CHAPITRE I- Des origines de la Russie à Pierre le Grand
Les origines. — Les sobors «Etats Généraux . — La Douma (conseil privé). — Les Boïards. — Les Serfs. — Yvan le Terrible et l'unification de la Russie.
Une histoire dix fois séculaire nous apprendracomment la Russie s'est formée et s'est développée. — L'histoire nous dit que les Slaves habitaient,, au ixe siècle, au moment de la fondation de la première principauté russe, entre le Dnieper à Test, le plateau de Valdaï au nord, la mer Noireau sud. A l'est habitaient des populations finnoises sur le Volga, la Kama et jusque Arkhangel. Plus à l'est habitaient des tribus sauvages ; tandis que le sud était livré aux populations nomades et à toutes sortes d'envahisseurs. A l'ouest, se constituait le royaume de Pologne. C'est donc au coeur de la Russie actuelle que s'est formée la nation* russe. Les Slaves de Novgorod constituèrent bientôt une principauté organisée et ils s'unirent avec les Finnois de la région des lacs; mais, ne pouvant se mettre d'accord sur la nomination d'un chef, ils firent appel à celui de la peuplade scan-
dinave Russe, nommé Rurik (*). Rurik vint régner à Novgorod, en 862, et ses frères se fixèrent un peu plus loin. C'est à partir de ce moment que date le développement des Slaves russes. Novgorod fut pendant six siècles la capitale d'un Etat qui s'étendit jusqu'au golfe de Finlande et à la mer Blanche et au sud jusque Smolensk. Les descendants de Rurik fondèrent de nombreuses principautés indépendantes sur ces vastes territoires. A la mort d'un de ces souverains, c'étaient les chefs de famille réunis en assemblée populaire (appelée Velche), qui désignaient son successeur; mais celui-ci devait être obligatoirement pris dans la famille de Rurik. Cette assemblée avait encore le droit de décider de la paix ou de Ja guerre et de faire les traités avec les nations étrangères. Les décisions devaient y être prises à l'unanimité ; si celle-ci était impossible à obtenir, les batailles commençaient! Le chef de l'Etat, ainsi élu, devait souscrire une sorte de contrat par lequel il s'obligeait à maintenir les droits de ceux qu'il était appelé à gouverner. C'était une espèce de Charte constitutionnelle, assurant au
(1) Les Russes étaient une tribu Scandinave, de la race des Varyag, signalée pour la première fois sous Louis le Débonnaire en 839, et qui faisait le commerce avec le Levant, par l'intérieur de la Russie. Elle a quelque ramification avec les Northmans.
peuple le libre exercice de ses droits politiques. — La Russie du moyen âge était donc une fédération de principautés, où le peuple exerçait une grande partie des attributions de la souveraineté. — Les Slaves se fondirent avec les Finnois, au nord. Les Slaves de l'ouest furent conquis par les Lithuaniens et les Polonais (autres rameaux slaves). L'amalgame de ces trois éléments constitua le peuple de la Russie Blanche et de la Petite Russie. Les Slaves de l'est colonisèrent la Russie centrale et formèrent, avec les éléments finnois et orientaux qui y étaient déjà, la Grande Russie et le groupement politique de la Moscovie, qui devait constituer le centre de la Russie actuelle.
