls qui, suivant leur direction, donnent aux peuples la force et la vigueur expansives, ou au contraire les acheminent vers la dissolution et la ruine.
Enfin, l'accord subsiste encore sur un quatrième et dernier point, à savoir que l'éducation morale profonde des individus, en général, et des enfants en particulier, ne saurait être faite qu'en fonction de la vie économique et politique contemporaine. Quoi qu'on en
sont aussi les plus graves et les plus fécondes par leurs conséquences sociales, heureuses ou funestes ; comme si la Providence voulait nous témoigner le souverain respect qu'elle professe pour nous et nous montrer qu'elle a voulu confier la prospérilé des nations à la seule bonne volonté des individus. Les lois pénales punissent le vol, le ncfeurlre, l'incendie, mais elles ne punissent pas le dérèglement des mœurs, l'ivrognerie, l'adultère, l'abandon des «nfants, la cupidité, le mallhusianisme, et elles ne punissent plus qu'en théorie l'infanlicide et l'avorlement; et pourtant ni le vol, ni l'incendie, ni le meurtre n'ont jamais fait périr aucune société, tandis qu'au contraire on ne compte plus celles dont les autres méfaits ont amené la ruine. Gomme tout cela est beau, comme tout cela est magniûque, si seulement on a des yeux pour le voir et la probité intellectuelle pour le méditer l
ait, la houille et la machine à vapeur, rélectricîté et la chimie» les grandes agglomérations urbaines et le journal fiuotidien, les s^mdicnts et le régime démocratique sont (les faits que personne ne peut heureusement plus ôter du patrimoine de rhumanit<5, et toute éducation morale qui voudrait les ignorer ou les contredire serait vouée à de lamentables échecs. Tout au plus, les individus qui l'auraient reçue ressembleraient-ils à des soldats, à qui une longue préparation militaire aurait enseigné J'art de se servir du fusil à pierre, et qui se trouveraient désemparés en face des armes modernes perfectionnées. Là encore, t< nous avons appris notre leçon », à l'école expérimentale du xix' siècle, et Texpérience ne sera pas oubliée.
Si précieux que soit raccord sur ces quatre principes, il demeure cependant à peu près stérile, faute d'une entente sur un cinquième et dernier point» Ici le désaccord est complet. Sans doute, le souvenir des étapes déjà franchies est encourageant, et on peut espérer que la seule difficulté qui arrête aujourd'hui tant de bonnes volontés sera résolue à son tour. Mais, en altr^ndant cet heureux moment, qui peut être est moins lointain que plusieurs ne le croient,* on ne peut que constater la désunion et la regretter infiniment, puisque, tant qu'elle dure, elle rend pratiquement impossible la régénération morale de la France contemporaine.
Tous ceux qui ont quelque expérience de l'éducation des jeunes enfants et des adultes savent que reiricacité delà formation morale dépend presque exclusivement de la va!eur du fondement sur lequel on a fait reposer ' l'enseignement qui a été donné, et de rapprécialion de cette valeur par ceux qui ont reçu cet enseignement. Certes, il est bon et utile de démontrer que Timpuretô^
les mœurs ou la cupidité sont des Vices funestes à la société, mais combien cette démonstration laisse indifférent ce jeune homme en chair et en os-qui est là devant nous et qui a toutes sortes de raisons, dont beaucoup sont spécieuses, et quelques-unes même sont valables, de préférer son plaisir au bien de la collectivité. Aucune hésitation n'est possible : un enseignement moral est vicié dans son essence, une éducation est atteinte dans. son principe, si l'éducateur ne peut fonder la morale qu'il enseigne, s'il ne peut trouver le principe moteur capable d'entratner les volontés et de susciter les sentiments.
Il se peut qu'à une conscience droite et à un esjprit loyal le bien se rende à soi-même son propre témoignage, et il est possible qu'à une époque d'harmonie des intelligences, ce témoignage soit plus fort que tous les arguments pour décider les hommes à accepter la salutaire discipline de la loi morale ; mais, ce qui est certain, c'est qu'à notre époque ce témoignage est pratiquement et théoriquement insuffisant. Chaque jour,des milliers de voix avertissent nos contemporains que la loi morale n'existe pas ; que les illusions dont nous sommes dupes n'ont d'autre origine que les suggestions intéressées, perfidement entretenues dans notre cerveau par la nature pu la société ; que nous n'avons aucune obligation de collaborer au plan de la nature, laquelle d'ailleurs, poursuivant égoïstement ses fins propres, s'empressera de nous mettre au rancart, comme une vieille défroque, lorsqu'elle aura obtenu de notre naïveté le concours qui lui est indispensable... etc., etc.. Dès lors, un moment vient inévitablement où l'esprit met la morale en demeure de légitimer ses origines, de montrer ses titres au respect de l'humanité et comme en cet examen critique notre chair et nos passions et notre égoïsme sont engagés, il est à crain-
dre que Timpartialité ne soit ici le moindre défaut de rexaminaleur.
Si personne ne songe à contester la légitimité de cette exigence (1), personne non plus ne niera qu'elle ne soit singulièrement embarrassante. 11 est aisé de déterminer les devoirs, il est difficile de définir l'idée du bien, d'en exposer l'origine, d'en démontrer la légitimité rationnelle. Oui, certes, comme le dit excellemment M. Fouillée, « habituer les citoyens de demain à mettre l'intérêt général au-dessus des égoïsmes individuels, à placer le souci de l'avenir national avant la préoccupation matérielle de l'heure présente, voilà le vrai besoin moderne laïque et démocratique. » Mais comment déterminer les hommes à répondre à ce besoin primordial, comment les détourner de l'anarchie des égoïsmes incontrôlés, comment les persuader qu'une même loi morale, spontanément acceptée par tous, doit ordonner leurs activités en un groupement harmonique ? Là est la question capitale, et même on peut dire l'unique problème moral du temps présent. S'il est vrai, suivant la belle formule d'un philosophe anglais, « qu'un terrible détroit sépare chaque homme du reste de l'univers, et que ce bras de mer est constitué par la
(1) Cette exigence est en parfaite harmonie avec les besoins essentiels de l'esprit moderne. Puisque j'ai le devoir et le droit d'appliquer à toutes les choses qui me concernent, fussent-elles les plus minimes ou les plus grandes, les procédés rigoureux d'une analyse méthodique, qui donc oserait soutenir que, parmi ces choses, il en est une et une seule qui doit jouir du privilège singulier d'échapper à la discussion de ses titres, à l'examen de ses exigences, et n'est-il pas évident au contraire que le droit de commandement souverain revendiqué par la loi morale implique chez celui qui doit obéir le droit corrélatif à l'examen des titres invoqués.
conscience « subjective » qu'a chaque homme de sa jouis* sance propre et de ses besoins propres, quelque lié qu'il soit aux autres par une solidarité objective », comment déterminer la volonté à franchir ce détroit ? Où trouver le pilote assez résolu pour lancer le navire, sans déviation, le long de la ligne droite tracée par la conscience ? Les éléments conjurés pour la perte du navire, les assauts de la tempête et les attaques des pirates sont moins à redouter que les insinuations caressantes des sirènes tentatrices qui, déjà sûres de notre complicité, ont commencé de mettre la main sur la barre du gouvernail.
La question à résoudre est si grave, le problème à étudier est si complexe qu'il semblerait logique de multiplier ici les précautions et de s'entourer de toutes les sauvegardes intellectuelles qu'une bonne méthode scientifique ménage aux hommes probes, soucieux de vérité. Suivant cette méthode, la seule attitude légitime consisterait à se mettre bien en face de la vie, non pas de cette vie inerte et factice qui n'est encore trop souvent que le type falsifié sur lequel on échafaude tous les jours dans les chaires, les tribunes ou les revues tant de raisonnements débiles, mais de cette vie réelle et brutale qui palpite, si j'ose dire, dans les ateliers et dans les villages de nos campagnes, aux carrefours de nos grandes villes et dans les prétoires de nos tribunaux. N'ayant d'autre crainte que de n'être jamais assez en contact avec les faits, on interrogerait la réalité sociale, on multiplierait les enquêtes et les monographies, et on se demanderait loyalement et en toute indépendance de l'esprit ce que la vie sociale témoigne d'elle-même ; on rechercherait comment vivent les hommes privilégiés qui ont réussi à résoudre un pro-
blême que ïeurs frères sont d'ordinaire impuissants à lisoudre. A chaque pas, on n'avancerait qu'en tremblant : vingt fois, cent fois on recommencerait l'enquête, et chaque conclusion serait soumise à une critique serrée" et vigilante.
Cette méthode parfaitement logique est manifestement la seule qui soit conforme aux exigences de l'esprit scientifique moderne. Nous connaissons trop la puissance des méthodes d'obsei^vation pour que rien, semble-t-il, puisse jamais nous détacher des salutaires disciplines qu'elle impose à notre esprit, et puisqu'on se vante de toutes parts d'avoir enfin « fait rentrer dans la nature la réalité sociale », il faut, sans hésiter, employer ici des procédés qui ont permis ailleurs d'arracher à la nature tant de secrets et conduit à de si admirables découvertes.
Cependant, il n'en va pas ainsi. Comme le remarquait déjà Leibnitz, la question ici débattue nous touche et nous émeut à ce point que notre coutumière impartialité scientifique est aussitôt mise en déroute. Nous savons, nous sentons que notre vie même, et si j'ose dire, notre chair et notre pensée tout entière sont engagées dans le débat, nous redoutons le résultat de l'enquête, et aussitôt, sans même que nous en prenions conscience, nous répudions les règles les plus essentielles de la recherche rationnelle. Tandis que la plupart des enfants de la tradition persistent, en dépit de tous les échecs et de toutes les déroutes, h poursuivre un idéal de vertu irréalisable, en la forme qu'ils veulent lui donner, et contradictoire aux réquisitions de la vie économique, les docteurs du laïcisme posent au seuil de leur enquête morale une prémisse étrange, inouïe, inexplicable, qui, en toute autre matière, semblerait un défi jeté à la raison et une violation patente de la méthode. A Vavanoe et antérieurement à toute
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e batailles, a remporté de si éclatantes victoires. Puisju'on a déjà répudié des erreurs graves, on doit penser lue cette défaillance de méthode sera reconnue à son tour. 11 faut savoir attendre Tœuvre du temps ; une mise en demeure hautaine et acariâtre ne servirait à rien, et elle serait injuste. Les grandes évolutions doctrinales ne peuvent être que lentes et progressives ; il est naturel que la dernière partie du chemin, sur lequel on a déjà parcouru plusieurs étapes importantes, semble spécialement rebutante à un grand nombre. Aussi importet-il que chacun ait le loisir de se livrer à un examen minutieux et ne se décide qu'en connaissance de cause.
Quoi quMl en soit, la prémisse est aujourd'hui fermement maintenue par les adeptes de la morale laïque, et voici la déclaration très nette que formulait en leur nom un de leurs chefs les plus justement écoutés : « Quelles que soient nos divergences sur le fondement de la morale, nous avons du moins reconnu qu'il y a un principe nouveau qui nous est commun et qui fait l'originalité de la morale laïque. La morale religieuse et confessionnelle, telle du moins que l'Église en tant de siècles l'a façonnée dans notre Occident, a pour trait caractéristique de lier étroitement, rigoureusement le salut dans l'autre monde, et, dans celui-ci, tous les droits, tous les devoirs, au fait d'adhérer à un certain credOy de soumettre une fois pour toutes sa raison à une autorité doctrinale prétendue surnaturelle. Voilà le véritable poison théologique et théocratiquc.
« Le mal, le danger, ce que Gaml)etta appelait l'ennemi, ce n'est pas telle croyance, t(;lle ou telle doctrine religieuse ou politique, c'est la pn'ît^'nlion d'aUacher la morale à un dogme, quel qu'il soit, c'est IfMiogmalisme autoritaire qui plie à son joug la raison e'. laconscif»' des hommes.
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de M. Jaurès, ils s'en sont allés une lanterne à la main à la recherche du fondement u humain » de la morale. Depuis Teffondrement définitif de la morale de l'intérêt, qui n'était en réalité que la négation de la morale même, leurs investigations minutieuses ont abouti à la mise à jour de deux doctrines morales qu'il convient d'analyser, et dont il importe de connaître la valeur éducative, en vue de la formation morale de nos démocraties : la inorale évolutionniste et la morale de la solidarité.
« 2o La morale a pour objet la prospérité terrestre, tant matérielle que spiriluelle de rbomme, le progrès social, le bonheur humain. x>
CILVPITRE Vm La morale de révolution.
« Suivant l'école de révolution, dit M. Fouillée, l'idée morale, l'idée de loi, d'obligation morale ont leur origine dans la lutte de deux instincts qui se trouvent également en nous, l'instinct égoïste et l'instinct altruiste. » 11 y a en nous comme une force collective emmagasinée ; quand elle se manifeste, nous éprouvons l'instinct moral. Quand donc nous voulons opposer la force de notre intérêt individuel et égoïste à cette sorte de puissance sociale qui réside en nous, nous éprouvons une résistance et un sentiment de contrainte ; ce sentiment de contrainte devient le remords, lorsque nous avons refusé de soumettre l'instinct égoïste à l'instinct altruiste.
Le sentiment de contrainte que nous éprouvons est d'ailleurs accompagné d'un acte rationnel, et tout en subissant l'action de cette puissance sociale qui est en nous, nous en comprenons la raison, parce que les conditions de la société se justifient aisément à nos yeux. Quand les êtres vivants forment une société, il y a des conditions d'existence collective et de jouissance collective qui s'imposent nécessairement aux individus, et ainsi la société, collaborant avec la nature, finit, grâce aux lois de l'hérédité et de la sélection naturelle, par imprimer dans l'organisme individuel ses propres lois d'existence et de bien-être ; toutes deux, par l'entassement des siècles, façonnent peu à pp" l'bomme à leur
image et reproduisent la constitution collective dans la constitution individuelle. L'individu naît avec l'intuition instinctive des lois qui le dominent, comme il naît avec l'intuition de l'espace.
Pendant longtemps, le caractère moral de ces lois ne lui apparaît pas, et Herbert Spencer signale avec finesse l'action des trois contrôles politique, social (réprobation sociale), religieuTt qui d'abord sont seuls efficaces pour régler la conduite. Au temps où la société ne peut être régie que par un pouvoir fort, la répression pénale vient la première défendre les actes nuisibles à la collectivité. Ultérieurement la réprobation. de l'opinion publique devient une barrière suffisante pour arrêter l'accomplissement de ces actes. Enfin « lorsque le pouvoir politique est devenu stable et que les esprits des chefs défunts, considérés comme plus puissants et plus impitoyables que les autres esprits, sont l'objet d'une crainte .Spéciale, alors commence à se dessiner la forme de retenue que l'on nomme religieuse. » Après cette triple étape, apparaît le frein proprement moral, c'està-dire tiré de la considération des effets dommageables ou profitables qu'un acte entraîne. « Ni la pensée de l'emprisonnement, ni celled'une punition divine, ni celle de la défaveur publique ne constituent la véritable raison morale pour ne pas voler, mais bien la pensée du dommage fait h la personne dépouillée avec une vague conscience des maux généraux produits par le mépris du droit de propriété. »
Telle est en l'homme la genèse de l'idée morale, et « c'est seulement par ces sentiments et ces freins d'un ordre inférieur que pouvaient être maintenues les conditions dans lesquelles les sentiments et les freins plus
élevés se développent C'est seulement après que des
freins politiques, religieux et sociaux 'ont produit une communauté stable qu'il peut y avoir une expérience
assez grande des peines positives et négatives, sensa* tionnelles et émotionnelles que causent les agressions criminelles, pour engendrer contre elles l'aversion morale constituée par la C0iisctenoe de leurs mauvais résultats intrinsèques » (1).
Ainsi, ridée du bien moral et dé robligation n'est que la conscience réfléchie des empreintes déposées peu à peu en nous par le milieu social ; elle est un intermédiaire entre l'instinct encore imparfait du passé et l'instinct plus parfait qui résultera, dans l'avenir, du progrès même des sociétés (2). Quand cet instinct se sera formé, la réflexion deviendra inutile, la moralité sera alors organique, c'est-à-dire inhérente à notre cerveau même, comme l'instinct de faire un nid est inhérent au cerveau de l'oiseau, l'instinct de bâtir une cabane au cerveau des castors. <c Un jour viendra, dit Spencer, où l'instinct altruiste sera devenu si puissant, si exclusif, si bien incarné dans notre organisme même, que les hommes se disputeront l'occasion de l'exercer, les occasions de sacrifice et de mort. » Ainsi, dans un naufrage, un incendie, une calamité publique quelconque, — autre que la guerre toutefois, car il va sans dire qu'à cette époque, les guerres auront disparu depuis longtemps, — une compétition s'établira entre les témoins de ce désastre pour se disputer le poste où la mort est la plus certaine, et seul le sentiment du plaisir que les autres éprouveraient aussi h exposer leur vie pour leurs frères arrêtera les égoïstes altruistes qui seraient tentés d'accaparer pour eux-mêmes ce plaisir. Lorsque, comme l'implique Thypothèse, les plaisirs altruistes auront atteint une plus grande intensité que celle qu'ils ont maintenant, « chacun sera détourné de les poursuivre
(1) Herbert Spencer, La morale évoiulio/misiey p. J07.
