‹ La crise morale des temps nouveauxChapitre 6 sur 33 · I. ' , / j/4/£ti/i'/Wfï///A'me, par Ferdinand Buis · texte numérisé non relu

I. ' , / j/4/£ti/i'/Wfï///A'me, par Ferdinand Buis

• » ■.. l'.ni.. huuMMU de la Bévue politique et

une grande part de vérité, mais encore faut-il que celte formule commode ne serve pas d'excuse à notre égoïsme. La bonne santé des parents importe beaucoup à la santé des enfants à naître, et, en outre, il serait urgent d'apporter un remède à des maux qui affligent tant de vies humaines et qui sont un scandale pour notre raison.

D'oiî vient donc que des désordres si graves soient concomitants à des progrès si notoires, pourquoi tous les éléments matériels et moraux de notre vie sociale ne marchent-ils ^as*part passu vers une condition meilleure ?

Jusqu'à la dernière décade du xix« siècle, il a été admis par les Français que cette question était susceptible de recevoir deux réponses très différentes et même nettemlent contradictoires (1) ; chacun, suivant ses opinions politiques ou philosophiques, donnait son suffrage à l'une où à l'autre. Pendant les dernières années du xix® siècle, on s'est aperçu enfin qu'aucune des deux solutions n'était valable et, en dehors des politiciens de toute catégorie et de toute opinion qui répètent inlassablement que le refus d'accepter leur panacée constitutionnelle ou économique est la seule cause de tous les malheurs du pays, l'accord se fait de plus en plus parmi les esprits réfléchis sur le sens et même sur la teneur exacte de la réponse à donner. L'un des prenfiiers, un des plus grands éducateurs d'intelligences de ce temps, Henri de Tourville (2),

(1) Sur la teneur de ces deux réponses, vide infra, deuxième partie.

(2) Ce penseur d'élite, doué d'une lucidité d'esprit incomparable, a doté les études sociales d'un instrument précieux pour l'observation méthodique, la comparaison et la classification des phénomènes sociaux, llenn de 'YowtNvW^

formiilait, il y a douze années déjà, cette réponse, en une fnviti page que je demande la permission de citer inté-

u Ou n'est radicalementet abominablement trompé en KniiH'fî 811 r Féducalion de toutes les classes, et de l'ouvrier au bourgeois, et du bourgeois à l'homme des nillureH inlelleotuellcs, et de celui-là à l'homme de nillures ()Iuh élevées encore, il n'y a pas une classe (|iii nit érhappé h celle incomparable erreur; et c'est l/i fiu'eHl, nu fond, non plus seulement la question ouvrière, mais toute la question sociale. Ce qui est pfMtoiil en e/iuHe, ce qui fait la difficulté, depuis la plus pflile ettploilntion agricole jusqu'aux plus grandes efiheprjfiipn di^ l'industrie et du commerce, jusqu'aux (*foiipeiMeiitM qui régissent les intérêts politiques ou M'lliileH*i, e'epitee qu'on appelle du terme le plus intelli- HlhJM l/i ipjeKlion du personnel. Cette question n'a pris |/. MoMi de question sociale, que parce qu'elle s'étend Mf^j/iMMl'Iiul au personnel de toutes les fonctions : elle

hfl litili** loiite Tacceplion du terme un maître et ses ff)N/ )|flMi Muraient aimé à l'appeler de ce nom, s'ils ne m/.|»j|/;h( «(oijvenus que, depuis dix-neuf siècles, l'humanité Mlh'Hf'lHif n'n plus le droit de faire usage de ce mot. Wl^tUi , »mi, iO).— Admirable excitateur des intelli- ,v' »M».** i.\ lU'-^ Aiiorgles, Henri de Tourville fut vraiment un • Im) \\\niUi.i\ï. Hur son œuvre scientifique et religieuse, "mIh. lu h\ui\\\\\'i\ que j'ai publiée moi-même au lendemain •I' .Ml iiiMil; iWwx excellentes études, récemment parue» .'"1., I.i i.iHiMilure (l« deux hommes dont on doit louer sans. j' ..< I >«: lii (iiijhMllofi (lu slyle et les bonnes méthodes intel- I" lut II...-, . (In jinffrfi continuateur de Le Play, Henri de J'iinn lilti IHftsi n»0:i, par Claude Bouvier, Bloud et Cie, et J/r/in (hi Tuitrviiin i't non œuvre sociale, par G. Melin,. rlijir^j; (lu niiiiM iji! Sciiuice sociale à l'Université de Nancy. Utîi'i^iîr, LcvriMiltul l>, Paris.

^n*est pas cantonnée dans une classe seulement ou dnti» ■quelques-unes. Ce qui manque, ce nVst ni la science, ni l'ouliiiage pour l'action matérielle, ifitellecluellf» ou morale : ces deux instruments sont en progrès incessant ; ce qui manque» c*est Thomme, l'homme qu*il faut avec celte science et avec cet outillage : Va est la vraie question moderne, là gft réellement le problème.