11 serait excessivement intéressant d'étudier comment la Moscovie, Etat jeune et vigoureux, gouverné par une dynastie énergique et ambitieuse, se développa au milieu de la servitude des Khans tartares et des dissensions entre les princes russes. De même, l'histoire de ce que fut la domination tartare est importante pour juger jusqu'à quel point certains traits du caractère russe, certains aspects, certaines mœurs nationales dépendent de cette influence mongole. Le cadre forcément restreint de cette étude ne permet pas d'entrer dans beaucoup de détails à ce sujet. Rap-
pelons seulement que Gengis-Khan partit avec ses hordes tartares, du nord de la Chine, dans la direction de l'Europe, balayant toute résistance et s'accroissant continuellement en chemin des tribus vaincues. C'était tout un peuple en marche vers l'Europe, plutôt qu'une armée ; la steppe nourrissait les troupeaux, les troupeaux nourrissaient les guerriers. Gengis-Khan finit par étendre son Empire immense du Pacifique aux Carpathes : cet Empire périt avec son fondateur et il se démembra en un demi-siècle. Mais des Khans ou chefs tartares continuèrent à régner à Saraï, près d'Astrakhan, entourés de leurs nombreux guerriers. Grâce à la faiblesse des principautés russes, ils tinrent ces dernières en sujétion pendant deux siècles. Les chefs de ces principautés devaient payer aux Khans de lourdes taxes et faire acte d'obédience. Pour le surplus, les vaincus conservèrent leurs terres et leur liberté religieuse, même lorsque les Tartares de la Horde d'Or se furent convertis à l'islamisme. Cet état de choses aurait pu se maintenir longtemps si les Grands-Ducs de Moscovie, princes ambitieux et habiles, n'avaient su jouer le rôle de lieutenants, de vassaux de confiance des Khans. Chargés par eux de réprimer certains mouvements insurrectionnels, ils montrèrent une
puissance qui leur valut un grand prestige parmi vles principautés slaves, qui gravitèrent bientôt autour d'eux. Us absorbèrent ainsi successivement les Etats autonomes de Tver, Vladimir, Pskow, Kiew, dont le Grand-Métropolite orthodoxe devint leur allié. Cette alliance des pouvoirs spirituel et temporel augmenta encore leur près tige. Comme on se sentait là en sécurité contre les Tartares et les Turcs, on venait s'établir chez eux. Les immigrés obtenaient des concessions de terre, dont il y avait grande abondance; en échange de ces terres, ils consentaient à servir comme soldats dans l'armée moscovite. Cela est conforme à ce qui se passait en France et en Allemagne à la même époque, ce qui prouve que les institutions juridiques sont créées moins par le génie particulier de telle ou telle race que par les nécessités sociales, qui sont les mêmes chez des peuples très différents.
Bientôt la Moscovie devint assez forte pour secouer le joug tartare, sous Ivan III, à la fin du xve siècle.
Enfin Ivan IV le Terrible, au xvie siècle annexa à la Moscovie les Khanats d'Astrakhan et de Kazan, trop vermoulus pour opposer une sérieuse résistance aux armes slaves.
Quelle fut la part d'influence des tartares dans la formation ethnographique des Slaves russes? Nulle, ou à peu près, car il n'y eut, à cause de l'Islam, aucun mélange des deux races; rien de semblable à ce qui s'est produit avec les Finnois, dont les descendants se sont plus ou moins fusionnés ou se fusionnent encore aujourd'hui avec les Slaves russes, mais dont le nombre diminue, comme c'est le fait des races inférieures en face des races supérieures. Les races slave et tartare, au contraire, ont vécu côte à côte sans se fusionner {}).
(1) Ainsi, dans les villages mi-tartares mi-russes, rapporte M. Mackenzie Wallace (La Russie, Paris. Dreyfous 1879 , t. I, p. 120), il n'y a ordinairement qu'une communauté de village avec une assemblée et un Elder (chef de la c@mmunauté), mais socialement il y a toujours deux groupes distincts possédant chacun ses coutumes et sa religion.
Ces groupes vivent très bien ensemble, sans fanatisme, sans faire aucune allusion aux questions religieuses. Les Russes trouvent d'ailleurs qu'il ne serait pas plus facile de faire changer -de religion à un Tartare que de lui faire changer de peau!
C'est à peine si un dixième de la population tartare, après plusieurs siècles, est converti à l'orthodoxie, et ce malgré le prosélytisme officiel appuyé par toutes les faveurs gouvernementales.
On trouve, dit M. Mackenzie Wallace. des villages finnois •dans le nord, à tous les degrés de russification. Beaucoup de Finnois sont devenus orthodoxes sans s'en douter, d'autres y ont -été contraints.
La communauté de foi a conduit aux alliances et celles-ci amènent rapidement le mélange des races. D'ailleurs, le colon Tusse est très doux, trè3 bon et s'aiapte très bien aux circonstances et au milieu qu'il habite. Il se fond dans la race autochtone et l'absorbe réciproquement : d'où la fusion entre la race Innoise et la race slave.
