SCÈNE PREMIÈRE
DESSOLES, JULIETTE *, le précédant de quelques pas, une ombrelle au poing.
JULI ITTI, se Mtoarnant*
Eh bien, docteur?
DES80LBS.
Eh bien, madame?
JULIETTE, montrant la droite.
Voici notre château là-bas. Nous sommes arrivés.
Ah! c'est très-bien t... Maintenant, il s'agit de nous en retourner, (n tire aa montre.) Ce sera exactement comme je l'avais prévu... Nous avons mis une heure et demie à venir... D'ici à la station, nous avons dix minutes de chemin... C'est cela! nous serons à Paris avant cinq heures... il me restera encore le temps de faire quelques courses avant dîner — (saluant.) e j'aurai passé trois heures fort agréables !
JULIETTE
Vous parlez comme une pendule à musique... le suis fâchée de contrarier Vos petits arrangements... (Elle ote son chapeau.) Là, je m'installe sur ce banc, en attendant ma femme de chambre. Et si vous me revoyez à Paris avant qui n2é jours, dites que je suis une femme sans foi ni loi ! (Elle s'assied à gauche.)
DESSOLES, avec le ton d'une surprise extrême.
Non?... sérieusement?... Non, vous ne ferez pas celai (Juliette haussa «ai épaaba sans repondret) Eh bien ! c'est énergique l...
* Juliette, Dessoles.
je ne l'aurais pas cru!... Alais me voilà fort sot, moi... Il ne me reste pas deux partis à prendre... 11 faut que je vous fasse mes adieux en toute hâte... Madame de Marsan, j'ai bien l'honneur... (u uiue.)
JDLETTE.
Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander où vous allez?
Mais je retourne à Paris... car j'y ai réellement affaire... Si j'avais pu me douter de votre persistance. .. Enfin!.. Madame, j'ai bien l'honneur...
JULIETTE, uni te tarer.
Votre servante, monsieur. — Tenez, enjambez cette barrière, vous allez trouver un sentier qui vous abrégera le chemin de moitié.
DESSOLES
Bien obligé. Merci bien. Cette barrière, n'est-ce pas? (u
s'assied sur li barrière et passe avec hésitation une jambe de l'antre coté.) Ah ! ce sentier. •• je vois... fort bien! (u ne bouge pas.)
JULIETTE
Ah ça! voyons! pour quelle enfant me prenez-vous donc? et pour qui jouez-vous cette... pantalonnade?.. Est-ce que je ne vois pas clairement que vous avez le plus grand désir de rester avec moi?.. Je ne sais pas pourquoi, par exemple... (Elle rit.) Ah! cela vous déconcerte un peu, ce que je vous dis là... Allons! venez vous asseoir... vous avez une si drôle de mine, à califourchon sur cette barrière... (Elle rit.)
DESSOLES, retenant.
Madame, ma situation vis-à-vis de vous n'est pas tenable! il faut absolument que je me brûle ou que je vous explique ma conduite.
JULIETTE
Brûlez — ou expliquez — à votre guise.
DESSOLES. U s'assied sur une chaise *.
Eh bien, madame... je demeure sur le boulevard des Capucines,
Qu'est-ce que ça me fait?
DESSOLES
Permettez. . . C'est ce qui m'a perdu. . . De ma tenêtre, e vois passer matin et soir de merveilleuses apparitions. • je vois
♦ Juliette, Dessoles.
Il« PARTIE. 26
passer, au fond des calèches, des femmes inconnues, ensevelies dans la soie, immobiles dans leur sereine beauté, les bras croisés, comme tous en ce moment, le front hautain et pensif... elles passent en laissant des parfums de duchesses... Eh bien, madame, je vous le confesse, — prendre place tout à coup près d'une de ces voyageuses idéales, et partir pour les pays ignorés... me trouver soudain face à face, dans une sorte d'intimité, avec les deux plus puissants enchantements de cette terre, — avec la beauté et avec l'inconnu!., c'est là un rêve si souvent, — • ardemment caressé dans mon faible cœur... que vous me pardonnerez, quand le hasard a semblé le réaliser pour moi... d'en craindre le réveil!...
JULIETTE
Vous ne m'avez rien dit dans le wagon... mais vous n'en pensiez pas moins, à ce qu'il parait... (Elle baffle.) Ah! vous rêvez, comme cela?... Eh bien, je vais essayer de rêver à mon tour, pour me mettre au pair... A vous dire vrai, je ne sais s'il y a de Forage... mais, pour parler net, j'ai une envie folle
de dormir... VOUS permettez?.. (Elle appuie m tète contre la charmille.) Ça ne vous contrarie pas?
