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Les labours sont insuffisants

L'agriculteur russe emploie de mauvais instruments aratoires. Il ne connaît guère les instruments en fer. Il en résulte que le sol n'est pas suffisamment travaillé, ce qui entraîne des conséquences déplorables, surtout dans les années de sécheresse t1), et celles-ci ne sont pas rares en Russie. Qu'on se rappelle notamment les années 1891 et 1899, qui ont amené d'affreuses disettesdans les régions du Volga moyen.

Le paysan russe se sert, de préférence, de la

(1) Karischeff, Bauernpacht. Dorpat, 1892.

sok7ia, petite charrue légère et assez primitive, au moyen de laquelle la terre ne peut être ameublie qu'à la profondeur de 6 à 10 centimètres. Dans la région de la terre noire, on emploie la lourde charrue petite russienne, tirée par deux bœufs.

D'autre part, pourquoi ces petits cultivateurs seraient-ils tentés de faire, du chef d'engrais, des sacrifices pour lesquels ils ne trouveront pas une compensation assurée, à cause du bail annuel que les propriétaires russes veulent seulement leur consentir ou par suite de la redistribution périodique des terres communales, qui peut les déposséder, à bref délai?

La culture ne s'industrialise pas non plus assez. On ne connaît encore que celle des gros blés, dans la majeure partie du pays. Il y a peu de cultures industrielles, comme la betterave, le tabac, etc. On ignore les cultures dérobées, qui font la richesse des plaines flamandes, de même que l'usage des engrais verts, constitués de plantes oléagineuses, qui font des merveilles dans les terrains maigres.

Il y a des exceptions, certes, et de grands propriétaires fonciers appliquent à leurs domaines les procédés de la culture moderne et de la chimie.

Mais les petits fermiers ne sont ni assez riches, xii assez instruits pour employer ces procédés .,

Les charges qui grèvent l'agriculture russe ont toujours été et sont encore trop lourdes pour elle, malgré les tentatives de dégrèvement faites par le Gouvernement. Remarquerons, en effet, que, si le budget russe a considérablement augmenté, les impôts directs n'ont pas suivi la même progression. Ils ne représentent actuellement que 12 °/0 du total des ressources de l'Empire, au lieu de 20 % en 1887. La faible augmentation du rendement des impôts directs retombe tout entière sur les commerçants et les industriels. Le Gouvernement a, depuis 1880, supprimé l'impôt de capitation, remis les arriérés dus de ce chef et diminué la quotité de l'impôt foncier.

Malgré cela, l'agriculture russe reste trop imposée. Ses charges annuelles se décomposent ainsi : taxes foncières, 10 millions de roubles; indemnités de rachat des terres communales, 90 millions; taxes pour les Zemstvos, 54 millions; pour les communes rurales, 46 millions; au total, 200 millions de roubles, soit 530 millions de francs, ou 5 fr. 50 c. par tête d'habitant de la classe paysanne, sans compter la participation de celle-ci dans les impôts indirects et les monopoles, que- M. Wittchewsky 0) estimait à 300 millions de^

(1) Jahr bûcher fur national Okonomie, 1904, p. 744.

i.94 LA CRISE POLITIQUE

roubles. I] conclut en disant que c'est une charge trop lourde pour les paysans : ce qui le prouve, -c'est que les arriérés d'impôts remis par Nicolas II s'élevèrent jusqu'à 150 millions de roubles! De plus, les impôts sont très mal répartis : il est des contrées où ils représentent jusqu'à 6 fr. 50 c. l'hectare : chiffre énorme pour un pays où la terre rapporte peu.

Enfin, il existe des causes sociales de la crise agricole, résultant de l'organisation de la classe paysanne. On sait que, sauf sa maison et le verger y attenant, le paysan russe ne possède presque jamais rien en propre. Les terres seigneuriales, dont l'usufruit à perpétuité lui a été concédé lors de l'émancipation, sont propriété commune de tout le village. Chaque foyer a droit à une partie de cette terre f1), qui est distribuée et redistribuée périodiquement par l'assemblée communale, à laquelle prennent part tous les chefs de famille. Chaque famille reçoit de la terre en proportion de ce

(1) Mais ce droit constitue souvent une charge plutôt qu'un avantage pour les paysans. Dans nombre de districts la terre est si ingrate qu'il ne reste aucun profit appréciable pour celui qui la cultive, lorsqu'il a payé la part de taxes foncières qu'elle doit acquitter et les redevances dues aux anciens seigneurs pour le rachat de la terre. C'est alors à qui sera le plus habile, le plus éloquent pour se voir attribuer le moins de terre possible, lors de la redistribution périodique par l'assemblée communale !

qu'elle est en mesure de cultiver, d'après le nombre de bras et la valeur physique de ceux-ci. C'est encore l'assemblée villageoise qui fixe l'assolement, l'époque où commenceront la fenaison, les labours, etc. C'est elle qui interdit aux paysans de quitter leur village ou ne le leur permet que moyennant caution pour le payement des taxes foncières, en vue de desquelles les membres de la commune sont solidairement tenus.