P C'est la question de Fliomme qui vient à son tour» après celle du développement des auti^es puissances naturelles. Une grande œuvre a surgi, mais elle fonc* lionne mal, et après s'en être pris h toutes les forces de la nature, après y avoir fait appel, on s'aper*;oit que ce qui fait défaut, c'est Thonitue (1). »

Oui, la question sociale est bien Ih, et si la pros- ^périté des sociétés modernes est si gravement menacée, Hce mal n'a d'autre cause que notre inaptitude person- ^ nelle a répondre par une formation sociale adéquate aux

•exigences d'un miJieu souda ineuient transi or mé. Inopinément transplantés sur une terre nouvelle, mis en i demeure par les forces toutes puissantes de la vie économique de nous servir d'un outillage industriel et administratif nouveau, nous n'avons pas su acquérir

Iles capacités que requéraient les institutions modernes et qui devaient remplacer les capacités anciennes devenues tout à coup inutiles. Mous avons été victimes, dans notre vie sociale, d'un phénomène qui se renouvelle quotidiennement dans ïa vie économique, oiî les meilleurs artisans des anciens métiers, qui se sont apcr^'us l^trop lard des transformations des méthodes de travail» Bse voient brutalement éliminés par les inventions mé- ~ caniques dont ils n*oot pas compris la puissance.

(I) Préface de Henri de Tourville, page xvi, à l'ouvrage Idc M. Paul de Roasicrs, La question ouvrière en Angle- {(erre, Paris. Firaiin Uidot, 18D5.

On dira plus loin comment une douloureuse expé- j rience, qui dure depuis cent cinquante ans (i), a été nécessaire pour mettre en pleine lumière cette importante conclusion, à la fois humiliante et glorieuse poiir nous ; il suffit à ce moment d'en prendre acte et de s'en réjouir sans réserve, car un avenir prochain démoiH^ trera que ce progrès était plus essentiel que tout autre et était môme indispensable pour l'utilisation ratioaH nelle de tous les autres.

Si Ton néglige les tares d'ordre physiologique l'étude rentre dans la compétence de la Faculté de }Uh\ decine, l'observation révèle que les défaillances l'homme moderne en face des exigences de la vie ciale contemporaine peuvent être réparties en dei catégories, suivant qu'elles se rattachent à l'ordre nomique ou qu'elles relèvent de l'ordre moral (2).

(1) La durée de cette période n'est ici déterminée qu'a proximalivement : on peut placer aux environs de ranu 1755 le début du grand mouvement de diffusion de ce qu'o appelle communément les idées modernes. L'Esprit dé Lois parut à Genève en 1748, la publicalion de rEncycloij pédie commença en 1751, le Contrat social est de 176 et la Richesse des Nations, d'Adam Smith, fut publiA| en 1776.

(2) On voit que si l'on tient compte de la nécessité d'iâl certain degré de vigueur physique, l'homme doit réunir el lui-même une triple capacité : la première d'ordre physîfi logique, la seconde d'ordre économique, la troisième d'ordf moral. 11 est entendu que cette division est susceptible < subdivisions, et qu'il existe des relations étroites et tr souvent méconnues entre les trois ordres; mais tel quel • classement répond à une réalité que le sens vulgaire di cerne bien. Chaque jour ndons autour de non

Tantôt la souffrance sociale provient de ce que rhomme s*est montré commercialement ou industriellement incapable et inférieur à sa tâche. Tel individu est laborieux et digne de confiance : sa bonne volonté est reconnue de tous, mais sa formation économique est insuffisante ; aussi il végète misérablement avec un maigre salaire, qui ne lui permet pas de fonder normalement une famille. En lui la vie sociale s'étiole et s'affaiblit, sa contribution à la vie collective n'est pas ce qu'elle devrait être ; quand on l'observe de près, on constate qu'il est de ceux que les capables devront re-morquer et soutenir.

Tantôt, au contraire, c'est la valeur morale qui fait défaut : tel individu est capable et intelligent ; son habileté professionnelle lui assure des gains élevés, mais chez lui l'homme moral n'a pas été h la hauteur de l'homme économique. En lui aussi, bien que les raisons soient très différ entes, \dL vie sociale s'étiole et s'épuise;

des phrases du genre de celle-ci : «Un tel, un brave garçon, très sérieux, intelligent, actif, et qui avait toutes chances de faire son chemin ; malheureusement la santé lui a manqué et il laisse une veuve sans ressources, avec des enfants à qui il a probablement transmis une prédisposition à la tuberculose dont il est mort lui-même ; pauvres gens, c'est la misère en perspective l... » — « Un tel, iin très excellent homme ; une bonne nature, toujours désireuse de faire le bien et de rendre service ; malheureusement il n'a aucune capacité ; il était bon tout au plus à faire un rond de cuir, aux appointements de 175 francs par mois, et le voilà ruiné ; que va-t-il devenir avec sa femme et ses enfants î... » — « Un t«l, un malin, intelligent jusqu'au bout des doigts ; il connaissait merveilleusement son métier ; il eut fait un excellent ouvrier (ou un industriel de premier ordre) : malheureusement il a sombré dans la débauche, et le voilai perdu...»

son êi:oïsmo. ser\-i par son intelligence même, le détourn*' (le fournir à la vie collective la part contributoiiv sans laquelle celle-ci ne peut ni se développer, ni inèuie s*enti*etenir. 11 est un mauvais citoyen, un de ceux dont il faudra que les autres compensent les défaillances par un sui-croît de vaillance morale et de gi'iîérosilé.

