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CHAPITRE IV

Les libertés. — Liberté de religion. — Liberté de la presse. — Le droit de rétuiion. — Liberté individuelle.

Liberté de religion.

La question de la liberté religieuse ne s'était guère posée en Russie, avant Pierre le Grand; car l'Empire, à part quelques musulmans Tartares et quelques païens dans le nord (■*), ne comprenait que des orthodoxes. Le respect des croyances non-orthodoxes avait été un trait dominant des princes moscovites. Ils ne faisaient d'ailleurs en ceci qu'un échange de bons procédés vis-à-vis de ces mêmes Tartares, qui avaient toujours été tolérants à leur égard. Les Czars ont, à chaque conquête, promis de respecter les cultes professés dans les régions annexées. Mais l'Église orthodoxe resta l'Église nationale proprement dite, comblée de toutes les faveurs. C'était toujours la religion domi-

(1) Les Finnois étaient tous païens; mais ils avaient adopté assez facilement l'orthodoxie de même que les Ostiaks et les Samojèdes. Voir Mackenzie Wallace (loc. cit.)

nante, celle que devait professer l'Empereur W'. Catherine II reconnut toutes les confessions chrétiennes et les autres, mais ne permit 'pas aux orthodoxes d'embrasser les cultes dissidents.

Actuellement, le Gouvernement russe reconnaît tous les cultes qui ne contiennent aucune attaque contre la morale. Les cultes étrangers jouissent non seulement de la liberté de conscience individuelle, mais encore de celle du culte extérieur. C'est ce qu'expriment nettement les articles 44 et 45 du Svod 2). Les restrictions qui ont été

(1) C'est ce que disent ies articles 40 et 41 du Svod (Recueil des lois de l'Empire).

Art. 4\ — « La religion qui tient le premier rang et qui domine dans l'Empire de Russie est la religion chrétienne orthodoxe catholique orientale. »

Art. 41. — « L'Empereur régnant sur le trône de toutes les Russies ne peut pas appartenir à une religion autre que la religion orthodoxe. »

(2) Art. 44. — « Tous les sujets de l'Empire qui n'appartiennent pas à la religion dominante, nationaux ou naturalisés, de même que les étrangers au service de la Russie ou en résidence temporaire en Russie, jouissent chacun, en tous lieux, du libre exercice de leur religion et des cérémonies particulières du culte. »

Art. 45. — « La liberté religieuse n'appartient pas seulement

aux chrétiens de confessions étrangères, mais encore aux juifs,

aux mahométans et aux païens afin que tous les peuples, qui

habitent la Russie, puissent glorifier le Dieu tout-puissant dans

leurs différentes langues, dans la religion et le culte de leurs

i pères, en bénissant l'autorité des monarques russes et en priant

i le Créateur de l'univers pour la prospérité croissante et l'affer-

i missement de l'Empire. »

apportées à cette liberté religieuse sont dues plus aux formes du Gouvernement qu'à la religion. Mais elles sont si nombreuses et d'un ordre si important qu'il ne subsiste rien de la tolérance en Russie au sens large du mot. Celui qui s'appuierait sur le Svod pour proclamer que la liberté religieuse existe en Russie, ou bien, que celle-ci est de toutes les nations celle qui a le mieux réalisé la véritable tolérance, puisqu'elle ne connaît pas les guerres religieuses, montrerait qu'il n'a pas la moindre notion de la liberté de religion, car celle-ci implique fatalement la liberté du prosélytisme. Or, nous verrons que cette dernière n'existe pas.

Quelles sont les restrictions apportées à la liberté religieuse?

La plus importante pourrait être intitulée celle du cantonnement des cultes. Ne pouvant extirper des provinces conquises les religions qui y étaient pratiquées, le Gouvernement a tenu à ne point laisser ces confessions étrangères s'implanter dans le vieux sol russe. C'est pourquoi les cultes dissidents sont cantonnés parmi les populations qui les ont pratiqués de tous temps . Tout prosélytisme est interdit aux cultes appelés dissidents, c'est-à-dire autres que l'orthodoxie, Les orthodoxes seuls peu-

vent faire du prosélytisme, pour tâcher de réaliser en Russie cette unité morale et religieuse qui est l'idéal de l'autocratie russe et particulièrement de M. Pobedonostzew, le célèbre Procureur général près le Saint-Synode. M. Pobedonostzew a donné de cette théorie officielle de la liberté des cultes une justification dans une lettre restée célèbre C1). « La Russie, disait-il, ayant puisé son principe vital dans la foi orthodoxe, écarter de l'Eglise orthodoxe tout ce qui peut menacer sa sécurité est le devoir sacré que l'histoire a légué à la Russie, devoir qui est devenu la condition essentielle de son existence nationale... En Russie, les confessions de l'Occident sont toujours prêtes à s'attaquer non seulement à la puissance, mais à l'unité de notre patrie. La Russie ne peut admettre la liberté de leur propagande. Elle le déclare ouvertement dans ses lois.

Un pareil système, on le voit, est loin de la tolérance religieuse; c'est tout au plus un moyen politique; c'est, en tout cas, un aveu de la faiblesse de l'Eglise orthodoxe en présence des autres Eglises, puisqu'elle a besoin, pour pouvoir tenir tête à

(1) Lettre adressée par M. Pobedonostzew à M. Naville, président du Comité suisse de l'alliance, qui s'était élevé contre les mesures dirigées contre le protestantisme.

ces dernières, de se retrancher derrière le rempart de la loi, la prison et les amendes. C'est ce qu'exprimait, en termes imagés, Aksakof : ce Au lieu d'être gardées par les anges de Dieu, disait-il, ses portes (celles de l'Eglise orthodoxe) ont pour gardiens les gendarmes et les inspecteurs de police ; s'ils ne forcent pas d'y entrer, ils empêchent d'en sortir. » — En effet, une fois que Ton est entré dans l'orthodoxie, on ne peut plus en sortir, sous aucun prétexte. L'homme qui renie la religion officielle perd, en effet, la jouissance de ses droits politiques et des mesures sont prises pour l'empêcher de convertir ses enfants à ses idées. S'il le faisait, il serait emprisonné, condamné à de fortes amendes. Quant à ceux qui l'ont détourné de l'orthodoxie, ils peuvent être exilés, et même condamnés aux travaux forcés, s'ils ont fait abandonner le christianisme. Les autorités ne se sont pas fait faute d'appliquer ces lois draconiennes, et l'exemple des prêtres catholiques, exilés dans l'une ou l'autre cité frontière de l'Empire, pour cause d'apostolat parmi les orthodoxes, n'est pas rare.

En outre, les enfants nés de mariages mixtes doivent être orthodoxes 0); tout enfant né d'un

(1) Svod, tome X, art. 67.

orthodoxe quelconque fait donc partie de l'Eglise dominante.

Il résulte de tout ceci qu'il y a beaucoup de faux orthodoxes. Les procédés employés par l'administration russe pour inscrire les conversions à l'Eglise nationale expliquent d'ailleurs surabondamment ce fait! En effet, pour ramener au bercail les brebis égarées dans les cultes dissidents, tous les moyens sont bons et recommandables, aux yeux des autorités. Les exploits spirituels des convertisseurs et des convertis sont tarifés ! On flatte les dissidents par des promesses de récompenses, d'emplois publics, de bourses, etc. ; toutes les faveurs officielles sont promises à ceux qui consentiront à se convertir. L'histoire de la Russie contemporaine est pleine de faits de conversion extraordinaires : on orthodoxifie, sommairement et en masse, des villages entiers de Kalmouks, à la façon des conversions des Saxons par Charlemagne. On distribuait des cadeaux à €eux qui se faisaient baptiser. Aussi, la plupart ne manquaient pas de se faire immerger plusieurs fois.

