I.KS HUMAINS DONNENT I.A CFIASSE Af l'APR 3iH
serviteurs attirèrent rattention : on eut vite constaté que l'appartement du cardinal ressemblait à une demeure mise au pillajj^e, et cela donna lidée de veiller d \ui peu plus |)rès sur la personne du pape. Tout à coup le i)ruil se répandit, au port, qu un des deux moines partis avec Valentin n était autre que le souverain pontife. Des cris furieux emplirent aussitôt le ïrastévère : « Aux « armes ! .\ la poursuite du pape ! » Tandis que les évêques d'Ancône et de Parenzo, avec ce qui restait de domestiques d'Eugène, se réfugiaient en ville ou au Chàteau-Saint-Ange, et que le i< caporione » du Trastévère faisait conduire au Gapitole le patriarche de Jérusalem, la nouvelle sétant propagée dans Rome, les uns coururent au port pour questionner les matelots, les autres s élancèrent à pied ou à cheval à la poursuite des fugitifs, d'autres enfin montèrent en barque pour tâcher de rattraper Valentin.
Celui-ci. par malheur, luttait contre un vent violent qui le. repoussait vers Home, et son bateau, mal calfaté, enduit d'un épais limon, n'avançait que lentement en dépit des elforts des rameurs. 11 n'avait pas encore dépassé le coude que fait le Tibre à la hauteur de Saint-Paul que, débouchant par des raccourcis, la populace l'avait rejoint. Les eaux étaient alors très basses, et la barque devait suivre les sinuosités du chenal. Les deux rives étaient couvertes de Romains, les uns descendus dans le lit afin de lancer leurs traits de plus près, les autres restés sur les berges, d'oîi ils faisaient pleuvoir des projectiles de toutes sortes. A l'approche du danger, le pape avait repris sa position couchée au fou 1 de la barque ; son corps avait été protégé tant bien que mal au moyen d'un grand bouclier ; deux autres de ces engins servaient de défense à Valentin et à Jean de Meleto, armés également d'arbalètes. Au milieu des clameurs et à travers les traits, les fugitifs parvinrent à passer sains et saufs. Ils n'en furent pas moins poursuivis longtemps encore par des cris injurieux à l'adresse du pape. Quant à la barque qui avait essayé de les rejoindre, la chance avait voulu qu'elle échouât à la sortie du port.
3ii l.A TRftVE ENTRE LE PAPE ET I.E CONCILE
Ils n't'taientpas pourtant au bout do leurs émotions. Un parti de Romains, prenant les devants par la Via Portese, avait été les attendre au dernier tournant du Tibre avant Porto. Ils supposaient que les fugitifs, trouvant la rive droite, à cet endroit, fortement occupée et le fleuve barré par un bateau rempli d'hommes armés, aborderaient sur la rive gauche, afin de gagner par terre Ostie, qui n'était pas éloignée, et, juste k ce point de la rive, au milieu de la brousse, ils avaient dressé une embuscade. Par bonheur, Valentin ne s'arrêta point à cet expédient. Apercevant de loin Pennemi, il eut le temps d'encourager ses hommes : la gloire qui les attendait, le profit aussi, car Eugène IV promettait une large récompense, enfin la façon miraculeuse dont ils venaient d'échapper à des dangers non moins grands, grâce sans doute aux mérites du saint-père, tout cela fut indiqué en quelques j)hrases rapides, qui portèrent. Déjà les Romains postés sur la rive droite faisaient pleuvoir flèches, pierres et traits, entremêlant pourtant leurs clameurs furieuses d'alléchantes promesses, afin de persuader à Valentin et aux rameurs de leur livrer Eugène. Au milieu du courant, les gens montés en barque brandissaient leurs traits et leurs lances, menaçant de transpercer quiconque essaierait de passer. Droit sur eux Valentin dirigea ses vigoureux rameurs. Le vent était tombé; la violence du courant accélérait la vitesse; puis, au dernier moment, le Soudan et trois autres se dressèrent armés de lances ; deux des matelots saisirent des arbalètes, si bien qu'on vit l'ennemi, évitant ra])ordage, virer de bord et se ranger sur un côté du fleuve. Bien lui en prit : son bateau était, dit-on, vermoulu et avait toutes les chances du monde d'être coulé. Le passage redevenu libre, un cri de triomphe sortit de la poitrine des rameurs, et Eugène IV, qui avait passé son temps à prier ou à réciter silencieusement ses heures \ put demeurer assis pendant la dernière partie du
L On a supposé gratuitement (Gregorovius, VII, 52) que le pape poussait des gémissements,
FUITE d'eUGÈM: IV PAR MER 345
trajet, devisant des incidents du jour, louant le courage de chacun, jiromettant maintes récompenses.
