NOBLES ET PAYSANS
L'agriculture est, en Russie, la principale source de la richesse nationale. En effet, à part les revenus d'une industrie naissante et des étendues forestières considérables, mais souvent inexploitables, toutes les autres ressources du pays proviennent de l'agriculture. Assurément, le sol et le climat de la Russie ne se prêtent pas partout à la culture. Ainsi la région du Nord C1) ne produit guère que des pommes de terre et un peu d'avoine. C'est à peine si 1 °/o du sol y est cultivé, tandis que les forêts en couvrent les deux tiers.
La région des lacs (2) ne possède qu'un dixième
(1) Gouvernements de Vobogda, Arkhangel.
(2) Gouvernements de Petersbourg-, Novgorod, Pskow, Olonetz.
de terres cultivées. Par contre/ la région agricolecentrale, la Petite-Russie, la région du Sud-Ouest et celle du Volga moyen constituent d'immenses greniers, où la proportion des terres cultivées est d'environ les deux tiers avec un maximum de 74,5 °/0, dans le gouvernement de Koursk. Pour l'ensemble du pays, les terres de labour absorbent 26,2 °/0 du sol, dont il faut déduire un tiersde terres en jachère ou en guéret. Les prés et les pacages forment 15,9 % du sol ; les forêts, 38,8^ °;. les terres impropres à l'agriculture et les landes,. 19,1 %.
Cette agriculture, ainsi réduite, doit faire vivrel'immense population qui s'adonne aux travaux des champs et des bois. C'est elle qui doit fournir leurs revenus aux familles nobles, lesquelles ne possédaient guère d'autres ressources avant le développement de la grande industrie !
La population de l'Empire ayant été divisée par classes sociales, il semble qu'il soit aisé de déterminer le nombre des personnes adonnées aux travaux des champs, mais il faut tenir compte denombreux ouvriers urbains, saisonniers ou autres, qui continuent à être inscrits dans la classe des paysans. Les derniers recensements renseignaient que cette classe absorbait environ les quatre cin-
«quièmes de la population totale ; mais les auteurs spéciaux C1) estiment que le nombre réel de ceux •qui vivent des travaux des champs ne dépasse pas 77°/0. La noblesse formant 1 V2 % de la population, près des quatre cinquièmes de la population tirent donc leur subsistance du sol.
Quelle est la situation de cette agriculture? Quel -est le sort de ceux qui en dépendent?
Un premier fait mérite d'être noté ici : c'est l'extrême endettement des propriétés rurales en Russie. Considérons-le à quarante ans d'intervalle.
En 1859, les dettes foncières de la noblesse se montaient à 425 millions de roubles, pour lesquelles 38,240,000 hectares étaient hypothéqués sur les 97,988,000 qui formaient la propriété foncière des nobles, soit 39 °/0 d'hypothéqués.
En 1898, les dettes foncières totales s'élevaient à 1,468 millions de roubles, pour lesquelles 53,037,000 hectares étaient hypothéqués, formant 44 °/o des terres de propriété privée.
Les prêts consentis par la Banque foncière de la noblesse ont suivi cette formidable progression : elle avait prêté : 68 millions de roubles en 1887;
(1) Lochtin, Der Zustand der russischen Landtvirthschaft im Vergleich mit andern Landern. Leipzig", 1902.
Soboleff, Jahrbucher fur national Okonomie, 1897, t. XXIII, p. 842.
351 millions, en 1894; 452 millions, en 1898 et 700 millions en 1903. Seules la région du Nordy dont l'Etat possède à peu près tout le sol, lequel a trop peu de valeur pour servir de gage, et la région de Moscou n'ont pas vu augmenter la dettehypothécaire rurale.
Dans les autres gouvernements, au contraire, celle-ci a considérablement augmenté, principalement dans le région de la terre noire (tchernozème), qui est pourtant si fertile. La cause en est dans l'importance des capitaux de roulement qu'exigent les exploitations rurales par suite de l'inégalité du rendement des terres, dont la variabilité peut aller, d'une année à l'autre, jusqu'à 400 % de différence U>1
Force est donc de constater une augmentation considérable des avances faites à la noblesse. Ce fait s'explique par de nombreuses raisons, en tête desquelles nous placerons l'imprévoyance, en même temps que la prodigalité de la noblesse russe. Pendant des siècles, habitués à ne jamais calculer,.