(2) Cf. Fouillée, La morale d'après M. Guyau, p. 83.
d'une manière excessive par la conscience de ce fait que les autres personnes aussi désirent ce plaisir, et qu'il faut leur laisser l'occasion d'en jouir. Môme aujourd'hui on peut observer dans des groupes d'amis oii il y a comme une rivalité d'amabilité, que les uns renoncent, pour les laisser aux autres, à profiter des occasions qu'ils auraient de montrer leur dévouement : « laissezle renoncer à cet avantage, vous lui ferez plaisir ; laissez-le prendre ce souci, il en sera content » : ce sont des conseils qui, temps de à autre, témoignent de cette disposition d'esprit. La sympathie la plus développée veillera aux plaisirs sympathiques des autres, aussi bien qu'à leurs plaisirs intéressés. Ce qu'on peut appelerune équité supérieure empêchera d'empiéter sur le domaine des activités altruistes de nos semblables, comme la symphathie inférieure défend d'empiéter sur le domaine de leurs activités inférieures, et par la retenue imposée à ce qu'on peut appeler un altruisme égoïste, seront empêchésdes sacrifices excessifs de lapartdechacun. » La nature fixe elle-même à chaque moment le point d'équilibre convenable entre les sentiments altruistes et les sentiments d'égoïstes. Un régulateur automatique empêche que les progrès des premiers soient trop rapides ou trop lents, et la manière dont s'impose l'altruisme n'est pas autre, en réalité, que la manière dont s'impose l'égoïsme. « Tandis que, d'un côté, en manquant à accomplir des actes d'égoïsme normal, on s'expose h l'aiïaiblissement ou à la perte de la vie, et par suite à l'incapacité d'accomplir des actes altruistes, d'un autre côté, un pareil défaut d'actes altruistes, de même qu'il cause la mort des descendants ou leur développement incomplet, implique dans les générations futures la disparition de la nature qui n'est pas assez altruiste, par suite la diminution de la moyenne de l'égoïsme. En un mot, chaque espèce se débarrasse con-
Unuellcment des itidividus qui ne sont- pas égoïstes comme il convient, tandis que les individus qui ne sont pas convenablement altruistes sont perdus pour elle. »
Ainsi, la même nécessité contraignante, qui pousse en avant révolution des espèces vivantes, promeut aussi 16 progrès moral, et « loin d'être le produit deTart, la moralité est une phase de la nature, comme le développement de Tembryon ou l'éclosion de la fleur » (1).
La doctrine de la morale évolutionniste, et spécialemont la doctrine du philosophe et du moraliste de gt^nlo, Herbert Spencer, qui, par la richesse de sa docun^ontntion et la vigueur nerveuse de ses formules, en a M^ le ropi'éscntant le plus autorisé, compte en France df^lr^S nombreux partisans. Dans ces dernières années, MM. Uurkheim et LévyBrûhl se sont employés à en mAwt avsooir la justification doctrinale.
t LVxégôsc, écrit M. Lévy Brûhl, fait voir avec la ttM^ Impartialité de la science comment telle croyance M H^Uo pratique est apparue, dans une société donnée, )^ mi \wUin moment, et par Teffet d'un ensemble de (^VVvM\*Ihuooîi déterminées. Comment ce qui est ainsi t *i^H^ ^i inoorporé à la réalité historique, conserveiv^ittt *^^»^ caractère surnaturel et transcendant, et \V**iH\^it^ U Tubjot d'une vénération presque religieuse ? ^M <lKHvK^ut dans l'histoire la justification de ce qui M ^>*Jht»^u)^iw^K on n'a pas pris garde qus cette justifi- ,H»K^ u»xSwo caenlratnait la relativité
K >^^*«oblca^<;^ttt, rhistoire a ainsi dépossédé lamétaj^^^;^x\ v,V u*CJit plus seulement des empires qu'elle •sSNÏKNviw K*K LViMiiUons de naissance, de développev>v,x*v X iv moit, c'esil aussi des civilisations, des
* ^v>^^^^ -vx uàx>ud«>A : 0t daus notre monde, des reli- . ^^ v..Ok'^*^M*^^**^ ' pw* exemple des différentes
formes de la propriété et de la famille. Un siècle qui a commencé par l'histoire comparée des langues et qui a fini par l'histoire comparée des religions, soumettait déjà à l'idée de la relativité universelle tous les objets des « sciences morales ». C'est dire qu'il préparait la science positive de la réalité morale et qu'il continuait sans le vouloir l'œuvre du xviu* siècle, alors même qu'il s'en déclarait l'adversaire (1). »
Les socialistes de leur côté se sont empressés de faire servir à leurs desseins les conclusions de la morale évolutionniste. Pour eux, la conscience morale n'est autre chose que le plaisir instinctif que nous causent les formes d'actions propres à faire avancer les sociétés humaines vers une communauté idéale. « Dès que les conditions matérielles à réaliser pour atteindre le bienêtre individuel seront aussi les conditions du bien-être
(i) Morale et Science des Mœurs, 2« édition. Paris, Alcan, 1904, p. 180.
On aimerait à louer sans réserve la mélhode excellcnlc avec laquelle sont écrites la plupart des pages de cet ouvrage, dont la lecture s'impose à tous ceux qui désirent connaître les conclusions les plus récentes de «la physique des mœurs». Mais l'auteur n'a discerné qu'une section du phénomène moral. « Etant donné le passé d'une certaine population, sa religion, ses sciences, ses arts, ses relations avec les populations voisines, son état économique général, sa morale est déterminée par cet ensemble de faits dont elle est fonction. A un état social entièrement défini correspond un système (plus ou moins harmonique) de règles morales entièrement définies, et un seul... La morale d'une société est toujours provisoire. Mais elle n'est pas sentie comme telle. Au contraire elle s'impose avec un caractère absolu qui ne tolère ni la désobéissance, ni l'indifi'érence, ni même la réflexion critique. Son autorité est donc toujours assurée tant qu'elle est réelle », (p. 145).
social, nous verrons surgir de cette concordance une morale basée sur la conscience acquise de la solidarité sociale, et telle que l'action de l'individu aura non plus seulement pour résultat nécessairement atteint par ricochet, mais aussi pour mobile et pour but, l'intérêt social, le plus grand bien de tous. »
Le jugement par lequel nous reconnaissons que la société, de laquelle nous sommes solidaires, exige telle conduite conforme à son bien général constitue tout le sentiment d'obligation^ et ce jugement n'a d'autre cause que la poussée altruiste qui tend vers l'idéal de bonheur social, c'est-à-dire vers l'idéal collectiviste (1).
Le caractère exclusivement social de cette étude ne comporte pas un examen critique de la morale évolutionniste. Si on voulait Tentreprendre, il serait équitable de reconnaître d'abord la haute valeur de la contribution fournie par cette doctrine à la plus complexe de toutes les sciences morales. Sur ce point, il y aurait accord unanime, depuis longtemps déjà, si, d'une part, les partisans de la morale évolutionniste avaient apporté moins de persévérance à maintenir leur conception matérialiste des idées de devoir, de loi morale, d'obligation morale, et si, d'autre part, leurs adversaires avaient mis moins de ténacité à s'enfermer dans des formules dont ils négligeaient de scruter le sens. On déclare que « la' morale est absolue et éternelle », et on atteste que cette profession de foi est dictée par la conscience, mais la réalité sociale est trop complexe pour se laisser enfermer en une formule aussi abusivement simplifiée.
Sans examiner ici la valeur d'une maxime en laquelle
(1) Gabriel Deville, Principes socialistes, p. 69.
tant d'hommes ont mis leur confiance, du moins peuton signaler qu'elle est exposée aux interprétations les plus erronées, si on n'en détermine pas exactement la portée, si on oublie qu'un principe ne dispense point de l'obligation d'étudier et d'analyser méthodiquement les faits concrets.
M. Lévy Briihl a raison de dire que « la sociologie fait voir par contraste combien l'idée de « l'homme )) en général, dont la psychologie et la morale théorique se sont contentées jusqu'à présent, est artificielle et pauvre » (1). Les anathèmcs et les déclarations de prétendus docteurs en philosophie scolastique ne changent rien à la réalité des constatations. Affirmer que l'ancienneté de certaines maximes morales démontre la pérennité des préceptes moraux, c'est user d'un argument misérable, qui prouve simplement qu'on peut être un dialecticien habile et ne point savoir se soustraire, par l'observation méthodique des faits, à la piperie des formules. De ce que, « depuis une antiquité très reculée, le langage a permis une expression abstraite des rapports moraux essentiels », il ne suit pas, bien loin de là, que ces normes doctrinales de la conduite aient eu de tout temps la même signification, et au contraire, « les préceptes positifs sont fexpression d'un ordre social donné, applicables seulement dans cet ordre social^ impraticables et même inintelligibles pour les contemporains qui appartiennent à une civilisation différente » (2).
Les moralistes empiriques exagèrent, qui affirment sans réserve que « partout et toujours il se forme parmi les hommes une théorie conforme à leur pratique ». Mais leurs adversaires, quand ils soutiennent
(1) Lévy Brûhl, op. cit., p. 81.
(2) Idem, p. 278. Cf. nolammenl pp. 217 et s.
que les hommes ont toujours entendu la voix de leur conscience leur édicter les mêmes devoirs et les mêmes prescriptions morales (1), réussissent seulement k
(1) On peut emprunter quelques exemples k l'ouvrage d'Herbert Spencer. « Avec la soumission à un pouvoir despotique assez sévère dans la répression pour discipliner des natures barbares, se produit la théorie d'un gouvernement de droit divin et la croyance au devoir d'une soumission absolue. Là où l'existence de voisins belliqueux fait regarder la guerre comme la principale affaire de la vie, les vertus requises pour la guerre sont bientôt considérées comme les vertus suprêmes : au contraire, lorsque l'industrie est devenue dominante, la violence et les actes de pillage, dont les gens de guerre se glorifieDt^ ne tardent pas à passer pour des crimes. C'est ainsi que la théorie du devoir réellement acceptée (et non celle qui l'est nominalement) s'accommode au genre de vie que l'on mèue chaque jour. Si cette vie rend nécessaire la privation habituelle de plaisirs et l'acceptation fréquente de souffrances, il se forme bientôt un système moral d'après lequel la recherche du plaisir est tacitement désapprouvée, et la souffrance ouvertement approuvée. On insiste sur les mauvais effets des plaisirs excessifs et l'on passe sous silence les avantages que procurent des plaisirs modérés ; on fait valoir avec force les bons résultats obtenus en se soumettant à la douleur et l'on néglige les maux qui la suivent .
« Tant que les antagonismes sociaux sont habituels et tant que, pour rendre efficace l'action contre d'autres sociétés, une grande soumission à ceux qui commandent est nécessaire, il faut pratiquer surtout la vertu de fidélité et le devoir d'une obéissance implicite : le mépris de la volonté du chef est puni de mort. Mais lorsque la guerre cesse d'être chronique, et lorsque les progrès de l'industrie habituent les hommes à défendre leurs propres droits tout en respectant les droits d'autrui, la fidélité devient moins profonde, l'autorité du chef est mise en question ou même niée par rapport à diverses actions, & diverses croyances privées. Les
démontrer combien ils ijînorent les diiïi'ronros jirofondcs qui séparent les inslitulions des didérents peuples.
Ces constatations ne suffisent pas, cependant, h prouver que rutilité soriale crée de: toutes pièn*s le principe du devoir correspondant, llin) aualyso plus attentive révèle, senible-t-il, que les dill'érents devoirs, qui apparaissent successivement à mesure que les utilités sociales se transforment et se différencient, ne sont que les formes, tes vêtnments, les modalités d'une constante préexistante, à savoir la notion du devoir (1). ^ On prend les diverses techniques morales des civilisations passées et on dit que les hommes de ce temps-là croyaient n'obéir qu'à leur conscience en accomplissant tel ou tel acte. Nous qui voyons à la fois et l'acte et les conditions sociales qui le déterminent, nous en
lois de l'État sont bravées avec succès dans plusieurs directions, et rindépendanre politique des citoyens est bientôt regardée comme un droil qu'il est vertueux de défendre et honteux d'abaudonncr. 11 arrive nécessairement que, dans la transition, ces sentiments opposés se mêlent d'une manière peu hannonieuse.
(( 11 en est encore de même pour les institutions domestiques, sous les deux régimes... » (Les bases de la morale évolutionniste, p. 83).
Comment contester que le penseur qui a écrit des pages comme celle-ci ait puissamment contribué & l'avancement de l'ctude de la morale !
(1) (( J'étais, dit Darwin lui-même, continueJlement frappé de surprise, en voyant combien les trois natifs Fuégicns, qui avaient vécu quelques années en Angleterre et pouvaient parler un peu d anglais, nous ressemblaient étroitemonl en dispositions, et pour la plupart de nos facultés mentales. » Cité, dans Fouillée, La Morale social^te. Revue des Deux-Mondes, 13 juillet IMl, p. i
jugeons mieux. Nous savons quel rapport unit les consciences individuelles à la conscience sociale qu'elles expriment. Mais ce raisonnement n'est légitime qu'autant qu'on n'oublie pas que ces conditions sociales sont très loin d'exprimer Tacte moral tout entier. Sinon, on ressemblerait à un homme qui, visitant une antique cathédrale, croirait avoir la compréhension totale des pensées qu'elle exprime, parce qu'il est capable d'évaluer exactement le poids et la composition chimique des matériaux utilisés et d'indiquer les raisons qui ont fait préférer l'ogive au plein cintre, ou tel dessin d'architecture à telle autre ligne. Ce visiteur pourrait expliquer ainsi des relations qui échappaient peut-être à la conscience même des constructeurs. Il n'en resterait pas moins que ceux-ci avaient l'intention d'exprimer des pensées profondes et puissantes, que l'analyse incomplète de ce savant ne signale pas. Sans doute, quand on veut sculpter une statue, le marbre et le ciseau dont on se sert, les traits du visage, le geste et l'attitude sont conditionnés par le milieu social, mais ces éléments régulateurs ne sont pas la statue tout entière, ils n'en sont même que l'accessoire, simples outils appropriés à l'expression de la beauté idéale aperçue par l'artiste. Ainsi en est-il de l'acte moral : on a voulu réagir contre ceux qui, pour mieux affirmer sa filiation céleste, se refusaient à le localiser, à le situer dans le temps et dans l'espace ; utile et très bienfaisante dans son principe, celte réaction a fait tomber, par son exagération, dans une erreur non moins grave. La vigilance qu'on a apportée à situer l'acte moral est à ce point excessive qu'elle aboutit en réalité à vider celui-ci de son contenu moral, à ne le considérer que comme un acte de physique sociale dans lequel ses auteurs ne reconnaîtraient certes ni les ardeurs de leur dévouement, ni les générosités de leur foi reliisieuse. ni les
sacrifices de leur patriotisme. Poursuivant le dessein de constituer une science des mœurs, on a commencé en réalité par fausser la nature de Tactc vertueux, et cette déformation a été, si j*ose dire, le cliAtiment d'une violation première du principe initial de toutes les sciences, qui oblige h aller du connu h Tinconnu, du présent au passé, de ce qui est facilement saisissable à ce qui est difficilement saisissable.
Rien n'autorise à affirmer que le contenu total de ridée morale peut être ramené à l'utilité sociale et aux injonctions des pouvoirs publics. On devrait voir au contraire que la déférence modérée avec laquelle nous acceptons les règlements édictés par le pouvoir central ou les pouvoirs locaux n'a rien de commun avec le respect souverain qu'éveillent dans les consciences délicates les prescriptions majestueuses de la loi morale. S'il est vrai que toutes les obligations morales aient en même temps pour effet d'assurer la prospérité sociale, la considération de cette utilité sociale ne produit, pour les raisons qui seront expliquées plus loin, à propos de la solidarité, qu'une très faible impression sur l'esprit de l'homme et, tout au contraire, Vinefflcacité sociale du sacrifice, parfois héroïque, qui lui est demandé par sa conscience, est le meilleur argument dont il se sert, au jour des défaillances, pour excuser sa lâcheté.
Vainement, pour expliquer l'autorité qui s'attache à la conscience, on soutient que nous voulons a imiter l'autorité extérieure. Nous ne nous conformons pas seulement au milieu social, nous le reproduisons en nous. Nous ne nous contentons pas de' répondre au commandement du dehors par une sorte d'obéissance passive, nous finissons par nous commander à nousmêmes. L'individu est un petit état où se retrouvent le pouvoir législatif, 1^ pouvoir exécutif, le pouvoir judi»
eiaire. La nécessité extérieure sociale prend ainsi la forme d'obligation sociale oa de commandement intérieur ». Cette explication est inadéquate.
Loin de noas borner à imiter Fantimlé extérieure, nous sentons an contraire en noos l'action d'une puissance plus hante qui la dominée! la jnge, et parfois, anx heures tragiques, le conflit entre tes deux souverains nous apparaît si brutal et si aigfl que nous croyons deroir affronter la persécution, les supplices et la • mort même, plutôt que d'obéir à la loi mauvaise des hommes. Les annales de l'humanité sont toutes rem* plies de récits de ces drames, et notre expérience même des faits contemporains atteste que cette opposition entre c le moral et le social » sera longtemps encore une réalité douloureuse. Naguère Antigone opposant à la loi inique de Créon la loi divine immortelle, s'écriait : c Je ne pensais pas que vos arrêts dussent avoir tant de force que de faire prévaloir les volontés d'un homme sur celles des immortels, sur ces lois qui ne sont point écrites et qui ne sauraient être effacées (1) », etCicéron en appelait aussi à ce Tribunal suprême, lorsqu'il déclarait « qu'il y a dans les codes des peuples des propositions funestes, pernicieuses, qui ne méritent pas plus le nom de lois que des conventions faites entre des malfaiteurs Ji, Ces fières paroles ne formulent rien autre chose que la protestation de la conscience individuelle opprimée, et ceux qui les prononçaient ne songeaient guère aux souffrances sociales infligées à la collectivité par l'injustice d'une législature lyrannique.
