CHAPITRE X Le bon citoyen de la cité moderne
Pendant que les traditionalistes étroits voient diminuer rapidement leur influence et le nombre de leurs partisans, et se vider de leur contenu vital des formules et des doctrines qu'ils ont négligé d'enrichir aux trésors toujours surabondants de la vie sociale, pendant que les docteurs du laïcisme, emprisonnés dans l'étrange postulat, qu'ils ont eu l'imprudence de poser au seuil de leurs recherches d'une morale purement humaine et terrestre, assistent impassibles ou mélancoliques à la désorganisation d'une société qu'ils avaient rêvé de faire si belle et si heureuse, la vie poursuit infatigablement sa marche progressive. Egalement insouciante des cristallisations que les deux groupements intellectuels de notre pays ont eu la puérile prétention de lui imposer, elle avance sans interruption, et en même temps qu'elle élimine les institutions et les. doctrines qui ne sont pas en harmonie avec ses besoins, elle élabore les institutions et les doctrines qui doivent supporter et promouvoir les formes d'activité qu'elle requiert pour son déve-
loppement. Les hommes de bonae volonté ne doivent pas se lasser d'aller à son école, ni d'écouter d'anè oreille docile les leçons à la fois si subtiles et si fortes de cette incomparable maîtresse.
Au lieu de chercher in abstraeto on d'imaginer a priori une doctrine morale qui serait capable, en échauffant nos cœurs, d'éclairer nos intelligences et d'entraîner nos volontés, il faut donc se borner à interroger une fois encore ce milieu social qui nous entoure, et dans lequel nous sommes comme immergés. Regardons si, d'aventure, la vie ne ferait pas éclore de ci, de là, à l'état sporadique, quelques échantillons supérieurs qui seraient comme la concrétisation vivante et tangible de la solution cherchée. Puisque personne ne croit, même parmi ceux qui le répètent chaque matin, que les trois cents millions d'hommes qui composent les sociétés progressives de notre temps, s'acheminent définitivement vers la dissolution sociale et la ruine, puisque la société moderne est un fait et que l'observation de la loi morale est pour elle une nécessité scientifiquement constatée, il doit exister quelque part, au sein de ces sociétés, des individus dont la haute vertu morale soit aussi certaine que le modernisme supérieur de leurs aptitudes et de leurs pensées.
Ces hommes existent. Il n'est aucun d'entre nous à qui il n'ait été donné d'en rencontrer quelques-uns. A leur vue, nous avons aussitôt tressailli ; d'instinct, nous avons senti que la forme de leur vie morale répondait au souhait le plus intime de nos cœurs. Bien des fois auparavant, nous avions rencontré des hommes dont la haute vertu était également sincère et profonde, mais leur attachement à des institutions sociales périmées nous avait désenchantés et découragés. Notre admiration demeurait froide, ternie d'un peu de tristesse, à la pensée que ces exemplaires de la beauté
morale appartenaient au passé, qu'ils ne pouvaient plus, ne devaient plus rencontrer de disciples (4).
Combien les autres nous ont laissé une impression différente ! Ils nous ont attirés et gagnés dès les premières rencontres. Nous avons désiré entrer en relations plus intimes avec eux, et nous avons souhaité communier étroitement avec leur âme.
Faut-il l'avouer, les hommes doués de ce tempérament moral sont encore extrêmement rares en France, et on n'en saurait être surpris, puisque, jusqu'en ces dernières années, de déplorables méprises ont séparé chez nous deux amours si bien faits pour s'unir et se soutenir : l'amour du bien moral et l'amour du progrès social. On les rencontre plus nombreux — bien qu'ils n'y soient aussi qu'une petite minorité, relativement à la masse totale — de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique, dans ces pays anglo-saxons, oii l'opinion
(1) Qui de nous, rencontrant dans ses relations d'affaires ou d'agrément une personne dont rhonorabilité et la moralité parfaite lui étaient connues, ne s'est pris parfois à dire : « Voici un excellent homme ; ses intentions sont très bonnes, il n'est point inintelligent, il veut le bien avec sincérité, et cependant, je me sens pour lui plus d'admiration que de sympathie. En affaires, il se fera « rouler », il dirigera maladroitement les intérêts matériels ou moraux qui lui seront confiés, il n'exercera aucune influence moralisatrice profonde sur les hommes plus actifs ou plus instruits, et les gens malhonnêtes prendront facilement sur lui l'avantage. » En le quittant, nous sentions que cet homme ne réalisait pas le type d'humanité que nous souhaitions, et nous souhaitions même qu'on ne lui ressemblât pas ; et à n esureque nous refléchissions davantage, il nous apparaissait que la formation morale qu'il avait reçue et qu'il chérissait avait contribué à son impuissance et avait déformé ou amoindri sa nature.
