JUSTINE
Je vais envoyer Antoine à monsieur.
DE MARSAN
C'est inutile. Sortez ! (Justine sort. Moment de silence.) DESSOLES.
Après cela., mon président, je peux me tromper, moi!
DE MARSAN
Non, tu ne te trompes pas! j'en suis convaincu; d'autant mieux que tu ne m'as rien appris, et que je m'étais formé d'avance la même opinion. — Sur ton honneur, Pierre, ne connais-tu aucun remède à cette infernale crise?
DESSOLES
Un remède?... Non!... c'est-à-dire... Il y en aurait un peutêtre... Car, lorsqu'une femme, d'un esprit naturellement élevé et délicat, a reconnu par expérience tout ce qu'une pas^ sion poétique contient en réalité d'humiliantes mortifications et d'ignobles rougeurs, elle est radicalement guérie. Eh bien, si jamais un homme pouvait dire avec sécurité à un autre homme : « Ami, je te livre mon bonheur et celui de mes enfants... Conduis ma femme jusqu'à la limite des abîmes; qu'elle éprouve les soucis, les hontes et les dégoûts du chemin sans toucher le terme fatal... Alors elle me reviendra... » Oui, si un homme pouvait mettre cette confianc dans un de ses semblables, il y aurait un remède à la maladie de Juliette !.. Mais, si l'impossible existe au monde, il est là!
DE MARSAN, rêveur.
Et cependant, tu as raison... Faire connaître les amertumes de la trahison avant qu'elle ne soit irréparable, ce serait l'unique chance de salut... Mais à qui se fier ? J'ai bien
un neveu qui a le physique du rôle... Mais le faquin m'escro* querait le dénoùment.
DESSOLES
Très-probable!
DE MARSAN, après l'avoir regardé.
Écoute, Pierre... Je ne m'abuse pas : si le monde pouvait connaître le projet que je médite, il n'y aurait pas assez de risées pour le condamner. J'en vois mieux que personne le côté périlleux et le côté ridicule; mais je suis décidé. Je ne puis supporter un jour déplus cette vie d'angoisses. Puisqu'il faut que cette mine éclate, j'y mettrai le feu de ma main ; puisqu'il faut en passer par cette épreuve, j'aime mieux la diriger que d'en être victime à mon insu. — Pas un mot : je suis décidé 1 11 ne me faut plus qu'un complice, et je l'ai trouvé : c'est toi !
DESSOLES
Moi?... Tu rêves!
DE MARSAN
Oui, toi, le plus ancien, — le meilleur de mes amis; — toi qui, je le sais, sous des dehors légers, caches la loyauté inviolable d'un vieux Romain. 11 faut que tu me rendes ce service l
Tu es fou!
DE MARSAN
Je t'en prie sérieusement.
DESSOLES, passant à droite *•
Allons donc! la cure ne signifierait rien ; le danger ne se* rait pas suffisant.
DE MARSAN
La!... Ta! ta! Fais donc le modeste!... On connaît de tes histoires!... Mais, ça m'est égal : plus le feu est ardent, mieux il purifie... Ainsi, tu fais la cour à Juliette; c'est convenu!
DESSOLES
(Test convenu... c'est convenu... Pas du tout! Et je suppose que Juliette, puisque Juliette il y a, ne se laisse pas décourager par les misères de la route, et qu'elle veuille pousser le pèlerinage jusqu'au bout? — Ah!
# De Mwa», Dessole*.
DE MARSAN
Allons donc! J'espère bien... Elle va rentrer... Je te laisse ici!
DESSOLES, le retenant.
Tu me laisses... tu me laisses est fort bien!... Mais que diable veux-tu que je lui dise, à ta femme?
Tiens!... Est-ce que ça me regarde?... Ne faut-il pas que
je t'écrive tes billets doux, par hasard? (Fausse sortie par le fond, à
gauche.) Oh Dieu! comme je te vais haïr, mon pauvre Pierre! Tu me deviens odieux à vue d'œil!.,. Allons I (il n de noroai pour sortir.)
DESSOLES, le retenant.
Permets : nous allons faire notre petit traité. Article 1 er . Pour vous, et surtout pour elle, secret éternel, quoi qu'il advienne,
DE MARSAN
Accordé.
DESSOLES
Article 2. Ta défense, comme mon attaque, n'emploiera que des armes courtoises, l'adresse et la persuasion. — Jamais de mesure violente, quoi qu'il advienne,
DE MARSAN
Accordé. A moi! Article 3... Note bien celui-là... Article 3. Dans le cas où ton expérience te ferait prévoir un sinistre prochain, coûte que coûte, tu m'avertiras loyalement pour que je tente un suprême effort, r
DESSOLES, réfléchirent.
Délicat... mais adopté... pburvu que ce suprême effort ne sorte pas des conditions spécifiées dans l'article 2.
DE MARSAN
Oh! bien entendu... Touche là! (ils m donnent la main.) Je m'en vais maintenant.
DESSOLES, le laissant faire quelques pas.
Sérieusement... la, tu le veux?
DE MARSAN
Il le faut. Ma vie n'est plus possible. U faut une solution à tout prix!
DESSOLES
Eh bien, bon voyage!
DE MARSAN, près de la porte, au fond, à droite* Crois-tu que ce soit fini aujourd'hui?
DESSOLES
J'espère bien que non,
DE MARSAN
C'est que je ne pourrais pas supporter cette situation-là longtemps»
DESSOLES, Tenant à lui par derrière le bureau.
Tu peux encore te dédire, si tu veux.
DE MARSAN
Non pas !... (se rapprochant.) Mais voyons... (n rit.) que lui diras-tu d'abord? Je suis curieux de le savoir.
Et moi aussi.
DE MARSAN, d'un ton pénétré.
Docteur, penses-tu que ce soit prudent, la, franchement?
DESSOLES
Non!... m'a foi, non!
DE MARSAN
C'est égal!... il faut en finir!... (u tort précipitamment.) SCÈNE V.
DESSOLES, aeuL
Hum !... Voilà une plaisanterie à nous faire couper la gorge, mon président et moi, avant quinze jours !... Ah ! ces maris, qu'ont-ils fait au ciel? Seigneur, quel est leur crime?... Avec tout cela, mon rôle est très-ingrat... J'ai eu tort d'accepter..» Mais comment me refuser à ses instances?... et puis, le l'avoue, il y a au fond de la confiance qu'il me témoigne un dédain pour ma personne... qui m'a piqué... Il aurait eu peur, ma foi! que j'en rirais!... Je ne suis pas un enfant... je saurai toujours m'arrêter à temps... Oui, mais comment m'y prendre?... que dire à cette jolie femme... qui a de l'esprit, oui, et de la tête?... L'idée seule que je suis breveté par le mari pour courtiser sa femme... cela me glace... Je serai stupide... Je ferais mieux de m'en aller... (s'arrètant brusquement.) Si j'enlevais Hermione? L'unité de lieu n'est pas spécifiée dans le traité... Aussi bien, nous sommes au printemps, et la campagne serait plus favorable au mystère qui doit couvrir cette aventure de l'autre monde... Oui, mais comment la décider? (il se consulte, la tète vu • mains. Entre Juliette.)