Grâce à ces procédés, douteux pour le moins, on a pu croire que l'orthodoxie progresserait. Il n'en a guère été ainsi, si l'on consulte la statistique des

religions en Russie (}) et si l'on tient compte quey parmi les orthodoxes, sont rangés un grand nombre de scissionnaires plus ou moins occultes. Faut-il rappeler le grand nombre de « raskolni » ou dis-

(1) Statistiques officielles des religions :

Orthodoxes 60.205.000 89.606.000

Catholiques 7.544.000 11.420.000

Protestants 4.569.000 6.213.000

(Autres chrétiens) 2.148.000 1.224.000

Israélites 2.846.000 5.189.000

MahQ,métans 7.727.000 13.889.000

Bouddhistes 562.000 545.000

La population de l'Empire a passé de 86.952.000 habitants à 128 millions en 1897. La progression est donc de 48 p. c. environ. La religion orthodoxe a donc simplement suivi la progression normale. Encore, faut-il tenir compte dans ces chiffres de l'augmentation des « raskolni » ou vieux-ritualistes; puis il faut déduire des chiffres de 1897, quelque 300.003 Uniates qui figuraient encorecomme tels au recensement de 1876 et qui ne jouissent plus d'une rubrique spéciale, étant incorporés dans l'orthodoxie. On prétend que les vieux-ritualistes sont bien près de 11 à 12 millionsdans l'Empire; il ne resterait donc plus que 77 millions d'orthodoxes attachés à la religion dominante.

A rapprocher de l'augmentation bien réelle du catholicisme de- 52 p. c. pendant le même laps de temps ; des israéliles de 82 p. c, malgré les persécutions et la misère de la race juive, grâce à une prolificité extraordinaire. Les mahométans progressent de 80 p. c. aussi, mais il faut tenir compte des accroissements de territoires faits par la Russie, dans des régions peuplées presqu'exclusivement de musulmans : Kars, Erivan en Caucase et certaines parties de l'Asie centrale — ce depuis que la statistique de 1876 a été dressée! L'augmentation des musulmans est donc beaucoup moins forte qu'elle ne le paraît!

Les sociétés de missions orthodoxes ont d'ailleurs fourni des

sidents que compte l'Empire russe et qui comprennent une très grande partie de la classe possédante, notamment de la classe marchande? Et à côté de ces raskolni il y a toutes les sectes issues du vieuxritualisme : sectes occultes, gens sans prêtres, stundistes, etc. !

La plupart des conversions sont, dans ces conditions, purement nominales. De là, de faux orthodoxes, voire de faux chrétiens; de là aussi, de faux Russes, parce que la nationalité en Russie s'identifie avec la religion. En effet, le catholicisme se confond avec le Polonais; le protestantisme, c'est l'Allemand; le musulman, c'est le Turc et le Tartare. De là l'assimilation des questions de races avec celles des religions. Ce déplorable système de conversion à outrance conduit à de lamentables résultats tels que la corruption générale, le sacrilège obligatoire, sous peine d'amende et de prison. En effet, quiconque est inscrit sur les listes des orthodoxes, tenues par les popes de chaque village et vérifiées par la police, doit suivre les cérémonies

statistiques sur les conversions à l'orthodoxie opérées depuis 1888-1889. Elles se montent à 194.422, qui se divisent en 30.262 convertis catholiques, 22.846 protestants, 42.726 sectaires, etc. Parmi ce nombre vraiment restreint, combien y a-t-il de conversions sincères? — G. Kupczanko, Rusland in Zahlen. Leipzig-, 1902, chez Wigand.

du culte et participer à ses sacrements (*), faute d'embarras avec Dame Thémis russe. Il en résulte que les faux orthodoxes et ceux qui ont perdu la foi n'ont d'autre alternative que le sacrilège ou la corruption du pope. Ceux qui peuvent réussir dans ce dernier moyen — et il réussit toujours, paraît-il; ce n'est qu'une question de prix — achètent le silence du pope et celui de la police. Il en résulte une démoralisation générale. Démoralisation du clergé, qui se laisse acheter; de ceux qui les corrompent et de ceux qui ne le peuvent faute d'argent et qui, à contre-cœur, sont obligés de commettre des sacrilèges. Enfin démoralisation de toute la masse des honnêtes orthodoxes, qui sont loin d'ignorer tous ces faits.

Quelle est la situation des Eglises étrangères vis-à-vis de l'autocratie? Celle-ci impose à chacune d'elles les formes bureaucratiques, qu'elle a imposées à l'Eglise nationale. C'est ainsi qu'au-dessus de la hiérarchie propre à chaque Eglise il y a une sorte de synode central, pourvu de représentants du pouvoir civil, qui a ses consistoires, dotés de fonctions analogues à celles des consistoires ortho-

(1) Il y a dans chaque paroisse des rp^istres de confessions, où le pope inscrit tous ceux qui se confes>ent; le pope en envoie des extraits au Consistoire qui, lui-même, les transmet au SainttSynode.

doxes. On veut que le pouvoir central puisse avoir la haute main sur tous les cultes.

Examinons rapidement la situation des différents -cultes dissidents. Les Arméniens, dont le patriarche réside en Russie, se rapprochent beaucoup des orthodoxes. Leur scission est plutôt politique que religieuse. Quant aux Arméniens unis à Rome, ils sont toujours en danger d'être absorbés par le russisme conquérant.

Les Protestants sont presque tous luthériens. Le luthérianisme est religion d'Etat en Finlande, où il est libre et doté de prérogatives politiques. Dans les trois provinces baltiques, il est simplement toléré, quoiqu'étant professé par la majeure partie de la population. Pierre le Grand et Catherine II avaient promis de respecter les privilèges de cette Eglise, mais leurs successeurs n'ont pas obéi à cette promesse. Par raison politique, ils isolèrent du bas peuple la bourgeoisie et la noblesse de ces provinces, excitant la haine des classes en représentant le protestantisme comme la religion des ploutocrates et des hobereaux de la race allemande, dédaigneuse des idiomes slaves parlés par le peuple. Grâce à ces malentendus savamment exploités et aussi à une pression gouvernementale, il avait été amené, sous Nicolas Ier y

100,000 paysans à l'orthodoxie. Sous le règne d'Alexandre II, l'oeuvre de conversion fut interrompue ; mais Alexandre III Ta recommencée en laïcisant et en russifiant 2000 écoles luthériennes et en exemptant des taxes prélevées pour l'Eglise luthérienne ceux qui s'en détacheraient, Nicolas Ier avait ordonné que les enfants nés de mariages mixtes seraient orthodoxes et envoyés aux écoles orthodoxes. Alexandre II avait rétabli la liberté en cette matière ; Alexandre III est revenu — sous Pobedonostzew — au régime de Nicolas Ier (l\

Les Catholiques.

La situation la moins enviable est faite au catholicisme. Lié historiquement à l'infortuné royaume

(1) Les protestants sont passés de 4.569.000 (en 1876) à 6.213.000 (en 1897) dans l'Empire : c'est une augmentation de 35 p. c. -r alors que la population totale a augmenté de 48 p. c. en vingt ans ! Donc le protestantisme est plutôt en recul dans l'Empire russe Est-ce dû à une faible natalité, à l'émigration des protestants ou aux efforts faits pour orthodoxifier ses adhérents dans les provinces baltiques? Nous ne le savons; mais c'est, en tous cas. dans les provinces baltiques que la diminution se fait principalement sentir. Les protestants finnois étaient en 1897 au nombre de 2.500.000 environ; abstraction faite de 500 000 protestants environ en Pologne, et de quelques milliers répandus au Caucase, en Asie et dans le sud (colonies des Menonites), il y aurait à peine 3 millions de protestants dans les provinces baltiques, alors qu'il y en avait 2.300.000 dans les mêmes provinces en 1875; soit seulement une progression de 30 p. c.

de Pologne, l'ennemi héréditaire de la Moscovie, il représente et le polonisme et le latinisme, tous deux. ennemis du slavisme. Le Gouvernement a donc persécuté les catholiques parce que Polonais, et ceuxci parce que ardents adversaires de Y orthodoxie. Et ce qui le prouve, c'est que les étudiants polonaisqui se convertissent à la religion d'Etat, peuvent fréquenter, comme il l'entendent, les universités russes, tandis qu'en principe les Polonais ne peuvent que représenter qu'un dixième de la population des Universités russes, sous prétexte qu'ils forment un dixième de la population de la Russie d'Europe !

Le Gouvernement a fait revêtir au catholicisme une constitution civile comme aux autres cultes. Chaque diocèse est muni d'un consistoire, dont les membres nommés par l'Evêque doivent être confirmés par l'autorité civile. Au-dessus des évêques, il y a le Collège catholique romain présidé par l'Archevêque de Mohilew, primat de Russie et composé de délégués des chapitres diocésains, agréés par le Gouvernement. — Cette organisation a naturellement été fortement attaquée par Grégoire XIII r Pie IX et Léon XIII, qui ne lui ont reconnu mission que pour le temporel. D'ailleurs, les relations sont continuellement tendues entre le Saint-

Siège et le cabinet dePétersbourg. Le Saint-Siège ne peut accepter dans les affaires religieuses une ingérence laïque, que le pouvoir impérial ne veut pas abandonner.