pulilitjue, mieux fonnoe. no voit aucune oppG rnlre riiccueil joyeux» fait.'i loulcs les transformations, à tous les progrès, et l'observance fidèle des antiques vertus faïnilîaïes et civiques des générations antérieures. Ils sont les dignes héritiers de ces aneèti*es loinlains qui alliaient si naturellement les croyances chrétiennes à la forte indépendance de la vie privée et de la vie politique, de ces hommes profondc^ment religieux qui, au moment où nos encyclopédistes travaillaient avec ardeur au divorce de la morale d'avec la religion, pensaient au contraire avec Washington et ses illustres compngnons que Tanclenne loi morale, appuyée sur la vieille foi chrétienne, était le ciment indispensable pour relier ensemble {rellgio, relit/are) des citoyens plus libres et plus égaux devant « les occasions ï> de ia vie (1),
Tout le long du xï\« siècle, la lignée de cette race d'élite s'est perpétuée. Parfois, aux heures mauvaises, Ja petite cohorte semblait si réduite et la violence des assauts convergents que lui livraient à droite et à gauche les deux groupements adverses était telle qu'on pouvait croire qu'elle allait être anéantie* Mais au milieu des périls les plus extrêmes, elle réussissait toujours à se maintenir. C'était u elle qu'on allait demander les initiateurs vigoureux des rénovations morales ou religieuses, les philanthropes progressifs, les hommes d'État qui, aux périodes critiques, savaient être les manieurs d'houimeset les réformateurs néces-
(t) C'êl aient les descendanta directs des Quakers et des Pilgrim Fat h ers du i\biyf!ower qui, en 1783, prorla inaient, eu tète de la Goustitulion américaine, qu'il ven nient de fonder une UnioUj u afin de promouvoir ta prospéntê gé néru le et d'assurer le bienfait {hlt^ssiufj, bénédiclion) de la liberté k eux-mêmes et à leur ^joslérité j>.
saircs. Robert Peel, Peabody, Newmann, Pusey, Maaning, Abraham Lincoln, Gladstone — pour ne citer que des morts — sont sortis de leurs rangs.
Un moment on a pu croire que, sur notre sol de France aussi, ce type d'hommes nouveaux allait enfin s'acclimater ; c'était l'époque oii le double mouvement de Y Avenir et du Saint-Simonisme exerçait sur les intelligences d'élite le pouvoir d'attraction que l'on sait. Mais l'espoir fut déçu, et jusqu'à la dernière décade du XIX® siècle, nous sommes restés attachés aux anciennes antinomies artificielles. Depuis une quinzaine d'années, un mouvement très puissant se dessine chez nous, et déjà des résultats importants ont été obtenus. Cependant nos heureux rivaux de Grande-Bretagne et des Etats-Unis ont encore, sur ce point, une notable avance sur nous. En ces pays prospères, l'influence de ces hommes d'élite est si grande, qu'il n'est aucun milieu social qui ne bénéficie de leur action. On les coudoie dans les comptoirs et dans les usines; quelques-uns dirigent des entreprises industrielles considérables ou les afl'aires politiques de leur pays (i). D'autres sont attachés au service religieux, soit dans les églises protestantes, anglicanes ou non conformistes, soit dans les églises catholiques (2). Nulle part, semble-t-il, ils ne sont proportionnellement plus nombreux que, parmi les leaders du Trade Unionisme américain ou surtout britannique, oii les John Burns, les Ely Bloor, les Thomas Burt, les Keir Hardie, les Albert Stanley et leurs admirables émules, utilisant toutes les ressources de
(1) Tels sont les Carnegie, les Roosevelt, les John Morley, les Campbell Bannerman.
("È) Qui ne connaît les noms des Gibbons, des Ireland, des Kcane, des Spalding et de tant d'autres clergymen catholi(jues ou prolestants?
nos sociétés démocratiques, apportent un zèle également vigilant à améliorer la condition économique de leurs camarades et à les exhorter à la pratique généreuse de tous les devoirs.
De Taveu de tous, ces hommes sont des hommes représentatifs de leur temps, et comme on prouvait jadis le mouvement en marchant, ceux-là démontrent, parleur vie même, la possibilité de cette alliance entre la moralité la plus élevée et l'attachement le plus sincère à toutes les institutions nouvelles. Il convient d'analyser méthodiquement les traits de leur caractère. Les médecins apprennent à connaître les conditions de la santé physique, en observant le fonctionnement des organes chez les personnes saines; imitons-les dans l'étude de la santé morale. Ce procédé ne paraîtra illégitime à personne à une époque oii le pragmatisme et la philosophie de l'action ont obtenu si rapidement un succès de bon aloi (4), où la vérité d'une doctrine se juge à ses fruits, aux services qu'elle rend, aux progrès qu'elle suscite, en un mot à la vigueur de la poussée vitale qu'elle engendre chez ceux qui la professent.
Ces hommes supérieurement vertueux et supérieurement modernes se distinguent d'abord par l'harmonie parfaite qui existe entre leurs pensées et leurs désirs, entre leurs actes et les possibilités au milieu desquelles
(1) Cf. notamment les ouvrages de M. Bergson, V Action de M. Maurice Blondel et les Essais de philosophie religieuse de M. l'abbé Laberthonnière. Cf. aussi la conférence de M. Edouard le Roy sur La notion de la vérité, publiée en 1906 dans la correspondance de V Union pour la vérité.
Jis agissent, entre leur vie morale et leur vie économique et sociale. Instruits par le contact avec la vie pratique et par la naturelle clairvoyance de leur esprit de la double nécessité de vivre conformément aux exigences de la société moderne et aux prescrip tions de la loi morale, ils apportent tous leurs soins à les mieux connaître toutes deux, et à cultiver en leur cœur l'amour qu'ils ont pour elles ; rien ne les peut détacher de leur inébranlable résolution de ne faire aucun acte qui ne soit pleinement et loyalement conforme aux réquisitions de Tune et de l'autre. Si l'observance exacte de ce double principe présente parfois des difficultés, elle réussit toujours du moins à maintenir en leur âme la paix, la douceur et l'harmonie. A l'heure oii tant d'autres gémissent, se lamentent et se représentent faussement, comme s'attaquant à leurs doctrines morales et religieuses, une hostilité qui ne vise le plus souvent que les conceptions périmées auxquelles ils les ont associées, ces bons citoyens constatent au contraire que leur double loyalisme fait évanouir les préjugés des hommes, aplanit les difficultés des choses, rend droites et lumineuses les voies si facilement réputées tortueuses et enténébrées. Aussi, ils s'avancent dans la vie confiants et joyeux. Comment ne le seraient-ils pas ! Ils éprouvent chaque jour que leur meilleure adaptation à la vie moderne les pousse à une moralité plus haute, et qu'une moralité plus élevée les porte à mieux répondre aux exigences de leur temps.
