‹ La crise morale des temps nouveauxChapitre 7 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les défaillances morales dans la vie privée.

L'étude sociale de la crise morale d'un peuple se subdivise en trois parties : l'analyse des actes immoraux accomplis par les individus, l'interprétation de ces actes en fonction de la vie sociale, l'exposé de leur répercussion sur la prospérité collective. Essayons de conduire méthodiquement chacune de ces investigations.

Personne ne conteste que la moralité des Français ne soit aujourd'hui très inférieure à ce qu'elle devrait être ; l'expérience quotidienne révèle que, chez un très grand nombre d'individus, la vaillance morale est loin de répondre aux exigences d'une vie familiale bien organisée et d'une vie sociale prospère. « Derrière le brouillard de nos illusions philosophiques, écrit M. Gabriel Séailles, regardez la réalité : des politiciens corrompus qui n'interrogent le peuple que pour découvrir dans ses passions les plus sûrs moyens de le tromper; la violence de l'appétit substituée à la revendication du droit ; l'art de gouverner ramené au relâchement général de l'autorité, au seul souci de durer « en ne se faisant pas d'affaires » ; une littérature détachée de la conscience populaire qui, dans l'angoisse de tant de problèmes posés, ne se lasse pas de conter les petits drames de l'entresol, l'avant, le pendant et l'après de l'adultère ; l'alcoolisme qui nous prépare un pe\]içk à^ Kqv\^\

la ffornographie encouragée, honorée par le gouvernenieiiU ÛH c|y(? ses proxêmMês daifj'ficnt écrire fn français uiî à peu près; un malaise général dont on liétourne l'explosion tous les diît ans par une foir^ qu'on annonce coiïiiiie une ftHe de IVî^prit, et dont on assure le succès par i'cxhihilion de toutes les variétés ethnographiques de la prostitution.., (1) w

Voilà certes nn poiinût peu flatté et il faut remercier le courageux professeur de nous Tavoir donné. Cependant t'é numération est incomphHe ; elle omet les désordres les plus graves, eeux (]ui sont la source, la cause génératrice de tous ies antres, ceux dont l'hoiume accepte le moins de se corriger et qui sont pourtant les premiers auxquels il faut porter remède, je veux dire les désordres de la vie privée. Sans doute, îi' pliarisaïsmc et Th^pocrisie qui, h la faveur de nos tpierelles politiques et religieuses, ont envahi nos mœurs et exercent leurs ravages dans tous les milieux, ont établi mire nos concitoyens une sorte de convenlion tacite diaprés laquelle il est entendu tjue 1 on gardera toujours le silence sur les actes immoraux de la vie familia le et privée. Le pacte est ingénieux : il procure aux lecteurs et aux auditeurs des dialribes morales les plus véhémentes la satisfaction de constater que, si rétat moral de la France est lamentable, du moins les u braves gens » qui sont encore assez tuinnétes pour écouter des sermons ou des discours moraux, ou pour s*intércsser à des statistiques criminelles, n'ont aucun

(l) Les Àffirmaîûms de la Conscience tnoderne. Paris, Armand Colin, 1903, p- ItiO. Je ferai souvent appel au ténioigniige de cel uuvruge qtie loo peut considcrer comme TesL- |iressioii sutïisiimiïjciit c\ucle des disposilioiisirUenertaellea qui, dans Tordre pratique, prévalent parmi les plus réfléchis des professeurs de notre enseigoetnent public.

reproche à s'adresser. Cette agréable conclusion rallie naturellement tous les suffrages, et chacun peut vaquer à loisir à ses pratiques égoïstes les plus dangereuses pour la prospérité sociale (1). La probité scientifique ne saurait pactiser avec ces calculs. L'observation sociale démontre que c'est la bonne organisation de la vie privée et familiale qui fait les peuples vigoureux

(1) Nous est-il permis de signaler le caractère déplorablement superficiel et pharisaîque d'un trop grand nombre de discours, de sermons ou d'écrits dans lesquels on déplore rabaissement de noire moralité. On fuslige vigoureusement..., maiaonasoin de ne fustiger que les désordres commis. . . par les autres, par ceux qui n'appartiennent pas au groupe d'élite qui a eu la bonne pensée de venir vous entendre ou, de vous lire. Ainsi, suivant les cas, on vitupère les progrès de l'alcoolisme devant les hommes sobres, les abus odieux de la richesse devant ceux qui vivent de leur salaire, l'envie et les appétits « d'en bas » devant les personnes « bien élevées ». Les statistiques de la justice criminelle, surtout celles qui se réfèrent aux condamnations subies par les jeunes gens et au nombre des suicides, sont spécialement mises à contribution : les assassins, les voleurs et les criminels précoces fréquenlent rarement les réunions où l'on évoque la majesté des prescriptions morales et les suicidés ont de bonnes raisons pour ne pas venir. En revanche, si on flagelle comme il convient la pornographie par la gravure, dans le roman et au théâtre, on glisse sur la débauche des jeunes gens et la mauvaise conduite des maris. Enfin, on ne parle jamais du malthusianisme : ce serait faire preuve de « mauvaise éducation », puisqu'il est entendu que, quelle que soit la catégorie d'auditeurs ou de lecteurs, la proportion des fauteurs de ce désordre serait considérable. Ainsi le vice honteux, qui menace de beaucoup le plus l'avenir de notre race, continue ses ravages sans obstacle, cependant qu'il est démontré que M. X. . . est un publiciste, un orateur ou un prédicateur « bien élevé » !

et forts, et que, là oà cette bonne organisalion existe, les autres désordres n'ont qu'une importance secondaire et peuvent trouver facilement un remède. Il importe donc de nous attacher avant tout, j'oserais presque dire exclusivement, à signaler les misères et les défaillances morales qui se manifestent soit dans nos mœurs privées, soit dans notre vie familiale.

Voici d'abord une première déformation morale qui, à la différence de toutes les autres, ne sévit pas également dans les diverses catégories de la population et atteint plus spécialement les milieux populaires des villes et des campagnes, je veux dire Tintempérance alcoolique.