A Ostie, il embarqua sur la galère de Vitellu. Le mauvais état de la mer l'obligea de passer la nuit à l'ancre au milieu du fleuve ; mais ce navire de pirate était pour lui un asile sûr. Il y retrouvait même une espèce de cour, car les gens de la curie sortis de Rome avant lui attendaient encore, soit à Ostie, soit dans des embarcations mouillées dans lo fleuve, le rétablissement du l)eau temps.
Après deux jours de repos à Gività Vecchia', où il avait rallié encore d'autres j)rélats ou serviteurs, le pape reprit la mer, cette fois sur une galère florentine, laissant à celle de Vitello et à huit autres plus petites le soin de transporter .sa cour. L'une de ces dernières fit une fâcheuse rencontre : un pirate corse, Mariano de Nunza, et un génois, Michel de Levant, dépouillèrent traîtreusement les euriaux qu'elle transportait de leur argent^ de leurs effets et de leurs livres -. Plus heureux, Eugène IV
1. Suivant qir(jn fixe au 4 ou 5 juin la date de l'évasion du pape, il dut parvenir à Cività Vecchia le 5 G. Canibi, p. 189 ; J. Haller, III, 126 ou le 6.
2. Lettre du pape, du "juillet !4.3'i, recommandant au comt« Jacques de Piombiudde i-untinuer à s'employer on faveui- des euriaux dépouilles de leurs biens, notamment de l'avocat consistorial Giuslino de Pianta (Arch. du Vat.. liefj. 359, fol. 221 r";. — Lettre du pape du 11 juillet adressée au gouverneur et au conseil delà ville de Gènes: « Scripsimus nuper vobis quomodo quidam Marianus de Nunza, corsicus,diripuerit in mari niulla bona corlesanorum nostrorum in duobus navigiis quorum unus patronus erat Corsicus quidam, alter vero Janucnsis... Co^'Hovimus patronum na\ip:ii Janucnsis, qui vocatur Micliael de Levanl, subditus vester. prodiloi-ic anlca convenisse cum ipso Mariano de spoliatione dictorum navigiorinii. et. cum na\igia essenl reforla viris qui se defcndere j)ossent et res tueri, suasisse illis ut arma deponerent, quoniam illi pirate essent amici ; itaque suasu patroni proditorio, cum navem [lisez: arma] deposuissent et in navem suani piratas perinisissent asccndei-e. captos spoliatos([uc, et bona dircpla fuisse. Ilec Pascalis quidam et Anl<inius, ipsius Micliaelis frater, qui ipsam navem conducebanl, cum essent Plumbini in mortis articulo, in salutem anime ipsorum publiée confessi fucrunl... ■> Ihid., fol. 222 r", — Auli-cs lettres duiiape adressées « Oldradiide LampM;cnano, ducali gubernatori Januc ■>, au duc de Milan lui-même, enfin « Opigeno de .Vlzate, ducali commissario » ihid., fol. 222 v'% 223 r" etv"). — Lettres des 2S et 29 juillet donnant pouvoir aux évêques de Nebbio et d'Aleria d'absoudre les coupables qui aumut restitué les biens volés ou en auront dénonce les détenletn-s f/?ef/. .3t5<i, fol. 6 v", S v" . Lettre ordonnant à l'évccpie d'.Meria de dénoncer les cnupables con^me excommuniés, à iu"ins que, dans la huitaine, ils
)H6 LA riti^VK RNTHK i.i; l'Ai'v: i;r i.i; c^ncim:
parvint sans encombre, le quatrième jour, à Porto Pisano (12 juin)'.
A Pise, ce n'étaient plus les cris d'une populace furieuse, ce n'étaient plus des f>Têles de pierres ou de traits qui accueillaient le souverain pontife, mais des acclamations joyeuses et attendries. Enfants couronnés de lauriers et de fleurs, mag-istrats revêtus de leurs insignes, notables conduisant par la bride la monture pontificale, hommes et femmes remplissant les rues, garnissant les fenêtres, ce doux spectacle reposait le cœur d'Eugène IV de celui qu'il avait eu récemment sous les yeux: le pape, par moments, ne pouvait retenir ses larmes. On le conduisit au dôme ; l'archevêque et le clergé sortirent à sa rencontre. On le logea au palais archiépiscopal, où il put échanger contre des habits décents l'indigne accoutrement sous lequel il était arrivé ^.