Bien loin de croire que les principes des sociétés modernes soient « sataniques en leur essence », ils estiment que les rapides transformations des institutions sociales sont un bienfait, dont les meilleurs citoyens doivent se réjouir, puisqu'elles fourniront à des préceptes moraux et religieux, longtemps énervés, tra-
vestis ou méconnus, une occasion nouvelle de se mieux traduire en actes et en réalités concrètes. Profondément humains dans leurs tendances et dans lear.Yie iiitdlectuelle, ils s'intéressent à tout ce qai est binmam, saluant avec allégresse les améliorations et les* profîci», d'où qu'ils viennent et quels qu'en çoient lés auteun. Cet <c humanisme » de bon aloi, en même tem^ qiEi*0 accroît leur influence, leur procure cet ayaota^ précieux de les outiller supérieurement pour la lutte économique et pour les conquêtes de la vie^ morale. La vie contemporaine réclame la robuste vigueur des forces physiques, l'énergie de la volonté^ l'activité dans le travail, la perspicacité et la sagacité. Avec quel zèle Us s'emploient h acquérir et à développer en eux-mêmes ces qualités précieuses, qu'ils savent être les premiers et nécessaires adjuvants de leur vie morale, et qui doivent multiplier au centuple l'efficacité sociale des vertus plus hautes vers lesquelles ils aspii*ent.
11 arrive souvent que ces hommes sont accusés de quelque tiédeur à l'égard des vertus d'obéissance et de soumission ; on s'en va répétant qu'ils négligent un peu trop la pratique de la résignation, du détachement, de la mortification. Si l'on était plus clairvoyant, on devrait plutôt dire que leur manière de pratiquer ces sublimes vertus est mieux adaptée à des institutions nouvelles, et que, surtout, elle est devenue plus large et plus féconde, au contact des forces puissantes que la vie moderne met à leur disposition.
Ainsi on les voit s'employer moins à soigner les maladies physiques et morales de leurs semblables qu'à entretenir, à développer, h fortifier la vie saine et robuste de leurs frères bien portants. Ils ne s'occupent pas de savoir s'il y aura toujours des pauvres parmi nous, ils travaillent à en réduire progressivement le nombre. Ecoles du dimanche, patronages. Rnri^tés de
tempérance, associations innombrables et infiniment variées se proposant de maintenir le corps en bonne santé, de procurer à la famille ouvrière une alimentation plus saine, une habitation plus hygiénique, un salaire plus élevé, des loisirs plus prolongés, une culture intellectuelle ou morale plus étendue, toutes ces entreprises de bien public sont d'avance assurées de leur plus actif concours.
Gomment pourraient-ils ignorer que la fondation d'un syndicat professionnel ou d'une société coopérative peut être souvent infiniment plus précieuse que l'établissement d'un hôpital ou d'un orphelinat? Au surplus, en chacune de ces associations, ces hommes recherchent non les honneurs ou les apparences de la collaboration, mais les fonctions actives et modestes où s'accomplit le travail utile, et ils demeureraient toujours en ces postes subalternes, si leur capacité éminente ne les appelait souvent aux premiers rangs. Mais alors avec quelle joyeuse confiance on suit la direction de pareils chefs et comme il fait bon peiner à leurs côtés ! Ceux-là n'oublient point que l'autorité n'est qu'un service, et que le premier devoir de ceux qui la détiennent est d'aider les autres à se libérer d'euxmêmes et des oppressions extérieures. Avec quelle douce et ferme persévérance ils rappellent leurs frères au sentiment de la dignité humaine ; jamais, à leurs yeux, on n'est tombé si bas qu'on ne mérite encore un souverain respect. Telle est, pour ces bons citoyens, la manière de pratiquer la charité et de témoigner leur amour.
Souvent les charges de famille imposent à ces hommes une participation moins active aux entreprises desintéressées de la vie collective. Mais leur contribution est si large encore qu elle semblerait trop lourde à plus d'un célibataire. En tout cas, on peut, à leur
exemplo, apprécier l'importance des réserves de vie puissante que devraient être, pour une société sainement constituée, des familles vigoureuses et fortes. On devine que ces chefs de ménage se refusent à donner le beau nom de famille à ces étranges agrégats de trois ou quatre personnes dans lesquels on étend à un ou deux enfants le bénéfice de Tégoîsme à deux qui avilit les caractères et atrophie les races. Ils considèrent comme une mauvaise action, suffisante pour entacher l'honneur et diminuer la vie morale, toute combinaison qui aurait pour résultat de restreindre le nombre des enfants ou de préparer à un fils unique une existence sans responsabilité et sans effort; ils acceptent avec vaillance la charge d'une famille nombreuse. Opiniâtrement laborieux, ils s'efforcent de gagner de l'argent, mais ils ne deviennent les prisonniers ni de leurs affaires, ni de leur fortune, et s'ils répudient les dépenses somptuaires qui amollissent, ils aiment au contraire à faire circuler la richesse, afin qu'elle aille en tous lieux promouvoir la force physique, la vigueur des volontés et des intelligences. Aucune dépense ne leur paraît trop lourde, dès qu'elle est productive de beauté, de science ou de vertu, dès qu'elle entretient dans la cité une vie tou jours plus pleine et plus abondante. Telle est leur manière de pratiquer le renoncement et le détachement.