Avant les lois récentes qui, en majorant les impôts sur les spiritueux, ont donné une prime nouvelle à la fraude, il était officiellement constaté que la consommation de l'alcool s'était accrue de 25 0/0 en vingt années et, pendant la même période, la consommation des absinthes et autres liqueurs, qui était en 1884 de 49.335 hectolitres, passait brusquement en 4894 au chiffre de 425.078 hectolitres pour s'élever en 4904 au chiffre de 207.929 hectolitres. Et afin qu'en aucune circonstance, le liquide meurtrier ne manque à l'homme de toute condition qui désire s'en abreuver, une armée de 473.593 débitants, et qui fait chaque année des recrues nouvelles (1), se tient toujours prête aux ordres du consommateur. Encore la progression de ces chiffres est-elle très loin de représenter la progression véritable de l'alcoolisme ; outre qu'il existe un com-

(i) L'augmentation de reffectif a été de 5.159 débits, en 4905 : au 31 décembre 1904, le nombre des débitants était ae 468.434.

merce clandestin considérable, M. Berteaux, dans son rapport général sur le budget de 1903, estime que le nombre des bouilleurs de crû qui, en 1873, ne dépassait pas 500.000, dépasse actuellement 1.500.000 (1).

Ces statistiques effroyables ne sauraient surprendre, quand on connaît l'espèce d'émulation satanique que mettent les paysans et lesouvriers des villes à satisfaire leur fatale passion : fileurs et tisseurs d'Elbeuf, de Rouen, de Reims, de Roubaix et de Tourcoing (2), matelots bretons ou provençaux, mineurs du Pas-de-Calais, du Nord ou de la Loire, verriers d'Albi ou porcolainiers de Limoges, paysans de Bretagne, de Normandie ou de la Mayenne, vignerons du Midi ou de Bourgogne, forts de la halle de Paris, ouvriers divers des grandes villes, tous cèdent avec entrain à l'intempérance alcoolique. Puis, comme s'il fallait, en pareille matière, préparer l'avenir, des rapports médicaux nous apprennent qu'ea certaines parties de la France, notamment en Bretagne et en Normandie, une quantité appréciable d'alcool est souvent mêlée aux biberons des nourrissons (3).

(1) Documents parlementaires. Chambre des députés, session extraordinaire de 1902, annexe au procès-verbal de la séance du 6 décembre 1902. — Je dois d'ailleurs ajouter que ce chiffre de 1.500.000 paraît exagéré. MM. Boucard et Jèze donnent le chiffre de 600.000 bouilleurs de crû, sans indiquer d'ailleurs Torigine de leur renseignement. En tous cas, il n'est pas douteux que le nombre de ces « privilégiés » n*ait beaucoup plus que doublé depuis 1873. 11 doit dépasser maintenant 1.100.000.

(2) A Saint-Chamondet dans la vallée de la Saône, comme l'industrie de la soie préfère les doigts plus agiles des femmes à ceux des hommes, il n'est pas rare de voir des maris qui gardent la maison, font le ménage et... s'enivrent tout le long du jour, pendant que leurs femmes travaillent à l'usine .

(3) « Le nouveau né a à peine reçu le baptême r^W^x^wk a

En de nombreux endroits la contagion a atteint les fenimes mêmes, et maintes fois à Paris, nous avons vu des ouvrières des ateliers de typographie ou de brochage avaler un petit verre d'alcool, « servi sur lecotnptoir », avec une aisance empressée qui témoignait tristement de l'entraînement acquis.

Ces renseignements généraux visent Tensemble de la France : si Ton voulait observer certaines communes ou certains départements en particulier, on devrait donner des détails plus attristants encore. « A Clécy, on estime que chaque personne adulte boit en moyenne un litre d'eau-de-vie par semaine ; à Evrecy, il en est de même. AMay-sur-Orne, les hommes boivent en moyenne deux litres d'alcool par semaine, les femmes et les jeunes gens un demi-litre ; à Louvigny , à Gambremer, il est des ouvriers qui boivent jusqu'à un litre par jour t » (1)

Dans une commune du Calvados que je pourrais citer, sur 132 habitants, 76, hommes ou femmes,

l'église qu'il reçoit le baptême de Talcool au cabaret voisin» où le cortège fait halte avant d'entrer à la ferme... Tasses de café, petits pois et demoiselles sont servis : on ouvre la bouche de l'enfant, on y glisse une cuillerée du breuvage normand. 11 crie ou il fait la grimace. Quand par hasard, sa grimace à l'air d'un sourire, les commères qui se connaissent en diagnostics lui prédisent un glorieux avenir... 11 n'est pas rare que, dès la fin de la première année, l'enfant partage presque complètement le régime des parents. II boit alors du cidre et du café auquel on ajoute un peu d'eau-de-vie... Dès que l'enfant a atteint l'âge de quatre ou cinq ans, il reçoit une ration d'eau-de-vie, à la table des parents, chaque fois que l'occasion s'en présente. » Douarche, Rapport sur l'état moral des populations de Normandie, p. 73, cité dans la Dépopulation en Normandie, par Jean Guillouard, Réforme sociale, 1er novembre 1904.

(1) Douarche, op, cit., passim.

achètent chaque jour de l'eau-de-vie ; il y a 4 (l«''l)its dans la commune, et un seul d'entre eux vend en moyenne 200 pots, c'est-à-dire 400 litres d'eaux-de-vie par mois. A 13 ans, au sortir de Técole primaire, les garçons sont placés comme « petits valets » dans les fermes : là ils subissent l'influence des grands valets qui s'empressent de faire leur éducation, et à 15 ans ces petits valets sont régulièrement ivres chaque dimanche à partir de trois heures de l'après-midi. Le dimanche, avant neuf heures du matin, un grand nombre de valets de ferme avalent 15 à 16 cafés, accompagnés chacun, comme l'on sait, d'une très forte « rasade » d'eau-de-vie. Le nombre des bouilleurs de crû est considérable dans la commune et le commerce frauduleux des alcools est très actif. Les moissonneurs du mois d'août reçoivent chaque jour un demi-litre d'eau-de-vie et ils estiment que cet avantage mérite l'acceptation d'un salaire réduit.