Beaucoup de Tartares ont repassé la frontière asiatique ; d'autres restent établis dans les steppes sud-est de la Russie.
Toutefois, leur domination eut une influence considérable sur la politique de la Russie. Elle contribua d'abord à accélérer l'unification des principautés russes par la nation et la dynastie les plus énergiques. Mais, en supprimant toute vie politique dans les territoires de la future Russie, à une époque où naissait en Europe occidentale le mouvement des communes, les Tartares habituèrent les Russes au pouvoir autocratique. Leurssuccesseurs, les Grands-Ducs de Moscovie, devenus les Czars de Russie, n'eurent qu'à imiter leur façon de gouverner. Et, à vrai dire, ces derniers en furent des imitateurs serviles.
Ivan le Terrible ne nous fait-il pas l'effet d'être le successeur immédiat des pires despotes orientaux ?
Ses atrocités inutiles, ses violences qui n'épargnèrent personne C1) apprirent aux Russes qu'ils n'avaient guère changé de maître, — Voyons rapidement quelle fut la politique intérieure suivie par les Grands-Ducs de Moscou.
(1) Il assomma à coups de bâton plusieurs de ses femmes et tua l'un de ses fils d'un coup d'épieu.
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La base de leur Etat était militaire. Les terres étaient concédées à vie en apanage aux soldats et les paysans devaient les cultiver pour ces derniers. Ces concessions étaient considérables; aussi tentèrent-elles de nombreux princes et nobles de Lithuanie et de Pologne, qui vinrent grossir' les rangs de la noblesse russe. Les militaires pouvaient passer du service d'un prince à celui d'un autre, mais ceci devint de plus en plus difficile à mesure que le Grand-Duché de Moscovie annexait de nouvelles principautés. Ivan IV interdit complètement cette faculté, en déclarant traîtres à la patrie et au Czar ceux qui le faisaient. De même, les tenanciers fuyaient fréquemment leurs maîtres et allaient s'établir dans quelque manoir étranger. Ivan IV interdit cette faculté aux tenanciers endettés. Cette prohibition fut sévèrement observée. Pourquoi cette interdiction faiteaux tenanciers? Les Czars avaient donné à ceux qui les servaient à la guerre des usufruits portant sur des domaines peuplés de tenanciers ; si ceux-ci avaient pu quitter les domaines, l'usufruit aurait pu se trouver modifié. Les Czars devaient donc: interdire les migrations des tenanciers.
C'est ainsi que naquit le servage en Russie, produit des circonstances sociales autant que des
conceptions politiques du pouvoir absolu. Il devait y subsister si longtemps, en conservant les caractères qu'il avait eus au cours des siècles!
Au dessus des classes inférieures de la société, qui étaient seules astreintes à l'impôt, se trouvait donc une classe supérieure qui seule payait l'impôt militaire : l'aristocratie terrienne militaire, à laquelle s'étaient joints les descendants desdynasties des contrées annexées et les familles nobles locales. C'était parmi les plus hautes familles de la noblesse, dont les membres étaient appelés boïars, que les Czars recrutaient leurs ambassadeurs, les gouverneurs de province, les chefs des différents services publics.
Au-dessous des boïars se trouvait la petite noblesse, qui en était réduite aux emplois subalternes parce que ses ancêtres, qui pouvaient être de très haute noblesse, avaient négligé d'occuper des fonctions élevées.
Ailisi s'établissait déjà cette manière de distinguer les hommes d'après leurs fonctions officielles et non d'après leur généalogie, — ce qui est un trait caractéristique des conceptions sociales russes t1).
(1) Les nobles récents mais occupant de hautes fonctions l'emportent de loin, en Russie, sur les familles les plus anciennes si celles-ci vivent loin des honneurs et des charges publiques.
Outre la classe militaire et la classe populaire, il y avait le clergé. Classe nombreuse/ riche, elle était exempte de tout impôt. Ce n'était point tant par piété, prétendent les historiens laisses, que Ton faisait des libéralités aux couvents orthodoxes, mais plutôt dans le désir d'assurer une partie de sa fortune contre les impôts excessifs et les malversations des fonctionnaires : on hypothéquait ses biens en^tre les mains des couvents. Il y avait ainsi vente simulée pour une grande partie de la valeur.