En toutes circonstances, au foyer et en dehors du foyer, ces hommes se montrent remplis d'énergies puissantes ; entraîneurs des volontés défaillantes et des courages fatigués, ils excellent à tirer en toutes choses le bien du mal. Leurs adversaires, qui ne les comprennent pas, les jugent volontiers indisciplinés et peu enclins à l'obéissance, et de fait, ils sont tels, s'il est vrai que l'obéissance consiste à se réjouir de ne plus avoir à prendre de résolution personnelle et à admirer
les décisions des chefs avec un empressement d'autant plus spontané qu'on est devenu soi-même moins capable de discerner les faits et de critiquer les doctrines. Mais ces hommes ont une autre conception de la discipline et de là soumission ; ils estiment que dans tous les groupements, chaque membre a le devoir d'analyser, d'observer et de réfléchir. Avec vaillance ils luttent, le cas échéant, pour faire prévaloir parmi leurs compagnons les idées qu'ils croient les meilleures, les tactiques qu'ils croient les plus habiles.
S'ils n'y réussissent pas, ils ne maugréent pas contre leur défaite et ils observent une exacte consigne ; mais on ne les voit pas non plus flatter le succès par une volte-face humiliante, ni s'employer à contredire leurs affirmations de la veille. Gomme ils savent que l'homme ne réussit jamais à embrasser dans sa plénitude aucune question, même la plus simple, ils soumettent sans cesse à de nouvelles revisions leurs enquêtes et leurs conclusions ; si leur conviction persiste, ils saisissent la première occasion favorable de recommencer une lutte loyale et une propagande active. Telle est leur manière à eux de pratiquer l'obéissance.
De même, lorsque l'adversité les éprouve, ils commencent par ramasser toutes les énergies de leur robuste nature pour lutter contre elle et pour la dominer ; le plus souvent, ils réussissent à s'y soustraire. S'ils échouent, ils acceptent la souffrance avec sérénité, et les ressources de leur vie morale intérieure leur permettent de conserver cette aménité de caractère qui doit toujours être la parure d'un homme de bien. Telle est leur manière de pratiquer la résignation.
Faut-il ajouter que les injustices et les iniquités sociales qui oppriment un si grand nombre de leurs frères trouvent en eux des adversaires toujours actifs et jamais satisfaits des améliorations acquises ? Ils
connaissent les crédits indéfinis de bonté, de justice et de bonheur que la nature, fécondée par la science et par la vertu, ouvre à nos aspirations les plus ambitieuses. Aussi, leur ardeur est-elle insatiable à promouvoir toujours cette exploitation plus intensive, afin que les rt^ves d'aujourd'hui deviennent les réalités dedemain, et qu'il y ait moins de larmes aux yeux des abandonnés, des veuves et des orphelins.
Dans cet appel universel qu'ils adressent à tous leurs concitoyens pour les inviter à une vie plus haute, plus consciente et plus morale, ils ne font aucune distinction et aucune catégorie ; ils savent que, dans la cité future, Tempressement spontané de chaque membre à accepter sa tâche, parfois très lourde, est la seule garantie vraiment efficace de la prospérité collective. L'histoire leur montre avec quelle facilité tombent dans la prévarication et les abusles autorités extérieures, chargées de commander du dehors à d'autres hommes ; aussi ob(.4ssent-iIs avec joie à la mise en demeure que les sociétés modernes, dociles à l'évolution sociale, adressent à chaque citoyen de se constituer une discipline intérieure. Certes, l'œuvre éducatrice à accomplir est immense, et on peut même se demander si des sociétés impuissantes à la mener à bien ne sont point, par là même, condamnées à une irrémédiable déchéance. Mais comme elle est belle aussi, et digne d'enflammer les courages, et comme ces hommes qui se rendent compte de sa bienfaisante nécessité, l'abordent avec confiance et amour !
Ils multiplient les conférences et les tracts, les brochures et les livres, ils concourent à la fondation des écoles, des Universités et des bibliothèques. II ne leur semble jamais que les moyens de diffusion de la lumière et de la culture intellectuelle sont assez abondants ; ils ont confiance dans l'aptitude de toute intelligence humaine
h connaître, à discerner personnellement la vérité ; ils se refusent à croire que les masses prolétariennes soient juste capables de la recevoir d'autres mains en petits paquets soigneusement ficelés et étiquetés.
Ils n'ignorent pas que la forme de culture morale qu'ils préconisent est exposée à des déviations, et que l'éveil du sens critique, du sentiment de la dignité humaine et du respect de soi-même, risque de dégénérer en une confiance exagérée en ses propres lumiè- •^es et d'engendrer l'orgueil. Mais ces déformations possibles, contre lesquelles ils multiplient d'ailleurs les précautions, ne les découragent pas. Tout en ce monde demeure exposé aux abus et aux fausses interprétations : la science, qui peut engendrer l'orgueil, peut être aussi une admirable école d'humilité. L'ignorance ne suffit pas à garantir contre l'estime exagérée de soimême (1) ; elle favorise en tout cas le développement de la crédulité et de la jobarderie, ces deux fléaux qui expliquent comment les entreprises politiques les plus louches,, les plus malfaisantes, rencontrent parmi les honnêtes gens d'innombrables soutiens.