Tels sont, dans notre pays, les exploits de l'intempérance alcoolique : faut-il ajouter que l'exploitation de ce vice est aux mains de certains industriels et de certains politiciens sans scrupules un moyen d'action et de gouvernement. Depuis longtemps, les économistes ont signalé la misérable condition des débardeurs des ports et des charretiers que leur désorganisation sociale livre souvent au pouvoir discrétionnaire de l'employeur ; celui-ci, tenancier lui-même d'un cabaret, n'embauche que les hommes qu'il sait devoir dépenser sur son « zinc » les quatre cinquièmes de leur solde. A coté de ces cas extrêmes, que d'exemples on pourrait citer d'employeurs, plus nombreux qu'on ne le croit, qui utilisent pour leurs relations avec leurs employés la désorganisation ouvrière entretenue par l'alcool : en un temps où la concurrence a rejeté tout frein moral, un patron ne néglige aucun avantage et, s]il répugne à encourager ouvertement l'alcoolisme, du moins il ne fait iY(iv\ ^^out

r\ t:?^:^: : Ti:^i.f.*;i:. *jzlzA iïix relations étroitesqui» :i--r V.LS It^ ;.L:i.f. ::i;:^>ti;î ks débitants et les bouil- :--•* ir i:l bix :i:f:i;'r':e> dnPAriement. elles sont conrj-.rT i-r ::'j?. r\ 1rs If^ît-uis qui désireraient apprécier j'j-^y' 1 qî:-:* -if^rr dt* i^i^s^Sî^ peut tomber la passion [pAïW'ÂKUU't aîi ï^nice des plus vils intérêts devraient se r*^f«ri CI* au compta rendu des séances mémorables de féwv'.v lîiO*>, consacrées à la discussion du privilège des bouilk-'urs de crû. M. Gide a montré que cette attitude d<' nos d<;putés est une tradition à la veille des élections \ii'\n\inW,^i\)\ il semble que celte tradition a toutes rli.'inc'îs de se maintenir. L'accueil nonchalant fait à la proposition rie loi de M. Siegfried indique que pendant lofi;:l<'rii|»s encore la Fiance sera le seul pays d'Europe oii l.'i vr-rite de l'alcool soit aussi libre que la vente du \u\\)W\' h lettre ou du coton à ravauder les bas (2).

AnrA« rinteinp<îrancc, le second mal moral qu'il iMMivienl 'I'^ Hi^nalcr est celui de l'impureté des mœurs iIh'/. Ij'M jeunes gens des deux scx-^s, et spécialement

1 n /^'r/''• /K/////V^ et parlementaire, aoùl 1906.

4\ ,,,,q iti-lrM MMiltipliés et chaque année plus nombreux

i i^unuMiUH'e nl<'()'>liq"e me fournissent roccasion de

* \ '^^. ,,. ,,|„t foÎH pour toutes sur la valeur des statis-

• \^' ?'\<n»i««'iJ»''*- l>'f>rdinaire, quand on étudie l'état

* t^ V^ ^Vrt^^^'»^ '•" ^"*^ largement usage de ces slatis-

* l.^* o^^ Hro tlnili^'^rs facilement les conclusions les ' ': vo^V!» ; j'"' ^^J^ signalé une des raisons

^ " . \^^<0 rvMïlinne (vide supra, p. 49, note i).

^MUxU^ ''^'*' statistiques ne sont citées

j^ ^^<\v lie renseignement accessoire :

^ ,,.v«^vvNrtlion exigeait en effet qu'il en

x^u.^^^UV l'exemple de l'alcoolisme.

vimiM»^tr«^*o'* ^^ ^^ justice crimi-

chez ceux du sexe masculin. Sur ce point le mal est universel, en ce sens qu'il atteint tous les milieux et n'a le plus souvent d'autres limites que celles que lui impose la difficulté de trouver de l'argent ou la nécessité de vaquer à un minimum de travail indispensable.

On ne peut essayer de donner ici, même sommairement, un exposé des exploits du démon de la luxure et de la prostitution. Pour traiter un si vaste sujet, il y faudrait consacrer un volume entier, et encore aurait-on la certitude de ne fournir que des renseignements très incomplets. Dans nos sociétés modernes, la débauche est

nelle, les chiffres moyens annuels des conlrayeniions et des délils d'ivresse, pour les deux dernières décades du xixe siècle, auraient été les suivants (7oMrna/ Officiel, 20 septembre 1902, p. 6264) :

1896-1900 58.979 Les statistiques attestent donc que pendant les années 1880-1900, la moyenne annuelle des méfaits d'ivrognerie scandaleuse aurait diminué, et ce renseignement est en contradiciion directe avec d'autres renseignements, très dignes de foi, — parmi lesquels figurent, ô ironie, les statistiques de l'administration des Finances — qui attestent le développement progressif du vice d'intempérance. Cette contradiction est pourtant très logique, puisqu'il est avéré que la consultation des statistiques criminelles conduit très sûrement aux plus fâcheuses méprises ceux qui veulent connaître l'état moral d'un peuple. En effet une loi sociale trop peu connue, en dépit de son évidence et de son importance, exige que, dans un milieu social donnée faction répressive des tribunaux soit d'autant plus bénigne que le méfait à réprimer est plus fréquent : ainsi le meurtre qui est beaucoup plus fréquent en Italie que dans la Grande-Bretagne est puni

devenue une vaste institution sociale, ayant à son service un immense personnel et un luxueux outillage induslrit*! : des méthodes perfectionnées assurent le recru lemont de Tun et l'entretien de Tautre.