Dans d'autres cas, comme le taux de l'intérêt était très élevé, les emprunteurs ne pouvaient l'acquitter et les biens hypothéqués restaient aux couvents. La propriété ecclésiastique devint d'une telle importance i*) qu'Ivan IV crut devoir séculariser ces biens, mais l'assemblée (sobor) qu'il convoqua pour l'y autoriser lui refusa cette autorisation. La sécularisation fut effectuée sous Catherine IL
Nous avons vu que les boïars possédaient une part prépondérante dans la répartition des-
(1) Importance des biens (voir Mackenzie Wallace, t. lerr p. 83 et suiv.).
fonctions publiques. Ils exerçaient, en outre, une part effective du pouvoir dans la Douma ou sorte de Conseil privé qu'ils formaient autour du Czar et que celui-ci était obligé de consulter dans toutes les affaires importantes, comme la paix et la guerre, les impôts, etc. Ils en étaient arrivés ,à exercer sur les Czars un pouvoir despotique, que les Grands-Ducs élevés au Czarat possédant une puissance considérable au dehors et hantés par la copie du gouvernement autocratique des Khans, ne pouvaient plus tolérer. Ici encore, Ivan IV se révéla. Voulant régner seul, il résolut d'asseoir un pouvoir fort sur les dissensions et la jalousie des différentes classes sociales. Aussi, en face de la Douma ou Conseil privé des boïars, créa-t-il le Sobor ou assemblée représentative des différents groupes sociaux de l'Etat, sortes d'Etats Généraux, comme ceux que la France avait connus. Ce sobor était composé de représentants de la noblesse militaire principalement, du haut clergé *et du Tiers Etat. Ces députés du Tiers Etat étaient des hôteliers, des drapiers moscovites. En fait, le sobor comprenait surtout les gens dont le Czar avait besoin en vertu des contingences militaires et politiques, à savoir : les soldats pour consolider ses -conquêtes et les contribuables pour organiser les
territoires conquis et payer ses soldats. — Le sobor ne se composa guère que d'éléments moscovites. La représentation parlementaire ne pouvait d'ailleurs prendre le caractère national qu'elle avait eu en Angleterre, à cause du développement éuorme du territoire national combiné avec la pénurie des moyens de communication. Combien de mois auraient donc mis les députés pour venir des bords de l'Oural à ceux de la Moscowa? Il faut aussi dire que l'absence de liberté personnelle chez les paysans, attachés à la glèbe, comme nous l'avons vu plus haut, et chez les commerçants et bourgeois, astreints à une résidence continuelle par la responsabilité en matière d'impôts, étaient des obstacles réels à la représentation de ces deux classes aux sobors. Le Tiers Etat resta donc chose inconnue dans ces assemblées moscovites.
Grâce à la jalousie des classes moyennes et de la petite noblesse, Ivan put diminuer la puissance des familles des boïars, en confisquant leurs biens en Moscovie. En échange, il leur donnait des terres dans les provinces lointaines. De là, des émigrations nombreuses parmi les descendants des familles les plus nobles ; de là naturellement l'élévation des familles de noblesse plus récente, comme les Romanow, qui ne rencontrèrent plus que deux ou
trois familles plus anciennes que la leur, lorsque r la dynastie des Rurik s'étant éteinte, il fallut nommer un successeur à Ivan le Terrible.
