LE PÉRIL ARAGONAIS
jeté dans les esprits par les manœuvres aragonaises, le parti de l'antipape pouvait relever la tête et faire remettre en question, au sein du concile, la légitimité de Martin V; ou, simplement, l'opposition au pape, déjà si forte, pouvait trouver dans l'adversaire de Louis III un solide point d'appui, et les éléments hostiles du synode se grossir de tout ce que l'Aragon, la Sicile, d'autres pays encore déverseraient sur Sienne d'agitateurs dociles au mot d'ordre d'Alphonse. Les contemporains ne s'y trompèrent pas: un chroniqueur siennois et un biographe de Martin V s'accordent pour dénoncer le péril aragonais comme la principale cause du découragement du pape ' .
Ajoute rai-je que la confiance des légats dans le gouvernement siennois était quelque peu ébranlée? Non qu'on pût reprocher à celui-ci d'avoir violé un traité dont l'absence du pape avait rendu la plupart des dispositions caduques. Avec plus déraison le saintsiège eût pu se plaindre de l'inobservation des articles secrets, si toutefois ceux-ci avaient été réellement acceptés. En tout cas, Martin V ne rencontrait pas à Sienne l'appui sur lequel il avait compté.
On le vit bien au moment du scandale provoqué par un sermon violent du frère mineur Guillaume Josseaume (3 octobre) 2, Cet orateur, connu pour son intempérance de langue 3, avait développé devant les pères la comparaison suivante : « De même « que la Vierge eut deux époux, l'un qui lui commandait, le « Saint-Esprit, l'autre qui la servait, saint Joseph, de même « l'Eglise a deux époux : l'Esprit saint, qui la gouverne, le pape,
t. François Tomazzi, loco cit.: L. Duchesne, Liber pontificalis, II, 521. — Tomazzi donne les démarches d'Alphonse en faveur de l'antipape comme ayant été dénoncées à Martin V par l'archevêque de Cologne.
2. Bominica de nuptiis, c'est-à-dire le 19° dimanche après la Pentecôte, où se lit la parabole du roi qui célèbre les noces de son fils.
3. 11 s'était vu, pour cette raison, emprisonné, au concile de Constance, le 4 août 1417, à l'instigation du général et des religieux de l'ordre des Mineurs; puis il avait été remis aux mains du cardinal de Foix (H. Finke, Forschungen und Quellen zur Getch. d. Knnstanzer Koncils, Paderborn, 1889, in-8°, p. 216).
« qui lui obéit. » Et il avait ajouté : « A l'Eglise appartient de « diriger, de gouverner le pape, de l'instruire de ce qui touche à « la foi, de ce qui est nécessaire au salut. » Doctrine assez conforme aux principes de Constance, tels du moins qu'on les interprétait couramment, mais qui ne pouvait trouver grâce devant les légats. Examiné pourtant parla « nation française », qui n'y vit rien à reprendre au point de vue de la foi, ce discours recevait à Sienne une publicité inquiétante. Les présidents, qui avaient songé dès la première heure à s'assurer de la personne du prédicateur, adressèrent alors aux magistrats une demande d'emprisonnement; mais ceux-ci objectèrent les clauses de l'asseurement : ils n'agiraient contre Josseaume que sur réquisition du concile. L'intéressé en fut prévenu, et les autorités protestèrent qu'elles défendraient tout suppôt, même au besoin contre le pape, même si le pape était présent.
A quelque temps de là, Josseaume disparut, enlevé de nuit, disait-on, et emmené au loin par des religieux de son ordre. Vengeance des légats, sema le bruit public, et déjà l'on pensait que le malheureux frère allait payer ses hardiesses de sa liberté ou de sa vie . Mais Josseaume revint comme il était parti, et Jean de Raguse avoue que les démarches des Français, l'intervention même des Siennois, tout prêts, s'il le fallait, à exercer des représailles contre le couvent de San Francesco, ne furent pour rien dans ce retour, qu'il qualifie de « miraculeux » : le plus probable est que Martin V avait jugé prudent de mettre fin luimême à un exil qui soulevait tant d'émoi *.
Je pourrais citer encore l'exemple de l'abbé de Paisley, un
1. Jean de Raguse, p. 50, 64. — Cette aventure ne fut point la dernière de Guillaume Josseaume. Dénoncé, en 1429, pour avoir exposé, à Metz, des doctrines hétérodoxes, il fut condamné par le concile de Bâle, rétracta ses erreurs, le 9 juillet 1432, et n'en subit pas moins une longue détention. Ce Josseaume était un rigoriste : il enseignait, par exemple, que, qui ne s'abstient pas de péché pendant une journée entière, n'a pas la contrition et recourt vainement au sacrement de pénitence (Bibl. nat., ras, lat. 1575, fol. 81 v°, et Ampliss. collectio, VIII, 139; Monum. Concil., II, 214, 215 ; Concilium Basiliense, II, 161, 207, 262, 316; V, 20).