Les étiiblissements, qui ont pignon sur rue, sont valablement reconnus par l'autorité publique, et, en France, on a nn^me obtenu que le pouvoir social exerçât un certain contrôle sur la qualité de la marchandise fournie. Le counnerce reçoit une sorte d'estampille oflîciclle. Au surplus, là ne se borne pas l'intervention de l'administration : comme la pornographie a lié son sort

plus sévèrement dans le second pays que dans le premier, et de même, en France, la pénalité infligée au crime d'avorlement et au délit d'adultcre n'a cessé de fléchir à mesure que le nombre de ces méfaits s'est accru. Cette loi sociale ne paraîtra pas déconcertante à ceux qui voudront bien remarquer que la fréquence d'un délit atteste que l'opinion moyenne n'éprouve à son égard qu'une répulsion atténuée, et dès lors il est naturel que la punition soit légère, ou même disparaisse tout à fait, à l'égard d'un grand nombre de délinquants. Une réforme sérieuse de nos mœurs au sujet de l'alcoolisme aurait pour premier efl'et de faire apparaître une augmentation importante du nombre des délits ou contraventions dlvrognerie, et, en sens contraire, ce nombre fléchirait et leadrait même vers zéro, si les habitudes d'intempérance devenaient encore plus répandues qu'elles ne le sont. Dans nnc société où tout le monde s'enivrerait, personne ne serait ooursu'm devant les tribunaux pour usage immodéré de

ï»Jcûo\.

Mie Wi sociale comporte divers enseignemouts dont i!

• vart^M moins de retenir dès maintenant celui-ci : l'action

\Lpfàst des tribunaux est radicalement impuissante à

'"^^ \* vwgtessîon d'un délit social, toutes les fois que

'^V/u-/i.A 11 »V çfts rigoureusement soutenue par un

^l^\îmi»k el TOtflsammenl nombreux de citoyens

^^^ i«tfni«f Aemète eux l'opinion publique.

a celui de l'art et que des « personnalités éminentes » affirment qu'il faut avant tout respecter « la liberté de l'Art » et reconnaître sa présence partout où il se manifeste, aucune répression judiciaire ne punit les auteurs de gravures ou de romans obscènes.

M. le Ministre de l'Instruction publique décore même les romanciers et les auteurs dramatiques dont les œuvres empoisonnées ont, avec persévérance, souillé l'imagination de plusieurs générations de jeunes gens. Ainsi l'exploitation commerciale de la débauche est régulièrement organisée (1) ; toutes les ressources modernes de l'art et du confortable intérieur sont utilisées, et, avec une ingéniosité inlassable, les exploitants savent mettre leurs établissements à la portée de toutes les bourses (2), à la hauteur de tous les raffinements,

(1) Des statisticiens bien renseignés évaluent à 120.000 le nombre des femmes qui vivent à Paris de la prostitution : à -ce chiffre il convient de joindre la masse immense de celles pour qui Tinconduite fournit une valeur d'appoint, comme •disent les financiers. Cet appoint est si usuel et si normal qu'il entre régulièrement comme élément dans la fixation du salaire de beaucoup de jeunes employées de Paris ; dans -certains magasins de modes, de confections et d'articles de Paris, les patrons, imitant en cela les directeurs de théâtre, ne paient qu'une rémunération dérisoire à des employées qui pourtant se disputent les places, parce qu'il est connu que, dans ces fonctions, le salaire normal s'accroît de gros revenus d'origine louche, comme le salaire du garçon de ■café s'accroit des pourboires versés par le consommateur.

(2) A Versailles, il existait il y a quelques années, dans le voisinage des casernes, un établissement où le consommateur avait droit, par dessus le marché, à une petite assiette de salade ; et pourtant le prix total ne dépassait pas quarante centimes.

ri lu convenrince de tous los besoins. Parfois une importante mise (Je fonds est nécessaire ; dans ce cas « dMionorables »> coinmerçfints de la ville apportent les capilaux, et les bLuièlices annuels sont regulit^rement parla £;l's suivent les clauses prévues au coutrat de commandite.

Apn>sde pareils excès, an ose à peine mentionner ce qu'on pourrait appeler le dérèglement des mœurs en petit comité. Avoir des relalions plus ou inoins fréquentes avec une femme non mariée, entretenir une mattrcsse, ce sont là choses que l'opinion publique juge innocentes» qu'elle absout, et qui, d'ailleurs, si elles ne sont pas assaison nées d ' an t res pla isirs variés, ne peuvent convenir qu'aux natures somnolentes ou fatiguées, ou énervées, ou encore aux hommes à qui manquent des occasions de mieux faire, u Les bonnes familles » font, aux a liaisons » de leurs llls une guerre opiniAtre et sans merci, mais de tous autres raolifs que des raisons spécifiquement morales expliquent trop souvent cette attitude, puisqu'on voitaussit(!it cette bostililé s'atténuer à Tégard d'autres formes, bien autrement graves cependant au point de vue moral, de l'inconduîte de leurs fds. On redoute les écarts des jeunes gens, non pas parce qu'ils sont immoraux, mais parce qu'ils engendrent des conséquences sociales qui troublent le plan de vie bourgeoise que Ton avait conçu : l'important est que ce plan puisse être maintenu, et on croit que le reste doit s'arranger avec quelques billets de banque.

Telles sont les manifestations du dérèglement des mœurs parmi les jeunes gens des deux sexes ; h des degrés divers, ce dérèglement est admis dans fous les milieux sans distinction d'opinion. Une notable majorité de parents estiment qu'il faut que « jeunesse se passe >^ et nn?me il ne manque pas de pères et de mères de famille qui considèrentquecertainesaventures passées

sont une marque de supériorité chez les candidats à la main de leurs filles. Parfois les intéressées ratifient la préférence de leurs parents, et on en rencontre même qui éprouvent un secret mépris pour un fiancé qui n'aurait pas à l'avance traversé certaines expériences, ou môme hélas ! qui ne pourrait les initier au secret de certaines débauches.

Trouvera-t-on que ce tableau est trop poussé au noir?

Il n'est certes pas dans mon intention de prétendre que la pureté des mœurs soit chose inconnue parmi les jeunes gens de France, et je sais, au contraire, combien est délicate et immaculée la pureté de tant de jeunes filles françaises, combien est belle aussi Tame de certains jeunes hommes qui puisent dans leur foi religieuse ou philosophique le courage de résister aux tentations de la luxure.