Les rangs de la noblesse militaire s'élargissaient toujours de l'appoint de la classe noble du pays conquis, qui conservait ses privilèges et se russifiait facilement. Un autre moyen pour consolider V union russe fut de faire occuper des citadelles et des terres concédées dans les provinces conquises, par des membres de la noblesse militaire moscovite. Mais il fallait aussi protéger les provinces conquises contre les retours offensifs des Tartares et les invasions des autres barbares, dont elles étaient séparées par des steppes, espaces énormes, sans délimitation fixe, où le sol était presque vierge de culture. Ivan IV et, après lui, ses successeurs concédaient ces vastes territoires mal délimités, à des hommes d'armes volontaires qui vivaient en commun (les Cosaques). Ces bandes formèrent des sortes de républiques à demi indépendantes qui, non seulement repoussèrent les invasions tartares, kalmoukes, etc., mais se laissèrent entraîner à conquérir la plus grande partie de la Sibérie, entreprise qui leur fut d'ailleurs facilitée par les dissensions des Etats sibériens. La colonisation suivit la conquête. Les colons russes
devaient nourrir les cosaques pour la protection que ces derniers leur assuraient. Les Cosaques ne cultivaient guère, vivant surtout de rapines et de chasse. Officiellement Russes, champions du christianisme orthodoxe et sujets du Czar, ils étaient, en fait, des pillards, êtres turbulents et gênants, qui enlevaient les Tartares et les Turcs. On les désavouait alors à publiquement tout en les aidant sous main.
En résumé, les Cosaques conquirent la Sibérie et protégèrent continuellement les frontières sud et sud-est contre les Tatares et les Turcs. Ils disparurent dans la suite comme unité politique.
Revenons à Ivan IV. Ce grand Czar fut, peuton dire, le Louis XI de la Russie. Pendant son long règne, il accrut considérablement les limites de son royaume ; il abaissa la haute noblesse devenue absorbante; il dompta et s'attacha l'élément militaire jusqu'ici flottant. Il réalisa une certaine unité politique et morale dans cet amalgame de principautés, de républiques, de provinces conquises. Mais la Russie restait un Etat oriental par les procédés de gouvernement mis en honneur par le terrible Czar, par ses prolongements territoriaux en Asie, non compensés par des gains en Occident, par l'absence de côtes, donc de moyens
de communication avec l'Europe. Il restait à faire une Russie européenne. Cette œuvre considérable ne devait être réalisée qu'un siècle plus tard par Pierre le Grand, La Russie devait encore auparavant connaître une ère de troubles et d'anarchie, produit de la désorganisation subite qui devait surgir au lendemain de la mort d'un maître « de fer », décédé sans laisser d'héritier légitime et sans avoir pu consolider son œuvre. Cette période est connue dans l'histoire de la Russie sous le nom de période des troubles. Les boïars (la haute noblesse) y reprirent momentanément l'influence qu'ils avaient eue avant Ivan le Terrible. Mais, étant incapables de prendre un Czar dans leurs rangs, partagés comme ils l'étaient en différents partis, ils convinrent de choisir un nouveau souverain à l'étranger, à la condition qu'il maintiendrait l'Eglise grecque et le droit des boïars de délibérer avec le Czar sur les affaires de l'Etat. Le prince polonais Vladislaw accepta ces conditions; mais il renonça bientôt à la couronne.
Après lui, le trône passa dans différentes mains, et fut brigué également par des imposteurs, se disant les successeurs des Rurik. C'est ici que se place cette formidable révolte des Cosaques qui, sous les ordres du faux Démétrius, s'emparèrent
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des régions volgiennes, et marchèrent sur Kazan. La population agricole, ameutée par eux contre les seigneurs, commit dans ces gouvernements des atrocités terribles, qui rappelèrent les plus mauvais jours de la « Jacquerie ». L'existence de l'Etat fut un instant menacée. Devant ces dangers communs, tous les partis de la Moscovie s'unirent et marchèrent contre les rebelles, Les paysans et les Cosaques furent vaincus dans différentes ren- > contres et leurs excès réprimés d'une façon épouvantable. Un Etat moderne en eût rougi; mais l'unité du pays était sauvée.