Malgré tous les efforts que le Gouvernement russe a faits pour détacher les Polonais de Rome, par la constitution d'une Eglise catholique slave, il n'a pu réussir dans cette tentative de schisme. Et cependant, que d'efforts déployés dans ce but! Les sièges épiscopaux laissés vacants, à la suite du décès des titulaires ou de leur exil pour conspiration supposée ; interdiction pour les évêques de communiquer directement avec Rome, de faire leurs tournées pastorales sans autorisation gouvernementale; limitation du nombre des séminaristes, ce qui amène la pénurie des prêtres. A défaut de prêtres, les habitants de la paroisse se réunissaient à l'église pour chanter des hymnes et des cantiques. Mais le Gouvernement a, dans certains cas, interdit la fréquentation des églises sans pasteur.

D'autre part, on ne peut parer à l'insuffisance du clergé séculier par les religieux. En effet, la plupart des couvents ont été supprimés après l'insurection de 1863; d'autres ont été sécularisés au profit des orthodoxes; dans d'autres encore, le

nombre des occupants a été limité C1). Les Jésuites sont bannis du territoire de l'Empire.

En outre, les catholiques ne peuvent arriver qu'aux emplois inférieurs; on les exclut même complètement de l'administration dans certains ressorts. Il leur est défendu d'être instituteurs dans ^certaines parties de la Pologne.

A côté des catholiques renseignés comme tels, il y a encore ceux qui le sont en réalité, mais que le Gouvernement considère comme orthodoxes, parce que leur père ou leur grand-père s'est fait baptiser par immersion on a été inscrit par erreur jsur la liste des orthodoxes. La situation de ces malheureux est intolérable, parce qu'ils ne peuvent pratiquer leur religion véritable, sous peine des pires répressions, ni l'orthodoxie sans sacrilège. D'autres, ne sachant que faire, suivent les cérémonies des deux cultes.

Parmi ces malheureux se trouvent les Uniates ou Grecs unis à Rome. De rite grec, les Uniates constituaient une espèce de pont jeté entre les deux Eglises. Ils auraient pu faire beaucoup pour le retour des schismatiques à l'Eglise romaine. Les

(1) Les catholiques comptaient, d'après M. Kupczanko (loc. cit.), 4,492 prêtres séculiers et 612 moines, dont il y a lieu de •déduire les congrégations de femmes. Il n'y a donc guère qu'un prêtre pour 2,400 fidèles!

anciens souverains avaient déjà compris ce danger pour la religion officielle et Catherine II, qui jouait à l'extrême tolérance, voire à l'indifférence religieuse au dehors, ne se fit pas faute d'employer des moyens douteux pour ramener à l'orthodoxie les Uniates de la Russie occidentale 0-\

Alexandre II a russifié ceux de Pologne. Il gagna le haut clergé par des promesses et de& faveurs gouvernementales; le peuple fut converti par le knout et l'exil en Sibérie ! Comme ces procédés ne réussisaient pas encore, on profita de la réaction qui suivit l'insurrection polonaise de 1863, pour supprimer l'Eglise uniate comme unesimple préfecture. En outre, le knout, les déportations en Sibérie, les confiscations, tout, sauf la peine capitale était employé à l'égard de ce& énergiques catholiques (2). Des parents uniates se tuèrent avec leurs enfants qu'on voulait baptiser. Beaucoup, pour ne pas être obligés de se marier devant le pope, ne reculèrent pas devant le mariage clandestin en Galicie et la triste perspective de

(1) C'est la même Catherine II, amie des Encyclopédistes, qui faisait déporter ou prendre ceux qui étaient convaincus d'être francs-maçons.

, (2) Voir, pour les détails de cette monstrueuse conversion des Uniates, les rapports des consuls anglais Mansfield et Webster (1874-1875).

n'avoir que des bâtards aux yeux de la loi civile. M. Pobedonostzew, dans un rapport fait en 1884, reconnaissait qu'il y avait 2365 unions de ce genre, dans le Gouvernement de Siedlce. Malgré tout, le district de Chelm, où ces uniates sont si nombreux, est resté indompté (1-).

Quels sont les principaux obstacles qui empêchent l'amélioration du sort des catholiques russes? Il y a d'abord cette haine du catholicisme et de Rome, qui est un peu l'âme de l'Eglise orientale! Puis il y a l'idolâtrie de l'Etat : l'autocratie veut une Eglise qui soit sous sa dépendance ; elle n'aime pas celle qui dépend d'un étranger, comme le catholicisme. Tant que l'autocratie sera toute puissante, il ne pourra y avoir, de véritable liberté pour le catholicisme, ni pour les autres religions, d'ailleurs !

La Pologne.

La question de la nationalité étant identifiée en Russie avec celle de la religion, il nous semble que c'est à cette place qu'il convient de parler

(1) Anatole Leroy-Beaulieu, La Russie et VEwpire des tsars , Paris, 1889. — Des nouvelles récentes de Pologne apprenent que depuis que les ukases de tolérance à l'égard de la religion catholique ont paru, des milliers d'Unitates orthodoxijlés reviennent au catholicisme.

de la situation spéciale de la Pologne. Ce n'est pas à dire que le régime d'exception imposé à la Pologne soit uniquement dû au fait que la religion catholique est professée par la majorité de la population. D'abord, le judaïsme est professé par quantité de Polonais, qui sont soumis aux mêmes lois d'exception, non comme juifs, parce que comme tels ils sont frappés d'autres exceptions, mais comme Polonais, en punition de la révolution de 1863. Celle-ci a ravivé plus que jamais l'antique antagonisme des Polonais et des Russes et la politique traditionnelle d'écrasement des premiers à l'égard des seconds. Catherine II, en annexant la plu& grande partie de l'ancien royaume de Pologne, à la suite de trois partages, trop célèbres hélas! prétendait rendre à la Russie les provinces qui lui avaient appartenu autrefois (1'. Toutefois Alexan-

(l) Cette opinion est très contestable, car la Pologne existait déjà, comme nation bien organ^ée. sous Piast, au milieu du IXe siècle et elle se convertit au christianisme sous Mickielso, qui ré^na sur la Pologne de 932 à 962, tandis que la principauté de Russie à Novgorod n'était fondée que postérieurement et convertie au christianisme, seulement vers la fin du Xe siècle par Vladimir Ier, qui rattacha la Russie à l'Eglise grecque orthodoxe. C'est par suite de cette ignorance du catholicisme et de la langue latine que la Russie fut si longtemps séparée et ignorée --de l'Europe occidentale, tandis que la Pologne participait à la vie des nations civilisées et est encore, malgré ses malheurs et la politique persécutrice du Gouvernement russe, la partie la plus riche, la plus civilisée de l'Empire.

dre Ier, petit-fils de Catherine II, considérait cette annexion comme si peu juste, qu'il voulut reconnaître à la Pologne son droit à un gouvernement autonome et représentatif. Il reconstitua le Grand-Duché de Pologne, qu'il dota solennellement d'une constitution, d'une autonomie municipale, d'une armée locale, etc. Il ouvrit le premier parlement polonais en 1818 et promit d'appliquer à la Pologne les principes libéraux qu'il proclamerait dans le reste de l'Empire. Mais les révoltes de 1830 et de 1863 ont été considérées par les Czars comme une libération des engagements contractés par leurs ancêtres, vis-à-vis de la nation polonaise. Alexandre II supprima la constitution autonome du Grand-Duché de Pologne et chercha à exciter, comme il l'avait dans les provinces baltiques, la population rurale contre l'aristocratie terrienne. C'est grâce à cette hostilité contre la noblesse polonaise que l'affranchissement des serfs fut beaucoup plus sincère, plus complet en Pologne qu'en Russie; les paysans gardèrent les terres, les bois et les pâturages communaux. Pour accentuer l'œuvre de russification, il fut interdit à toute personne d'origine polonaise d'acquérir des terres dans la région occidentale du pays. On entend par <( personne d'origine polonaise », tout catho-

lique. Ainsi, on défend l'acquisition de terres aux luthériens, qui ont épousé des catholiques, parceque leurs biens pourraient passer un jour à des catholiques. Cette interdiction fut étendue aux classes inférieures de la société polonaise, mais avec cette restriction que celles-ci peuvent acheter les terres qui leur sont nécessaires pour leur exploitation agricole. La prohibition frappa bientôt les propriétés urbaines, à l'égal des propriétés rurales. On interdit ensuite l'hypothèque sur les biens ruraux appartenant aux Polonais, ceux-ci se servant de ce moyen détourné, pour éviter l'interdiction de la vente.