(1) Ces avances progressent bien plus que la valeur de la terre. M. Soboleff (op. cit.) fait remarquer que les charges hypothécaires ont monté de 12 roubles 58 kopeks, en 1870, à 26 roubles 12 kopeks, en 1889, par déciatine, alors que la valeur s'élevait de 45 à 71 roubles par déciatine. La charge est de 28 roubles, 40 kopeks par déciatine d'après les renseignements statistiques de 1899 (Exposition de Paris).
ni incités à tenir la moindre comptabilité, parce qu'ils se bornaient à pressurer le moujik en cas de ressources insuffisantes, les nobles n'ont pu se corriger en si peu de temps de défauts ataviques. Ils ont peut-être appris à compter, mais leur luxe pouvait-il diminuer alors que l'aisance générale augmentait, que de nouveaux besoins, créés par le raffinement et la civilisation de l'Occident, s'ajoutaient à ces goûts orientaux de la pompe et de l'ostentation qui caractérisent la noblesse russe (b>?
A côté de cette prodigalité légendaire, vient se placer la diminution de la rente foncière, depuis que le prix des céréales est fortement déprécié sans compensation équivalente dans l'augmentation de la production.
La culture a été améliorée dans certaines régions depuis l'emploi des engrais chimiques ou autres, mais leur usage est encore inconnu dans beaucoup d'endroits; aussi la production moyenne n'a-t-elle guère augmenté dans l'ensemble du pays (2).
(1) La noblesse russe n'a pas connu ces majorats qui ont conservé pendant longtemps une situation financière -brillante à la noblesse occidentale.
(2) Cette production est encore bien faible, selon les calculs faits par M. P. Lochtin dans son ouvrage autorisé, cité plus haut. Il donne dans le tableau suivant la production moyenne, de 1883 à 1898, par déciatine (1 hectare environ), de différents pays, comparés à la Russie :
Qu'a fait le Gouvernement pour remédier à la pénible situation de la noblesse russe? Il a créé pour elle l'a, on vu, une Banque de prêts fonciers et il a continuellement abaissé le taux d'intérêt de ses avances. Ainsi, cette Banque prête actuellement à 3 1/2 % 5 taux très bas dans un pays où l'escompte est à 5 °/09 tandis qu'il est chez nous à 3 l/-2 °/o e* que les prêts hypothécaires se font actuellement à 3 3/4 ou 4 °/0. En même temps, il diminuait l'importance des sommes avancées, afin de faire l'éducation de la noblesse russe en l'amenant à ne pas trop compter sur l'argent levé et à ne pas vivre d'emprunts.
Belgique 128.5 pouds de céréales par déciatine.
Angleterre .... 123.4 — —
Japon 115.7 — —
Canada 87.1 - —
Etats-Unis .... 83.2 - —
Hongrie 83.1 — —
France 80.5 — —
Roumanie .... 64.2 — —
Australie 53.6 — —
Russie 38.8 — —
Si l'on tient compte, dans ce calcul, des terres laissées en friche, la situation de la Russie est encore inférieure à celle de toutes ces nations. Le résultat, par déciatine, est alors le suivant :
Belgique 115.7 pouds par déciatine.
Angleterre 112 1 — —
France . 62.5 — —
Russie 23.3 — —
L'Empire vient tout à fait à la queue, avec une production moyenne cinq fois moins considérable que celle de la Belgique, «Ces calculs s'appliquent à la seule Russie d'Europe.
Il est peu probable pourtant que l'on réussisse à arrêter la déroute de la grande propriété foncière. En effet, beaucoup d'emprunts hypothécaires faits il y un certain temps, lorsque l'agriculture était plus florissante qu'aujourd'hui, ne pourront être remboursés, par suite de la baisse de la rente foncière. A ces emprunts viendront forcément s'en ajouter d'autres, qui n'auront guère la chance, non plus, d'être remboursés. Les Banques foncières, donc l'Etat, seront ainsi forcées de se substituer au lieu et place des anciens propriétaires, qui deviendront de simples gérants. Il en va déjà ainsi fréquemment. C'est ce qu'exprimait M, Witte, en appelant les anciens seigneurs « les gardes du crédit foncier », devenu le véritable propriétaire de leurs domaines. La noblesse russe a vécu depuis quarante ans d'emprunts, de morcellements et de coupes de bois de futaie. Dans le nord et le nord-est de l'Empire, le sol ne produit rien; <ians le reste du pays, il produit fort peu. Comment, dès lors, vouloir que les fermages soient élevés ou, ils le sont, que les paysans les paient (*) ?
(1) Les fermages sont relativement élevés, étant donnée la minime valeur de la terre. M. Combes de Lestrade rapporte que le prix moyen, à l'hectare, en 1890, était de 240 francs, dans les
A quoi tient le mauvais état de l'agriculture russe? A de maintes raisons, dont plusieurs d'ordre social; celles d'ordre agricole sont l'absence d'un labour sérieux et la pénurie d'engrais, résultat de l'insuffisance du bétail. Cette insuffisance du bétail est, elle-même, le résultat de la misère des cultivateurs.