Ainsi, dans tous leurs actes, ces hommes nouveaux respectent souverainement l'autonomie et la personnalité de ceux qu'ils veulent influencer et entraîner à une vie meilleure. Peu soucieux de gouverner, d'encadrer et de réglementer, ils veulent surtout éclairer intérieurement les intelligences, rendre plus fortes les volontés, exciter dans les cœurs des sentiments profonds d'attachement à tout ce qui est généreux et noble. Us n'oublient point que les vertus, même les plus subli-
(1) 11 suffirait pour le prouver, s'il en était besoin, de rappeler que le nombre des personnes orgueilleuses est beaucoup plus considérable que celui des personnes instruites.
mes, de ceux qui nous ont précédés, wmt Inévitablement marquées de la contingence des temps et des lieux. Derrière la loi morale immuable en ses préceptes primordiaux, ils discernent les application* krajoars nouvelles et progressives que les forces vitales nous invitent à en faire, et la vertu leur âppfsratt moins comme un nivellement des énergies individuelles sons une discipline uniforme que comme l'expansion vigoureuse des dons particuliers et propres que cbacun de nous a reçus.
Après ce long portrait, il est superflu d'ajouter que ces hommes considèrent comme une erreur qualifiée, démontrée par la moindre expérience de la vie, toute doctrine qui tendrait à affirmer que le progrès des institutions économiques ou politiques délivre désormais l'humanité de toute préoccupation morale élevée : ils ne sont point de ceux qui pensent qu'une a correction moyenne » suffira dans l'avenir.
Cette conception bourgeoise de la vie morale leur semble odieuse et malfaisante : ils ne cessent de rappeler aux citoyens d'une démocratie qui veut se réaliser elle-même leur obligation étroite d'accepter généreusement les devoirs et les sacrifices.
Ils sont très loin de croire que l'esprit d'abnégation et de dévouement ait fait son temps ; leur sens pratique si sûr, leur éloignement naturel de toute idéologie les préservent de ces illusions puériles, et ils déclarent au coatraire que tous les progrès scientifiques ou industriels ne mériteraient même pas qu'on les nommât, s^ils ne devaient tendre à rendre le corps plus vigou • reux, les intelligences plus saines, les volontés plus capables de noblesdésirs et de générosité morale (i). Ces
(1) Je n'oublierai jamais une réunion à laquelle j'assistai, il j a une dizaine d'années, à Londres. Plusieurs milliers
hommes sont vraiment supérieurs : les Américains, qui savent que la valeur humaine est plus précieuse que toutes les autres, les acclament comme des modèles accomplis de la vie sociale et civique; ils les appellent des hommes splendides, splendid men, et en effet ils le sont. Le rayonnement de leurs énergies morales est si grand qu'il semble qu'il se dégage de leur personne comme une effluve de sincérité, de pureté et de force: à leur contact on se sent meilleur et plus vigoureux, plus doux et plus énergique. Chacun comprend que ces hommes ont résolu magnifiquement le problème de la vie privée et de la vie sociale, et qu'on se
de dockers étaient là et Ben ïillelt, leur leader, les haranguait en un langage dont je ne saurais reproduire ici la vigoureuse crudité. « Pensez-vous, leur disail-il, que si nous luttons avec Tardeur quu vous connaissez, si nous faisons de tels efforts pour vous grouper, si nous livrons contre les employeurs de telles batailles, ce soit uniquement pour vous faire gagner trois ou quatre pence (30 ou 40 centimes) de plus par jour. A quoi cela servirait-il si vous continuez à parier aux courses, à vous enivrer dans Uspubllc-houses, à vous dégrader dans la débauche ? Beau résultat de nos efforts en vérité l Non, mes amis, sachez le bien, ce que nous voulons, ce qu'il nous faut obtenir, c'est que vous vous éleviez à une vie meilleure, à une vie plus conforme à la dignité de Tespèce humaine, dignity of mankind, dignity of human being ». Pendant une demi-heure, le secrétaire des dockers développa avec une grande richesse d'arguments et d'images ce thème favori qu'il traitait pour la millième fois peut-être. La plupatt des leaders desTrade- Unions britanniques agissent de même. Comme nous sommes loin, en France, de ces initiatives morales 1 Pourtant cette infériorité, qui ne nous préoccupe guère, est autrement grave que celle qu'enregistrent nos statistiques relatives aux tonnes de houille extraites ou au nombre des broches de nos filatures de coton.
doit h soi-in^mc de suivre leur exemple. En vérité, coin me les sociétés modernes seraient belles et heureuses, si un plus grand nombre d'individus pouvaient
leur ressembler !
Une dernière question se pose qui est capitale : d'où vient le ressort de cette vie morale si haute ? quel est le point d'appui de ce modernisme si généreux, de ces initiatives morales si fécondes? Ces hommes, qui agissent mieux que les autres, parlent et écrivent aussi autrement que les autres. A les entendre, on s'aperçoit aussitôt qu'ils ne sont pas de ceux qui se bornent à un exposé disert et académique des principes abstraits qui devraient régir la conduite. Leur parole est déjà une action, et sur leurs lèvres les formules deviennent de la chair, du sang et de la vie, leur verbe d'apôtre pénètre les profondeurs de l'être et va, appuyé sur les réalités palpitantes de l'expérience quotidienne, remuer les cœurs et secouer les volontés défaillantes. Quel est le foyer où s'alimente cette flamme sacrée ?
La réponse à faire à cette question suprême est si grave, elle doit si manifestement résumer la solution tout entière du seul problème moral qui se pose devant les sociétés contemporaines, que les esprits sincèrement al tachés à la méthode d'observation, et dont la probité ne se résoud jamais, quand ils font une analyse, à rien affirmer au-delà de ce qu'ils croient avoir constaté, devraient, semble-t-il, se déclarer incompétents. L'auteur de cet ouvrage prendrait ce parti et se refuserait à conclure, si quelque doute pouvait subsister dans son esprit. Heureusement, le fait social se dégage ici en un relief si puissant, le témoignage des choses est si précis que la réponse jaillit d'elle-même des lèvres de l'observateur impartial. A quelque opinion scientifique ou philosophique que cet observateur se rattache, la
conclusion finale de Fenquête est toujours la mêrae : les doctrines morales et sociales de ces honinies supérieurs, de ces citoyens d'élite sont étroitement rattachées à un senti7nent religieux profond, à des convictions religieuses intenses et puissantes.