Ainsi la doctrine de la morale évolutionniste dénaT turc l'acte moral, sous prétexte de l'expliquer (2), et elle
(1) Sophocle.
(3) « Il est bien vrai, écrit judicieusement M. Fouillée, que nos croyances morales ont, dans les sociétés humaines, leurs
ne rend compte ni de la majesté impérative de la loi morale, que Kant a si magnifiquement exprimée, ni de la souveraine et harmonique beauté de Tacte vertueux (4).
Quoi qu'il en soit de ces observations, et pour revenir aux considérations proprement sociales, on doit reconnaître que la doctrine de la morale évolutionnisle est radicalement impuissante à entraîner vers la vaillance et le sacrifice délibérément accepté la volonté de rhomme aux prises avec les passions et les excitations immorales. Puisque la nature et la société savent si bien régler le développement progressif des sentiments altruistes, l'individu n'a pas à se préoccuper d'apporter son petit grain de sable à la construction du grand édifice que les forces physico-économiques élèvent dans l'entassement des siècles. Si la moralité est une phase de la nature comme le développement de l'embryon ou l'éclosion de la fleur, laissons la nature assurer ellemême la succession de ses phases avec la même eurythmie qu'elle apporte au développement de l'embryon ou à l'éclosion de la fieur, et ne commettons pas
conditions de développement ; mais en revanche, ni les évolutionnistes, ni les socialistes n'ont montré : lo que la conscience morale, en son origine, soit tout entière relTel de la société sur l'individu, sans action propre de l'individu même ; 2o que la moralité, en son essence, s'épuise tout entière dans les relations sociales et qu'il ne s'y mêle aucune idée soit de la valeur de l'individu pensant,- en lui-même, soit de la valeur du monde entier, soit du but que peuvent poursuivre l'humanité et l'univers. » La Morale socialiste. Revue des Deux-Mondes, d5 juillet d90i, p. 384.
(i) Ignore-t-on qu'il existe des hommes dont la conscience aélicate et affinée goûte supérieurement la beauté et l'eurythmie de ces belles œuvres d'art que sont les actes de vertu supérieure.
la maladresse, doublée d'une outrecuidance, de nom immiscer dans les œuvres de son fécond labeur.
C'est là une première raison de nous abstenir ; mais il y en a d'autres encore, ne fût-ce que l'incertitude où nous sommes toujours sur le point de savoir, si, à un moment donné, dans telles circonstances données, notre dévouement servirait mieux le progrès évolutif de la société que notre égoïsme. Comme le remarque M. Balfour, « dans le système biologique, nous sommes forcés de regarder les appétits les plus grossiers, l'égoïsme le plus mesquin et le plus noble héroïsme, comme issus tous de causes analogues et tous évoluant vers des buts similaires ». De plus, « nous ne pouvons guère douter que les augustes sentiments étroitement unis aux idées de devoir et de sacrifice ne soient autre chose en somme qu'un piège tendu par la nature pour nous pousser à l'accomplissement d'actions altruistes. La fourmi ouvrière consume sa vie à travailler, avec un dévouement plus que maternel au profit d'une prospérité qui n'est pas la sienne ; et pour ce qui concerne la race des fourmis, elle agit certes utilement. L'instinct, le penchant héréditaire à suivre une certaine ligne de conduite, sans conscience nettement accusée de son but final, est ici l'instrument choisi par la nature pour arriver à ses fins. Pour l'homme, des méthodes moins sûres, mais plus flexibles ont dû être suivies » (1), mais l'exploitation est la même, et il y aurait plus que de la naïveté de notre part à y donner notre concours bénévole. Il est possible que ce refus de concours retarde de quelques siècles le moment où a la constitution humaine sera parfaitement adaptée aux formes de vie sociale ». Mais il est aisé de se consoler do ce retard, puisque les perspectives ouvertes par
(1) Balfoup, Les Bases de la Croyance, p. 6.
révolutionnisme moral ne sont suscoptiblos d'exciter en nos âmes qu'un enthousiasme mitigi!». Aussi bien ne doit-on pas oublier que « le nu^me genre de causes qui rendent la conscience superflue nous délivrera de la nécessité de Teffort intellectuel, et qu'à Tépoque où nous serons tous parfaitement bons, nous serons tous aussi parfaitement idiots » (1).
L'histoire sociale est très loin, d'ailleurs, de vérifier la fixation dans la race, sous l'empire de l'hérédité, des prétendus instincts moraux dont on fait tant de cas. Guyau a démontré au contraire que « tout instinct tend à se détruire en devenant conscient » (2), et le progrès de la civilisation, en élargissant le domaine des actes réfléchis et délibérés, au détriment des actes instinctifs ou automatiques, tend h mettre en péril l'accomplissement d'un grand nombre d'actions socialement bienfaisantes. Ainsi « l'instinct de l'allaitement, si important chez les mammifères, tend de nos jours à disparaître chez beaucoup de femmes ». On peut faire la même remarque à l'égard de l'instinct de la génération, et ce que nous savons des mœurs des Indiens Peaux Rouges de l'Amérique du Nord ou des nègres de l'Afrique centrale, atteste que ces tribus pratiquent certaines vertus que nous sommes réduits h leur envier (3). Le progrès moral que Ton constate dans les sociétés humaines, spécialement chez celles qui ont bénéficié, il y a dix-neuf siècles, de la grande poussée morale du christianisme, ne se maintient que grâce à la persévérante bonne volonté des hommes vertueux. Loin de
(1) Idem, p. 54.
(2) Cf. notamment Esquisse d'une Morale sans ohligaifony ni sanction. Paris, Alcan, d885, p. 56.
(3) Bagehot remarque aussi qu'en raisonnant à Texcès sur la pudeur, on peut l'affaiblir et graduellement la perdre.
conslitoerun gain d<'naifivemçnt r(?alîsé par Thu infinitif i|ni n'iiuruil plus h sn [(n'occuper de lentroterur, il est toyjoiirâ menacé de tlécro'tssance ou même tie tlisparitîoa» au^sil*H que FcMort moral des individus se relAche. que la tension des volontés diminue» Taine, en une page célèbre et souvent citde» a constaté la lam(?ntable facilité avec laquelle l'humanité, privée un lustaiit de la a paire d'ailes » que lui fournit le christianisnip» relombe dans la sensualité grossière et Tégoïsmc broial (1)» Notre expérience contemporaine ne démontre que trop la fragilité de certaines conquêtes morales que noys avions l'illusion de ci oire mieux assurées, simplement parce qu'elles étaient plus anciennes.
S* il est vrai qu'aucun code de morale ne peut i^tre efficace qu'il la condition d'inspirer h ceux dont il réclame robéissance des sentiments de souverain respect et de souverain amour, on doit dire que ce système»
(1) * Aiiiowrd'huî, nprèsdixdiitit siècles, sur les deux Continents, le cbristiuiiisrïie opère comme autrefois dans les arlisans de la Galilée, et de la même façon, afin de substituer k Tamour de soi Famour des autrea.
« îl est encore la grande paire d'ailes indispensable pour soulever rhomme au-dessus de sa vie rampaale et de ses horizons bornés, pour le conduire k travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité ; pour remporter, par delà la lempéraace, la pureté, la bonté, jnsqti^au dévouement et au sacrilîce.
a Toujours et partout, depuis dix-buit cents ans, siliUque ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent ; l'égoïsmc brutal et ealcylalciu* reprend l'ascendant, la cruauté et la sensualité s'étalent; la société devient un coupe-gorge et un mauvais lieu.
i( Il n'y a que le cbristianisme pour maintenir dans la société la douceur et Hiumanité, rimmililé, la bonne foi et la justice. »
purement biologique et mécaniste, est sans prise sur la volonté de l'homme, être moral et doue du sentiment de la justice. Un esprit qui en serait vraiment imprégné, et qui voudrait sincèrement en traduire dans sa vie les conséquences logiques, se désintéresserait de toute préoccupation éthique ; il serait d*abord complètement amoral, pour s'abandonner bientôt aux séductions de la perversité.
Aucune illusion n*est possible; cette conception biologique des normes de la conduite, amorale par sa nature doctrinale, est proprement et foncièrement immorale dans ses conséquences pratiques, dans son application vécue, et ce caractère lui est commun avec toutes les doctrines qui, non contentes de rattacher l'activité humaine à l'ensemble de l'univers, font de l'être humain une simple pièce de l'immense mécanique universelle. Qu'il le voulût ou non, Taine formulait une doctrine à la fois pessimiste et immorale, lorsqu'il écrivait:
« Au suprême sommet des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l'axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose par ses ondulations inépuisables
l'immensité de l'univers (i) Nos actions, nos voli-
tions ont, comme tout le reste des phénomènes naturels, été prononcés par avance dans cet axiome, dont elles sont le retentissement et l'on peut dire de l'homme qu'il « est un théorème qui marche » (2).
(i) Taine, Les Philosophes contemporains, ch. xiv, p. 361.
(2) Ibid., p. 354. — Taine, dans sa jeunesse, aimait à célébrer, comme Eschyle ou Sophocle, Tuniverselle nécessité, « rindifférenle, l'immobile, l'éternelle, la toute puissante, la créatrice Quand elle dévoile sa face sereine et sublime.
)u>lle soit pu renient inatérialisfe ou évùlutionnUte, cette conception qu'on peut appeler cosmiqtit^ de rhommc aboutit înévitableiiient au dilettantisme ïuMfectuel et h Undifférence morale.
i( La constante habitude de regarder les choses humaines du point de vue de Tuiiivers a pour conséquence de leur enb^ver h la fin b?ur earaclt^re tragique et irn^parable* Le contoinpîuleur s*aper(;oit qu'il une certaine distance, les vo1ont»5s les plus fortes et les plus faibles se confondent» et que les unes et les autres se trotivent en définitive avoir collaboré pour une œuvi^ aulérieure à elles» dont, la plupart du temps, elles ne se doutaient mi^me pas. Chaque génération apparaît tôt ou tard au philosopîie de cette école un peu comme une fournée de voyageurs entassés dans un train de chemin de fer. Parmi ces voyageurs» les uns dorment » les autres causent, d'autres jouent aux cartes, d'autres lisent. Cependant le train roule, et, h quelque emploi qu'ils aieutdépensé les heures du trajet, paresseuxou actifs, tristes ou gais, ces voyageurs arrivent également. C^étaitlà toute TafTaire. On est bien tenté, quand on raisonne ainsi, de dire aux prisonniers du train en marche ; « Passez donc le temps comme vous voudrez, » Voilà l'indulgence du sage qui ne peut s'empérher de sourire devant Tinutile agitation des hommes i^J). »
Ces considérations méritent de retenir Tattention des esprits que préoccupe la régénération morale de notre pays. xVussi est-il permis de trouver étrange que ceux qui se donnent pour mission d'être aussi bien les éducateurs moraux qu'intellectuels de notre démocratie commencent par accepter les théories naturalistes sur
il n'est point d'esprit dliomme qui ne ploie consterné d'admiration et dliorreur ».
(i) Bot«GKT. Œuvres complètes, L i, p, 92.
Torigine de la morale. Comment ne voient-ils pas ce que j'ai personnellement constaté en maintes circonstances, que leur enseignement fournit des excuses à toutes les lâchetés, accorde le bénéfice des circonstances atténuantes à toutes les désertions ? Où les disciples qu'il aura formés puiseront-ils les éléments de ce généreux enthousiasme du bien, de cette vaillance morale, de ce courage sans lequel, dans les circonstances présentes, un jeune homme ou une jeune fille ne sauraient Remonter le courant, ni se préserver des contacts impurs ? Au milieu de l'universelle veulerie, quelle raison auraient-ils d'affirmer, dans leur vie vécue et dans leur pensée réfléchie, la suprême autorité des commandements moraux ? Renan, qui connaissait mieux que personne les ravages que peut faire dans une âme « l'esprit cosmique », et qui poussa si loin les deux conséquences signalées plus haut, le dilettantisme intellectuel et l'indifTérentisme moral, Renan savait aussi combien cette doctrine était socialement malfaisante et corruptrice ; à certaines heures de plus claire vision des choses, il remerciait ses aïeux, avec émotion, de lui avoir, par une existence pure et une conviction ardente, (( conservé la vigueur de l'âme en uq pays éteint, en un siècle sans espérance ».
S'il est vrai, comme on tend de plus en plus à Tadmcltre, que, dans tous les ordres de connaissances, l'aptitude d'une formule à procurer à l'individu plus de puissance et d'énergie, à la société plus de force et d'harmonie, soit le meilleur témoignage de sa valeur scientifique, s'il est vrai que la maxime : « de la vie, encore de la vie, toujours plus de vie », soit le critère dont toute doctrine doive affronter l'épreuve, on ne peut s'empêcher de concevoir les plus grandes méfiances à l'égard de la morale évolutionniste. Annréciée à ce point de vue, cette doctrine, appara*
comme un agent de réf/ress(on et de rélrêrtfis^*mene ci« la vie inflivîdiiellB et de la vie sociale. Seinbluble, îi cet égard, à beaucoup d'autres formules en circulation à notre époque, elle ne réussit h se faire accepter de certains esprits, peu liabitués u Tanalyse exacte des phénomènes sociaux, que parce que, h c6ié d'elle et malgré elle, des doctrines opposées combattent ses eiïels nocifs eL atlénuent ses conséquences» La complexité des ph«»nomAnes économiques collaborant avec la désorganisation intellectuelle favorise ces méprises. Qui de nous n*a rencontré de ces esthètes voluptueux qui passent leur temps à ridiculiser la vertu et les lourdauds qui la pratiquent? les malheureux ne sont même plus capables de discerner que leur vie s'effondrerait a i*instant, dans sa honte et ses désordres» si ces « lourdauds » ne continuaient pas h ôtrc chastes, à se marier et à avoir des enfants (i). Il en est de même delà morale évolutionnisie- Comme un peliL nombre dVsprits radmelterit thcoriquemeot, et que, parmi ceux-lu, la plupart se comportent comme s'ils la répudiaient, on en discerne mal les funestes elfels pratiques ; mais cV^t cette inconséquence seule qui sauve la doctrine et lui peniiet encore de recruter des adhérents.
Manifestement impuissante à influencer efficacement la conduite, la morale évolntionnisto pourrait, du moins, se débarrasser enfin des conceptions matérialistes auxquelles on Ta si arbitrairement soudée; elle pourrait cesser de se donner et d'être considérée
(1) Les membres des associations de cambrioleurs et dé brigands sont d'ordinaîre pi us cl ai r vu jan ta : ils savent qîi'ils ne fipuveuL poursuivre leurs oftéralioiisquc *buis une société où le droit de propriété est feruiemenl claldi et respecté. Un pmtc (aiite interdit aussi le vol entre associés.
comme antagoniste aux notions anciennes de devoir, de loi morale et d'obligation morale, telles que les définissent la philosophie spiritualiste et les croyances religieuses. Le jour où ce progrès serait réalisé, il n'y aurait qu'une voix pour reconnaître les immenses services rendus par la morale de l'évolution à l'avancement de la science des mœurs (i).
{{) Le temps est proche, et même il est déjà venu, où l'on reconnaftra que la morale de l'évolution n'est pas plus contraire à la morale Iradilionnelie que l'cvolulion biologique n'est en opposition avec les doctrines crcalionnisles. Nous retrouvons ici une des innombrables manifestations de la grande équivoque qui, depuis d50 ans, fait dégénérer tant d'efforts et tant de doctrines ; tout allesle d'ailleurs qu'en dépit des concours très actifs qui, à droite comme à gauche, s'emploient à entretenir cette équivoque, celle-ci est près de se dissiper.
CIÎAPIIUK IX La morale de la solidarité.
ï/ insuffisance doclrinalt^ et pmli(|iie dn \t\ morale évolulionnisle est si nolciire, son iiuiptiliide u fournir aux consciences le poiut d*appui qu'elles requièrent e^l si nppjireiile, que se^ partisans les plus avurt^s se sont de tout temps gjirdês do la pivseiiler comme une morale complèl*^ et n'ont revend iqui5 pour elle d'aulï'e honnrurque relui d'uun explication desoriginesdeiS préceplesrrgulateurs. 1/esprîl laïque conl<'inpnr;un a donc poursuivi ses recherches* Malgrtî le nonil>re, le talent, l * a rd e n r d c s c h c r c h e 1 1 r s , c es r c e h e r e h e s r e s l a i e n t m IV u e tueuses, lorsqu'un jour vint, au cours de l^amiee I8î)0, où on entendit un ni de triomphe : on venait eulin de trouver le fondement de la morale, et ce fondement réunissait toutes les qualités requises» élu ut purement « humain » et parfaitement v*nHialile par r*'xpeiicnce. L'analyse la plus uiinutieuse n'avait révélé en lui aucune trace de concepts métaphysiques ou religieux* Ce fondement, c'était la solidarité» et la découverte était duc à un homme politique, a M. Léon Bourgeois,
Ge n*est pas diminuer le mérite de Tinventeur que do remarquer que Tidée de rattaclier la morale a la notîon de solidarité n'étnit que le développement nouveau d'une pensée très ancienne. Sans parler du doguje catholique de la communion des saints, qu'il n'est que juste de mentionner, et uuprf^s duquel le concept hjïque de solidarité [laraît assez incolore, on doit rappeler que les économistes avaient, dès le xvni^ siècle, signale les
connexités qui relient la vie de chaque individu h celle des autres et les avantages de la division du travail, de la coopération et des échanges (i).