Mais justement l'héroïsme de presque tous ces jeunes hommes et d'un certain nombre de ces jeunes filles (1) atteste le déplorable état de nos mœurs à cet égard : à la caserne, comme aux écoles de droit, de médecine ou des beaux-arts, dans les ateliers de couture comme dans les grands magasins et les études de notaire ou d'avoué, aux champs et dans les usines, au carré de nos navires de guerre comme au mess de nos ofliciers, le même et unique sujet défraie toutes les conversations des jeunes gens, échauffant sans trêve les imaginations, surexcitant les appétits grossiers. Les sarcasmes et les

(i) Heureusement pour un grand nombre de jeunes filles, la protection de la vie familiale leur permet de considérer comme un fait naturel et qui ne suppose aucun héroïsme spécial, la conservation d'une pureté parfaite. Mais il est vrai aussi que les modifications récentes apportées dans le mode d'instruction des jeunes filles tendent & abaisser sensiblement ces barrières protectrices.

taquineries que Ton inulliplre à Tégard de « certains imbpciies » (I) c|yi resien t piir^ corresponilpiit aux éloges admiratifs que i*ûu deœrne aux exploits de ceiii qui ont poussé plus loin que leurs cainanides les hardiesses de leur impiulieitt'^ et qui ont eu la bonne fortune de s<?duire une jeune ftîle lionni^te ou de dt^lournpr une femme mariée de !a (ïdélilé conjugale. Il faut parcourir le samedi soir les quartiers, où Ton s'amuse^ d*une grande vilte, pour mesurer toute rainplitude du mal» et je ne sache pas qu*il exialo un spectacle pluîî humiliant pour nos conleniporams, qui parlent si sou^ vent de la dignité humai ne t que celui oiïert par les innombrables cafés-conçerts ou l>als-musette de Paris. Encore ces divertissements bel idoniad aires 8ont-il& presque des distractions pudiques auprès des hontos du t< liai de Tlnlernat » ou du « Bal des Quat-z-Arts »>.

Lorsque le dérèglement des relations charnelles entre les jeunes gens des deux sexes est poussé si loin, il entraîne nécessairement à sa suite trois méfaits spéciaux qui lui font cortège : le vice contre nature, Tavortement et Finfanticide. Sur le premier de ces méfaits il est impossible de s'exprimer ; il faudrait, pour Itf faire, écrire en latin et emprunter à saint Paul quelques-unes des vigoureuses formules de son Epitre aux

(I) Je demande aux lecteurs de remarquer qu*il n'est pas indiqué ici que tous les jeunes gens verliieiix sont cousidêrés comme imbéciles par les autres : il y aurait môme grandi profît, je crois, pour les éducateurs et les prèlres qui s'emploient à moraliser la jeimesse, à analjarer intHhodîqiïeineijt les raisons qui forsL que cerbii lis jeunes hommes vertueux sont bafoués par leurs camarades» tandis que d'anircs, également vertueux, sont universellement respectes et même admirés,

Corinthiens. H suffit de savoir (et aucun de ceux qui

sont en relations intimés avec les jeunes gens des écoles ou les emijloyés des magasins ne le contestera) «jue le vice innommable auquel Sodome a attaché son nom contamine à Paris des milieux bien autrement étendus qu'on ne le suppose généralement. Le double scandale, survenu il y a peu de temps, dans la même année, a vivement ému Topinion publique, qui ignore sans doute que pareil scandale se renouvelle chaque semaine, à plusieurs exemplaires» et la certitude où se trouve le parquet de compromettre des oonjs « honorablement t* connus, l'impuissance de la loi, les interventions puissantes sont les seules causes de la rareté des poursuites. Aussi, avec la complicité du pharisaïsnicet de Tauto* rite publicjue, le mal poursuit ses ravages. 11 ne se cache m<?me plus ; lui aussi a pii,^non sur rue» et il est tels cafés de la capilale où se tienûetii cliaque jour de petits cercles littéraires et artistiques au milieu desquels un causeur agréable, parfois décoré de la Légioudlionneur, expose lescharmes exquis des sensations inconnues du vulgaire. Le nombre des infanticides et des avortements constatés a très sensiblement augnienlé pendant le dernier tiers du m\" siècle, et, conformément h la loi sociale déjà signalée, le fléchissement dans la répression et la ditliculté de la preuve tendent à laisser ignorer la grande majorité des lui^faits de ce genre. Le rapport sur Tadministration de la justice crijuinelle en France et en Algérie pour Tannée 1900 est spécialement instructif, en ce qui concerne les infanticides : il donne le recensement que voici pour «rhuEjue période quinquennale :

soit un total de 3.002 infanticides en vingt annétiS»

Ces cljKTi'es progressivement décroissants seraient encoumgcants si on ne savait la cause purement ndrninistrative de celte diminution apparente; aussi bien l*auteyr du rapport a-t-il soin de consigner cette remarque dont il faut méditer longuement la portée ; a les magistrats en présence des verdicts systématif|uement négatifs du jury se sont attachés àcorrectionaliser de plus en plus les attentats dirigés contre la vie de Tenfant- On ne saurait donc conclure du nombre des afTâiresjugéesparlesconrs d'assises à une amélioration réelle*,, >^ Bien plus, même après celte sélection opérée par le parquet, « T indulgence du jury s'est affirmée de jour en jour. On était cependant en droit d^e^pérer le contraire ; il n'en a rien été, car la proportion des acquittements est beaucoup plus forte aujourd'tini, 42 0/0, qu'elle ne Fêtait autrefois, 26 0/0 en 1876- 1880 )) (1),

Subissant à son tour l'inHuencede Topinion publique, le législateur a voté la loi du 21 novembre iOOi qui atténue la pénalité réservée au crime d'infanticide : cette réforme cherche à faire la part du feu et diminue la peine dans Icspoir que du moins elle atteindra plus régulièrement les criminels. L'administration de la justice criminelle n'a pas encore eu le temps de recueillir des renseignements qui permettent d'apprécier la légitimité de cet espoir, maiSj sans être prophète, on peut une fois de plus prédire un échec- En maintes circonstances, lesjurés parti cipaol naturellement k ra\ eulisse* ment moral de leurs concitoyens, ne voudront pas plus envoyer à Ja maison de force la mère criminelle qu'ils ne voulaient auparavant Tenvoyer au bagne. 11 y aurait un moyen, sinon de relever la moralité sur ce point, du moins de diminuer les occasions olTertes h Timmoralité

(1) Journal Officiel, 20 septembre 1901, p. f>264

de se manifester, ce serait de réformer le scandaleux article 340 de notre code civil et d'autoriser la recherche de la paternité. Mais ni Taristocratie, ni la bourgeoisie ne veulent entendre parler de cette réforme, et, à maintes reprises, la proposition de loi présentée avec persévérance par M. Gustave Rivet, a été repoussée à une grosse majorité, avec l'appui empressé de certains députés qui, si le parti de l'ordre moral existait encore, en seraient les plus fermes soutiens.