Quelque objection syllogistique ou a priori que Ton puisse élever contre cette conclusion, qui heurte de front le postulat essentiel du laïcisme français contemporain, force est de se rendre à Tévidence et de reconnaître que ces hommes nouveaux sont avant tout et par dessus tout des hommes profondément religieux. Chez l'immense majorité de ceux que l'on rencontre en Angleterre et aux États-Unis, ce sentiment religieux, qui reconnaît expressément Dieu comnîe son objet, revêt une forme explicitement confessionnelle, et il va jusqu'à l'adhésion à des dogmes précis, tout au moins jusqu'à la croyance à l'inspiration divine des livres bibliques et à la divinité du Christ Rédempteur (1).
(1) On aimerait à pouvoir insister sur le tempérament si foncièrement religieux et même mystique de tous ces hommes, prêtres ou laïcs, qui, en Angleterre, aux États- Unis et en France même, ont multiplié les entreprises de régénération et de culture morale et religieuse ; sociétés de tempérance, écoles du dimanche, Christian young men's associations y people' s societieSi sociétésde jeunes gens pour le maintien de la chasteté, salvation armyy labour churches, prédications en plein air, etc., etc. La participation des ouvriers urbains à cette activité religieuse est spécialement digne d'attention et un Français éprouve quelque surprise quand il assiste en Angleterre aux réunions si pieuses et si simples des« églises du travail». D'autre part, les chefs du Trade Unionisme britannique sont en grande majorité des chrétiens convaincus, qui demandent à leur foi religieusel'appui et le soutien de leur vie morale. Voici le témoignage de M. Paul de Rousiers : « Chez beaucoup d'entre
— art —
Mais. niAinc chez les autres, même chez ceux qui repu- (litM)t ttnito adhésion à une doctrine qui se donne rôvôléc de Dieu^ bien plus, même chez ceux
ooniino
<Mi\. chez la plupart, je crois, réléTation morale se lie étroitonuMit (^ do fortes conyictious religieuses. Le fait est particul i^riMUont marqué chez les mineurs, dont presque tous les diofs connus appartiennent à la secte méthodiste et se hvront à la prédication volontaire; Pickard, S. Woods, Albert Stanloy, etc., sont tous des local preachers, habitués depuis lour jeunesse à prêcher dans les maisons particulii'^res d'atiord, dçns les églises ensuite. Chez plusieurs tl outre eux« cVst même unç tradition de famille qui se perpétue : on est local preacher de père en fils, malgré des situations assez difTércntcs, le père simple ouvrier mineur, le tils secrétaire d*uuc fédération puissante ou membre du IVnlomout. Le père de Thomas Burt, Peter Burl, xm primitive methodist fervent, avait enseigné toute sa yie « le Christ et ses dou/0 apt^t^es » & ses voisins des différents vil- Iniios du Nortiuimberlaud...
« l.a conviction religieuse qui se manifeste avec tant d'odat dans les sermons des ouvriers prédicateurs n'agit pas rtiusi che/ tous les chefs unionistes. Tous ne prennent pas une part active il la vie religieuse de leur secte. Quelquesuns nuMne n'appartiennent d'une façon nette à aucune secte dclcrnùnèe. On sait d'ailleurs que cette sorte d'indifférence u'iuiplique aucunement l'absence complète de foi, et la croyance à la révélation des Livres Saints parait générale chez eux. Oeux qui sont moins inspirés par Tidée religieuse paraissent trouver le germe de leur énergie dans un certain idéal moral qui se résume d'un seul mot : le caractère. Le caractère, c'est à la fois le courage, la persévérance, la lovaulé, la fermeté, le sérieux de la vie... On peut avoir de la peine è définir le mot, mais on sent chez l'homme qui l'emploie la puissance d\in principe supérieur^ quelque r/iose de grand et de haut qui domine la pensée ». Le Trade Unionisme en Angleterre. Paris, Colin et C»e, 1897, nages 3â et 36.
qui refusent de reconnaître l'existence de Dieu, le caractère nettement religieux de leur tempérament moral n'est pas moins apparent^ ni moins saisissable. S'il est vrai que le sens religieux se doive définir, en son élément essentiel, le sens intime et vécu du lien infiniment doux et fort qui nous rattache aune activité supérieure, la conviction profonde de la nécessité où nous sommes, sous peine de nous renier nous-mêmes, de répondre aux appels de cette activité supérieure et d'y conformer notre conduite, on est bien obligé de dire que ces hommes aussi ont le sentiment religieux, et, en le disant, on ne fait en somme que se conformer à leur propre témoignage. Ces hommes ont effectivement conscience d'être rattachés à une puissance transcendante qu'ils supposent capable de toute justice, de toute sagesse, de toute bonté et de tout amour, et parce que, suivant la remarque si exacte de M. Séailles, déjà rapportée, cette conviction ne demeure pas conBuée dans le domaine de leur intelligence, mais qu'au contraire elle emplit tout leur être, échauffe leur cœur, émeut leur volonté, elle est vraiment le fondement sur lequel ils ont établi leur vie morale (1). C'est sous l'irrésistible poussée de cett« convictioH qu'ils renouvellent chaque jour le don de leur activité pour le service du bien collectif, et c'est aussi cette conviction qui, débordant en tous leurs actes et en toutes leurs paroles, éveille au dehors les sympathies et les enthousiasmes. Réserve inépuisable d'énergie et de vaillance, elle seule fait de ces hommes nouveaux les propulseurs de la vie morale collective, et dans la mesure où ilscommunient avec elle, ils sentent grandir leur vie morale personnelle et croître leur action sur leurs semblables.
