‹ La crise religieuse du XV. siècleChapitre 247 sur 396 · FIDÉLITÉ DU CARDINAL ORSIM · texte numérisé non relu

FIDÉLITÉ DU CARDINAL ORSIM

des murs, le cardinal se crut suivi, piqua des deux, tomba de cheval, se blessa au genou, gagna clopin-clopant les brousses de la rive du Tibre, où il se tint longtemps blotti, jusqu'à ce que des matelots, le prenant sur leurs épaules, lui fissent passer le fleuve à gué pour le transporter à bord de la galère génoise l. Tels furent les adieux du prélat savoyard à cette cour où il avait rempli les fonctions de vice-camérier et de légat. Depuis de longs mois, il se renfermait dans une opposition sourde; il était destiné à un rôle plus bruyant : âme de la résistance bâloise, opiniâtre champion de la suprématie conciliaire, on le verra un jour tenir tête à lui seul à toutes les forces de la papauté.

Derrière ces transfuges, qui restait donc à Rome pour assister Eugène dans son abandon ? Quelques jeunes prélats sans expérience ou sans gravité ; deux ou trois cardinaux peu notables ; un seul homme de valeur, le vieux cardinal romain Giordano Orsini, inspirateur désabusé dune politique dont on recueillait trop de funestes fruits, défenseur impuissant de la souveraineté pontificale.

Est-ce condescendance ou découragement ? Le vieil humaniste recourut, dans cet instant critique, à de tendres supplications pour tâcher de fléchir l'homme en grande partie responsable du soulèvement bâlois, son jeune collègue Cesarini : « J'avais tou- « jours pensé, lui écrivit-il, révérendissime seigneur, que le zèle « et l'amour de Dieu inspiraient votre conduite à Bâle, et que « vous n'aviez en vue que le maintien de l'unité, la défense des « intérêts de l'Eglise... Beaucoup, à votre sujet, pensaient ou « parlaient autrement : mais je m'en rapportais moins aux propos « dautrui qu'à l'expérience que j'avais de votre vertu, de votre « bonté. Aujourd'hui, je suis forcé de concevoir quelque doute.

1. Lettre du duc de Milan du 21 juillet 1433, très peu postérieure à l'arrivée de Louis Aleman à Gênes (ms. 1982 de Douai, fol. 3L7 r°; Ampliss. collect., VIII, 620'. Le récit, très vivant, de M. G. Pérouse (p. 126, 127) contient, malheureusement, plusieurs détails de fantaisie.

« Vous refusez la présidence qui vous est offerte par notre saint « père le Pape. Etrange chose, si vraiment vous vous souciez « de l'unité de l'Eglise ! Je ne vois pas quelle excuse vous pou- « vez invoquer. N'est-ce pas au nom du pape que vous avez « ouvert le concile de Bâle ? N'étiez-vous pas son légat? Ne vous « êtes-vous pas en maintes circonstances couvert de son autoce rite ? Et maintenant vous refusez de présider en son nom ! <( Pourquoi ce changement? Je l'ignore. Je persisterai cepen- « dant à croire et à soutenir que votre bonté, votre vertu vous « empêchent de vouloir qu'un scandale éclate... Il semble bien « que je sois sûr de vos bonnes intentions : et pourtant, je vous « en supplie du fond du cœur, j'en conjure la miséricorde <( divine, ne songez, ne travaillez qu'à la pacification et au « salut de l'Eglise, ne vous laissez pas entraîner à ce qui pourrait (( conduire au schisme... Les circonstances sont plus que jamais « critiques, le moindre accident peut causer une perturbation « étrange. Vous vous souvenez des maux produits par le schisme « passé, combien la foi en a été ébranlée, la piété amoindrie. Si, c ce qu'à Dieu ne plaise, l'Eglise repassait par les mêmes épreuves, <( sa blessure, cette fois, serait irrémédiable... Prenez garde, non (( seulement à ne pas vous tromper, mais aussi à ce que d'autres « ne se servent pas de vous pour fomenter la discorde, provoquer « le scandale !... Vous êtes citoyen romain, vous êtes cardinal : « or, les Romains passent pour être responsables du dernier «. schisme, et l'on répète couramment que tous les scandales qui « ont éclaté proviennent des cardinaux. Double raison pour « éviter tout acte capable d'engendrer soit le scandale, soit le « schisme... C'est l'amour que je porte à l'Eglise de Dieu, l'affec- « tion que j'ai pour votre personne qui me forcent à vous écrire « ainsi. Ce sont conseils d'ami : recevez-les en bonne part. Dieu « m'est témoin que je vous ai toujours aimé, que je vous aime « encore pour votre vertu. Mais, durant cette dernière partie de « ma vieillesse, je voudrais goûter la paix et voir l'Eglise unie.

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