La situation est présentement telle que l'on n'ose faire, dans ce malheureux pays, aucune opération immobilière, sans le consentement du Gouverneur général. Celui-ci et les hauts fonctionnaires interprêtent naturellement de la façon la plus fantastique le droit qu'ont les paysans polonais d'acquérir des terres, pour leurs besoins réels ou supposés. En 1893, on obligea les nobles polonais à verser plus du dixième de leurs revenus au trésor, en guise d'amende pour leur participation réelle ou supposée à l'insurrection. Il faut, pensons-nous, remonter aux majors-généraux de Cromwell, exigeant arbitrairement une amende des royalistes anglais, pour

"trouver quelque chose de semblable dans l'histoire. Cela deux siècles et demi après Cromwell! Toutefois cette taxe, disons-le à sa louange, fut supprimée par Nicolas II.

Quels ont été les résultats de cette politique? Une haine générale contre le Gouvernement russe, sans aucune compensation pour la russification. En effet, l'immigration étrangère, en Pologne, n'est guère tentante, à cause de la différence des races, des langues, des religions et surtout à raison du « boycottage » dont elle se voit l'objet de la part des Polonais. Il n'y a dans ce pays rien à faire, pour le détaillant russe. Seuls, les fonctionnaires russes, attirés en Pologne par de gros traitements, y font des acquisitions de terrains, pour y jouir ensuite de pensions élevées. Mais, peut-on compter sur ces éléments pour voir étendre et prospérer les régions agricoles? Non, car il n'y a là rien de stable et de fixe,

La religion catholique est l'objet de mesures de rigueur toutes spéciales. Ainsi tout cortège, toute procession religieuse y sont interdits, hormis dans les églises et les cloîtres, où ils ne sont toutefois autorisés qu'à l'occasion de certaines fêtes. Les séminaristes ne sont admis au séminaire polonais que moyennant l'autorisation du Gouvernement.

Défense de faire des tournées épiscopales, de prêcher sans autorisation du Gouvernement. Les prêtres catholiques ont été exclus de renseignement religieux, qui y est donné par des laïcs, parfois par des orthodoxes.

Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ce peuple malheureux, tracassé, ruiné, tombe dans le socialisme* et que celui-ci y fasse beaucoup plus de progrès qu'en Russie, si Ton tient compte, en outre, de l'influence du voisinage des socialistes allemands et du rapide développement de l'industrie, qui a brusquement fait passer une partie de la population, dela vie isolée à la campagne, à la vie commune, en ville, avec tous ses ferments et ses excitations? Fallait-il encore ajouter la persécution de la langue polonaise pour expliquer cet état de choses ? S'attaquer au polonais, le remplacer par le russe, c'était, croyait-on, assurer la russification de la Pologne, à brève échéance. C'est pourquoi le Gouvernement russe a interdit l'emploi du polonais à l'Université de Varsovie, dans les établissements secondaires et les écoles primaires, enfin dans toutes les correspondances officielles et les annonces commerciales des villes. Ces règlements ont été renouvelés à plusieurs reprises, en 1881, en 1893, malgré les* conséquences ridicules auxquelles ils conduisent;

tel ce fait d'une actrice, qui fut condamnée à cent roubles d'amende, pour avoir chanté en polonais, sans autorisation préalable du Gouverneur. Tous les patriotes russes déplorent — toute considération religieuse mise à part — des persécutions qui risquent de provoquer une révolution en Pologne, aux premiers jours de malheurs pour la Russie (ces tristes prédictions semblent être en voie de se réaliser) et qui, en tous cas, amènent la désaffection du rameau le mieux doué, le plus européen de la race slave. Comprend-on, disent les slavophiles et tous les bons patriotes, que des Slaves se conduisent de la sorte à l'égard de frères de race, alors que leurs frères soumis à l'Allemagne et surtout ceux de Galicie, soumis à l'Autriche, sont mieux traités par des races germaniques? Comment la Russie peut-elle exiger le panslavisme, sous son hégémonie, alors qu'elle maltraite des Slaves, de cette façon-là i1).

La situation de la Pologne amène à parler de la condition de parias faite aux Juifs, qui — avec les catholiques — peuplent presqu'exclusivement la Pologne actuelle et ses anciens prolongements en Russie : Russie Blanche (Lithuanie) et Petite

(1) Kowalewski, loc. citato, p. 320 et suiv.

Russie. — Examinons en même temps la situation des Juifs dans le reste de l'Empire.

Les Juifs.

La moitié de ce que l'univers compte en fait de- Juifs habite l'Empire russe. Ils y sont au nombre de plus de 5 millions et ils augmentent beaucoup (*);. mais ils ne sont pas répandus sur tout le territoire de l'Empire, dont l'accès leur est interdit, en beaucoup de points. Rassemblés au contraire dans quelques gouvernements de l'ancienne Lithuanie et de la Petite Russie, ils sont légion en Pologne, où l'on semble avoir voulu les parquer, pour éterniser la question juive et entretenir ainsi le déchirement des plus belles provinces de l'Empire II en a toujours été ainsi dans l'histoire. Comme le dit M. Anatole Leroy-Beaulieu @)9 sous la domination polonaise; comme sous la domination russe, le juif a été l'instrument historique de toutes les exactions publiques ou privées. Il était la meule sous laquelle le noble ou l'Etat broyait le peuple. Ajoutez à cela la haine de l'emprunteur contre son prêteur, celle des commerçants contre des concurrents trop habi-

(1) Voir plus haut les statistiques officielles à ce sujet.

(2) Revue des Deuœ-Mondes, 1er irai 1887.

les dans un pays où l'argent circule peu et a toujours été difficile à se procurer.

Voilà des raisons bien faites pour ameuter le peuple contre le Sémite. Faut-il dire aussi que le Gouvernement aide tant et plus à ce mouvement antisémite, qui procure une diversion utile au mécontentement populaire? Qu'on se rappelle, en effet, que, lors de l'explosion de fureur contre les Juifs, à l'avènement d'Alexandre III, l'excitation était venue des journaux qui étaient sous la -dépendance du Gouvernement ; les émeutes antisémites avaient éclaté partout à la fois et s'étaient appuyées sur l'orthodoxie (lK Les événements de Kischinew n'ont-ils pas déshonoré une nation qui se dit civilisée #;? Par calcul politique, les gouvernants russes ont toujours laissé se produire ces mouvements mi-nationaux, mi-religieux. L'antisémitisme paraît être, entre les m lins du Gouvernement, une arme formidable quo le temps et les circonstances ont forgée pour lui et qu'il sait fourbir au moment venu.

(1) Voir A. Leroy Beaulieu, Revue des Deux Mondes , {loc cit.). Là où les gouverneurs montrèrent de la fermeté, notamment en Lithuanie, il n'y eut pas de troubles.

(2) Organisation socialiste en Europe, en Amérique, en Asie. Bruxelles, 1904. Rapport du parti socialiste révolutionnaire russe au Congrès international d'Amsterdam.

Ce n'est pas que nous désirions prendre quand même la défense des Juifs russes et polonais et les représenter comme des victimes innocentes de tout le mal qu'on leur attribue. Nous pensons même qu'ils ont là, à l'excès, ces défauts qui ont soulevé contre eux tant d'aversion en Occident et ailleurs. Mais il ne faut pas oublier que, s'ils sont malhonnêtes en affaires en Russie, ils y sont plus excusables par suite du peu d'honnêteté des marchands russes eux-mêmes. Ce n'est, en effet, un secret pour personne que la classe marchande russe n'a pas été, jusqu'en ces derniers temps, des plus recommandables sous ce rapport 0),

Les Israélites, vivant concentrés dans quelques villes et de nombreuses bourgades, forment autant d'îlots qui donnent l'idée d'une nationalité à part. Ils ont leur costume propre, qui leur fut imposé anciennement et qu'ils n'ont guère modifié; ils ont une langue nationale appelée jargon, sorte de patois allemand mêlé de quelques mots hébreux.

Les Juifs sont, comme tous les autres dissidents.