Encore une fois, on n'ignore pas que cette constata-
(1) Vide infra, chap. xt, deuxième partie.
lion si grave est en opposition directe et radicale avec le dogme primordial, posé an seuil de leurs recherches morales, par tant d*hommes qui croient ne plus adhérer \\ aucun dogme. Pourtant aucune doctrine a priori n*est (le taille à résister longtemps au témoignage pers(!*vérant des observations impartiales, et il semble démontré que la constatation dont il s'agit ici s*appuie sur un témoignage de ce genre. Elle est à la fois confirmée par l'expérience commune et vulgaire, et parles analyses méthodiques. Si scandalisante qu'elle puisse paraître à plusieurs, elle est un fait, qui s'impose aux esprits positifs.
Faut-il ajouter que ce fait, loin de surprendre personne, doit au contraire être considéré comme le point de rencontre logique et nécessaire du double mouvement moral et intellectuel qui, depuis quatre siècles, entraîne les sociétés progressives de l'Occident? Pendant la première période on s'est préoccupé surtout, on pourrait presque dire exclusivement, de mieux consacrer le droit individuel de la personne humaine, de donner des garanties plus sérieuses à son autonomie, à la liberté de son travail, de ses doctrines et de sa conscience. L'état social rendait alors cet effort nécessaire, et au prix de sacrifices, parfois héroïques, une grande œuvre a été réalisée qui, en libérant l'individu des entraves apportées à l'expansion de ses énergies personnelles, a procuré du même coup d'immenses bienfaits à la vie collective. Mais nous pouvons aujourd'hui discerner, au contact de l'expérience, en quoi cette œuvre était pourtant incomplète, et même en quoi elle conduisait les sociétés au régime de la pulvérisation, du désordre et de l'anarchie. Pendant longtemps les fortes traditions familiales, la rigidité des cadres extérieurs, surtout le contrôle puissant que le voisinage exerce sur la conduite dans les milieux ruraux ou les
petites villes, et la très faible participation des travailleurs manuels — qui forment l'immense masse de la nation — à des doctrines nouvelles dont la propagande n'avait aucun moyen de les atteindre, toutes ces causes ont contribué à dissimuler le danger. On a pu ignorer le péril auquel un enseignement exclusivement individualiste exposait la société. Un jour est venu où ces institutions sociales, progressivement désagrégées par cet enseignement même, n'ont plus été capables de maintenir le contre-poids nécessaire, et comme le progrès de l'outillage mécanique, le développement de la vie urbaine et des transports, la diffusion de l'instruction primaire et de la presse, accroissaient à chaque moment les facultés pour l'individu d'agir et de penser à sa guise, même de la manière la plus malfaisante, il a fallu se préoccuper de mettre un terme h l'anarchie progressive des esprits et. des actions. On a éprouvé le besoin de rassembler en un groupement organique et stable des énergies qui ne semblaient plus être soumises qu'à des forces centrifuges. De là l'effort moderne, si curieux et si inattendu qu'il est presque un scandale pour les hommes qui en sont restés aux doctrines individualistes du xvm^ siècle, en vue de relier enseînble, de coordonner, de discipliner des volontés dont on croyait naguère ne pouvoir assez affirmer la séparation et le droit à l'action isolée et distincte.
Rien n'atteste que ce second mouvement doive annuler les effets du premier et en faire disparaître les précieuses conquêtes ; il vient seulement le compléter, l'enrichir et en éliminer les excès. Aujourd'hui comme hier, nous sommes prêts à répéter la belle formule de Kant : « Agis de telle sorte que tu traites toujours l'humanité soit dans ta personne, soit dans la personne d'autrui comme une fin et que tu ne t'en serves jamais comme d'un moyen », mais nous y ajoutons cette autre
formule : Agis de telle sorte que tu ne te considères jamais comme le point de convergence des actions et d<?s jouissances, et que grftce à toi et par toi, la vie collective s'enrichisse et progresse (1).
Or le sens intime, profond et vécu de la relation qui nous unit à un Être supérieur et infini, da rattachemont de notre activité contingente à son activité à la fois transcendante et immanente, peut seul exercer sur nous la pression qui est nécessaire pour l'établissement d'une discipline intérieure, vraiment féconde pour le bien collectif. Puisque nous ne devons être ni une fin pour nous mt^mes, au mépris de la société, ni un moyen pour la société, au mépris de nous mêmes, il faut que le sentiment religieux vienne rétablir dans nos âmes rharmonie entre deux tendances que nous sentons égaltMnent primordiales, et il apparaît clairement que lui seul peut accomplir cette tâche. Le besoin social se joint aux intuitions profondes de notre conscience pour nous attester « qu'il faut vivre dangereusement » et que (( rhomme est un être qui est fait pour se surpasser (2) »; mais comment consentirions-nous à vivre dangereusement, si nous ne nous sentions associés à cette Essence supérieure qui nous conditionne et nous soutient? Channing avait aperçu la nécessité de cette condition, lorsqu'il remarquait naguère que « l'objet de
(1) 11 serait facile de montrer comment en thèse les deux maximes se rejoignent, mais Thomme est si exposé à ne voir en chaque question que Taspect qui s'accorde avec ses préférences qu'il n*est pas superflu de mettre la seconde formule à la suite de la première. D'ailleurs, dans Vhypothèse, les deux maximes se font opposition, et c'est justement de cette opposition que surgit le difficile problème de la vie morale.