Il existe en économie politique une loi très importante, que les spécialistes appellent la loi de substitution, et en vertu de laquelle, dans les échanges, une marchandise à peu près similaire tend à remplacer une autre marchandise dont le prix est sensiblement plus élevé. Cette loi, fondée sur le principe du moindre effort et du moindre risque, gouverne aussi les phénomènes de la vie morale, et c'est sous son influence que, de nos jours, l'infanticide tend à diminuer ou du moins ne bénéficie pas d'un accroissement correspondant à l'étal des mœurs ; on lui a trouvé un remplaçant avantageux, Tavortement. Cette pratique abominable est devenue, grâce au progrès de la science pharmaceutique et de la chirurgie, beaucoup moins dangereuse qu'autrefois (1), et ce progrès en a entraîné un autre, l'abaissement considérable des prix. Actuellement, dans les grandes villes, le tarif de l'opération ne peut faire reculer personne, si bien que les jeunes gens sans scrupules peuvent, à peu de frais, s'éviter les ennuis et la disgrâce de l'abandon d'une maîtresse qui va devenir mère ; l'intervention d'une sage-femme ou

(4) Ce qui ne veut pas dire que la patiente ne soit encore exposée à payer de sa vie ou de sa santé l'audace qu'elle met au service de son immoralité.

d'un nu^dccin complaisAot assure une a heureuse cl(5nvrauce ». Aussi ravortement est-il devenu usuel dans certains niilieii:î[ des grandes villes et des centres industriels, a tel point que, suivant la remarque profonde dVn moraliste, le nombre élevé des naissances d'enfants illégitimes ne se rencontre plus que parmi les populations restées probes et honntHes. Dans une viïle comme l^aris, fe chfff're annuel des aimrfemenU dépasse tout ce que les imluelions leé^ plus pessimistes per niellent de conjecturer, et Textension même du mal est devenue le meilleur garant de son impunité. Si* par suite de quelque matilurnce, la justice est saisie, les interventions politiciennes ou mondaines se produisent en hâte, et comme on découvre a l'inslruction que les noms les plus honorablement connus seraient éclaboussés, on s'empresse d'étoulTer rallaire (i).

En fia on a pu croire, il y a quelques années que rinunoralité, lou jours empressée à utiliser les déeou* vectf'S de la science, avait trouvé une ressource nouvellequi dispenserait de recourir ?i l'infanticide et à ravorlemenl. Dans une tbése présentée à la t^'arnlté de

(1) Les moyens d*arrèler iiuc grossesse k ses débuis sont d'ailleurs nombreux : sîiiis parler des drogues innombrables que l'on dêhile en cerlaiaes oibcines, bauteineot vttutées i\ la quatrième page des journaux, ni des vertus curatives de réquitationj très employée en certains milieux, les maladies professionnelles alTércales k rerUines industries sont utilisées par des ouviières qui spéculeiil sur leur collahoraliou. Ainsi, eoniuïe il est rcronmi par les médecins que les feu nues employées dans les mauuractures de tabars sont très spécialement exposées k des accidents, pendant les mois de la grossesse, ce renseigne ment est mis il contribution par des jeunes tiîles qui demandent à tu nicotiue u!i secours qu'elles n'oseraient encore attendre de l'bubileté d*uue « faiseuse d^auges «.

médecine de Paris, en 1896, le docteur Canu assure que « rovariotomie a fait plus de mal à la France en dix ans que les balles en 1870». Dans une interview publiée par VEclair au mois de juillet de la même année, ce docteur déclare « qu'on a ovariotomisé à Paris depuis quinze ans trente à quarante mille femmes et qu'il existe en France cinq cent mille femmes sans ovaires (1) ». Il est malaisé de déterminer quelle est dans ce nombre la proportion des opérations pratiquées dans un dessein immoral ; on sait seulement que cette proportion est' très élevée, e^ dans le monde oiî Ton s'amuse on a tiré grand parti de cette découverte de la science chirurgicale.

Après de pareilles constatations, on n'est pas surpris d'apprendre que la famille et le mariage monogamique traversent une crise grave, et en effet, depuis plusieurs années, les journaux et les revues, les réunions et les écoles d'études sociales multiplient à ce propos les enquêtes et les consultations. Cette crise est inévitable ; le mariage et la famille supposent chez les parents un grand esprit de probité et de dévouement, une aptitude à exercer sur soi-même une discipline persévérante et exacte, notamment sur les appétits charnels de l'homme. Comment espérer qu'une société où des défaillances morales de la nature de celles qui ont été signalées se produisent en si grand nombre, et où, par conséquent, derrière ceux qui ne reculent devant aucune impudicité, il existe une masse profonde d'individus de moralité médiocre, ni franchement pervertis, ni moins encore capables de véritables générosités morales^ comment

(1) Cité dans Mariage et Union libre, par George Fonsegrive. Paris, Pion, Nourrit etCie, 1904, p. 220.

■--■■•. •■>;»^*-:r qîï-' 1^ mariage monogamique indis- >..:•: •; ii laniilie Irouveront, pour les fonder, les \::. arj^vf iii:»r&]t> qui leur sont nécessaires? Sans :• ji jrut arriver et cela même arrive, et je >..:•: . . :.v: • un crand respect les époux désinté- . -•>>: > : : f- r.rrt ax qui se sont choisis dans toute la > :. •. . ..• ifur coeur, poussés Tun vers l'autre par .:■, >•.:.; ■:. d'un amour que purifiait et qu'enno- ;--:.;.:. conceplion élevée de la vie. Associés pour :..- n valeur plus intensive de leurs facultés, .> . : : :..■ do véritables familles, c'est-à-dire des :..i:.... > i.r.s ]e>quel:v> des enfants, aussi nombreux ■jii .. \ '...'.: [i la naturo de les faii-e naître, sont préj a: - ri.i travail vigoureux, à la responsabilité, au mq ;:> li l:i r;ihesse qu'on n'a pas acquise soi-même, à i.i pi\'Mî-,- pr»rfailo. on un mot à toutes les grandes voiti]> qji font le> racos robustes et saines.