(1) Les villes hanséatiques défendaient sévèrement à leurs marchands de fournir aux Russes des marchandises à crédit, de leur prêter ou de leur emprunter de L'argent. {Livre de Chartes: Livonie, Esthonie et Courtaude. Reval, 1852-1864. — Actes authentiques de l'origine de la Hanse germanique; Hambourg-, 1830. Voir Laxine, Choses de Russie, 1, 142 )

libres d'exercer les cérémonies de leur culte, sans faire de prosélytisme; mais ils sont soumis à une législation civile spéciale fort compliquée, qui est organisée par plus de 1,000 articles disséminés dans le <r Svod >f. Ces dispositions sont modifiées sous chaque règne ; ce qui amène la confusion et Tincohérence.

D'abord, il y a le système du cantonnement , qui consiste à obliger les Juifs à habiter exclusivement la Pologne, la Russie-Blanche (Lithuanie) et la Petite-Russie. Ils sont, en principe, exclus de tout le reste de l'Empire, afin de « ne pas le corrompre de leur lèpre ». Dans la région assignée, il y a encore des restrictions, comme celle de ne pouvoir résider à moins de 50 verstes des frontières de l'Autriche ou de la Russie, de peur de la contrebande. Cette mesure est inappliquée, en fait. Puis, il y a des provinces d'où on les a chassés, comme d'une partie de la Volhynie. Mais les Juifs riches tournent ces difficultés en achetant le silence des autorités et celui de lapolice. Les Israélites, resserrés dans les mailles d'une législation tracassière et compliquée, sont une proie sans défense pour les fonctionnaires. On comprend dès lors pourquoi ceux-ci, soutenus par la bureaucratie centrale, s'opposent, tant qu'ils le peuvent, à l'émancipation des Juifs,

Dans la Grande-Russie, leur séjour est absolument interdit, sauf quelques exceptions. Donc, en principe, les Israélites sont placés au-dessous des criminels, à qui certaines villes ne sont interdites, à l'expiration de leur peine, que pour un temps déterminé.

Des exceptions à ces lois existent en faveur des Juifs possesseurs de grades universitaires ou exerçant une profession libérale; à ceux qui sont inscrits dans la première guilde des marchands, c'est-à-dire qui paient une grosse patente et à certains artisans. Cette concession, faite en vue de favoriser le développement de l'industrie naissante, a été rapportée depuis, pensons-nous. Naturellement, les Juifs, pour franchir le cordon derrière lequel on prétend les reléguer, emploient toutes sortes d'expédients, dont quelques-uns ne sont pas sans coûter à la dignité et à la pudeur. Faut-il rappeler l'exemple, que rapportent tous les ouvrages sur la Russie, de cette jeune fille qui, pour suivre les cours universitaires à Moscou, n'avait trouvé d'autre moyen que de se faire passer pour prostituée? Il est vrai que la rigueur de ces lois a comme correctif la vénalité des fonctionnaires. Ce serait peut-être un des meilleurs moyens de faire cesser cette vénalité que d'adoucir les lois russes. On achète les passeports pour

la Grande Russie ; on achète les permis de- séjour,, etc. . ,

Il y a ensuite un système de prohibitions. En voici quelques-unes : il est défendu aux Juifs de posséder des biens ruraux; puis, comme ils tournaient la difficulté en louant la terre à long bail, on leur a enlevé ce droit (1882). Ils ne peuvent pas plus être régisseurs que propriétaires ruraux et, après leur avoir enlevé tout intérêt dans les propriétés rurales, on vient gravement leur reprocher qu'ils ne savent pas s'occuper d'agriculture, mais seulement d'usure et de commerce véreux. Si l'Israélite ne sait devenir agriculteur, la faute n'en est-elle pas à son histoire même? N'est-il pas, depuis deux mille ans, déraciné du sol, errant dans le monde, en quête d'un semblant de patrie? Il n'a plus vécu que dans les villes, depuis longtemps : comment le faire revenir à la campagne? C'est un fait qui s'observe chez tous les peuples chrétiens : le citadin redevient rarement paysan. Le Juif ne se distingue pas en cela des autres. Du reste, ici pas plus qu'ailleurs, il ne convient à ce genre de vie, à cause de sa faiblesse physique. Les conseils de revision militaire, disait en effet M. Anatole Leroy-Beaulieu (lî, exemptent

• (1) Revue des Deux- Mondes, 1er mai 1889.

proportionnellement plus de Juifs que de Polonais ou de Russes. Comment vouloir les rendre agriculteurs alors qu'on leur a défendu, sous Alexandre III, en 1882, d'habiter la campagne? Ils ne peuvent résider que dans les bourgades et les villes.

La plupart des fonctions publiques leur restent fermées. Quant aux fonctions électives, ils en sont exclus ou limités à un pourcentage général.

Dans l'exercice des professions commerciales ou industrielles, une foule de restrictions leur sont imposées. Ainsi, il leur est défendu de posséder ou de louer, en leur nom, une usine. On leur a interdit longtemps d'avoir des domestiques chrétiens et, par voie d'extension, d'employer des chrétiens dans leurs affaires. C'était leur rendre toute industrie impossible, en même temps que l'on privait bon nombre de chrétiens de leur gagne-pain. Ces mesures furent rapportées en 1887.

De même, on leur a défendu le commerce des boissons et l'industrie de la distillerie en dehors de leur zone d'habitation libre, sous le prétexte qu'ils encouragent l'alcoolisme. Cet encouragement est le fait du cabaretier plutôt que celui du Juif : les auteurs sont, en effet, unanimes à constater que les provinces de l'Empire, où l'on con-

somme le plus d'alcool, sont précisément celles où il n'y a pas de Juifs.

Comme les Juifs montraient beaucoup d'empressement à s'instruire (1>, le Gouvernement prit ombrage de ce fait et il a d'ordonné, en 1887 , que dorénavant aucun gymnase ne recevrait plus de 5 °/0 d'élèves israëlites, même dans les districts et les villes où leurs coreligionnaires forment de 25 à 30 °/0 de la population. Dans les Universités de l'intérieur de l'Empire, le nombre des étudiants Juifs ne peut dépasser 4 %. de la population scolaire totale, sous prétexte que les Israélites forment 4 °/0 de la population de l'Empire. Que de jeunes gens qui se voient ainsi, par ordre supérieur, barrer l'accès des professions libérales et des grades universitaires ! Quelle vexation, surtout quand on songe que refuser au Juif la voie des diplômes, c'est lui refuser l'accès des capitales et d'une grande partie de l'Empire !

Par contre, ceux qui se convertissent à l'orthodoxie sont dégagés de ces entraves; ils peuvent

(1) M. Anatole Leroy-Beaulieu constatait que les gymnases des deux sexes étaient envahis par les sémites. A Odessa, il yavait jusqu'à 50 et 70 p. c. de Juifs dans les collèges russes. Dans les Universités de même : M. Combes de Lestrade constatait en 1893, d'après des statistiques officielles, que l'enseignement moyen (humanités anciennes) comprenait en Russie 58.000 élèves dont 4000 Juifs, ce qui est une forte proportion d'environ7 1/2 p. c.

aller et circuler comme ils l'entendent, fréquenter telle Université qui leur plaît. Il s'agit donc plus d'une persécution de la race que d'une persécution de la religion.

On reproche aux Juifs leur exclusivisme ou leur esprit de caste : mais n'est-ce point un peu le résultat de la politique, que l'on a suivie à leur égard? On les a relégués, cantonnés dans leurs ghettos ; quoi d'étonnant à ce qu'ils aient toujours vécu en corporation, en conservant le costume qu'on leur avait imposé? Ils sont, dit on, exclusivement commerçants et hommes d'affaires ! Serait-ce en leur fermant l'accès des carrières libérales que l'on corrigerait ce caractère atavique? Ils cherchent, dit-on, à fuir tout travail manuel, préférant les occupations intellectuelles. Est-ce en Russie seulement que les fils préfèrent les places dans un bureau ou dans une administration au travail manuel et à la profession qu'exerçait leur père? On leur reproche l'âpreté dans la lutte pour la vie et la concurrence éhontée qu'ils se font en Pologne. Il n'est pas étonnant qu'il en soit ainsi : on les entasse dans quelques villes et ils y sont relégués dans certains quartiers. Ils se font, naturellement, dans les professions qui leur sont ouvertes, une concurrence meurtrière, nuisible aussi aux chrétiens.

Le résultat de ceci est que la main-d'œuvre «est à bon marché en Pologne. Cette situation tend à se modifier depuis le formidable développement de l'industrie en ce pays (*). Toujours est-il qu'actuellement encore, aucune classe de la population russe n'est plus misérable que ce prolétariat Juif, et sa misère laisse un souvenir ineffaçable à tous ceux qui l'ont entrevue en Pologne. Pour le surplus, ce n'est évidemment pas le moment, ici, d'examiner comment devrait être résolu le problème israélite, en Russie.