Plus tard, les biologistes, avec Milne Edwards, s'étaient aussi attachés à retrouver dans lorganisino la loi de la division du travail et de la solidarité des fonctions. Mais on avait à peine tiré parti de ces constatations : les biolo^stes s'étaient arrêtés aux relations entre les diverses parties d'un même organisme animal; quant aux économistes, ils s'étaient montrés le plus souvent anarchiquement individualistes.
On peut croire que le grand philosophe dont on retrouve l'empreinte sur tant de doctrines chères à la pensée contemporaine, Auguste Comte, eût attaché son nom à la morale laïque de la solidarité, si ce penseur, qui fut l'irréconciliable ennemi des théologiens, n'avait à son tour fondé une religion. « Nul en effet n'a, plus vigoureusement que le fondateur du positivisme, nié le droit de l'individu qui n'est qu'un mythe et à qui il n'est pas permis d'avoir des fins propres. » « Nous naissons, dit-il, chargés d'obligations de toute sorte envers la société. » Suivant lui, l'idée de droit est une entité métaphysique : seule l'idée de devoir est positive, chaque homme ayant par le fait de l'organisation sociale une fonction à remplir. Devoir et fonction sont synonymes, il y a corrélation, la différence n'étant que du point de vue objectif au point de vue subjectif, entre la morale et l'organisation sociale (2) ». A séculariser cette con-
(d) En fait, le développement des moyens de transport et de la spécialisation professionnelle devait rendre toujours plus sensible le perpétuel échange d'aclrons et de réactions qui s'opère entre les activités individuelles.
(2) Ferdinand Brunetière, Siii' les chemins de la Croyance, Ire partie, l'Ulilisalion du positivisme. Paris, Perrin, 1904,
clusîon du positivisme se sont employés les partisans modernes de la morale de la solidarité.
Comme la morale de la solidarité est connue de tous, il suffit d'en résumer brièvement les conclusions principales, en les empruntant à M. Léon Bourgeois lui-même.
Par nature, Thômme est grevé d'innombrables dettes, vis-à-vis de ceux qui vivent à côté de lui et de ceux qui Tout précédé dans le temps. « Les aptitudes de notre corps, les instruments et les produits de notre travail, les instincts qui veillent en nous, les mots dont nous nous servons, les idées qui nous guident, la connaissance que nous avons du monde qui nous entoure, qui nous presse et que cependant nous dominons, tout cela est l'œuvre lente du passé ; tout cela, depuis le jour de notre naissance, est sans cesse mis par ce passé à notre disposition, à notre portée, et, pour la plus grande part, s'incorpore à nous-mêmes.
(( Dès que l'enfant, après l'allaitement, se sépare définitivement de la mère, et devient un être distinct, recevant du dehors les aliments nécessaires à son existence, il est un débiteur ; il ne fera point un pas, un geste, il ne se procurera point la satisfaction d'un besoin, il n'exercera point une de ses facultés naissantes, sans puiser dans l'immense réservoir des utilités accumulées par l'humanité.
« Dette, sa nourriture : chacun des aliments qu'il consommera est le fruit de la longue culture qui a.
^\ i'HUtccor, Vidée commune de solidarité, dans Revue ^« M<^i«|)l)^'»iiiuc et de Morale, 1901, p. 377.
depuis des siècles, reproduit, multiplns aintMioré los espèces végétales ou aninialos dont il va f.iin» sa <'liiiii' et son sang. Dette, son langage enron> iiniiaiTait ; rhacun des mots qui naîtra sur ses lèvros, il \o rrriioilicra des lèvres de parents ou de maîtres «jui Font appris comme lui, et chacun de ces mots contient (*t cxpiinie une somme d'idées que d'innombrahlos ami^lrt's y ont
accumulée et fixée Dettes, et de (luelir valeur, 1(»
livre et l'outil que Técole et Tatelier lui vont ollVir : il nn pourra jamais savoir ce que ces deux oi»j(>ls qui lui sembleront si maniables et de si peu de poids ont cxifj;»* d'efforts antérieurs ; combien de mains iounlos et maladroites ont tenu, manié, soulevé, pétri <.*t souv^'nt laissé tomb*erde lassitude et de désespoir cetti». fornuî de l'outil, avant qu'elle soit devenue l'instrument léfç<M- et puissant qui l'aide à vaincre la matière ; combien d'yeux se sont ouverts et longuement fixés sur les choses, «'onibien de, lèvres ont balbutié, combien de pensées se sont éveilh^'s, efforcées et tendues, combien de souffrances ont él/; subies, de sacrifices acceptés, de, vies olïerles pour mettre à sa disposition ces caractères d'imprimerie, ces petits morceaux de plomb (pii, en <|u<'l(pies heures, répandent sur le monde, par milliers d'exenij)laires, l'innombrable essaim des idées, cesvingl-cpialre peliU's lettres noires où l'homme réduit et représente le système du monde ? Et plus il avancera dans la vie, plus il verra croître sa dette ; dette h chaque pas sur la roulis ; dette, il chaque tour de roue de la voiture ou <lu wa^içoii, à chaque tour d'hélice du navire ; dette, à chaque consommation d'un produit de l'agriculture, de l'indusliie ou de la science ; dette envers tous les morts qui ont laissé cet héritage (1) ».
(I) Léon Bourgeois, Solidarité. Paris, Armand Colin, 1893, p. 118 et suivantes.
Cette dette si lourde, que nous coatactons à l'égard des ancêtres, entr les mains de qui pourroHMKms l'ac(]iiilter ? Ce ne peut être qu'entre les mains de nos descendants, et la seule manière de le faire consistera à disposer notre vie et notre activité en fonction de la grande vie collective, afîn d'accroître à notre tour le patrimoine que nous avons reçu en dépôt. « A moins de faillir à la loi d'évolution qui est la loi même de sa vie personnelle et de la vie de son espèce, chaque homme contracte à sa naissance l'obligation de concourir, par son propre elTort, non seulement au maintien de la civilisation dont il va prendre sa part, mais encore au développement ultérieur de cette civilisation » (1).
La situation est si nette, Texistence de la dette si manifeste, l'obligation de la payer est si inéluctable, qu'un être doué de raison ne peut pas ne pas comprendre son devoir social, et qu'un être doué de sensibilité ne peut pas ne pas éprouver un sentiment de sympathie pour la société dunt il est membre. On emprunte aux jurisconsultes leur notion traditionnelle du quasi-contrat, et grâce à cet emprunt toutes les obligations de la vie sociale se trouvent fondées et légitimées. Ainsi se trouve fondée, en dehors de toutes les conceptions et de tous les systèmes philosophiques et religieux, la théorie du devoir social, c'est-à-dire la morale même, puisque d'une manière directe ou indirecte les différents devoirs se ramènent à obliger l'homme à coordonner son activité en vue des fins collectives. L'esprit laïque a donc enfin résolu le grave problème qui se posait devant lui : il est démontré qu'il existe, en dehors de toute métaphysique et de tout dogme confessionnel, un fondement de la morale ; ce fondement est une vérité défait, aisément vérifiable par chacun de nous, et « sur elle la morale
(i) Idem, p. 129.
sociale est bâtie comme sur un indestructible lit de rochers » (1).
Telle est la morale de la solidarité. Entre tous les disciples de la pensée laïque, ce fut spécialement parmi les hommes politiques et les instituteurs que son apparition suscita un très vif enthousiasme. Un jeune professeur de renseignement supérieur alla, dans l'excès de son allégresse, jusqu'à déclarer qu'il venait de se produire un fait « assimilable, si l'on en prend conscience, aux plus profondes révolutions qui aient eu lieu dans le droit ; ce fait, c'est la disparition de toute différence entre droitpublic et droit privé, le droit public se ramenant à un ensemble de relations privées, de contrats et de quasi-contrats entre telles et telles personnes » (2).
Les faits et l'expérience justifient-ils ces éloges ? Et quel jugement doit on porter sur la valeur sociale de la morale solidariste ?
La reconnaissance, par la science moderne, des liens de solidarité étroite et illimitée qui relient chaque membre de l'humanité h tous les autres constitue un progrès réel et très appréciable de la pensée sur les doctrines étroitement individualistes, que nous avait léguées le xvm® siècle. Sans doute, la doctrine de la solidarité est, comme toutes les autres, exposée aux déviations et aux déformations, et on en signalera
(1) Jules Payot. Cours de morale. Paris, Armand Colin et Cie, p. 31.
(2) Revue de métaphysique et de morale^ année 1897, p. 311.
quelques-unes dans les pages qui vont suivre. Mais, puisque la solidarilé est un fait, et même un fait considérable, il est bon que ce fait soit désormais moins ignoré de nous.
Jadis, les encyclopédistes, frappés des dommages infligés à rindividu par une organisation sociale surannée, dans laquelle des entraves multiples arrêtaient à cbaque pas l'expansion des activités et des intelligences, ont été conduits à revendiquer hautement les prérogatives inviolables de la personne humaine, et ils ont affirmé les droits de l'homme et du citoyen. A être moins exclusif, cet effort eût été probablement moins efficace, et, dans son ensemble, l'œuvre a été bienfaisante. Pourtant, la réforme accomplie fut très loin de tenir un compte suffisant des exigences de la vie collective, et môme, elle aboutit directement à des conclusions proprement anarchiques. Sous prétexte de laisser à chacun « la liberté d'aller à ses fins selon ses aptitudes » et sous sa responsabilité, la société se borna à une organisation sommaire de la police qui laissait « les autres » exposés aux entreprises les plus intolérables des activités égoïstes. Il faut donc se féliciter de voir que l'expérience d'un siècle a ramené les esprits vers une représentation plus juste du mécanisme delà vie.
Dans tous les ordres, nous sommes solidaires les uns des autres, et il existe entre nos activités, quelles qu'en soient les formes, une interdépendance et une connexité étroites qui ne permettent jamais, même au plus petit de nos actes, de n'intéresser que nous mêmes et nous seuls.
Dans l'ordre biologique, la solidarité a pour collaborateurs le microbe et le bacille. Par eux^ le crachat d'un tuberculeux ou le ferment de la fièvre jaune, emportés dans une balle de laine ou collés aux parois d'une
planche de bois, vont porter la mort à plusieurs milliers de lieues. De même les déjections d'un malade, en contaminant les eaux, vont semer au loin les germes de la fièvre typhoïde.
Dans Tordre économique, les manifestations de la solidarité sont, s'il se peut, à la fois plus amples et plus redoutables encore. Les employeurs et les employés de la grande industrie la connaissent depuis longtemps. C'est elle qui élève parfois à une fortune inouïe les industriels aux capacités éminentes. C'est elle aussi qui oblige à réunirdesdiplomates en conférence internationale, pour qu'il soit enfin permis de ne plus soumettre les femmes au travail de nuit, et de ne plus condamner à l'horrible nécrose les ouvriers des fabriques d'allumettes. C'est elle qui rend le salaire des fileurs du Lancashire ou de Normandie partiellement dépendant du salaire des fileurs japonais ou hindous, et qui lie la destinée des mineurs de la Ruhr ou de Pensylvanic au sort de leurs frères du pays de Galles ou du Pas-de-Calais. Qu'il le veuille ou non, cet ouvrier qui, au nom de la liberté du travail, refuse de se joindre au syndicat de sa profession et accepte d'accomplir pour cinq francs par jour un travail pour lequel ses camarades en grève demandent cinq francs trente centimes, compromet, peut-être injustement, la condition de plusieurs milliers de travailleurs manuels.
Dans l'ordre moral et social, la solidarité emploie des moyens de transmission plus subtils et plus mystérieux encore, mais la multiplicité et l'importance des effets révèlent la puissance de la force qui les engendre. Quoi qu'il en ait, le jeune homme qui, par ses subsides, procure à l'ouvrière qu'il a séduite la possibilité de se contenter d'un salaire moindre, accroît l'énergie des tentations qui assiègent des milliers d'autres ouvrières et contribue à la diminution du prix de leur tn
L'homme marié qui, bien décidé à amasser une belle dot pour sa fille, arrête délibérément à deux ou à trois le nombre des enfants qu'il veut élever, rend incomparablement plus difficile et plus lourde la tâche de cet autre ménage qui accepte généreusement les charges d'une famille nombreuse. Vainement ce religieux prétend-il n'obéir qu'aux rigoureuses injonctions de sa conscience, et peut-être ne fait-il point autre chose, lorsque, inlassable chasseur d'hérésies, il dénonce avec ardeur les doctrines naturistes ou kantiennes de tel écrivain catholique, dont les ouvrages ont déjà ramené à la foi plusieurs intelligences d'élite; le prolongement de son acte est indéfini dans le temps et dans l'espace ; s'il se trompe, sa dénonciation aura contribué pour sa part h arrêter les travaux de beaucoup d'autres ouvriers de la vigne du Seigneur et à rendre plus tenaces encore de très funestes erreurs.
C'est la même loi de solidarité qui multiplie à l'infini les effets nocifs de la conduite de ce politicien, qui entend gérer comme il lui platt les affaires de 5on élection, de sa circonscription, de ses électeurs. Volontiers il affecte de croire que le petit fief où il trafique de tout, depuis les décorations et les bureaux de tabacs jusqu'aux congés militaires et aux fonctions de « médecin surveillant des nourrissons de l'Assistance publique » est un vase clos, séparé des autres circonscriptions électorales. En fait, le rayonnement de ses mauvaises actions est autrement vaste qu'il ne le pense, il s'étend h la France entière, même au-delà, et il suffit de voir avec quelle ardeur les différents partis politiques se livrent au pillage du budget, avec quelle indifférence ils accueillent les réformes les plus manifestement urgentes, pour connaître l'étendue de celte solidarité redoutable qui unit entre eux les membres d'un même parti et même les membres des partis a.dv»*i^a.
Ainsi» dans toute la série des phdnomèneiJ sociaux, UDB coiiiiexité étroite nous relie à chaque insirint h tous nos frères, et chacun des actes iJe noire vie biologique, économique, sociale, morale, produit, h une dislance que nous ne pourrons jamais mesurer, des répercussions, heureuses ou Tunesles, sur Ja destinée de nos semblables. Dans l'espace sociologique comme dans Tespace physique, circulent sans relâche des ondes vibratoires au regard desquelles nous sommes h la fois des émetieurs puissants et des récepteurs admirablement sensibles ; ces ondes traversent les multiples cloisons que notre ignorance ou notre égoïsme voudraient leur opposer. Tour il tour nous invoquons notre liberté, noire autonomie, les droits sacrés de notre intelligence ou de noire conscience, de notre foi religieuse ou de nos convictions philosophiques, notre droit au travail, notre droit au célibat ou au miiriage, le w mur de la vie privée )}, le secret du ht conjugal : la solidarité ne respecte rien, et nous reculons terrifiés h la vue des conséquences indéfinies d(» nos actes les plus cachés^, du rayonnement redoutable de nos énergies les plus personnelles, de celles qui semblaient le plus ne concerner que nous seuls» Une immense association coopérative, formée pour le mal comme pour le bien, relie en un ensemble organique les actes, prétendument isolés, de tous les membres de cette grande ruche que forment en réalité les sociétés humaines. Vainement, nous demandons à ne répondre que de nous-niômes et nous réclamons le droit d'organiser sous notre seule respon* sahilité notre vie de famille ou de travail : des courroies invisibles l'elient noire métier au grand arbre de couche auquel sont rattachés les plus minuscules moteurs et qui, h son tour, entraîne les plus petites machines. Si notre métier ne produit que de Touvrage de mauvaise qualité, s'il reste ioactif aux. heures où il
devrait œuvrer, si les rouages en fonctionnent mal, le doinniage atTecte tous les travailleurs du grand atelier collectif; que nous le voulions ou non, notre paresse rend plus lourde la tâche de l'homme laborieux, notre égoïsme rend plus difficile TefTort des flmes vaillantes et généreuses.
A l'envisager ainsi, le problème de la liberté individuelle apparaît beaucoup moins simple que ne le croyaient nos pères du xvm® siècle. La célèbre formule, consignée en 1791, dans la Déclaration des droits de rhomme et du citoyen, et d'après laquelle « la liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », semble non plus lumineuse, mais au contraire très obscure, puisqu'il n'est aucun de nos actes qui ne puisse, en certaines circonstances, causer à autrui le plus grand dommage. De quel droit, cependant, nous plaindrions-nous de la complexité croissante de nos pensées et de nos analyses, s'il est avéré qu'à ce prix seulement, les unes et les autres sont plus conformes aux réalités objectives et les serrent de plus près ? N'oublions pas que la solidarité agit aussi efficacement dans le bien que dans le mal ; semblable au glaive antique, elle guérit les blessures qu'elle fait et elle intervient avec la même efficacité dans toutes les directions favorables à nos intérêts généraux. Grâce à elle, il n'est aucun acte vraiment profitable à l'individu qui ne soit on même temps un bienfait pour la collectivité. Ainsi, pour ne rappeler qu'un exemple justement cher à M. Carnegie et que les socialistes devraient méditer, aucun industriel, vraiment digne de sa J)elle fonction, ne réussit à s'élever à une grande rirhcssc, sans avoir procuré simultanément à ses collaJ)orateurs en particulier, à la société en général (i).