Cette assemblée populaire exerce ainsi une tutelle continuelle sur la vie et l'activité de la classe paysanne. Comment vouloir que des groupements de paysans, imposant à tous des procédés traditionnels et routiniers, puissent réaliser des progrès, des innovations heureuses, qui sont le résultat de l'initiative des plus hardis et servent ensuite d'exemple aux autres?

Il y a plus. Un système, qui soumet les terres à de nouvelles distributions à courts intervalles, de trois à quinze ans, peut-il encourager les paysans à améliorer par de longs et pénibles travaux des terres qu'ils devront abandonner au moment où ils pourraient commencer à recueillir les fruits de leur persévérance? Comment espérer, dès lors, que certains travaux de drainage, d'amendement, de plantations puissent être faits dans des terres

soumises à une redistribution périodique? L'occupant actif irait-il travailler pour des paresseux qui s'approprieraient ensuite son lot? Quoi d'étonnant, dans ces conditions à ce que la culture fasse si peu de progrès?

Cette formation communautaire a engourdi l'initiative et découragé l'effort personnel du paysan russe : aussi son apathie, sa lenteur sont-elles devenues proverbiales.

Autre conséquence du système : le paysan russe ne saurait respecter une propriété individuelle qu'il n'a jamais pratiquée. Il en résulte des déprédations continuelles, des envahissements progressifs sur les propriétés particulières, tellement fréquents que les propriétaires renoncent à porter plainte. Les faits restant impunis, les paysans s'enhardissent. Cet état de choses amène la désertion de la terre par les anciens seigneurs, qui vont chercher dans l'activité industrielle et financière les ressources que ne leur donnent plus les propriétés ancestrales. Il en résulte un appauvrissement progressif du pays rural, livré à ses propres forces. Selon des auteurs allemands C1), 70 % de la population agricole retirent de leuii* part dans

(1) Von Schultze-Gaveknitz. loc. cit. -— Soboleff, op. cit.

la propriété communale moins que le minimum nécessaire à leur subsistance ; 20 °/Q en tirent leur nourriture, mais non celle de leurs bêtes de somme. La ruine de la classe rurale est générale. La preuve en est dans la minime augmentation de la propriété quiri taire au sein de la classe paysanne.

La Banque foncière des paysans, créée dans le but de leur faciliter l'acquisition des terres, avait, au 1er janvier 1899, consenti pour 88 millions de roubles en prêts hypothécaires, pour l'acquisition de 765,000 hectares, qui ne représente qu'une augmentation de 1 °/0 de la propriété paysanne. Encore ces achats ont-ils eu lieu principalement dans le gouvernement d'Ekaterinoslaw, les régions des steppes du Sud, où les paysans possédaient déjà, en vertu de la loi d'émancipation, un lot plus grand que la moyenne ; ensuite l'immigration qui s'y est produite a exercé une certaine influence sur ces achats.

Partout ailleurs, la propriété privée des paysans n'a guère progressé. Actuellement, l'étendue moyenne des domaines appartenant à des paysans n'est que de 19 hectares, au lieu de 18 hectares en 1875. Les plus fortes moyennes se trouvent dans les gouvernements du midi et de l'est, où il y avait beaucoup de terres vacantes (steppes) appartenant

à l'Etat et où s'est produit une immigration assez considérable.

La population augmente dans ces régions, tandis qu'elle diminue dans celle de la fertile terre noire. C'est ce que prouvent les tableaux statistiques suivants :

Gouvernements : Habitants en :

Région de l'Est : 1892 1897

Samara 2,650,000 2,763,000

Astrakhan 923.000 1,003,000

Orenbourg 1,389,000 1,609,000

Région du Sud :

Kherson 2,300,000 2,732,000

Don 2,122,000 2,575,000

Région de la terre noire :

Orel 2,140,000 2,054,000

Toula 1,531,000 1,432,000

Riazan 1,950,000 1,802,000

Tambow 2,968,000 2,715,000

Poltawa 2,983,000 2,794*000

Les acquisitions faites par les paysans ou les communautés rurales n'ont pas compensé la diminution de la propriété foncière des anciens seigneurs. C'est ce que prouvent les statistiques officielles suivantes, sur l'état de la propriété en Russie d'Europe (sans la Finlande et la Pologne)

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