1/auleur du présent ouvrage se propose exclusivcnienl d'étudier, en se plaçant au point de vue social, les défaillances de cette deuxième catégorie. Mais, à raison même de ce dessein limité, et purée que la suite de ces pages démonli^era T importance souveraine que piend, au regard de la prospérité sociale, l'observation <le la loi morale, par tous les membres de la collectivité, il importe, au début de ce livre, d'éviter toute équivoque et de déterminer la position doctrinale que l'on enteiul ici défendre. On n'a point l'intention de soutenir ipie Tobservation de la loi morale suffit h rendre les peuples prospères, ni même de prendre parti sur la délicate question de savoir si. dans l'ensemble des faits sociaux, la prospérité collective est plus intéressée h la bonne formation morale qu'à la bonne formation économique, ou inversement. Depuis quelques années, les questions d*éducation morale de la jeunesse préoccupent vivement, et à juste titre, les citoyens clairvoyants qui observent révolution de notre démocratie et qui ne se contentent pas de célébrer avec enthousiasme « rémancipation intégrale de la raison humaine, l'épanouissement complet de l'être humain sous les chauds et lumineux rayons de la pensée libre » (i).

Quelques publicistes, qui ne sont pas tous diss croyants, ont même professé que « la question sociale

(1) Programme de rassociation La Libre Pensée Universitaire,

n'est qu'une question morale ». Cette formule, rédigée sans doute pour donner la réplique à ceux qui avaient affirmé que la question sociale n'est qu'une question d'estomacs, ne peut être considérée comme exacte ; il suffit, pour en discerner l'insuflisance, soit de remarquer qu'il existe un certain nombre de personnes notoirement vertueuses et que leurs infirmités sociales et économiques empêchent cependant de compter parmi les bons citoyens, soit, plus simplement encore, de ne pas oublier que la vie quotidienne nous met en présence de problèmes difSeiks dont la solution ne se trouve pas dans les manuels d'éducation morale. En tOQtc occasion, chacun de nous, en ses qualités diverses d époux ou de père de famille, d'employeur ou d'employé, de ministre du culte ou d'éducateur, de citoyen ou d'homme politique, est mis en demeure de prendre un parti sur des questions concrètes, qui sont parfois infiniment complexes, et, quoiqu'on dise, lorsqu'il s'agit de savoir s'il vaut mieux donner à ses fils telle ou teJle instruction, si le régime du salariat, appuyé sur le syndicat professionnel, est meilleur que la coopération, si le libre échange est plus favorable que le protectionnisme, si la séparation des Eglises et de l'État doit être préférée au régime des concordats, ce n'est pas aux seuls préceptes de la loi morale qu'il faut demander la solution. Ceux-là embrouillent les faits, qui oublient que l'homme est un être complexe dont l'activité multiforme est soumise à d'innombrables lois physico-chimiques, biologiques, économiques, sociales, psychologiques, morales, et l'observation des lois de toutes ces catégories peut seule garantir le développement harmonique et intégral de notre nature.

C'est sous la réserve expresse de cette observation, qull y a lieu d'aborder l'étude sociale du problèrsi^ moral, tel que la vie le pose devant les sociélés coxA^ijcl-

poraines. Afin de donner à cette étude une plus grande précision, notre analyse ne portera que sur l'état moral de la P>ance contemporaine (1). Le problème de la vie morale agite actuellement tous les grands peuples qu'entraîne Tensemble des forces puissantes que Ton désigne communément sous l'expression un peu vague de « civilisation moderne ». Aucune nation n'est séparée do l'univers. Toutefois la France semble, plus que tout autre peuple, participer aux difficultés, aux crises et aux agitations qu'engendre l'inseition dans la vie sociale dos éléments nouveaux qui travaillent et transforment les esprits et les institutions. Il y a là pour elle un péril et un honneur; puisse-t-elle seulement montrer bientôt que sa clairvoyance et sa force de discipline morale sont, aux heures de danger, plus gmndes encore que sa témérité !

(i) Celte spécialisaliou n'a d'autre cause que celle qui vient d'ôlre indiquée. Dans les pages où j'exposerai les misères et les tares de Télat moral de notre patrie, on voudra bien ne pas me prêter l'intention secrète de décerner, par a contrario, un brevet de moralité aux autres nations, ni de vanter, par a contrario également, les perfections morales de la France aux époques antérieures. Ces appréciations de vertu comparée risquent toujours d'être partiales» et elles sont inévitablement vaines.

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