M;ii> lc> rtnsoiinemonts les plus précis attestent que lo nonilnv di s nv'nac-:^s qui acceptent cette noble tâche diminuo prOiirossivoment ; à juger par les conversations, par lo> sourires sceptiques qui les accompagnent ou les conseils odieux qui s y mêlent, on dirait parfois que cet idéal de vie morale n'est plus fait pour notre temps. Peut-être eonvenait-il à un autre âge. Maintenant nous sommes trop vieux et nous savons trop de choses...!

Et pourtant s'il était vrai, comme ii est manifesteme?}t vrai en effet, qu'un peuple ne peut être prospère et fort qu'autant qu'il existe, parmi ses membres, un nombre suffisant d'individus qui conçoivent cet idéal,, et qui, en dépit de leurs misères et de leurs défaillances, tendent vers lui de toutes les forces de leur être, dussent-ils lui sacrifier parfois les avantages les plus légitimes, auxquels un père et une mère de famille semblent en droit de prétendre !

Les nombreuses défaillances morales qui, à notre époque, atteignent la constitution familiale, se répartissent en deux catégories suivant les milieux sociaux qu'elles atteignent plus spécialement. Dans la première catégorie on doit ranger la tendance à préférer le célibat égoïste, l'adultère et le divorce ; la cupidité, la vanité, la répulsion pour le travail et la recherche immodérée du plaisir sans trêve forment la seconde ; enfin, au sommet, parce qu'il est un mal beaucoup plus grave que tous les autres, le malthusianisme doi* être étudié séparément.

C'est d'abord un fait constaté et précis que les jeunes gens des deux sexes se montrent aujourd'hui moins empressés à contracter mariage, et tandis que le nombre des mariages s'élevait vers le milieu du siècle, en 1851 par exemple, au chiffre de 286.884pour une population un peu inférieure à trente-six millions d'habitants, on n'a plus enregistré, pendant l'année 1890, que 269.332 mariages (1), malgré un petit accroissement de la popu-

(1) Voici quelques statistiques intéressantes :

Il semble donc qu'un progrès ait été réalisé et cependant

d'autres témoignages attestent avec certitude la décadence

.de rinstitution conjugale. L'apparente contradiction se

résout aisément si l'on veut bien se souvenir des observations

présentée à propos des délits d'ivrognerie. A mesure que

l'opinion publique s'habitue à ne plus considérer le mariage

que comme un contrat vulgaire, générateur de plaisirs

variés et n'entraînant aucune charge sérieuse, n'obligeant

ni à la fidélité conjugale, ni à la procréation d'enfants, il

est normal que le nombre des mariages s'accroisse, el ^u

lation cl l'introduction du divorce. Sans doute, le sentiment plus exact des responsabilités morales et physiologiques qu'entraîne le mariage arrête certains individus, et il en est d'autres que leur impuissance h trouver ime profession rémunéralrice retient seule dans le célibat, mais on se duperait soi-m^^aie, si Ton considérait ces raisons comnies les causes véritables de la régression constatée. La recherche immodérée du plaisir, !a révolte anarchiqiie de l'individu contre toute sujétion, miHiie la plus saine et la plus normale, le désir de conserver son indépendance, quitte à donner il ce mot le commentaire^ le plus irrationnel, le plus antisocial, voire Je jjtus immoral, sont de lieaucoup les causes les plus actives (1), et s'il en fallait une preuve» il suffijaiL de signaler le grand nombre des jeunes hommes qui allèguent, comme raison de leur célibat, leur pénurie tinaucière, et qui gaspillent cependant en dépenses frivoles, et souvent désijonnêtcs, une somme d'argent très supérieure h celle qu'exigerait l'entretien normal d'une famille.

On a vu plus haut combien est grave et multiforme le dén^gleracnt des moeurs des jeunes gens des deux

même temps que la conception de riaslîUdion coriju43'^ale s'avilit et s'abaisse, le nombre des célibataires doit diminuer. Le preuncr effet d'uoe régénération morale cojjcernaat le mariage et la famille serait de dimTuuer transîloirement le nombre des célébrations de mariuge,

(i) Il m'a toujours paru qtie î'eitposé fait par les célibataires,^ il vasansdire que les célibataires qui ont prononcé des vœux religieux ne sont pas ici visés, bien que, à leur égard aussi, il convienne parfois de faire des réserves imporianles, — des raisons qui leur ont fait préférer le célibat au inuriage, était uue des occasions les meilieiires de mesurer retendue de Tégoisme anarchique qui prévaut dans nos mœurs*

sexes. Aussi bien, comme il fallait s'y attendre, les mœurs des adultes mariés correspondent-elles à la préparation reçue ou recherchée pendant la jeunesse. Dire qu'elles correspondent n'est pas tout à fait exact : il y a plutôt un progrès très marqué et voici pourquoi : au milieu de l'immense effectif de jeunes hommes et de jeunes filles qui, à des degrés divers, participent au dérèglement des mœurs, il est fait, par la vie même, pendant les douze années qui séparent l'âge de 48 ans de l'âge de 30 ans, une très précieuse sélection. Les maladies issues de l'alcoolisme et de la débauche éliminent par la mort une proportion importante de ceux qui ont poussé le plus loin les excès de leur luxure, et les autres, définitivement réduits à la misère physique, morale ou économique, traînent péniblement dans quelque bas-fonds ou dans quelque emploi subalterne leur existence dégradée. Quant à ceux qui ont gardé plus de mesure dans leurs dérèglements ou que des circonstances favorables d'éducation, de milieu, servies par une robuste santé physique, ont permis de retirer du gouiïre, ils arrivent en très grande majorité au mariage. Seulement on aperçoit en quelles dispositions morales ils abordent cette vie nouvelle ; la langue bourgeoise dit d'un jeune homme qu'il vient de se ranger et qu'il a enterré sa vie de garçon ; l'expérience démontre que, malgré cet enterrement, le garçon survit très souvent dans le mari. En tout cas, personne n'a trouvé encore le moyen d'infuser soudain des sentiments moraux, purs, nobles et généreux, à des individus qui, quelques semaines encore, avant leur comparution devant l'officier de fétat civil, donnaient des preuves réitérées de leur vulgarité morale ou de la bassesse de leurs appétits.