(1) M. Carnegie n'estime d'ailleurs pas que ce profit réa-
un enrichissement cent ou mille fois plus considérable que le sien propre. Les profits retirés par les « rois » des chemins de fer ne sont rien en comparaison des avantages recueillis par la collectivité. De même, aucun acte de vertu ne reste sans retentissement sur la vie morale des autres : si secret ou si obscur qu'il soit, il fait sentir au loin son efficacité, il rend plus choquante et plus difficile à prolonger la conduite des hommes immoraux, il allège la tâche de ceux qui s'efforcent de mieux respecter les prescriptions de la loi morale.
Aucune partie de nous-mêmes n'est donc uniquement nôtre, et aucun de nos actes ne s'achève en nous seuls. « Tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons est un don et doit être donné de nouveau. » La vie sociale ne nous apparaît plus seulement comme un arrangement utile et avantageux au bien de chaque individu, mais comme un élément essentiel qui, se combinant avec les rudimentaires éléments de notre organisme personnel, nous fait ce que nous sommes. (( Si l'homme est intelligent et moral, c'est moins en vertu de sa constitution organique, qu'à titre d'être social. »
Ainsi « selon l'idée de solidarité, la conscience exige que la société soit fondée, elle n'intervient pas seulement après pour la régler, mais d'abord elle en inspire
lise par la collcclivilé soit suffisant; il pense au contraire que la fortune même du grand industriel enrichi doit retourner à la société sous forme de subventions aux institnlions de bien public. Quel que soit le génie commercial d'un homme, jamais il n'aurait pu amasser les millions que parfois certains industriels ont acquis, si l'organisation sociale préexistante n'avait favorisé le développement indéfini de leur négoce.
rétablissement comme un devoir. On nVst pas tenb seulement d*être juste, si Ton fait partie d'une société ; mais on est tenu d'abord de faire partie d'une société » (1). Arrière donc la prétention de ceux qui soutiennent que leur ascension ou leur déchéance ne regardent qu'eux-mêmes et eux seuls : k vérité est que personne ne monte et ne progresse, sans entraîner aussi les autres vers le mieux et que personne ne déchoit, sans infliger à la collectivité une déchéance.
Telle est la solidarité^ dans l'ordre des phénomènes moraux. Si Ton s'était borné à la considérer comme un adjuvant de la loi morale, comme un auxiliaire fournissant à la science l'occasion de commenter les impératifs inconditionnés de la conscience, on devrait se féliciter de la faveur accordée aux doctrines soiidaristes. Notre volonté est si lente à accepter les disciplines les plus nécessaires, qu'on ne nous donnera jamais trop de raisons de faire le bien. Comment un esprit droit et élevé, qui trouve ailleurs le fondement de sa vie morale, n'aimerait-il pas à méditer sur ce prolongement lointain et comme indéfini de nos actes bons ou mauvais? On doit même espérer que l'opinion publique, comprenant toujours mieux cette belle notion de la solidarité, trouvera par elle le moyen de mieux discerner les véritables malfaiteurs sociaux. La masse est immense des déserteurs de la vie qui échappent aux sanctions des tribunaux répressifs, mais qui, du moins, loin de trouver faveur auprès de leurs co-associés, ne devraient pas échapper aux sanctions de l'indifférence, du blâme ou de la mésestime ; ils stérilisent pour des fins égoïstes les dons qu'ils ont reçus et commettent, au
(1) Canlecor, toc. cit,, p. 373.
détriment de la société, des méfaits singulièrement plus graves que le vol ou la contrefaçon.
Mais il n'entrait pas dans les desseins des docteurs du laïcisme contemporain de s'en tenir là, et c'est un tout autre service qu'ils ont demandé à l'idée de solidarité. Ils ont voulu la présenter comme un fait positif aisément vérifiable, sur lequel on pouvait et on devait fonder la. morale. Ils ont affirmé que, sur ce fait, sans qu'il soit besoin de faire appel à aucun concept métaphysique, ni à aucun dogme religieux, il était possible de construire la morale comme « sur un lit de rochers ». Ainsi envisagée, la question de la solidarité morale change totalement d'aspect, et, sans être un adversaire de la conception solidariste, on peut trouver des raisons nombreuses et très graves qui ne permettent point à la morale de la solidarité de tenir le rôle éminent dont on a voulu la charger.
Préalablement à toute discussion, on devrait peutêtre noter que l'habileté avec laquelle on identifie l'idée d'avantage reçu, de profit retiré, à la notion de dette, d'obligation morale, ressemble beaucoup plus à un tour de prestidigitation qu'à une démonstration scientifiquement conduite.. A-t-on pris garde que l'insistance mise à nous faire reconnaître, à nous les descendants, nos dettes, tend aussi à démontrer que nos pères étaient des avares, très peu dignes d'estime ? Que nos ancêtres aient travaillé et que nous retirions de leur immense effort un bénéfice qui ne se peut évaluer, en quoi cela fait-il naître à proprement parler une dette à notre charge ? Pour qu'une personne devienne créan-
cière d'une autre, à l'occasion d'un travail accompli, il faut que ce travail ait été exécuté dans le dessein spécial de procurer à autrui un avantage d'un ordre quelconque. Si l'auteur du travail a surtout visé son profit personnel, (et personne ne contestera que ce fut le cas en notre hypothèse), l'accroissement de jouissance procuré à des étrangers ne fait naître aucune créance, il est abandonné gratuitement. Jusqu'ici, l'opinion a toujours manifesté le sentiment de réprobation que lui inspire laconduite desindividuscc trop malins », qui veulent faire payer aux autres des efforts que l'altruisme n'avait pas inspirés. Depuis soixante ans, les grandes nations progressistes ont construit beaucoup d'usines et de chemins de fer, percé les isthmes et les montagnes, aménagé les grandes villes et multiplié de tous côtés les travaux d'art ; de tout ce labeur, nos descendants profiteront peut-être. Mais il faut vraiment avoir l'esprit bien peu disposé à la générosité pour estimer que nous devenons ainsi créanciers de ceux qui viendront après nous, même créanciers d'une dette de reconnaissance. Le dévouement aux intérêts ultérieurs de l'humanité semble très loin d'être une préoccupation obsédante de notre époque, et, puisque nous agissons en considération de nos intérêts actuels et personnels, ayons au moins la probité de ne pas requérir de nos petits -neveux une gratitude que nous ne méritons guère. Or, le même raisonnement vaut approximativement à l'égard de nos ancêtres. Pour ne prendre qu'un exemple, lorsque Gutenberg inventa l'imprimerie, il senil)le bien qu'il songeait beaucoup plus à l'avantage immédiat, que cette invention devait procurer à ses contemporains et à lui-même, qu'aux profits ultérieurs et lointains de la postérité.
Si on insistait pour soutenir que nous sommes débiteurs des générations qui nous ont précédés, on devrait
du moins reconnaître que les créanciers ne sont plus \h pour toucher ce qui leur est dû. Sans doute, les belles âmes ne s'embarrassent pas pour si peu : « Par un acte de bonne volonté, dit M. Andler, admettons que nous sommes obligés aux générations futures de tout ce que nous devons au passé. » La formule est très séduisante. Mais quelle ne doit pas être la puissance de l'illusion chez les hommes qui s'imaginent que des raisonnements si fragiles peuvent avoir quelque prise sur les intelligences façonnées aux méthodes critiques. Les débiteurs n'ont pas coutume d'être aussi accommodants et ils veillent avec raison à ne se libérer qu'entre les mains d'une personne vraiment qualifiée pour leur donner quittance ; lorsque cette personne fait défaut, on se garde de payer. Les solidaristes doivent reconnaître qu'en notre matière, le caissier n'est pas moins absent, et pour cause, que le créancier lui-môme.
N'oublions pas, d'ailleurs, que l'empressement que nous pourrions apporter à acquitter notre prétendue dette vis-à-vis de nos ancêtres n'aurait d'autre effet que de nous instituer créanciers vis-à-vis de- nos descendants, et dès lorson peut se demander s'il y a quelque utilité à prolonger un jeu qui n'est pas dépourvu de graves conséquences. A voir l'ardeur modérée que mettent les générations actuelles à s'acquitter de leur dette sociale, il est permis de penser qu'il serait plus simple et plus humain (1) de ne faire naître à la charge de nos successeurs aucune obligation nouvelle. Arrêtons ici les comptes et fermons le grand livre.
Si ces observations préliminaires méritent de retenir
(1) Dans le présent ouvrage, cet adjectif est souvent employé dans le sens spécial que lui donnent M. Ferdinand Buisson et ses amis.
ratteDtion, la doctrine laïque de la solidarité morale se heurte à des objections plus pri^ci&es, dont le caractère décisif ne laisse aucune incertitude sur l'issue du débat.
En premier lieu, on peut accuser les protagonistes de la morale de la solidarité de commettre une double pétition de principe, en donnant a priori et sans justification préalable une valeur essentielle k la vie de l'individu et à celle de la société. Dès que Ton répudie toute notion métapliysique ou religieuse, il n'est nullement évident que le don de la vie soit a priori et pour tout être humain un don précieux, et qui oblige k la reconnaissance. « En somme, je suis juge, étant le résumé de tout ce que je résume, et selon le jugement que je porterai sur moi, sur les conditions qui me sont ftiites, je bénirai ou je maudirai les lois naturelles qui ont décidé de ma destinée (l)».Or il n*est que trop démontré qu'un grand nombre d'hommes ont le droit de ne pas bénir leur sort, et il y a quelque cruauté k les inviler encore à la reconnaissance,
A côté de la très petite cohorte de ceux qui peuvent être satisfaits de leur destinée, politiciens devenus leaders de la majorité, professeurs en possession d'une chaire à la Sorhonne, industriels dont les affaires procurent beaucoup de profits et peu de soucis, la masse est innombrable des êtres humains qui, par centaines de mil lions ^ sont condamnés îl une vie grossière, pénible, sans joies et sans espérances. A quoi bon refaire, une fois de plus, le tableau poignant des douleurs humaines? Du moins, on oublie trop et il ne faut pas se lasser de rappeler que les cinq ou six grandes nations progressistes du monde ne constituent pas, à elles
(1} Sêailles, op. cit., p. 182.
3iite l'humanité (1), et que, même parmi ces
mt^me aux endroits où la richesse et les cul-
.ellectuelles sont le mieux concentrées et agglo-
l'entassementest immense des misères atroces.
cuites révoltantes, des souffrances imméritées (2)
ja crise russe vient de révéler l'étendue et racnilé des
ances et des injustices endurées par un peuple de 120
3ns d'hommes. Quel ne doit pas ôlre le désespoir de ces
ers de révolutionnaires qui affrontent la mort avec un
iil courage ! De même songe-t-on à la vie des Chinois et
Hindous que déciment par milliers et parfois par mil-
ns les pestes, les famines, les épidémies, les fléaux de
.lie nature? Pendant l'année 1904 seule, plus de 21.000
•rsonnes sont mortes aux Indes de la piqûre des vipères !
ne doctrine morale n'a le droit de revendiquer ce beau
lire qu'autant qu'elle est capable de donner une formule
de vie à ces millions d'êtres humains qui peinent, qui
souffrent et qui meurent.
(2) Gomment lire sans mélancolie ces quelques lignes si vraies que j'emprunte, entre mille autres, à un roman contemporain : «L'artisan honnête, régulier, intelligent, sobre, qui entretient soigneusement une nombreuse famille. C'est lui qui, avec ses douze heures de travail et ses six francs par jour, vous fournit les jolis Irottins, les délicieuses modistes, les minois affriolants sans lesquels Paris ne serait pas Paris. Il part le matin à l'atelier, rentre se coucher, repart, donne son argent; on lui raconte n'importe quoi, lorsque les filles sont en relard ; quand il a usé sa vie à les élever jusqu'à 18 ans, un soir, elles disparaissent. Peu après, c'est un vieux triste, qui retombe aux salaires d'apprenti ; il a cinquante ans, c'est un vieux d'hôpital. » La Maiernelle, par Léon Frapié. Paris, 1904, p. 297. — Cf. aussi un tableau intéressant de l'état social contemporain dans l'Évolution, la Révolution et ridéal anarchiqu€,pdir Elisée Reclus. Paris, Stock, 1902, aux pages 86 et suivantes. « Le pauvre, qui souffre de la faim, risque de mourir dans la rue, et TétraDger peut se
Pourtant la société ne peut fonctionner normalement^ elle est atteinte dans ses œuvres vives, si ces myriades d'êtres humains qui souffrent et sont broyés sous les grandes meules de la vie refusent de pratiquer la vertu et de respecter les préceptes de la loi morale !
On vante à tous les échos cette « morale sociale selon laquelle l'humanité organisée en un tout solidaire devient à la fois le principe et la fin de la conduite morale )>. Il eût été rationnel de définir préalablement cette a humanité » à laquelle on reconnatt tant de droits. Qu'est-elle, en définitive, aux yeux des adeptes de la morale solidariste? Peu de chose en vérité, tout au plus un certain agglomérat d'éléments chimiques qui ne sont eux-mêmes que des forces se combinant dans un champ électro-magnétique. Dès lors, puisque nos descendants doivent rejoindre nos ancêtres dans un commun néant, cessons de nous duper au bruit de notre phraséologie creuse, et laissons chacun agir à sa guise (1). Si chaque homme considéré isolément n'est
trouver seul, complètement seul, sans un ami, dans une grande cilé où pourtant les hommes, de prétendus frères, grouillent par myriades...
€ Connaître la souffrance, tel est le précepte initial de la loi bouddhique. Nous connaissons la souffrance I Nous la connaissons ^ème si bien que, dans les districts manufacturiers de l'Angleterre, la maladie a reçu le nom de play : se sentir le corps torturé par le mal n'est qu'un jeu pour l'esclave accoutumé au travail forcé de l'usine!... »
Enfin, M. Brunetière a signalé quelque part que dans les villes allemandes où s'est développée l'industrie textile, la morlalilé infantile diminue très sensiblement pendant les grèves, parce que les mères peuvent alors soigner et allaiter normalement leurs enfants, et la même remarque est vraie pour tous les pays où fleurit la grande industrie.
(i) Quand on a l'esprit fatigué des sonorités grandi*
qu'un composé chimique, pourquoi l'humanité seraitelle quelque chose de respectable et de grand? Les majuscules n'ajoutent rien à la misère des réalités. « Un bufle isolé ne nous paraît pas sacré, une bande de bufles pas davantage »., De quel droit proclame-t-on que le bonheur des autres, parce qu'il est celui des autres, a une valeur qu'il n'a pas en moi, et, si mon bonheur ne mérite pas que je m'en occupe moi-même, pourquoi veut-on qu'un autre en prenne soin?
On insiste parfois en signalant que l'humanité à son tour n'est qu'une partie d'un ensemble plus large qui la déborde et la dépasse, et de même que l'individu doit ordonner ses facultés en fonction de l'humanité, dé même celle-ci n'existe qu'en fonction de l'univers. M'»^ Anna Lampérière, dans une conférence contradictoire, parlait un jour avec émotion de ce macrocosme au milieu duquel les petits grains de sable que nous sommes sont appelés à l'éminente dignité d'une collaboration consciente au plan universel. Ici encore, il apparaît que les grands mots remplacent les réalités objectives, et un petit grain de mil ferait bien mieux notre affaire. L'évocation des espaces et des immensités ne change rien au problème, pas plus que l'accu-
loquentes de la morale solidarîsle, on aime à relire quelques lignes de M. Deherme, dont les formules sincères et vigoureuses dispersent en un instant les brouillards accumulés par la veulerie des intelligences et des volontés : « Augmenter les satisfactions matérielles ou les satisfactions intellectuelles, sacrifler l'individu à l'espèce, pour faire une humanité plus belle, plus puissante, ce n'est, si l'on réussit, que rendre la mort plus horrible et plus incompréhensible. L'humanité disparaîtra comme l'individu, et l'effort des siècles sera anéanti. Le bouddhisme seul est philosophique, parce qu'il réduit la vie, tue le désir, prépare le nirvana. » Coopération des Idées, décembre 4904.
mulation des siècles dans le passé n'a aidé les évolu* tionnistes à expliquer l'origine de la matière et de la vie. S'il est vrai que la nature n'ê, plus de bat et n'est qu'une mécanique, cette mécâliiqiiet quelles qu'en soient les dimensions, quel que smt l'infini des ^paces et des temps qu'elle emplisse de ses moUTéments, est sans titre pour « commander à des êtres dont l'originalité est de se proposer des fins ». Si tout ce qui est humain lui est étranger, que peut-elle encore conseiller aux hommes? « D'une réalité qui n'a plus aucune espèce de parenté avec l'intelligence et la volonté, peut-on encore, demande M. Boutroux, extraire de la morale? » Il ne faut pas se lasser de le répéter, parce qu'il est impossible que les esprits réfléchis n'apprécient pas la valeur de cet argument, « d'un fait, on ne peut conclure un devoir qu'à la condition de supposer au préalable une volonté ou une obligation antécédente à qui le fait fournit un point d'application ou un moyen de satisfaction ». Si le fait est brutal et directement malfaisant pour l'individu, celui-ci s'incline et conforme ses actes aux renseignements qu'il possède ; je ne mets pas mon doigt dans la flamme d'une lampe, pas plus que je ne vais me placer sous un bloc de pierre qui menace de s'écrouler, mais, dans ces hypothèses, il n'est pas besoin de préceptes. Si au contraire la nature lance des injonctions qui requièrent Tacquiescement libre de ma volonté, on est qualifié à lui demander de quel droit elle est autorisée à commander à .un être moral. On suppose toujours l'obligation préalable, pour rhomme, « de faire des desseins de la nature, en tant qu'il les comprend, des préceptes pour sa volonté, en tant qu'elle est libre (î) » ; mais c'est cette obligation même qu'il faut démontrer.