Il retrouva aussi à Pise un grand nombre d'officiers de la cour pontificale qui, évadés de Rome, s'étaient dispersés en Toscane. 11 y retrouva même un cardinal, l'aragonais Casanova ■', las du rôle qu'Alphonse V lui avait fait jouer à Bâle, et témoignant de son repentir, ainsi que de son dévouement. Enfin, le 22 juin, Eugène IV se présentait aux portes de Florence ^.
La république avait toujours été son alliée. L'année précé-
ne restituent les biens volés {ihid., fol. 8 r'j. — Lettre d'absolution du 14 décembre en faveur de Lucien de Casea, damoiseau de Ncbbio {Reçf. 373, fol. 107 v"). — Lettres des 23 et 30 décembre cherchant à provoquer une expédition armée contre les pirates coupables pour les forcer à restituer [ihid., fol. 100 \", 108 v°).
1. Fi. Biondo. loc. cit.; G. Morelli {Delizied. eriid. Toscani. XIX, 118). Daprès Barthélémy del Corazza, les Florentins apprirent le 12 juin le passaj^e d'Eugène IV à Livourne ( Archiv. stoi\ italiano, 5° série, XIV, 384).
2. A. Traversari, Hndn'pnricon (Florence et Lucqucs. 1681. in-4"). p. 66.
3. Vespasiano da Bisticci (A. Mai, Spicil. Roinan.. 1, 221 1 confond ici avec Casanova Jean de Torquemada, qui plus tard fut éj^alemcnt cardinal du titre de Saint- Sixte.
4. Pour l'évasion d'Eugène IV, j'ai suivi principalement le récit détaillé de FI. Biondo i p. 181-485), en le complétant par certains traits empriuités à \'espasiano da Bisticci, à N. délia Tuccia (p. 138j, à Barthélémy dcl Corazza, à G. Gambi (p. 189), à A. de Tummulillis (p. 38), etc. Cf. Neri Capponi, col. IISI : Cronica di Bologna, co\. 6i9; .1. Simoneta, col. 225: Cecconi. .'^/(/(/i s/or. mil Concilio di Firenze, p. xli, i.vi.
AititivKi: i»r l'Ai'i: a i'i.(irenck 'Ml
dente, elle eût souhaité de l'attirer déjà clu'/ elle ', et, au mois d'avril, avant mènu' la révolution romaine, le bruit avait eoiu'u (ju'il irait prochainement lui demander 1 hospitalité ^■. Il la trouvait parvenue à un haut degré de splendeur et de puissance, animée d'aillein-s de dispositions excellentes à son é^ard. Des feux de joie s'étaient partout allumés dans Florence, les carillons de tous les campaniles s'étaient mis à sonner à la nouvelle de son évasion.
Il n'avait pas encore franchi la porte San Frediano que déjà les riches présents se succédaient les uns aux autres : une croix d'argent garnie d'émeraudes. don des Six de la marchandise; un poëh' de drap d'or, une chape enrichie d'or et de perles, un cheval blanc caparaçonné de cramoisis, offrande généreuse des Capitaines de la partie guelfe. A l'entrée de la ville se trouvaient, pour le recevoir, les Seigneurs et le Gonfalonier de justice, abrités sous leur étendard, tous les ordres religieux avec leurs somptueux reliquaires. Le cortège se forma. Derrière la « famille » du pape, au milieu de cent jeunes gens tous vêtus de soie, tous tenant de gros cierges, un mulet blanc s'avançait portant le Saint- Sacrement dans un simple cotl'ret recouvert de cramoisis et surmonté d'une petite croix. Ensuite paraissait le vicaire de Jésus- Christ, accompagné du cardinal Casanova, et, à sa suite, plusieurs évêques répandaient .sur le peuple une pluie de menue monnaie. On se rendit ainsi à la cathédrale inachevée de Santa Maria del Fiore, où le pape octroya une indulgence. Le lendemain, fête de saint Jean-Baptiste, Eugène, assis .sur un trône élevé, vit défiler à ses pieds la procession traditionnelle. C'est peut-être