Aussi, au milieu de cet immense groupement, le nombre s'accroît-il sans cesse des époux qui rejettent

délib»irément le double principe de la fidélité conjugale et de l'indissolubilité du mariage.

Il faut renoncera évaluer, même approximativement, le nombre des adultères commis chaque année dans notre pays : on peut seulement affirmer, sans témérité, d'une part, que ce nombre dépasse de beaucoup le taux, qui paraît inévitable dans toute grande société normale, et d'autre part que ce chiffre est en hausse très sensible depuis cinquante ans (1).

(I) Oo sait qu*en celte matière les statistiques pénales ne fournissent aucun renseignement digne de foi, puisque le nombre des adultères poursuivis n'a aucun rapport avec celui des adultères commis^ et personne ne s'avisera de penser que, pendant les années 4896-1900, le nombre moyen annuel des adultères n'ait été que de 1.143. Aujourd'hui la procédure devant les tribunaux correctionnels n'est plus que le préliminaire d'une instance en divorce ou en séparation de corps, cl cet acte de procédure ne s'explique que parle désir du conjoint d'invoquer à son profit les articles 229 et 230 du Code civil, lesquels assurent le succès péremploire du de- Niandeur en divorce ou en séparation de corps qui justifie de rinfidélilé de son conjoint. Aussi les magistrats prononcenlils toujours une peine très douce, et il y a peu d'années, on citait un juge au tribunal de la Seine qui prenait soin d'informer les délinquants qu'il leur appliquait « le tarif établi par la Chambre », c'est-à-dire 25 francs. Sous le bénéfice de l'Cs observations, comme les statistiques peuvent cependant intéresser quelques lecteurs, voici le recensement des adultères poursuivis devant les tribunaux depuis 1845.

Annexes. tf<a^

abre des a/TairM.

Années. Nombre des affaires.

(84ti-1830

Il est notoire que l'adultère n'excite plus aujourd'hui, dans l'opinion publique, qu'un sentiment très atténué de réprobation : on constate que M. A. ou M™^ B. a eu des relations très amicales avec une tierce personne, on se dit que le conjoint du coupable a dû avoir des torts ou au moins « manquer de psychologie » et c'est tout (i). D'ailleurs on se console, en pensant que l'infidélilé conjugale est la matière inépuisable qui fournit à nos romanciers et à nos auteurs dramatiques leurs pages les plus captivantes ou leurs scènes les plus dramatiques.

Ce fléchissement du sentiment moral collectif, cette multiplication des atteintes portées h la fidélité conjugale sont parfaitement logiques, en harmonie avec l'état général de nos mœurs, avec la série des phénomènes du même ordre. Il a fallu naguère toute l'inexpérience sociale des défenseurs du divorce, pour annoncer que « le premier effet de la loi sur le divorce serait de diminuer le nombre des adultères ». Dans une société où la pratique du divorce est devenue courante et usuelle, un certain nombre d'époux doivent nécessairement considérer que l'adultère n'est autre chose qu'un divorce anticipé, un divorce avant la lettre, et en un temps où le formalisme rituel disparaît ajuste titre de toutes les institutions^ cette déduction est logique, Au surplus, il n'est pas rare d'entendre soutenir qu'une certaine liberté adultérine du mari présente plusieurs avantages.

(1) Dans certains compartiments spéciaux de l'aristocratie parisienDe, une pratique raflînée s'est introduite depuis quelque temps : lorsqu'une invitaliou à un grand diner est adressée à un ménage ami, la maîtresse de la maison a soin d'inviter également l'amant de Madame et de lui donner à table une place peu éloignée de celle de son amie.

notamment poiu' ta santi^. de la femme, qui en compensent les inconvénients (i).

Tout comme fadult^^re, et pour les mêmes raisons, le divorce a trompé Tattente des hommes qui, ity a trente années, ont mené dans notre pays la vigoureuse et habile campagne qui a ahouti au vote de la loi de 1884» On annonçait alors avec assurance que ^ le nombre des divorces diminuerait rapidement quelques années après la promulgation de la loi, lorsque les anciennes querelles conjugales auraient été liquidées, et reprendrait ensuite la marche ascensionnelle que les séparations de corps avaient suivie depuis 1837 », En réalité, le nombre des divorces n*a cessé de croîti-e, et la rapidité de la progression est à ce point elTrayante qu'elle émeut aujourdliui un certain nombre de bons citoyens qui, il y a vingt années, saluèrent avec Joie cet a affranchissement )> de la personne bumaine.

Voici le tableau des séparations de corps et des divorces depuis le milieu du \i\^ siècle :

{{} La VQyue La Science Sociale a signalé depuis longtemps le rapproelienuMil que l'on peut faire entre les mœurs de certains de nos voyageurs de commerce et de nos grands iadtistrielson nég^ociunfsquîj appelés périoJiqtiemenl par leurs affaires dans diverses villes, ont des amies dans chacun des endroits où ils séjournent, et celles des Touaregs du désert qni. alTeclés au Lfansporl par caravaae, onl aussi des amies dims les diverses oasis qu'ils traversent à chaque vojai^e. — Comoie je n'ai pas rinteiilion de pousser au noir un tableau déjà sunii^annnent sombre, je ne signale que poyr mémoire le cas biea connu» ei heureusement assez rare, des maris qui trouvent dans les complaisances coupables de leurs femmes une ressource linancière qui aide à rendre le foyer plus confortable et dispense de pajcr les notes de la couturière.

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