Les Musulmans.

Les Musulmans constituent dans l'Empire russe un groupement important, d'abord par sa force numérique qui est de 11 millions, ensuite par sa dissémination dans plusieurs parties de l'Empire, par l'intensité des convictions de ceux qui pratiquent l'Islamisme, enfin par l'heureux prosélytisme; de celui-ci les régions extrêmes de la Russie C2).

(1) Un exemple de ce développement industriel est donné par la ville de Lodz, dont il est beaucoup question actuellement. Elle comptait 32.437 habitants en 1867, et 315.209 en 1897! Elle a décuplé en une génération, par suite de l'extension de l'industrie textile !

(2) Les Tchouvachs et les Tcheremisses du Volga montrent beaucoup plus d'inclination pour Mahomet que pour le Christ

De leur côté, les Musulmans sont impossibles à convertir parce qu'ils se disent supérieurs aux chrétiens par le dogme et par la morale. Le prosélytisme officiel, qui a voulu s'en mêler et qui procédait par des conversions de villages en bloc,. n'a abouti à rien. Les Tatars, réunis à l'Empire russe depuis si longtemps, sont restés réfractaires à tout prosélytisme ; c'est à peine si on en comptait un dixième de convertis au christianisme, et encore ces conversions ne sont-elles guère sincères. Un rapport de M. Pobedonostzew le constate amèrement. 11 a rouvert l'ère des persécutions contre ces faux orthodoxes! Ce n'est pas cette manière de faire qui hâtera la fusion des chrétiens et des Musulmans, déjà si lente à se produire, comme nous l'avons vu plus haut.

Cependant, les tribus les plus rebelles à la conquête chrétienne ont émigré en terre musulmane. Les autres ont assez facilement accepté la domination des Russes; d'abord, parce que ce sont des maîtres qui se font facilement comprendre des orientaux ; ensuite, parce qu'il leur est permis, à

(Anatole Leroy-Beaulieu). Nombre de Tchouvachs sont retournés au Coran, bien qu'officiellement inscrits sur les registres de l'Eglise orthodoxe. Le clergé orthodoxe ne fait rien pour s'opposer à cette propagande, qui constitue une barrière sérieuse à la russification.

l'égal des Russes, de remplir des emplois civils et militaires et d'occuper des fonctions électives. Ils ont été jusqu'ici exemptés du service militaire, parce qu'il leur répugnait de servir sous les ordres du Czar tt) et les Russes préféraient n'avoir que des régiments sur lesquels ils pussent compter. Cependant le Czar n'a rien à craindre d'eux comme loyalisme. Qu'on se rappelle, en effet, qu'en 1877, de nombreux soldats irréguliers Musulmans combattaient, à côté des Cosaques, contre leurs anciens compatriotes Tcherkesses.

Enfin, l'Empire contient quelques centaines de milliers de Bouddhistes. Le bouddhisme est, de toutes les religions dissidentes, la seule qui soit en recul. Ainsi, les Kalmouks du Bas-Volga, naguère encore tous bouddhistes, sont, pour la plupart, baptisés. Mais dans la Russie d'Asie, soutenus par la proximité des grandes masses bouddhistes de la Mongolie et de la Mandchourie, ils tiennent tête au prosélytisme orthodoxe. D'ailleurs, ils possèdent un clergé instruit et leur foi est tellement grande qu'ils déclinent nettement toute controverse avec les popes.

(1) Il faut se rappeler qu'en 1886 les opérations du recensement ne purent se faire chez certaines tribus du caucase, qui craignaient par là de fournir des listes de recrutement.

150 LA CRISE POLTTIQUE

Concluons donc : la Russie n'est pas, au point de vue religieux, un Etat moderne, mais un Etat d'ancien régime. Elle ignore la vraie liberté de conscience, en pratiquant à l'égard de celle-ci les vieilles maximes de la contrainte légale. Chose plus singulière même, elle est, en fait de tolérance, plus arriérée maintenant qu'elle ne l'était à la fin du xvme siècle : elle cherche encore, selon les idées de M. Pobedojiostzew, l'unité de l'Etat dans celle de la religion. Si elle est voulue, si elle est le fait des individus, cette unité est belle, mais la vouloir contre les intéressés, c'est commettre une folie dans l'état actuel des idées. D'ailleurs, comment vouloir réaliser cette unité dans un Empire aussi vaste, aussi disparate?

LaRussie ignore complètement la liberté de religion. Comment connaîtrait-elle les autres libertés puisqu'elle ignore celle qui est fondamentale?

Liberté de la presse.

La Russie l'a toujours méconnue. On se rappelle * ce qu'étaient devenus la presse, l'art et la littérature sous le talon despotique de Nicolas Ier. En principe, on peut affirmer que le gouvernement

russe a voulu faire de la presse» un moyen non d'informations, mais de domination. Il Ta forcée à être Talliée du Pouvoir ou à ne pas exister.

Alexandre II, en montant sur le trône, rendit la censure de la presse beaucoup plus indulgente; il provoquait en même temps l'enthousiasme général par l'annonce de grandes réformes. Les premières années de son règne furent marquées par un réveil de la presse, de la littérature et de l'art dramatique. Quantité de journaux et de revues furent créés, qui abandonnèrent l'étude des questions littéraires et historiques pour les controverses politiques, économiques et sociales. Les pièces de théâtre devinrent des prétextes à thèses économiques et sociales.

Quand les grandes réformes eurent été élaborées et que fut passée la forte effervescence, on songea à faire une loi sur la presse. En 1865, on autorisa les journaux autrefois soumis à la censure à paraître librement, pourvu que leurs rédacteurs et gérants fussent responsables des infractions commises, dans les colonnes de leurs journaux. Ceux auxquels on avait de graves délits à reprocher recevaient un avertissement de la part du Gouvernement; après trois sommations de ce genre, le , journal ne pouvait plus paraître sans passer par la

censure. Les livres d'au delà dix pages n'étaient plus soumis à la censure : cette disposition avait pour but d'affranchir la littérature véritable, tout en empêchant la circulation des pamphlets et des* brochures socialistes.

La loi de 1865 fut pratiquement abolie sou» Alexandre III, parce qu'une commission composée des ministres de l'Intérieur, de l'Instruction publique, de la Justice et du Procureur du Saint-Synode peut se prononcer pour la suspension ou la suppression des périodiques à cause de leurs tendances pernicieuses. L'inspirateur de cette loi, le Comte Dimitri Tolstoï, n'abusa pas de ce droit illimité de contrôle de la presse russe. — Actuellement, au point de vue administratif, la presse russe est soumise au triple régime du cautionnement, du dépôt préalable et de la sanction permanente. — Le cautionnement est fourni au moment de la fondation du journal.

Chaque numéro, avant de paraître, est lu par des employés spéciaux et autorisé ou refusé, suivant ce qu'il contient. Cette première censure est analogue à celle qui attend l'entrée des journaux étrangers en Russie. On sait que les agents de la police spéciale, à la frontière, déplient et lisent tous les journaux qui entrent dans le pays; même

€eux que le voyageur porte sur lui ou qui servent à envelopper les objets les plus intimes, dans ses malles, sont lus et ce caviardés ». C'est l'expression dont on se sert pour désigner le procédé qui consiste à salir, au moyen de ce caviar », les passages incriminés, qui ne peuvent franchir le cordon sanitaire de la morale publique russe !

Tous les voyageurs qui ont été en Russie ont raconté les procédés de ces sbires, contre lesquels ils s'indigneraient en vain. Au-dessus de la surveillance des employés subalternes plane celle de la Commission de la censure, qui dispose vraiment des journaux. Le ton de l'un d'eux, ses tendances lui déplaisent-elles, il reçoit un avertissement, qu'il est prié — sommé — ■ de publier en tête du journal. En cas de récidive, il en reçoit un second, plus sévère, avec ordre d'insérer. Au troisième avertissement, le journal est suspendu. Un premier avis est facilement donné, sous les prétextes les plus futiles. Un second peut suivre de près ; c'est ensuite, pour le journal, la vie au jour le jour, soumise à l'arbitraire pur; car nul appel possible contre les décisions de la Commission de la censure !