(i) Cantecor, loc, cit., p. 382. — Cet -"*-"- remarque
Certes, si l'homme refuse de placer Tintérêt social à côté et souvent au-dessus de son intérêt propre, la société subit un dommage ; la multiplication de ces dommages peut engendrer la désorganisation, et ul'cérieurement la disparition totale. Mais cette perspective même ne peut émouvoir que ceux qui donnent à l'individu une fin qui ne se réalise pas tout entière pendant cette vie terrestre, et on ne voit pas quelle raison pourrait persuader aux autres de se laisser toucher. Pour mon compte, j'avoue que, me plaçant à leur point de vue, je ne verrais aucun inconvénient à la disparition des sociétés humaines et au fameux suicide cosmique. Cet événement serait fâcheux pour les joyeux compagnons que la vie amuse, et aussi pour quelques douzaines de penseurs éminents qui, favorisés par le sage équilibre de leurs facultés et la modération de leurs désirs, trouvent leurs meilleures joies dans le labeur austère de leurs études, agi'émentées de quelques avantages matériels et moraux. Mais cette perte, si sensible fût-elle, ne serait-elle pas compensée par de très réels profits, comme la disparition des centaines de millions d'êtres humains qui sont voués h la misère, et aussi la disparition de quelques milliers d'oisifs? Dans le monde présent, ceux-ci traînent leur ennui h travers toutes les distractions, et usent leur vie dans le dérèglement des mœurs, la paresse et les excès de table, — à moins qu'ils ne se
qu'Auguste Comle avait entrevu cette diffîcullé et l'illégitimilé de l'idenlificalion qu'il avait établie entre la fonction et ïc devoir ; de là certains efforts qu'il fit pour éliminer de sa doctrine l'idée de devoir, toujours suspecte de sous-entendus métaphysiques, comme celle de droit ; on la remplacerait par un fait rien qu'un fait, la sympathie ou l'altruisme.
tuent en même temps qu'ils écrasent les autres, dans leurs stupides accidents d'automobile, — pendant que les premiers meurent épuisés par le travail,, l'insuffisance alimentaire (1), la débauche ou l'ivrognerie.
La seule perspective que les solidaristes peuvent faire entrevoir à l'homme vertueux de notre temps est celle d'une humanité, enfm affranchie dans le lointain des âges, des tares et des déchéances qui nous humilient et nous désorganisent. « Semez, disent-ils, semez sans compter la pureté, le dévouement, la bonté et la justice, et ces germes que vous aurez confiés à un sol en apparence infertile ne seront pas perdus; plus tard, grâce à vous, l'humanité recueillera les belles moissons de ces vertus. » Avec de pareilles formules, on peut produire un bel effet oratoire sur un auditoire dans lequel chacun charge son voisin de se conformer le premier à d'aussi généreux conseils, mais on n'influence en réalité la conduite de personne. Et c'ost justice. Gomment ne voit-on pas en effet qu'on viole le principe primordial de la conscience moderne, qui interdit de considérer aucun homme comme un inoyenf De quel droit me demande-t-on d'apporter ma goutte d'eau au grand océan de la vie universelle, puisque cette vie universelle n'est qu'une addition de vies semblables à la mienne? Pour les autres, cette goutte est insignifiante; pour moi elle est mon sang même, ma chair palpitante et souffrante. On réédite, sous une autre
(1) Vide infra^ p. 321, la note. — « Si Ton arrache à la mort les enfants des riches, que la nature avait condamnés, on y précipite par millions les enfants des pauvres que d'excellentes conditions de naissance avaient destinés à vivre. A Naples, dans un hospice des enfants trouvés, le rapport officiel des curateurs nous dit d'un style dégagé que, sur 950 enfants, il en reste 3 en vie. »
apparence, Todieuse formule humanum paucis vivit genus. Depuis plusieurs centaines de siècles, toutes les formes de la douleur ont été ressenties par des milliards d'êtres humains; qu'importent leurs supplices, il a dû leur suffire de savoir que leurs larmes et leur sang cimentaient la route sur laquelle s'avancera à la fin des temps le cortège magnifique de l'humanité, enfin parvenue au plein épanouissement de ses énergies et de ses capacités (1)
(1) Auguste Comte, en observateur positif, avait saisi que les doctrines solidaristes rencontrent dans les tendances les plus profondes de Thomme et dans sa raison même une résistance opiniâtre, et c'est pour les vaincre qu'il avait inventé sa religion de l'humanité. L'observation des phénomènes sociaux lui avait, en effet, appris que la religion, par ses pratiques, ses cérémonies, ses symboles et son enseignement, habitue l'homme à ordonner sa vie en fonction de l'être supérieur dont la religion a précisément pour dessein de lui faire sentir, dans ses expériences d'âme personnelles, la réalité inscrite à côté de la sienne, et le grand positiviste n'avait garde de négliger une collaboration aussi précieuse. Aussi, avec quel soin minutieux n'avait-il pas aménagé le cuite de rhumanitéy dont les rites et les cérémonies devaient être un constant rappel du devoir de « vivre pour autrui ! » On sait ce qu'il est advenu de la religion de l'humanité : l'homme est heureusement moins bon enfant que ne le supposait Comte et, pour 1' « entraîner » à la vertu, c'est trop peu de quelques rites bizarres groupés autour d'une théologie mythique. Au fond, et, si l'on excepte quelques mystiques du genre de M. Deherme, la doctrine de la morale solidariste, avec ses apparences généreuses, est imprégnée d'esprit bourgeois, et aurait ravi un Augustin Thierry. A-t-on réfléchi à la signification cyniquement égoïste des principes que cette doctrine nous propose ? On constate que depuis plusieurs milliers d'années des hommes et des femmes ont souffert et gémi pour promouvoir le promis.
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leur témoignage. Ainsi on a depuis longtemps fait remarquer que la solidarité est un pur fait d'ordre mécanique qui, par lui-même, n*a aucun caractère
répoDse aurait élé adressée aux générations soufTfaDtes, et c'est cette réponse qui nous est encore donnée anjourdlmi. Ceux qui nous la donnent ne laissent pas d'ailleurs d'aj ou* 1er que, peul-étre, il existe parmi les Bociélés humaines, comme parmi les espèces animales, <x une prodigalité énorme» une dépense injustifiable de soulTrances, de misères, de douleurs physiques et morales, un sacrifice, qui se renouvelle à chaque géuéralion, deTimmense mojorîté des individus au fonctionnement de Teosemble social » (Lé vy Bnihlj op, cit. y p. 200). Leurs amis ajoutent que la morla* lité annuelle de l'Europe étant d'envirou 12 millions d*hommes, on peut alTlrmer que 6 raillions d^entre eux ont été tués par les conditions sociales qui régnent dans noire milieu barbare; G millions ont péri par manque d'air pur, de nourriture saine, d'hygiène convenable, de travail harmonique. (VEmhUiony la Rèvolalion et Vidée auarchique par Elisée Reclus, p, i34,) Mais ces « détails » ne doivent pas nous émouvoir, ni nous ébranler dans notre fidélité au devoir.
Faut-il insister sur le caractère irrationnel et véritablement /Vro^e de celle doctrine morale? Que ne découvriraiton pas si on analysait la mentalité, si l'on faisait la psychologie de la petite compagnie de privilégiés — tout le inonde admet que Je nombre de ces générations ultimes sera très restreint, puisque le chaos universel reprendra bientôt son empire sur notre centre cosmique — qui seront enfin, après tant de larmes et de sang versés, assis à la table somptueuse du festin. S'ils se livrent sans remords à la joie, il faut avouer qu1ls se montreront plus cruels que le plus cruel des petits princes de TAfrique. La question est d'autant plus dig-iie de réponse que ceux-là môme à qui nous la posons ici sont les premiers èl reprocher à FÉglise catholique sa conception brutale et même sauvage du Ciel et de TEnfer* (Cf. SéaîUes, op cit.)
moral ; à chaque moment, elle se trouve également susceptible de deux interprétations divergentes. Réalité essentiellement amorale^ elle exprime l'interdépendance de nos actions et de celles de nos frères, mais, en quelque sens que nous agissions, de quelque manière que nous nous résolvions, elle subsiste toujours et relie notre destinée à celle des autres. Elle est une loi de notre nature qui se manifeste dans le mal comme dans le bien, et, dès lors, elle n'a, par soi-même, aucune vertu morale.
« Ce n'est pas du tout un fait positif — c'est-à-dire un fait au-delà duquel il n'y ait rien à chercher — que les hommes sur cette terre soient obligés par la nature de vivre dans une étroite association ; il s'agit de savoir de quel genre sera cette association. Ily a celle de l'homme et du cheval, du nègre et du planteur, du Soudanais avec la compagne dont il fait à la fois sa femme, sa servante et son bétail (1). »
« Un fait n'est ni un droit, ni un devoir. La haine, la tyrannie, la persécution, la guerre, la lutte des classes sont des formes de la solidarité comme la concorde et l'amour (2). » Aussi la morale de la pure solidarité peut-elle aboutir indifféremment à la pratique de l'égoïsme ou du désintéressement. « Puisque nous sommes solidaires, dévouons-nous pour les autres, diront les altruistes ; puisque nous sommes solidaires, employons les autres à notre propre bien, répondront les égoïstes. — Liés, faisons servir la chaîne à tous. — Liés, tirons à nous la chaîne, si nous sommes les plus forts et s'il y va de notre intérêt ou de notre vie (3). »
(1) Ferdinand Bruneiière, op, cit.
(2) Séailles, op. cit., p. 182.
(3) Fouillée, La Morale socialiste. Revue des Deux-Mondes 15 juillet 4901, p. 393.
Ainsi, la solidarité, impassible dans sa neutralité amorale, se prête également aux combinaisons ingénieuses du dévouement et de Tamour ou aux calculs cyniques de l'égoïsme ; elle vaut ce que valent les êtres solidaires.
Aussi, loin de pouvoir être pour la vie morale des faibles un moteur énergique, capable d'entraîner leurs volontés défaillantes vers la générosité et l'oubli de soi-même, la solidarité est-elle au contraire le boulet pesant qui fait tomber plus bas encore ceux que la veulerie du caractère et leurs instincts vulgaires prédisposent déjà à toutes les chutes et à toutes les compromissions. Partout où il y a un méfait ou une lâcheté à commettre, une mauvaise action à encourager, une désertion h absoudre, un courant funeste à suivre, un poste d'honneur à abandonner, elle est là qui montre sa figure grimaçante et sarcastique, et qui chuchote à l'oreille : « A quoi bon se conduire en homme vertueux, en héros ? Fais comme les autres; tu vois bien qu'ils en tirent plaisir et profit, et toi, tu restes seul, victime inutile, comme si ton acte isolé pouvait influencer l'immense collectivité ! » Toujours agissante et persuasive, elle nous harcèle sans relâche, en face des plus insignifiantes actions comme des plus importantes, et toutes les pages de ce volume ne suffiraient pas à, énumérer les funestes effets de son intervention, dans une société dont les ressources morales sont insuffisantes.
Considérez ce bourgeois qui chemine sans hâte à travers les belles voies des grands quartiers parisiens, à l'heure où les trottoirs sont parfaitement propres, où les employés de la ville, armés de longs bioilais de brin- 'drilles, étalent la belle eau claire sur le pavé dé bois de la chaussée. Comme tous les autres passants à pareille heure, il se délecte à la vue de cette propreté parfaite, qui lui procure je ne sais quelle sensation physique
salubrité et de douceur des choses. Cependant il vient de jeter, d'un geste négligent, le prospectus qu'un distributeur lui a glissé dans la main. Il n'y a qu'un moment, il eût été fâché de constater qu'un papier, oublié par le balayeur, maculait encore une surface si nette; et, cependant, comme le trottoir n'est pas son bien, mais le bien de tous, il commet le premier une petite négligence égoïste. Peut être dans un instant» quelqu'un, passant après lui, sera4-iî incité par la vue même du prospectus souillé, à contribuer à son tour à défaire l'œuvre éphémère du balayeur munieipaL il n'importe. Le promeneur n'a pas eu Ténergie de mettre dans sa poche la feuille qui rembarrassait, il l'a jetée, parce qu'il sait que, de toutes manières, le trottoir sera, dans une heure, couvert de petites feuilles semblables et pareillement malpropres.
Puisque sûrement les autres ne se gêneront pas, à quoi bon se gêner soi-même (1)!
Pourquoi, à ce grand enterrement, à ce mariage mondain, ce gentleman, arrivé tardivement à l'église, quelques minutes seulement avant le moment où les assistants allaient quitter leur place pour le défilé, s'empresse-t-il d'avancer dans la nef, alors que la cérémonie religieuse n'est point encore achevée? Son initiative, qui trouve aussitôt des imitateurs, est l'origine d'ungrand désordre. Instantanément, beaucoup d'autres personnes, qui ne veulent pas être dupes, quittent leur place et se précipitent à l'envi, et le résultat est, si l'on peut dire, nettement irrationnel et antiscientifique ; tout le monde est debout, on se serre dans le plus
(1) Pareille est la conduite de ceux qui dégradent les promenades ou les jardins publics, souillent le gazon des reliefs de leurs pick-nicks, inscrivent leurs noms sur les pierres des vieux monuments^ etc., etc.
fâcheux entassement, alors qu'il eût été si simple, pour chacun, de ne se lever qu'au moment opportun. Mais chacun est là qui, par sa vigilance même à occuper le moindre pouce de terrain laissé libre, accroît la gêne universelle. Personne ne songe à ne s'engager dans le défilé qu'au rang déterminé par le moment de son arrivée dans l'église. On sait que cette conduite n'aurait d'autre résultat que de servir admirablement les calculs des égoïstes et des malins. Aussi, chacun se hâte ; pour ne pas être victime, on opprime les autres. De cette manière se trouvent contraints à une conduite égoïste ceux-là même qui étaient le plus enclins à respecter le bon ordre et les droits acquis (1),
Pourquoi ce citadin, qui apporte en ville quelques denrées et victuailles soumises aux taxes d'octroi, cherche-t-il à esquiver le paiement de cet impôt ? Il est d'ordinaire un contribuable exact et il sait que les revenus de l'octroi servent, comme les autres, à l'entretien des services municipaux. Sans doute, il n'ignore rien de tout cela, mais il sait aussi qu'avant lui, à côté de lui et après lui, beaucoup d'autres contribuables seront soumis à une semblable réquisition, et, sur ce nombre, quelques-uns se soustrairont de manières diverses au
(1) On rapprochera de cet exemple l'attitude des fidèles qui se pressent autour des confessionnaux la veille des grandes fêtes religieuses, la manière dont se comporte^dans un tramway un groupe, même peu nombreux, de personnes c< qui n'ont pas de numéros », et surtout les bousculades qui accompagnent toutes les distributions gratuites de friandises, de vêtements ou de breuvages faites à des enfants ou à des adultes, lorsque des mesures d'ordre n'ont pas été prises. — Dans les naufrages des navires affectés au transport des voyageurs et les incendies des théâtres, le phénomène de solidarité contribue beaucoup à pousser les individus aux pires actes de brutalité et de sauvagerie.
paiement ; il ne recherche 'pas quelle sera la proportion de ces fraud^^urs, il lut suirit de savoir qu'il en existe* Aussi il s^eiriploio de son mieux à esquiver Tacquilteïïientde la Laxe ; if ne veut pas élre dupe, et son aclè mauvais devient a son tour un exempICi une incitation h d'autres fraudes (1 ).
Pourquoi cet ouvrier, assuré à une société de secours mutuels, et qui a remarqué que la combinaison des diverses clauses des statuts permet ais(5ment à Tassuré de se procurer, en toucha nt un demi-salaire, un repos de quatre jours, ne mamjue-t-il jamais de s'offrir chaque année un congé, fallacteusement qualifié de « repos de malodîe? » It n'ignore pas que son acte est répréhensible et que ces stratagèmes obligeront la société coopérative h majorer ses tarifs. Mais, comme un graud nombre de ses eamarades en font autant, il juge plus simple de bfineficier li son tour d'une pratique dont il ne ressentirait, autrement, que les inconvénients. H cède, il ne veut pas être dupe, et sa faiblesse contribue ii la défaillance de plusieurs autres camarades, dont l'abstention devient chaque année plus héroïque et qui, las enfin d^éfre inulilemefU l'^iciimes, fîéehkseni à leur tour (2),
(i) Il n'est pas besoin de rappeler les innombrables fraudes commises en matière fiscale et toutes celles cominisesau détrîmeni des institutions militaires (absorption de fortes doses de caféine, au moment où on doit paraître devant le conseil de révision, siniitlation d'infirmités diverses, recommandations, etc.). C'est en vertu da iiiême principe que tel ou tel député, qui n*est pas foncièrement malhonnête, use de son influence pour obtenir la grâce d'ua électeur condamne pour vol au détriment d*iin particulier ou pour commerce illicite de boissons spiritueases.