Nous avons vu que les Romanow se trouvèrent bientôt être les plus anciens nobles de la Moscovie. L'accord se fit pour le czarat sur le nom d'un jeune Romanow, Michel, âgé alors de 15 ans. Mais Michel ne put monter sur le trône qu'après avoir signé une véritable Charte, laissée entre les mains des boïars. D'après ce pacte fondamental, il devait consulter pour toutes les affaires importantes la Douma ou conseil des boïars. Dans les premières années de son règne, Michel se montra observateur fidèle du pacte conclu. Il convoqua les Sobors, qui se prononçaient sur ses projets d'impôts et sur la paix ou la guerre. Il consultait la Douma, qui jouait le rôle d'un véritable Conseil privé Mais
bientôt Michel voulut suivre les traces de son prédécesseur Ivan le Terrible et se passer de la tutelle des boïars. Il nomma son père Philarète primat de T Eglise russe. A partir de ce moment, il ne convoqua presque plus les Sobors. Investi des pouvoirs temporel et spirituel le père et le fils décidaient de tout à eux deux. Le peuple acceptait cet ordre de choses par respect pour l'orthodoxie, qui avait été menacée sous un Czar étranger Vladimir, affilié au catholicisme. Mais cette dualité de pouvoirs, qui se prétendaient tous les deux absolus, ne pouvait durer longtemps sans provoquer des querelles. Leur lutte dura jusqu'à Pierre le Grand. Ce dernier abolit le Patriarcat en le remplaçant par une Commission ecclésiastique, appelée Saint- Synode, composée de membres du clergé provincial et d'un Procureur civil, nommés par lui. — Les sobors furent de nouveau réunis et consultés par Alexis, le fils de Michel Romanow, notamment à propos de la guerre éventuelle contre les Turcs, après la prise d'Azow, par ceux-ci. Les représentants du Tiers Etat s étant prononcés contre une guerre trop onéreuse pour eux, Alexis observa leur volonté. Le sobor fut encore consulté sur la guerre contre la Pologne. La Pologne était la plaie saignante de la Russie; elle représentait
l'ennemi héréditaire qui l'empêchait de se développer vers l'Occident, et la Papauté en opposition séculaire avec l'orthodoxie. La guerre contre la Pologne était donc la question la plus brûlante pour la Russie d'alors. Peut-être cet état d'esprit explique-t-il un peu, sans toutefois l'excuser, la régime draconien imposé dans la suite par la Russie à la Pologne : c'est une revanche contre un état de choses ancien, l'assouvissement d'une haine plusieurs fois séculaire !
Le dernier sobor fut convoqué en 1698 pour juger la Princesse Sophie, qui voulait profiter de l'absence de son frère, Pierre le Grand, pour monter sur le trône. Les Sobors n'ont jamais été abolis par une loi, ils ont simplement cessé d'exister, comme les Etats Généraux de France l'ont fait depuis 1613 jusqu'à 1789. Donc si l'empereur les convoquait actuellement, comme en ont parlé certains journaux russes, il serait d'accord avec les fondateurs de sa dynastie, mais l'institution serait légèrement vieillotte et démodée!
Que furent, en réalité, les dernières assemblées des Sobors?
Dans le dernier stade de leur développement, les Sobors comprenaient les représentants du haut et du bas Clergé, de la haute et de la basse
Noblesse, de trois guildes de marchands moscovites, des bourgeois des districts urbains, des villages noirs ou paysans établis sur les terres de l'Etat. En outre, l'armée avait ses délégués, appelés Strelzi ou strelitz, et les Cosaques les leurs également. Les villes de Sibérie et beaucoup d'autres circonscriptions éloignées restaient sans représentation par suite de leur éloignement de la capitale.
C'étaient les voïvodes (gouverneurs) et les starosts (chefs d'arrondissement) qui convoquaient les électeurs et leur ordonnaient de procéder à l'élection de leurs délégués. Pour être éligible, il fallait réunir certaines conditions de capacité et de fortune. Il ne fallait pourtant pas pouvoir signer (*), et les illettrés étaient nombreux ! Mais il fallait une certaine fortune pour pouvoir se rendre à Moscou, car les voyages étaient chers. Toutefois les délégués obtenaient une allocation pour les vivres nécessaires durant leur séjour à Moscou.
Chaque délégué recevait des instructions écrites de ses électeurs. La séance était ouverte par le Czar ou un de ses secrétaires, qui exposait la raison pour laquelle l'assemblée était convoquée et les
(1) Il n'y a là rien qui doive étonner. On verra que la Commission chargée de l'élaboration d'un projet de constitution sous Catherine II comprenait de nombreux illettrés, et ce en 1767, à l'aurore de la Révolution française.
questions qu'elle avait à discuter. Chaque Ordre délibérait séparément sur les points proposés et ses délibérations, transmises au Czar, servaient de véhicule pour le transport d'autres griefs.