Il y a encore d'autres moyens pour réduire les journaux récalcitrants : c'est l'interdiction de la

vente au numéro, de tel numéro ou pendant un certain temps; ou bien, on interdit au journal poursuivi d'insérer des annonces, ce qui équivaut à sa condamnation à mort, les journaux ne vivant que par les annonces. Parfois, on interdit le journal au moment des réabonnements : c'est là encore un arrêt de mort. Dans certains cas, on a forcé les actionnaires d'un journal à prendre un autre directeur. Ces procédés subsistent toujours, moins toutefois depuis le début de la guerre, la presse étant unanime à critiquer le Gouvernement.

Elle a pourtant encore ses martyrs : tel ce rédacteur en chef de la Rossia (ou Rouss) qui a été exilé en Sibérie et dont le journal a été interdit parce qu'il avait publié un feuilleton dans lequel il faisait des allusions transparentes à la Famille impériale. Ce journaliste, une des personnalités les plus marquantes de la presse slave, avait de hautes relations, ce qui ne l'empêcha pas d'être arrêté la nuit par les gendarmes et de se voir expédié, sans autre forme de procès, à la « maison des morts », autrement dit la Sibérie.

La Commission de la censure est subdivisée, quant à son activité, en quatre sections : celle des comptes rendus des faits et gestes de l'Empereur ; la censure ecclésiastique; qu'exerce le Synode ; celle

des théâtres; enfin, celle des livres et des journaux étrangers.

Les bibliothèques peuvent encore se voir signifier l'interdiction de prêter et de communiquer au vulgum pecus certains ouvrages qui, publiés avec le consentement des censeurs, sont néanmoins considérés comme dangereux. M. de Kowalevsky (M citait ainsi la prohibition qui frappait l'ouvrage d'Adam Smith sur la Richesse des nations.

Mais l'administration va encore plus loin dans ses mesures policières. Pour ouvrir une imprimerie, il faut une permission préalable des Gouverneurs généraux, qui peuvent la refuser sans indiquer le motif de leur décision ! Il faut même une autorisation préalable pour posséder une machine à écrire ! Des agents spéciaux contrôlent les imprimeries, les lithographies et jusqu'aux fonderies de caractères !

Ces mesures produisent-elles les résultats que Ton en attend? La presse socialiste, les appels à la révolution, au crime même ne circulent-ils donc pas en Russie?

Consultons les statistiques fournies à ce sujet par le rapport du Secrétariat du parti socialiste-révolutionnaire russe. Nous y voyons que les imprimeries

(1) Kowalevsky, loc. cit.

clandestines volantes de ce parti ont publié une série de pamphlets sur des questions de politique générale. L'organisation de combat de ce parti, qui a pour objet la propagande par le faite1), a publié de nombreuses brochures pour essayer de justifier l'assassinat des hauts fonctionnaires russes. La Ligue socialiste agraire , créée en 1899, avait publié, jusqu'au 20 octobre 1902, dix brochures de propagande, au chiffre total de 68,000 exemplaires. Ces brochures, ainsi que les ouvrages, publiés à des chiffres variant entre 2,000 et 12,000 exemplaires, sont transportés clandestinement en Russie et propagés dans les campagnes. Il est difficile de donner le nombre exact des exemplaires qui traversent le cordon de la censure ; les socialistes estiment que 60 % seulement de ces publications parviennent en Russie (2).

(1) C'est à elle que sont dus les attentats nombreux qui ont ensanglanté la Russie : Plewhe, Sipiaguine, le comte Obolensky, le Grand-Duc Serge, le général Bobrikoff, gouverneur de la Finlande, et bien d'autres !

La Tribune, organe du Parti socialiste révolutionnaire russe, annonce l'attentat contre le Grand-Duc Serge en ces termes :

« Le vendredi 4/17 février, à 3 heures de l'après-midi, à Moscou, le Grand-Duc Serge-Alexandrovitch Romanoff a été exécuté pour un crime contre le peuple, par un membre de l'organisation de combat.

{Signé) : « L'organisation de combat du Parti socialisterévolutionnaire russe, 4/17 février 1905. »

(2) Bulletin du Secrétariat du Parti socialiste révolutionnaire russe. Congrès d'Amsterdam. Bruxelles, 1904.

V Union générale des ouvriers juif s publie, en Lithuanie, en Pologne et en Petite-Russie, quantité de brochures et de feuilles volantes, qui ont été tirées jusqu'à 3,000 exemplaires chacune.

Enfin, le Parti ouvrier démocratique socialiste annonce qu'un manifeste, imprimé à l'étranger, à l'occasion du 1er mai 1902, a été tiré également en Russie, dans trois imprimeries clandestines, à 25,000 exemplaires.

Ces quelques exemples — pris au hasard — prouvent que, malgré les dépenses affectées au service de la censure, en dépit des pénalités rigoureuses qu'encourent ceux qui enfreignent ses dispositions, le système est défectueux, puisqu'il ne parvient pas à enrayer le mal qu'il prétend guérir.

De plus, à quels désagréments d'ordre international ne peut conduire le caractère quasi officieux que revêtent forcément les journaux censurés! Tout ce qu'ils annoncent paraît être, en quelque sorte, l'opinion du pouvoir, puisque celui-ci y adhère tacitement. Il peut en résulter des inconvénients pour le Gouvernement russe et le fait s'est vérifié plusieurs fois.

On sait que les dépêches expédiées à l'étranger sont contrôlées comme les nouvelles des journaux russes. Mais on peut envoyer des nouvelles vraies

sur la situation du pays au moyen de lettres chargées adressées à un correspondant prévenu, car celles-ci ne sont jamais ouvertes, sous aucun prétexte.

Un tel système n'est pas sans offrir des dangers, car les correspondants officiels ou clandestins de journaux étrangers en Russie seront amenés à exagérer les nouvelles pessimistes, parce que, faute d'une publicité bien organisée dans l'Empire, ils s'en rapportent à ce qu'ils entendent raconter, à la rumeur publique, qui est toujours tentée d'exagérer t1'.

Emprisonnée dans un étau perpétuellement vissé, la presse russe ne peut naturellement beaucoup se développer. Elle compte seulement une soixantaine cle journaux quotidiens! Il y a 48 quotidiens purement russes, 3 finlandais, S ou 10 allemands et 3 français. Pétersbourg a 21 quotidiens. Il y en a 7, dans les provinces baltiques, en allemand, et 9 à Moscou. On voit qu'il reste peu de journaux pour le reste de l'Empire, surtout si l'on considère qu'il existe dans plusieurs gouvernements un bulletin officiel quotidien qui est rangé parmi les quotidiens.

(1) Cette vérité s'est vérifiée souvent lors d'événements récents qui ont ensanglanté le sol russe.

Leur rareté est, il est vrai, compensée par leur qualité. Ils sont, en fait, très bien rédigés. Ne pouvant parler en toute liberté des potins courants et des petites nouvelles politiques, ils sont forcés de cultiver le domaine littéraire, social, etc. Les correspondances de l'étranger notamment sont fort bien faites : on se rattrape ainsi du silence que Ton est obligé d'observer quant aux choses russes. Les Revues sont, par contre, très abondantes en Russie. L'absence de vie politique fait négliger les quotidiens pour les Revues qui traitent des sujets d'actualité scientifique ou littéraire. Puis, l'isolement dans lequel on vit en province et à la campagne et l'éloignement des grands centres incitent les personnes cultivées à posséder chez elles une bibliothèque vivante, sous forme de périodiques nombreux.

Les Russes ont-ils au moins le droit de correspondre librement? Le secret des lettres y est-il inviolable, comme dans les autres pays de l'Europe? Le cabinet « noir » fonctionne en Russie comme une véritable institution d'Etat; il ne prend pas ces allures ténébreuses qu'il affecte dans certains autres pays : il s'étale, au contraire, au grand jour, ne cherchant pas se déguiser.

Certains auteurs prétendent même que, lorsque

Totre correspondant n'a pas reçu la lettre que vous lui avez écrite et que vous ne vous rappelez pas le -contenu de cette missive, le mieux est de vous adresser à la Préfecture de police, qui vous communiquera la teneur de votre lettre. Le seul moyen pour éviter ces ennuis, quand on a d'importantes nouvelles à communiquer aux siens, est de les faire parvenir par lettres chargées ; car celles-ci, nous venons de le voir, ne sont jamais ouvertes, sous aucun prétexte et par aucune police. Il y a défense absolue de le faire, sans doute par défiance de l'honnêteté des fonctionnaires qui seraient chargés de ce service t1).