(1) On rapprochera de cet exemple les innombrables cas [de « fricotage » qui transforment si souvent les casernes en
Pourquoi cet autre ouvrier, célibataire encore et exempt de charges familiales, qui pourrait si aisément acquitter la cotisation mensuelle, lamentablement réduite, que les syndicats français réclament de leurs membres, refuse-t-il d'adhérer au groupement professionnel dont l'intervention peut seule lutter contre la pression de la concurrence et assurer aux travailleurs des conditions normales de travail ? Sans doute, l'égoïsme est pour quelque chose dans son abstention. Mais combien la solidarité vient appuyer sa fâcheuse décision, et comme on discerne clairement ici les deux interprétations dont elle est susceptible ! La connexité des intérêts, qui relie entre eux les ouvriers d'une même profession, ne permet pas que la condition de quelques employés soit améliorée, sans que le même avantage ne soit aussitôt assuré à tous leurs camarades. Cette considération, qui est un argument si puissant pour décider les ouvriers dévoués, en dépit des difficultés les plus certaines^ à fonder un syndicat, est, au contraire, pour « les malins », pour les égoïstes, une raison de s'abstenir. L'ouvrier non syndiqué n'a aucune cotisation à payer, il ne s'expose à aucune des représailles patronales et même, sous prétexte de liberté du travail, il peut, aux jours de grève, trahir plus librement ses
une école de paresse, chaque soldat ayant personnellement roccasion de constater que « les plus rossards », ceux qui « coupent à toutes les corvées » vivent beaucoup plus heureux que les autres. C'est en vertu du même principe que les frais de bureau, d'éclairage et de chauffage atteignent dans tous les ministères, et parfois dans les grandes administrations, des proportions si exagérées; à la lin de Tannée, « on gclche » au besoin les fournitures et on s'empresse de dépenser les sommes allouées, afin de ne fournir aucune justiflcation aux diminutions de crédits.
Pourquoi ce constructeur mécanicien, qui vient de « s'étaJjlir » dans un port et qui ne prétendait concurrencer ses rivaux que par la qualité et le bon marché
les innombrables exploits de la concurrence en ces maliëres; sous la pression de cette force redoutable, on emploie encore dans les travaux de la peinture la cérusedont on connaît les funestes effets depuis 125 ans, et, dans la fabrication des allumettes, le phosphore blanc qui donne la nécrose. C'est la solidarité des intérêts économiques qui, en 1835, contraignait les patrons de la région de Mulhouse, dont on connaît le dévouement sincère aux intérêts de leurs ouvriers, à faire travailler quatorze et quinze heures par jour des enfants de huit ans, dont la plupart devaient encore franchir chaque matin et chaque soir une distance de cinq kilomètres pour se rendre à Tusine ou en revenir ! Les effets de cette solidarité économique étaient alors si effroyables, qu*en 1841, l'archevêque de Rouen ne pouvait s'empêcher de déclarer, à la tribune même de la Chambre des Députés, « qu'en ces jours de progrès et de découvertes, il faut une loi de fer pour empêcher de tuer les enfants par le travail ».
Qui dénombrera les victimes d'accidents du travail dont les blessures ou la mort n'ont eu d'autre cause que le défaut d'appareils protecteurs abritant les courroies ou les engrenages des machines et l'étroitesse excessive des passages ménagés entre les rangées de métiers. Mais le terrain et les bâtiments coûtent cher, les appareils protecteurs augmentent les frais généraux : un employeur est enclin à éviter CCS dépenses. La concurrence est si âpre qu'aucune économie n'est négligeable.
Avant la loi du 13 juillet 1906 sur le repos hebdomadaire, dix pharmaciens d'une petite ville qui compte onze pharmacies ne pouvaient fermer leur magasin le dimanche : ils savaient que cette fermeture, qui ne léserait personne, accroîtrait à la fois les loisirs et les profils de chacun. Mais la résistance d'un seul de leurs concurrents suffisait pour les river tous à la chaîne.
de son travail, se trouve-t-il soudain aux prises avec les problèmes moraux les plus graves qui angoissent sa conscience ? Après quelques mois, il a constaté que la réparation des navires et des machines qui les actionnent est la meilleure source des bénéfices de sa pro-i fession, et que, sans cette clientèle, il ne pourrait « boucler son bilan ». Mais l'usage de la place veut que les factures présentées aux capitaines soient majorées de trente-cinq à quarante pour cent, et que la différence soit « équitablement » partagée entre le constructeur, le capitaine et le consul étranger, qui certifie de sa signature la réalité des travaux exécutés. L'épreuve est redoutable, puisqu'elle ne laisse d'autre alternative que la capitulation ou la faillite. Si l'employeur n'est pas un héros, il choisit la première solution^ et la solidarité, qui récompense sa défaillante, se vante d'avoir maté, après tant d'autres, cette victime de choix (i).
(\) Le problème moral visé à ce paragraphe est parmi les plus douloureux et les plus angoissants, el il serait urgent qu'on pût en entreprendre une étude détaillée et méthodique. On ne saurait se faire une idée de la multiplicilé et de la variété des procédés indélicats ou même notoirement déshonnêtes qui, sous l'empire de la loi de solidarité, se sont glissés parmi les usages commerciaux et ont réussi à se faire accepter d'un grand nombre de commerçants et d'industriels : pots de vin, commissions illicites, ristournes, . mensualités, participations diverses, tout un arsenal savant d'armes appropriées à toutes les circonstances est utilisé pour assurer la capitulation des consciences et réduire à la famine ceux qui sont trop fiers pour s'incliner. Le Parlement britannique a voté en 1908 une loi qui punit ces manœuvres déloyales, et qui est entrée en vigueur le ler janvier 1907. Notre Parlement devrait suivre sans retard cet excellent exemple.
Pourquoi ce bourgeois apporte-t-il tant de vigilance à limiter à deux ou à trois le nombre de ses enfants et destine-t-il à la Cour des Comptes ou à une administration de rÉtat le seul fils qu'il ait accepté d'élever ? Pourquoi ce gentilhomme persiste-t-il à mener une vie oisive et vicieuse qui est une calamité sociale et fait plus pour la diffusion des doctrines collectivistes ou anarchistes que les propagandes les plus actives ? L'un et l'autre connaissent la gravité du méfait social dont ih se rendent coupables. Maintes fois, ils ont lu ou entendu le récit des déperditions de force que cause à la race qu'elle étiole le triple fléau du fonctionnarisme, du malthusianisme et du mésusage de la fortune acquise. Ils persistent cependant tous deux dans leurs pratiques malfaisantes ; ils sont solidaires de leur milieu et de la société tout entière ! Un sacrifice isolé serait héroïque et servirait h si peu de chose ! Le mieux n'est-il pas encore de tirer un profit personnel d'une situation collective qu'on ne peut espérer modifier seul ?
Pourquoi, depuis un demi-siècle, des catholiques éclairés, évêques, orateurs, écrivains, ont-ils exprimé d'une façon si timide leurs convictions et leurs réserves à l'égard du pouvoir temporel des Papes qu'ils sentaient condamné par la logique des événements et qu'ils reconnaissaient faire obstacle à la rénovation de l'Eglise ? Pourquoi est-ce seulement de nos jours que s'élèvent, timidement aussi, les réclamations les plus fondées en ce qui concerne les réformes souhaitables dans la discipline ecclésiastique : dispense de la loi du jeûne eucharistique, pour les messes tardives ou les églises trop éloignées de la demeure des fidèles ; suppression du port du costume ecclésiastique ; modifications h apporter h la procédure de l'Index; pratiques de J'abstinence et du jeûne insuffisamment adaptées aux formes actuelles du travail, etc? Sur tous ces points, le
nombre est grand des évêques, des prêtres, des laïcs, qui constatent les lacunes d'un régime qui n'est plus en harmonie avec notre état social, et qui estiment que des réformes seraient bienfaisantes. Ils gardent, cependant, le silence, ou, s'ils parlent, ils ne le font qu'en petit comité. Ils sont solidaires du groupement; si d'autres prenaient la parole, ils feraient entendre leurs voix. Mais ils ne veulent pas commencer : l'initiative serait mal vue (i).
(1) Sur la solidarité dans le groupement religieux, voici une anecdote dont on ferait bien de méditer l'enseignement, au moment où on institue les caisses diocésaines du culte. Sous le régime du concordat, les évêques percevaient déjà, pour l'entretien des séminaires ou de l'administration générale du diocèse, un pourcentage sur le prix de location des chaises Cette règle donnait lieu à la création de caisses noires, constituées en vue de diminuer le versement proportionnel à faire h l'évêché. Dans un diocèse où cette pratique élait devenue universelle, un jeune desservant, dont laparoisse comptait parmi les plus pauvres du canton, eut la candeur de mentionner, au compte soumis à l'évêché, la recette exacte des chaises. Peu de temps après, ildenrianda, suivant la coutume, un léger subside à l'administration diocésaine, pour l'achat d'un ornement : il fallait remplacer sans retard une chasuble qui n'était plus qu'une ruine. Sa requèle fut repoussée : « Gomment, lui répondit-on, de toutes les paroisses de votre canton, c'est la vôtre où le revenu des chaises est le plus élevé, et vous ne trouvez pas le moyen d'acheter avec vos seules ressources les ornemenis nécessaires ! Nos disponibilités sont très restreintes, et nous devons les réserver pour vos confrères voisins plus pauvres que vous. » Plus tard, ce desservant fut nommé à une cure plus importante : la leçon ne fut pas perdue. Il fit sur les revenus des chaises les déductions coutumières, et sa paroisse fut classée parmi celles auxquelles des secours devaient éventuellement être réservés. La solidarité l'avait maté.
Pourquoi enfin ce député vote-t-il « la mort dans rame » avec une majorité qui rabaisse la plupart des questions qu'elle aborde et pratique-t-il tous les maquignonnages de la politique alimentaire ? Un réseau serré de forces multiples le relie à la fois à ses amis et à ses adversaires, il dépend des uns et des autres. S'il restait fidèle aux injonctions de sa conscience, il ferait le jeu de ses adversaires et consternerait les membres de son groupe ! Quel avantage y aurait-il à déplacer une voix, et à diminuer d'une unité le chiffre de la majorité ! La responsabilité personnelle de chacun est si minime qu'on peut se demander si même elle existe : le plus simple est de tirer profit d'une méthode gouvernementale que l'on est impuissant à réformer. Voilà les suggestions odieuses de la solidarité politique. Encore celle-ci ne s'arrête-eile pas aux frontières d'un pays; au sein de la grande famille humaine, elle lie entre eux les gouvernements comme les industries et les individus. Au xvni^ siècle, nous l'avons vue seconder les exploits les plus abominables des monarques sans scrupules ; depuis i870, nous savons comment elle peut couvrir les agissements d'un diplomate falsificateur de dépêches. L'abaissement d'un rival peut être avantageux à un peuple, l'accroissement de puissance d'une nation concurrente peut porter préjudice à ses voisins.
Ainsi, tout le long de la série des phénomènes sociaux, dans la vie privée comme dans la vie collective, à l'atelier comme derrière les comptoirs, dans les laboratoires scientifiques comme dans les sacristies ou les salons des ministères, la solidarité intervient. Dans un milieu oà régnerait une inoralité élevée, elle serait un adjuvant précieux de cette moralité même, elle concourrait à l'entretenir et \\ châtier les défaillants. Au contraire, dans une société dont la vie morale
s'a/faisse et s'atrophie, elle devient une collaboratrice très active de toutes les forces mauvaises qui, en nous et autour de nous, nous entraînent au mal (1). Quel n'est pas son empressement à énerver les courages, à amollir les caractères, à excuser les lâchetés et les désertions! Parfois, les hommes vaillants font vigoureusement effort pour se soustraire à ses conseils perfides; trop souvent, après plusieurs années de lutte héroïque, ils s'avouent vaincus à leur tour. La lourde main s'appesantit sur eux, et ils fléchissent : la conduite des « autres » rend le sacrifice trop dur, et l'isolement même de ce sacrifice semble le rendre inutile ! Ainsi les forts eux-mêmes finissent par être décimés, tandis que les timides sont aussitôt mis en déroute, et que les égoïstes trouvent à leur perversité une excuse et un encouragement.
M. Renouvier avait donc raison de signaler que le principe de solidarité explique les altérations que chacun, dans sa conduite, est obligé d'imposer à la moralité idéale pour la concilier avec les exigences de la pratique. « La morale concrète est moins une application qu'une dégradation de la morale abstraite », dégradation produite par ce fait que les hommes, solidaires dans le mal comme dans le bien, ne peuvent pas compter sur une bonne volonté mutuelle et sur une mutuelle observation des règles de morale. Ils doivent au contraire s'attendre, de la part d'autrui, à des déviations de la loi idéale, et faire entrer en ligne de compte ces déviations dans leur règle concrète de conduite. «. La solidarité sociale, ajoute M. Renouvier, engendre donc de tous côtés une injustice de récipro-
(1) Sans doute, de graves méprises eussent été évitées, si Ton avait voulu faire la dislinctioij très simple qui est marquée dans cette phrase,
cité et fait de la justice sociale une œuvre ardue, et à la rigueur, impossible (1) ».
Cette très fine observation nous éloigne étrangement du tableau idyllique que présentent les tenants de la morale de la solidarité. Aussi nos oreilles restent-elles fermées aux conseils vertueux de cette étrange éducatrice : « Comme homme, partie de l'humanité, êa prospérité est ta prospérité, sa soufifrance est ta souffrance. Si, par conséquent, tu fais ce qui est bienjoowr elle, tu te rends service à toi-même ; si tu fais ce qui est mauvais pour elle, tu te nuis à toi-même. L'humanité florissante est ton paradis, l'humanité périssante est ton enfer. » On ne peut accumuler en moins de mots plus d'erreurs et de puérilités, puisque la difficulté que l'on éprouve à faire le bien provient précisément de l'opposition actuelle et radicale qui s'établit entre notre prospérité immédiate et celle de la société. En maintes hypothèses, toutes deux s'opposent et se contredisent; la vie morale consiste justement à incliner la première devant la seconde.
Si l'on ne craignait d'abuser ici de la patience du lecteur, il serait facile d'aller chercher dans le passé la confirmation des conclusions qui se tirent de l'observation des phénomènes sociaux contemporains, et de montrer par l'histoire comment le progrès des sociétés
(i) Nouvelle Monadologie.VdiT\s,Co\\ii,i%^^. — M. Renouviersignaleaussiquerindividuquis'estime juste eslportéaiix mauvais senlimenls et aux passions haiueuses par les réactions mentales que provoque chez lui « riujiistice d'aulrui ».
humaines ne s'est accompli qu'en brisant, au prix des sacrifices héroïques et du martyre, les chaînes des solidarités préexistantes, auxquelles il fallait substituer des solidarités moins brutales, plus douces et plus librement acceptées. La désotidarisation de l'individu des institutions rigides qui l'oppriment est le fait historique le plus constant que nous présentent les annales de l'humanité.
Dans sa double marche à travers le temps et à travers l'espace, l'humanité, à mesure qu'elle s'avance de l'Orient vers l'Occident, tend vers une autonomie plus grande de la personne humaine; des occasions sont ofTertes h chacun de mettre en valeur, sous sa responsabilité, ses facultés personnelles, et on voit diminuer les entraves que la tribu, le clan, la caste, la famille patriarcale pouvaient apporter à l'épanouissement de ces facultés. En Chine et dans l'Inde, l'enfant, écrasé sous l'autorité paternelle, n'a point de personnalité propre : il n'est que la continuation de la tradition des ancêtres, instrument anonyme au service de l'association familiale, qui seule est une réalité sociale. Son père le rejette à son gcé de la famille à sa naissance, et, plus tard, il le mariera sans le consulter (i). Quelle distance ne sépare pas ces institutions familiales de celles que nous connaissons en France, ou mieux encore en Angleterre et aux États-Unis ! Dans ces sociétés, on songe à peine aux droits de la famille, l'autorité paternelle n'apparaît plus que comme un service à rendre à celui sur lequel elle s'exerce ; on ne la consacre que pour rendre plus efficace ce service paternel et pour mieux sauvegarder ainsi le droit de l'enfant.
(1) On sait qu'en Chine le fiancé ne voit pour la première fois le visage de celle qui doit être son épouse que le matin même du mariage.
Une libération semblable s'est produite dans le domaine du travail, comme en témoigne ropposition â marquée qui sépare le régime des castes hindoues, avec leurs professions héréditairement et obligatoirement réparties entre les individus, et la méthode moderne da libre choix des industries et de la concurrence ouverte.
Le môme mouvement individualiste a transformé leiE^^ institutions politiques et religieuses, et la distance est si grande que la comparaison devient impossible entre le citoyen électeur de Paris ou de Chicago et rOriental que domine le pouvoir autocratique de ses princes, entre le catholique romain ou le protestant et le disciple de Bouddha ou le Brahmane, instrument passif aux mains du lama et de l'initié, qui l'oppriment de leurs exigences rituelles ou de leurs formules cabalistiques. A d'autres points de vue encore, on pourrait dire que le progrès des inventions mécaniques n'a d'autre résultat que de rendre l'individu plus indépendant des forces de la nature, que les transformations morales ont été un perpétuel affranchissement, à mesure que la responsabilité individuelle a été substituée à la responsabilité collective et que la vertu personnelle et intérieure a été substituée aux rites extérieurs et aux pratiques exclusivement sociales. De même « l'évolution psychologique de l'humanité s'est faite dans le sens de la réflexion, où l'esprit se reprenant et se jouant au-dessus des matériaux qui lui viennent du dehors, les juge et les ordonne suivant ses exigences propres », et il n'est pas jusqu'à « l'évolution littéraire et artistique qui ne se soit faite dans le sens de l'inspiration personnelle et subjective substituée à l'expression objective des idées communes et des sentiments collectifs (i) ».