Les Sobors pouvaient donc adresser des pétitions et des remarques au Czar à l'instar des Etats Généraux de France; mais ils n'avaient pas le droit de prendre l'initiative des réformes qu'ils signalaient. Ils ne pouvaient faire que des ce cahiers de doléances », alors que les Parlements anglais faisaient des bills (des lois). Les lois étaient décrétées directement par le Czar et sa Douma. Le gouvernement moscovite ne fut donc pas un gouvernement parlementaire, pas plus d'ailleurs que les gouvernements de l'Europe du Moyen Age.
Quelle fut l'influence des Sobors? Quel fut leur rôle?
Toujours, ils furent en opposition avec l'oligarchie des boïars, dont ils signalèrent les abus, ou avec celle des gouverneurs de province et des hauts fonctionnaires, dont ils vitupérèrent les despotisme et la corruption. Constamment ils s'élevèrent contre l'exemption des impôts dont jouissaient la noblesse et le clergé.
Par contre, respectueux du Czar et de l'Eglise grecque, ils étaient profondément croyants et
patriotes, identifiant ces deux sentiments dans la lutte contre les Tartares et contre les Polonais. Pendant la période des troubles, ils furent les champions des princes nationaux, ceux de l'unité politique de la Russie, lors des guerres malheureuses contre les Suédois. S'ils ont commis certaines erreurs, celles-ci sont dues plus aux préjugés des temps qu'à leur incapacité personnelle. Si, par exemple, ils n'ont eu cure de l'instruction, c'est qu'ils étaient illettrés comme on l'était généralement en Russie; s'ils n'ont pas compris la nécessite des relationscommerciales internationales, en interdisant tout commerce aux étrangers à travers la Russie, cette erreur provient de notions économiques fausses qu'ils ont partagées avec d'autres.
Quant à la Douma ou assemblée des boïars,. son importance fut variable. Mais le Czar choisit dans son sein certains boïars pour assister habituellement aux réunions d'une sorte de Conseil privé qui dirigeait les bureaux ministériels et, de là, l'administration des provinces. C'est à lui qu'était confié le commandement de l'armée. Ainsi se forma cette oligarchie bureaucratique qui gouverne encore la Russie aujourd'hui et qui se distinguait déjà par un défaut qui la rend encore célèbre : la corruption ! La même centralisation
existait en réduction dans les provinces, dont l'administration dépendait de bureaux nombreux chargés des attributions les plus différentes, sans aucun souci de la division des pouvoirs.
Ainsi les chefs du pouvoir exécutif en province, les gouverneurs (voïvodes) rendaient la justice criminelle, La sévérité et la cruauté de leurs décisions étaient même légendaires. D'où la haine du peuple contre les voïvodes et contre les boïars de la Douma, qui les absolvaient.
Il régnait partout une basse servilité à l'égard des supérieurs et une arrogance sans bornes à l'égard des subordonnés. Le Czar châtiait corporellement ses boïars, comme de petits garçons, tout comme les boïars battaient leurs serfs. Même servilité à l'égard du chef de famille, de la part de la femme, des enfants et des serviteurs, auxquels le premier inflige les châtiments corporels qu'il lui plaît il). L'homme du peuple ayant à subir des cruautés, des exactions, devint lui-même cruel et inexorable à l'égard de ses inférieurs Les Russes étaient à cette époque très ignorants et très paresseux ; la piété extérieure des longs services reli-
(1) La femme était d'ailleurs considérée comme une espèce d'être impur qui ne devait pas se laisser voir des étrangers qui n'avait jamais voix au chapitre. Ces idées profondément orientales sont le résultat du voisinage des barbares, Mongols et Turcs.
gieux prenait tout leur temps. Ils étaient, par contre, ivrognes et débauchés. L'ignorance, l'ivrognerie, la débauche ont toujours été des traits du caractère populaire russe; de même que la servilité des uns et l'extrême arrogance des autres, qui ea est la conséquence.