Liberté individuelle.

Les Russes connaissent-ils ces grands principes de liberté individuelle, de droit de réunion et d'inviolabilité du domicile qui constituent chez les peuples occidentaux les plus solides barrières contre les arrestations arbitraires et les abus de pouvoir? Connaissent-ils les garanties dont les

(1) D'après l'ouvrage de Niet, La Russie moderne, Paris, Juven, 1904. Nous n'avons pu vérifier si l'auteur n'exagère pas.

constitutions européennes entourent l'administration de la justice?

Les Russes n'ont pas le droit de se réunir paisiblement et sans armes. Les réunions et les rassemblements sont, en eux-mêmes, considérés comme délictueux. Faut-il rappeler que le droit de grève n'est pas reconnu et que la grève collective constitue, au contraire, un délit? Toutes les garanties dont la nouvelle organisation judiciaire entoure l'administration de la justice seront vaines tant que subsistera, en dehors et au-dessus des lois, la procédure administrative, qui condamne les accusés sans les entendre, par mesure d'ordre public et dont les gendarmes sont les agents d'exécution.

La gendarmerie fut créée par Nicolas Ier pour surveiller les fonctionnaires provinciaux et locaux et s'assurer de l'exécution de ses ordres par ces derniers. Elle était chargée, en même temps, de rechercher tous ceux qui se permettraient de trouver que le régime de fer n'était pas le meilleur de tous. Les gendarmes étaient recrutés parmi les anciens militaires; leurs chefs étaient des officiers, serviteurs éprouvés de l'Empereur. Le rôle de cette institution devint plus considérable à mesure que se développait le mouvement terroriste.

Actuellement encore, cette police spéciale du ministère de l'Intérieur joue un rôle beaucoup trop grand dans la vie russe. Elle exerce des pouvoirs exorbitants à Tencontre de la vie, delà liberté des citoyens et de l'honneur des familles.

Elle est autorisée à pénétrer jour et nuit et à perquisitionner chez les particuliers sous le simple prétexte qu'ils sont suspects. Dès lors, des droits qui, dans les pays civilisés, ne sont dévolus, qu'à certains fonctionnaires judiciaires et seulement dans des cas déterminés, que les lois ont entourés de précautions nombreuses, sont, en Russie, exercés par de simples « sbires » sans instruction, souvent doués de peu de tact et qui, par la nature même de leurs fonctions, seront tentés de voir partout des conspirations et d'imaginer des complots. En effet, M. Kowalevsky C1) remarque que les bruits alarmistes et les rumeurs révolutionnaires circulent toujours plus intenses au moment du renouvellement du budget de la gendarmerie.

Ces espions politiques peuvent incarcérer les citoyens russes et les maintenir aux arrêts chez eux, sous la surveillance d'un des leurs. Enfin, ils sont les exécuteurs des ordres que le Directeur général de la police a discutés avec le ministre

(1) Kowalevsky, loc. cit.

de l'Intérieur et qui peuvent entraîner pour le citoyen russe l'exil ou la déportation, sans plus. Lorsque les citoyens ainsi arrêtés veulent savoir ce qu'on leur reproche, afin de pouvoir se justifier, les officiers de gendarmerie leur répondent qu'ils agissent cr par ordre supérieur ».

Ces procédés ne sont pas encore relégués, comme les instruments de torture de nos musées, dans les arcanes de l'oubli. Ils ont peutêtre perdu ce caractère ce cruel » qui provoquait la piété et l'indignation générales, car si on a aujourd'hui la certitude plus grande qu'autrefois de sortir du tombeau vivant de la Sibérie, on n'en est pas moins, tout comme autrefois, brusquement arraché à sa famille et à ses intérêts pour être relégué dans quelque coin perdu du continent asiatique, exposé à y périr d'ennui dans la solitude de populations inférieures et dégradées.

Anciennement les seigneurs envoyaient en Sibérie les serfs récalcitrants; aujourd'hui encore, de nombreux paysans y sont expédiés pour affiliation au socialisme, pour avoir répandu des manifestes contre Tordre établi, pour avoir participé aux troubles agraires (!>. Les ouvriers des villes sont-

(1) Le rapport fait au Congrès socialiste international à Amsterdam constate que les troubles agraires survenus dans les gouver-

ils soupçonnés des. mêmes faits, la gendarmerie perquisitionne chez eux : y trouve-t-elle des journaux ou des publications révolutionnaires, il y va de l'incarcération ou de la déportation en Sibérie. Le chiffre des déportés pourrait être considérable si tous ceux qui lisent de pareils journaux étaient arrêtés ; car les feuilles socialistes sont répandues dans toutes les villes industrielles de la Russie.

La participation à des troubles, à des grèves même peut entraîner la déportation pour leurs auteurs M. En effet, la grève est, en principe, un délit punissable de peines correctionnelles. A la tête des mouvements ouvriers se trouvent généralement les étudiants. C'est dans cette élite intellectuelle, faite surtout de mécontents^), que le&

nements de Karkow, Poltawa, Tarabow et Saratow, en 1903, ont provoqué un chiffre d'arrestations et de jugements quatre fois plus grand que les autres années. Un grand nombre de ces paysans ont été déportés en Sibérie.

(1) Le Bund ou Union des ouvriers socialistes juifs (en Pologne, Lithuanie, Petite-Russie) déclare qu'en une seule année (fin 1901 à fin 1902) 781 ouvriers et intellectuels avaient été arrêtés pour faits se rattachant au mouvement ouvrier juif. Un grand nombre avaient été déportés en Sibérie pour des termes variant de 3 à 5 ans.

(2) Les étudiants russes comptent dans leurs rangs une quantité considérable de boursiers, fils de popes et de petits commerçants. Elevés pauvrement dans quelque coin perdu de la campagne, ils sont brusquement jetés dans une grande ville, en plein milieu de la civilisation trop brillante et trop complexe des capitales. Vivant ensemble en caste, ils s'excitent les uns les autres ; au contact de

sbires russes, opèrent des coupes sombres. Aucune classe de la société n'est d'ailleurs à l'abri des coups perfides de la section de Police politique du ? ministère de l'Intérieur.

Faut-il rappeler le cas des avocats des prévenus des meurtres de Kischinew, exilés pour avoir voulu faire une contre-enquête, qui aurait démontré la coupable indifférence des fonctionnaires chargés de prévenir ces troubles.

Faut-il encore parler de nobles, de favoris, de gentilshommes de la Cour partageant les tristesses de l'exil avec des personnes de condition bien ; inférieure à la leur?

A côté de ces Russes, que de personnes de race ; étrangère, polonais, baltes, juifs, sont mis annuellement à l'ombre par des procédés qui rappellent les plus mauvais jours des monarchies irrégulières! Grâce à des procédés aussi sommaires, il semble que la Russie ne dut pas être gangrenée de socialisme et de « nihilisme ». Il n'en est rien cependant, nous venons de le voir, Peut-être le serait-elle encore davantage si toutes ces mesures

cette vie nouvelle, leur enthousiasme pour les idées généreuses, utopiques, s'exalte rapidement, au point qu'ils deviennent, en retombant dans les réalités de la vie misérable ou banale, des désillusionnés, souvent des révoltés ! Il leur manque des tradi- I tions ! Ils n'ont pas fait « l'étape » !

répressives n'existaient pas. Ce n'est toutefois pas une raison suffisante, nous semble-t-il, pour maintenir, un système qui paralyse des tentatives généreuses n'ayant souvent que des rapports imaginaires avec la propagande socialiste ou anarchiste, et qui devrait, en tous cas, permettre à l'accusé de se défendre .

En outre, le système des gendarmes et des espions politiques qu'ils emploient entretient dans les masses populaires fidèles au Czar une hostilité générale contre le Gouvernement. Il favorise la délation et de la part de quels gens (*) !

En raison du mystère avec lequel la police secrète opère, l'opinion publique est portée à exagérer le nombre de ses victimes et à s'émouvoir continuellement au moindre bruit d'une arrestation ou d'une déportation sommaire. Il en résulte une nervosité continuelle et maladive dans la foule.

(1) Seuls les gens de sac et de corde acceptent d'être les sinistrée aides de la gendarmerie. Escrocs, gredins, prostituées constituent l'armée infâme de la délation et les pourvoyeurs des geôles de la police administrative.

Voir Hugo Ganz, La Débâcle russe; Paris, 1904. — Kowa-

LEVSKY, lOC. Cit.

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