(2) Nietzsche.
la religion est de donner à Thomme des idées sublimes de îa morale », et plus tard Auguste Comte apportait aussi son témoignage autorisé, lorsqu'il écrivait ces lignes dont le réalisme si juste devrait être médité par tous les esprits libres : « Quand môme notre constitution cérébrale permettrait la prépondérance de nos meilleurs instincts, leur empire habituel n'établirait aucune véritable unité, ^rtout active, sans une base objective que Tintelligence peut seule fournir. Lorsque la croyance à une puissance supérieure est incomplète ou chancelante, les plus purs sentiments n'empêchent jamais d'immenses divagations, ni de profondes dissidences. Que serait-ce donc si on supposait l'existence humaine entièrement indépendante du dehors !
« La religion doit donc avant tout nous subordonner à une puissance extérieure dont l'irrésistible suprématie ne nous laisse aucune incertitude... Au début du siècle actuel, cette intime dépendance restait encore profondément inconnue par les plus éminents penseurs. Son appréciation graduelle constitue la principale acquisition scientifique de notre temps (1). »
(1) Système de politique positive^ pages ii^ 12, 13. Dans la 34e leçon de son Cours de philosophie positive , Comte a beaucoup insisté sur « le génie éminemment social du christianisme » sur « l'admirable modiGcation de l'organisme
social », dont l'action catholique a été dans l'histoire l'infatigable ouvrière... « sur la grande destination sociale » du pouvoir catholique. Aussi reproche-t-il au protestantisme d'avoir fait de la religion a une affaire individuelle » et d'avoir par là-même ruiné la notion de religion. Cf. sur tous ces points la Religion comme sociologie^ Brunelière, Revue des Deux-Mondes, 13 février 1903, p. 839. L'éminent écrivain montre très fortement comment toute religion est avant tout un motif de rassemblement et comment on n'a jamais vu une religion qui fût celle d'un seul homme. Guyau, dans
Depuis cinquante ans, cette c appréciation graduelle i e^{ devenue plus évidente encore, et spécialement dans ros i|uin7o dernit^res années, de longues étapes ont été fraiichios qui doivent assurer bientôt une reconnaissan«*p universelle. La vie sociale 8*est chargée de nous (loiiiKM- à la fois répreuve et la contre-épreuve. Si elle no nouïs a pas démontré que tous les hommes doués de l'osprit rclifrioux soient nécessairement de bons citoyens, du moins nous a-t-elle prouvé que ceux-là seulement pouvaiiMil (^tre de grands et de c beaux citoyens i (finfi citicens), des « hommes splendides » qui étaient capaijlos d'éprouver le tressaillement sacré des transcendantes sollicitations. Seuls ceux-là sont individuelleint'nt et socialement des hommes, qui ont commencé de vivre en relation avec le divin, seuls ils sont de taille à réaliser la belle maxime d'un ouvrier anglais, Albert Stanlev : u 11 faut qu'après nous, après notre mort, le monde soit un peu meilleur parce que nous avons vécu \^[) ».
i'inlrodiiclion de son ouvrage VIr religion de l* Avenir, avait aussi remarqué que « la religion est une extension universelle et imaginai ive de toules les relations de la vie sociale, elle est un « socio-morphisme universel ».
(1) Albert Slanlej, chef d une importante association de mineurs, est un dos leaders les plus respectés du Trade- Unionisme britannique : l'élévation de son caractère et la noblesse de ses sentiments méritent une égale admiration. Il connut de bonne heure la rude épreuve de la vie. Comme il ôlait l'aîné d'une famille de quatorze enfants, ses parents renvoyèrent au travail dès l'Age de i2 ans. « Au fond de la mine, il emportait un morceau de craie et employait ses momonts libres à tracer sur la face noire du charbon des lellres et des chiffres, demandant à de petits camarades pres(iue aussi ignorants que lui de l'aider dans ses essais rudimenlaires d'écriture et de calcul. Plus lard, à 22 ans,
ayant été grièvement blessé par un éboulement, il dût passer huit mois sans descendre à la mine. 11 mit à proflt ce repos forcé pour se faire enseigner par sa jeune femme tout ce qu'elle savait » (de Rousiers, op, cit.,, p. 37). Aujourd'hui, il consacre ses rares moments inoccupés à s'instruire ou à se délasser, en lisant les ouvrages d'Herbert Spencer, de Ruskin, de Carlyle, de Longfellow ou de Tennyson. Le père d'Albert Stanley avait prêché dans le Cannock Chase ; son lils s'empressa de suivre la belle tradition paternelle. A 14 ans, il s'essaya, dans une maison amie, à l'exercice de ce ministère, et comme il commençait à parler, on entendit un vieil ouvrier, qui fumait sa pipe dans un coin de la salle, s'écrier plaisamment : « Voyez donc, ce garçon choisit précisément le môme texte que j'ai entendu développer ici-même à son père, il y a vingt-cinq ans ! » Depuis plus de vingt années, Albert Stanley poursuit toujours le même ministère; chacun des jours ouvrables de la semaine est consacré à la défense vigilante, ardente et parfaitement consciente des intérêts de ses camarades contre les employeurs, le soir et le dimanche à leur éducation morale et religieuse. « Tous les dimanches, me disait-il, je consacre une notable partie de ma journée à prêcher et quand, par extraordinaire, je ne puis le faire, je suis fort mécontent de ma journée; mais je n'y manque que fort rarement, à peine trois ou quatre fois par an » L'Angleterre possède plusieurs douzaines d'hommes de cette taille, parmi les leaders unionistes, et plusieurs centaines en approchent. Pourquoi notre pays n'en possède-t-il pas un seul? La lacune est grave, et c'est en vain que nous chercherons à résoudre beaucoup d'autres problèmes, tant que aous n'aurons pas donné satisfaction à ce besoin primordial.