(4) Canlecor, Tidée commune de solidarité. Revue de Métaphysique^ 1901, p. 380.
Ainsi, au cours de i'hisloire, on constate un universel mouvement d'aiïianctiissement de Tindividu, un perpétuel effort pour briser les solidarités qui rétreignent et roppriment; la solidarité est toujours lîi, qui barre la route au progrès, et « toujours ou presque toujours elle n'a servi qu*?i entretenir^ perpétuer et justifier les plus impitoyables des traditions conservatrices (1) ». Pour en briser les liens» il faut des héros et des martyrs. Ceux-là seuls poussent Thumanité en avant qui, prêts à tous les sacrifices, a(tlrjuent les droiU inviolables de leur raison ou de leur conscience, a C'était un hérétique de la religion de la Cité que les Athéniens condamnaient dans la personne de Socrate, et c'en fut un autre que les Juifs ont crucifié sur le Golgotha. » Quelle vaillance morale ne fallait-il pas aux premiers chrétiens pour adhérer k la Bonne Nouvelle! Par cette seule adhésion, ils brisaient avec leur famille et leurs amis, se faisaient haïr des ^tres qui leur étaient le plus cliers, s'exposaient aux persécutions d'un pouvoir qui les accusaiti h juste titre en un sens, d'ébranîer jusque dans leurs fondements toutes les institutions de !a cité, la famille et le mariage, le régime du travail et de la propriété, Forganisation des pouvoirs publics. Plus tard, ce fut aussi la solidarité catholique qui alhiina en Espagne les bûchers de Tlnquisittoo, pendant que la sohdarittî protestante déterminait les plus sauvages répressions en Angleterre et en Allemagne, en Suisse et en Norvège, contre ceux qui tardaient à adhérer ti la Réforme.
Les annales du parlement britannique et du parlement français pendant le xix« siècle fourniraient aussi, au besoin, beaucoup d'autres exemples. La plupart des
(i) Brunelière, Sur les chemins de la croyance : l'Equation fondamentale.
Pour les esprits disciplinés à la méthode d'observation, la cause est donc entendue : l'idée de solidarité seule ne peut d'aucune manière être le fondement de la morale. Dans une société où les infractions à la loi morale sont graves et multipliées, la pratique de la vertu, non pas de ces petites vertus bourgeoises qui . suffisent au pharisaïsme universel, mais de ces vertus profondes et puissantes qui font les familles saines et les peuples prospères, suppose au contraire que l'individu s'isole, par la vaillance, du milieu ambiant qui l'entraîne, et que, secouant les lourdes chaînes d'une solidarité qui rabaisse, il institue une solidarité nouvelle dont la justice et la bonté forment les liens. Ainsi, on se trompe du tout au tout, quand on avance que la solidarité aurait « cet avantage de ne rien avoir de mitapbysique, ni de confessionnel, et que toutes les croyances, toutes les opinions philosophiques pourraient s'en accommoder », car ces croyances et ces opinions « ne sauraient s'en accommoder que dans la mesure où elles sont précisément confessionnelles et métaphysiques (i) ». La solidarité ne vaut que par le principe extérieur h elle-même qui la juge, la conduit et la règle, et ce principe ne peut être que celui de la justice et du bien moral. Mais alors que devient la prétention de l'esprit laïque de trouver à la morale un fondement rationnel en dehors de tout concept métaphysique ? Pour la seconde fois, ce grand effort n'aboutit qu'à rendre plus notoire l'impuissance des hommes qui l'ont tenté, et déjà la morale de la solidarité, qui n'avait jamais pu se faire accepter des véritables philosophes, est disqualifiée auprès des sociologues et des moralistes que l'ex-
(4) Ferdinand Brunetière,L'Équalion fondamentale, Revue des Deux-Mondes^ 45 septembre 4903, p. 345.
sèment les intérêts privés au détriment des intérêts collectifs est même la seule raison qui explique le succc^s étrange de la doctrine solidariste, en un temps où les égoïsmes anarchiques sont si violemment déchaînés. Si l'on excepte la petite cohorte des hommes généreux et probes pour qui la solidarité est devenue comme une forme nouvelle de religion, on ne peut méconnaître que la grande masse des adhérents n*ait été attirée par l'agréable perspective des avantages personnels à retirer. La solidarité implique que l'on doit assister les autres, mais elle implique aussi que les autres doivent nous assister, et cette conclusion est fort séduisante (1). Depuis plusieurs années, les politiciens font, dans leurs discours, un fréquent appel à la notion de solidarité. Or, il ne semble pas que ce milieu soit spécialement propice à Téclosion des bacilles du désintéressement et de l'altruisme, et ce ne sont pas les pensées altruistes qui assiègent le plus l'esprit des électeurs qui participent aux réunions électorales ou se rendent aux urnes.
(1) On ne saurait trop recommander la lecture du chapitre que M. Edmond Demolins a consacré à la solidarilé dans son ouvrage. A quoi tient la super iointé des Anglo- Saxons (Paris, Firmin Didol). M. Demolins remarque que la solidarilé est une forme de l'égoïsme, la forme de l'égoïsme honteux. — On constate que les doctrines solidaristes sont accueillies avec une égale faveur et pour des motifs inverses dans les milieux préoccupés d'atteindre les plus hauts degrés de la vertu et dans ceux où sévit l'égoïsme. Les premiers chrétiens eurent de la solidarité une conception si puissante et si réaliste que les doctrines solidarisles modernes les plus accentuées semblent bien pâles en comparaison, mais les mobiles qui nous poussent à nous attacher à l'idée qui leur était si chère ne sont pas tous du même ordre que ceux qui enflammaient jadis les ardeurs de leur charité.
constatent une lacune dont ils connaissent les graves conséquences.
« Sans Dieu, écrit M. Deherme, nous n'avons pas
encore su concevoir de morale efficace Nous nous
trouvons aujourd'hui avec des cœurs vidés par la critique philosophique,.... Tout ce qu'on a pu nous présenter encore comme morale indépendante, scientifique, rationnelle ou positiviste, n'est qu'une parodie, une éformation de la morale religieuse (4). »
De son côté, M. le recteur Payot a écrit dans Le Volume ; « L'école laïque subit le contre-coup de la crise morale qui désoriente la pensée française, depuis un quart de siècle. Les hommes qui devaient éclairer la route n'éclairent rien, ils sont eux-mêmes désemparés. Rien de si curieux que de causer morale avec des hommes instruits de 35 à 50 ans. Ils ont abandonné le catholicisme, mais il ne faut qu'une heure d'horloge pour s'apercevoir qu'ils ne l'ont pas remplacé et que leur vie ne va plus que dirigée par les habitudes de sentir et de penser d'autrefois ; plus de cocher, ce sont les chevaux qui conduisent la voiture.
« Dans le secondaire, que nous a-t-on enseigné? Le Kantisme I C'est-à-dire une morale thëologique dont on
a supprimé Dieu, quitte à le rétablir par un tour de
passe-passe. Le devoir ! Ça ne vient ni de la terre, ni du ciel, mais c'est bien commode, parce que cela permet de réintégrer Dieu et l'immortalité, chassés par la Raison. Gomment voulez-vous que des générations éle^ vées sous ce régime de profonde insincérité puissent prendre la direction d'une régénération morale. Aussi n'y a-t-il pas un livre de morale écrit depuis un quart de siècle dont la lecture soit supportable (2). »
(1) La Coopération des Idées, !«' juillet 1903.
(2) Le Volume. — On trouverait des aveux semblables dans
En cet état, beaucoup se bornent à répéter rancienne formule : il faut faire le bien parce qu'il est le bien, et il arrive en effet que celte maxime, appuyée sur les témoignages de beauté, de majesté souveraine et d'utilité sociale manifeste, que le bien se rend à soi-même,, suffit encore à un grand nombre d'hommes qui ont subi dans leur enfance la persuasive influence d'une éducation religieuse. Mais l'expérience quotidienne de la vie risque de soumettre à une trop rude épreuve une maxime qui n'est plus qu'un aphorisme, et combien sont impuissants, n'ayant plus la même croyance religieuse, à transmettre à leurs enfants l'énergie morale qu'ils
la Revue Universitaire, — A l'époque où M. Payot écrivait ces lignes, il n'avait pas, il est vrai, publié encore son Cours de Morale; mais comme ce livre pédagogique se borne à exposer la morale de la solidarité en des formules agréables qui charment le lecteur sans le convaincre, on peut supposer qu'à cette différence près, la conclusion générale demeure; d'ailleurs il pourrait difficilement en être autrement,- puisque la découverte de M. Léon Bourgeois était déjà connue depuis quelques années au moment où paraissait, dans la revue de M. Payot, la sentence rapportée au texte. — Puisque l'occasion s'offre, serait-il indiscret de demander à M. Payot, en particulier, et aux divers auteurs des Manuels de Morale laïque, en général, pourquoi leurs ouvrages gardent si obstinément le silence sur la morale sexuelle, sur la règle des mœurs hors mariage et dans le mariage? On recommande chaudement l'usage du savon et de l'eau, et on prescrit de « nettoyer les oreilles avec grande précaution », sans oublier « les replis du pavillon, ni les sillons disséminés par derrière », et on ne dit rien de la chasteté, ni de la pureté ! La lacune est aussi étrange que grave, d'autant plus qu'il s'agit d'un « livre du Maître », dédié « aux maîtres de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire, aux écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, aux étudiants et aux pères de famille ».
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avaient rt^çue de ïi^urs parents, tout impri^gnée de foi cl de senliments cbréiiens. Ainsi, le nombi-e s'accroît siins cesse des ûmes désemparées, des intelligences que n*éclaircplus aucun principe moral et que ruine au contraire le crilicisme pseudo-scientifique de notre époque. Naguère, M* Meîchior de VogQé faisait entendre en leur nom cette plainte désolée: a Dans le monde adonné aux travaux de la pensée, on trouve un içrand nombre dVsprits détachés, indilîérents par habitude ou &ceptii|ues par raisonnement, qui ont vu s'effondrer les bases purement rationnelles sur lesquelles ils avaient assis leurs certitudes rationnelles. Le grand travail critique de notre temps et Tapplication expérimentale ont montré la vanité de tous les principes sociaux, esthétiques, pseudo scientifiques dont nos pères s'étaient engoués. H en reste moins que rien, sinon ce qu*un écrivain a nommé les mensonges conventionnels de notre civilisation. Vis-à-vis de cette banqueroute, rhomme intérieur s'inquiêle de se sentir abandonné sans gouvernail, le citoven s'épouvante de voir la machine politique, cette machine qui est la patrie, fonctionner avide et produire du néant, alimentée qu'elle est par le néant. »
Le malaise gagne de proche en proche et, à part quelques dcmi^savants qui gardent une douce confiance en leurs formules stéréotypées, personne ne songe à dissimuler ses préoccupations. Pour la galerie, on convient entre soi de garder dans les discours publics une attitude iinpassible et nièrtifî triomphale, mais les aveux des conversations intimes démentent cette sérénité ofllcielle. Parfois rangoissc devient si vive qu*elle s*exbale en des cris de douleur que rend plus alTreux la magnificence extéi ieure du décor de notre civilisation. Ecoutons cette dédaraiion de M. Dcherme : « Combien d'alhéeSf ^ je veux dire d*athéeg convaincus, pour
lesquels rathéîsme n'est point un moyen de se pousser dans les carrières, mais un déchirement de tout Tètre, — combien ont songé à ce couvent laïque, imaginé par Tauteur, où des sages grouperaient leurs désespérances pour se défendre conti'c la vie f
« Ceux-là ne peuvent calmer leurs angoisses, ni
se dtiper sur la valeur de cette vie et la m^^stiOcation formidable qu'est l'Univers. Pour eux, il n'y a que néant, et la suprême sagesse est de s*anéantîr, dans ses désirs et ses volontés. La science ne satisfait provisoiment que ceux qui ne lui demandent que les apparences. Les métaphysiques se nient elles mêmes, le stoïcisme n'est qu'une pose. Les religions sont absurdes. La recherche des plaisirs est la pire des duperies. Le mieux serait peut-être la tempérance en tout, un égoïsme organisé, r^glé. Mais combien de temps le monde vivra-t-il sur ce compromis 1 (1) »»
Nous en sommes là, et nous ne pouvons même plus
(i) La Coopération des Idées, décembre 1904. — Beaucoup d'autres citations aussi précises, et empruntées à des écrivains peu suspects d'hostilité à l'égard des institutions modernes, pourraient être rapportées ici ; la constatai ion est aussi désolante que certaine. Lorsque la vigueur du tempérament intellectuel se joint êl la vaillance morale de l'observateur, la netteté de la déclaration tombe comme un couperet aiguisé sur les chimères de noire phraséologie coulumière. Quoi de plus net, par exemple» que celte atteslalion de M. Benoit-Malon i « On compterait les âmes qu'a ennoblies la plîitosopbie ; on ferait en qaatre pages rbistoirc de la petite aristocratie qui sest graupée sous ce nom ; le reste, livré au forrent de ses rè?es, de ses terreurs, de ses enehantcnients, a roulé pêle-mêle dans les hasardeuses vallées de rinstinctet du délire, ne cherchanl sa raison d'agir et de croire que dans les éblouissemeals de son cerveau et les palpitations à% son eoDur u, {La Morale sQciale> ^.'t^'\^
avoir Tilluslon de croire que les sciences de là nature viendront à notre secours ; celles-ci, comme essoufflées de l'immense elTort d'un siècle, qui a transfornié les éléments matériels de la vie, semblent soudain devenues ' timides et apeurées.
Déjà, il y a près de vingt années, Renan faisait cet aveu mélancolique : « Par Tincessant travail duxix^siècle,laconnaissancedes faits s'estsingulièrementangmentée, la destinée humaine est devenue plus obscure que jamais. Ce qu'il y a de grave, c'est que nous n'entrevoyons pas pour l'avenir, à moins d'un retour h la crédulité, le moyen de donner à l'humanité iin catéchisme désormais acceptable. Il est donc possible que la ruine des croyances idéalistes soit destinée à suivre la ruine des croyances surnaturelles, et qu'un abaissement réel du moral de l'humanité date du jour où elle a vu la réalité des choses (4) ».
Depuis le jour où ces lignes ont été écrites, l'impuissance de la science à résoudre le problème de la vie morale est devenue si manifeste qu'elle n'est plus contestée par aucun homme averti. Seul,M.Berthelot, que l'on pouvait excuser de conserver dans la vieillesse les illusions de l'adolescence, maintenait encore les audacieuses prétentions d'antan. « De quelque côté que nous nous tournions, écrit M. Benjamin Kidd, l'attitude de la science en face des problèmes sociaux est aussi peu satisfaisante. Ello n'a pas de réponse à donner aux problèmes de notre temps. (2) » N'est-ce pas sous la plume d'un des représentants officiels du laïcisme contemporain que nous trouvons cette affirmation si précise : « Ma science n'empêche point mon ignorance de la réalité d'être
(1) U Avenir de la Science, préface, p. xvnr.
(2) L'Évolution sociale, traduction Lemonnier, Paris, Guillaiimin, 4896.
absolue... Langage symbolique, admirable système de signes, plus la science progresse, plus elle s'éloigne de la réalité, pour s'enfermer dans l'abstraction (4). »
Langage symbolique, représentation élégante et féconde des phénomènes de la nature, instrument merveilleux pour l'utilisation des forces élémentaires et l'aménagement avantageux de notre habitat terrestre, la science ne peut pas être autre chose, et la critique des sciences a démontré qu'elle était confinée par sa constitution même dans la recherche du comment des relations phénoménales (2).
Parfois, le savant se hausse à formuler une doctrine sur le pourquoi des choses, mais son affirmation n'est plus alors appuyée sur les observations de son laboratoire : il usurpe, il ne fait plus œuvre de savant. Sa fonction même lui interdit de juger l'objet qu'il se donne, de lui appliquer les idées de bien ou de mal, de beau ou de laid, et la fermeté qu'il apporte à respecter cette interdiction est la condition première de l'efficacité de son labeur. Aussi, doit-il renoncer à tirer jamais des faits qu'il étudie aucune doctrine de vie.
Ainsi, nous restons en face du néant, et, s'il est vrai, selon la remarque de M. Gabriel Séailles, a qu'une morale ne sort de l'enceinte des écoles et ne devient un principe réel d'action pour des hommes vivants que dans la mesure où elle cesse d'être une pure théorie qui s'adresse à la seule raison », et que « l'idée ne devient efficace que quand elle se mêle au sentiment, jusqu'à
(1) Jules Payot, De la Croyance, Paris, Alcan, 4896.
(2) Je ne puis ici que renvoyer le lecteur aux ouvrages si connus dans lesquels MM. Boutroux, Bergson, Poincarré, Maurice Blondel, Laberlhonnière, Edouard Le Roy, ont exposé leur critique si pénétrante des « vérités » scientiûques.
ne s'en plus distinguer (i) », combien nous sommes loin de posséder une telle morale! Les intelligences sont enténébrées, rares sont les émotions généreuses qui soulèvent les cœurs, et, pendant que le matérialisme athée dessèche les ftmes de nos jeunes gens, la vie sociale s'efTrite, se désagrège et se dissout..*..
(4) Séailles, op, cit.^ p. 7S.