DESSOLES
Pas du tout, madame... Puis-je en faire autant dans ce coin ?
JULIETTE
Non pas... on vous prendrait pour mon mari... (Les yeux
fermés» avec une intention railleuse.) Vous veillerez sur moi... comme
un ange... vous empêcherez qu'on ne m'outrage!...
DESSOLES
Madame, vous pouvez...
JULIETTE
Ne me parlez pas. (Dessoles appuie sa tète contre la charmille; il est tu de profil par le public, et Juliette presque de face. Après un instant, elle répond :) Pourriez-vous me dire, docteur, vous qui êtes un savant, pourquoi l'envie de dormir nous prend toujours en voyage? *
DESSOLE S, un peu brusquement.
C'est à cause des compagnons qu'on a, madame.
JULIETTE
Au fait, c'est possible!.. (Tout à coup, se redressant.) Ah çàï si
vous n'êtes resté que pour me chercher querelle, il aurait
mieux valu vous en aller pour tout de bon, je vous assurçl
DESSOLES, se tarant.
C'est ce que je vais faire, madame. — Pour une raison ou pour une autre, je vous ai déplu de prime-abord; vous n'en reviendrez pas, et, le mieux que j'aie h faire, c'est de m'en aller.
JULIETTE, nonchalamment.
Mais c'est vous, monsieur Pierre, qui m'avez mal prise ! car je suis une très-bonne femme, et, de plus, j'ai beaucoup d'estime — et un peu de penchant pour vous.
DES 80 LE S, lui baisant la main.
Ah! madame! me voilà ressuscité... car j'étais bien bas..; mais vous allez me rendre trop fier !
JULIETTE
Oh! fier, non! il ne faut pas être fier pour cela! car il entre beaucoup de calcul dans mes dispositions amicales pour vous... DESSOLES, se rasseyant* De calcul?
JULIETTE
Mon Dieu ! oui... Ne me regardez pas... regardez par là-bas pendant que je vous ferai mes confidences.
DESSOLES
Oui, le petit sentier.
JULIETTE
C'est bon!.. Maintenant, je vous dirai que je me suis tou* jours promis d'avoir un médecin pour ami dans mon âge mûr; et si vous parvenez à m'inspirer une grande confiance* mais là... une confiance extraordinaire, docteur, je demanderai... un jour... une foule de choses*., qui me tourmentent... que je ne sais pas... et que je voudrais savoir* DESS LE s, se retournant en riant*
Comme quoi t par exemple?
JULIETTE
Comme quoi? — c'est ce que vous ne saurez pas de si tôt*.. Mais, en attendant, je veux vous adresser deux ou trois légères questions — en guise de ballons d'essai..* Et d'abord, docteur, me direz-vous pourquoi on ne m'a jamais fait de déclaration, à moi qui vous parle?
DESSOLES
En étes-vous sûre, madame?
JULIETTE
C'est historique.*. Je vous demande pourquoi. *
DESSOLES
Mais probablement parce que tous n'avez pas daigné comprendre. Une déclaration n'est pas un morceau littéraire d'une forme arrêtée, comme un sonnet... Il est tombé à vos pieds, je n'en doute pas, mille fleurs de rhétorique — qui n'ont pas été des déclarations, parce que vous ne les avez pas ramassées!
Quant à moi, je n'entends pas à demi-mot : en fait de déclaration, j'en veux une bien claire, une qui me çrêve les yeux, ou je n'en veux pas. Toute déclaration qui se réserve, qui ne brûle pas ses vaisseaux, et qui ne me livre pas un homme pieds. et poings liés — est une poltronnerie qui me manque de respect.. Qu'avez -vous à dire à cela, monsieur?
DESSOLES, après l'avoir regardée dit l'air do quelqu'un qui et méfie* J'ai à dire que cette théorie sur les déclarations était précisément celle d'une dame fort belle que j'ai connue étant jeune. Elle me l'exposa. J'en profitai pour brûler mes vaisseaux aux pieds de la dame, — laquelle saisit immédiatement cette occasion pour me mettre à la porte. Qu'avez-vous à dire à cela, madame?
JULIETTE, courroucée et contenue, se levant.
J'ai à dire... que vous êtes un impertinent... et que je vous prie de vouloir bien considérer ma porte comme celle de votre belle dame. — Vous entendez? (sue passe à droite.)
DE S SOLE S, l'inclinant.
Je ne puis, madame, que vous obéir,
JULIETTE, regardant au loin, à droite* Attendez... quel est ce monsieur qui vient à travers champs?
DESSOLES
M. de Marsan, je pense.
JULIETTE
Mon mari!... (On aperçoit M. de Marsan de l'autre coté de la barrière. Juliette ajoute tivement.) Restez I