CHAPITRE VI
DESSEIN PROBABLE DE LA PROVIDENCE EN PER- METTANT LA FORMATION DE l'eMPIRE BRITAN- NIQUE.
L'expansion extraordinaire de l'empire britannique dans les temps modernes, à en juger d'après la marche ordinaire de la Providence, ne nous fournit -elle pas des indices probables de ses desseins sur le peuple anglais et sur le monde? La lumière qui jaillit de l'étude du passé ne peut-elle pas, sur ce point, nous laisser entrevoir l'avenir ? Il y a là une considération d'une très grande importance : nous y insisterons.
L'Eglise est le point central du gouver-
nement divin, le point central de l'histoire et des desseins de Dieu surrhumanité. Tous les événements, même les plus indifférents en apparence, convergent vers ce centre. A le bien prendre, l'histoire n'est que l'ensemble des faits dont Dieu a voulu ou permis l'accomplissement pour préparer, établir, propager,conserveret consolider son Eglise.
Parmi ces faits, l'empire romain est un des plus remarquables ; c'est une de ces cimes qu'on aperçoit de tous les points de l'histoire. Or l'immensité de son étendue, sa parfaite organisation et les nombreux et rapides moyens de transports qui mettaient Rome en communication avec le monde entier n'avaient-ils point pour but de faciliter, quand l'heure de la Providence serait venue, la propagation dans toutes les parties du globe de cette Eglise dont le siège devait être à Rome, et qui, de Rome, devait gouverner le monde ? Le contester serait ne rien comprendre à l'histoire.
Était-ce seulement pour les Romains, dont l'empire allait tomber en décadence , puis être dépecé par les barbares, que Dieu avait fait préparer cet admirable système de routes si bien décrit par M. de Champa-
ce Entre tous ces peuples régnait le réseau immense des routes romaines dont partout se retrouve l'ineffaçable vestige... Rome communiquait d'abord avec toute l'Italie.
Ensuite, partant de Milan, des routes s'épanouissaient vers tous les passages des Alpes et gagnaient Arles, Lyon, Mayence, le Tyrol, Tlstrie. A la ville d'Arles se rattachaient, par une immense ligne qu'Auguste acheva, Nîmes, Narbonne, tout le midi de la Gaule et toute l'Espagne jusqu'à Cadix.
A Lyon venaient se croiser les quatre grandes routes de la Gaule, qui unissaient aux quatre mers cette métropole des peuples celtiques, à la Méditerranée par Marseille , à l'Océan par Saintes , à la Manche par
Boulogne, à la mer du Nord par Mayence et par le Rhin. Puis, après ces routes qui rattachaient les provinces à Rome, d'autres routes liaient les provinces entre elles. De Trêve à Sirmium, un grand chemin longeait le Rhin et le Danube, unissait les provinces armées de Rhétie et de Vindélicie, et mettait en rapport la Gaule avec la Pannonie.
Puis de là, par la Mésie et jusque chez les Scythes, par la Thrace dans l'Asie Mineure, par l'Asie Mineure dans la Syrie, dans la Palestine, dans l'Egypte et sur toute la côte africaine, la route romaine achevait le tour du monde, et se retrouvait par la riche Cadix, par Malaga, par Carthagène, au pied même des Pyrénées. »
ce Les communications par les fleuves n'étaient pas moins importantes... La vitesse des voyages par terre n'a guère été dépassée que de nos jours. César faisait iOO milles (33 lieues 1/4) dans la journée; Tibère, allant retrouver son frère Drusus
qui se mourait en Germanie, fit 200 milles en 24 heures (1). »
Etait-ce seulement pour les Romains que ces routes avaient été construites ? Etait-ce pour cpie César pût faire 100 milles dans la journée , et pour que Tibère pût aller rejoindre son frère Drusus, en faisant 200 milles en 24 heures? Oui, mais aussi et surtout pour d'autres voyageurs qu'eux.
D'autres voyageurs allaient venir après eux, que Dieu avait prédestinés à porter aux peuples, non pas la servitude, mais la liberté, la vraie liberté de ses enfants.
Ce système de route, à peine ébauché sous la république, ne fut achevé que sous Auguste. Il n'était pas nécessaire qu'il le fût plus tôt. Ceux qui devaient les parcourir n'étaient pas encore venus. Dieu les avait depuis longtemps signalés au monde par ses prophètes, et il préparait tout pour les re-
(i) Les Césars, t. IH, I. I, cii. m.
cevoir et les aider à accomplir leur mission. Maintenant tout est prêt; ils peuvent venir.
De même qu'en ordonnant un dénombrement général de son empire, Auguste concourt, sans le savoir, à l'accomplissement de la prophétie d'après laquelle le Messie devait naître à Bethléem, de même aussi, en achevant ces magnifiques routes qui, dans sa pensée, ne doivent servir qu'à porter à son apogée la puissance de Rome, il contribue à réaliser cette prophétie d'Isaïe : Quels sont ces hommes qui volent comme , des nuées? Qui sunt isti qui ut nubes volant (1)?
Ah ! ces hommes, ce sont des conquérants d'un nouveau genre dévorés d'une ambition jusqu'alors inconnue, l'ambition d'établir dans le monde entier la sainte Église de Dieu, l'ambition de sauver des âmes. Ils ne marchent pas; on peut dire, tant leur
(i) Cap. Lx, V. 8.
course est rapide, qu'ils volent. Ils volent sur les routes que vous avez construites, ô Romains païens. Ces routes, c'est pour eux que vous les construisiez.
Et maintenant voici un autre empire, tout récent, qui dépasse de beaucoup par son étendue, par le nombre de ses sujets et surtout par le nombre et la rapidité de ses moyens de communication, l'antique empire de Rome. C'est l'empire britannique.
Il faut ici des chiffres ; mais quelques-uns suffiront.
La Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'Angleterre, l'Éeosse et l'Irlande, a une superficie de 120.832 milles carrés — on sait que le mille anglais est de 1.609 mètres — et une population de 37.500.000 habitants.
La Grande-Bretagne n'est que le point central, le cœur de l'empire britannique.
C'est dans les cinq parties du monde que sont les possessions qui constituent cet immense empire.
En Europe, Malte et Gozo présentent une assez faible population, environ 160.000 habitants ; mais si on y ajoute les possessions que TAngleterre s'est acquises en Asie, enAfrique, en Amérique, en Océanie, on obtient le chiffre énorme de 312 millions d'habitants, c'est-à-dire environ un cinquième de la population du globe. Ces 312 millions d'habitants occupent une superficie de 9.000.000 de milles carrés. Sur ces 312 millions d'habitants et ces9.OOO.O00 de milles carrés, l'Angleterre domine en maîtresse. On dirait presque que la terre est son domaine. Ses vaisseaux vont de l'île de Chypre aux îles Fidji, de la Tasmanie à Socotora, de Ceylan aux Bermudes, de Hong-Kong à l'île Maurice, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande aux Indes. Jamais rien ne s'était vu de semblable.
Pendant que des prophètes de malheur, s'appuyant sur de prétendus signes de déca-
dence, annoncent sa ruine, T Angleterre ne cesse de s'agrandir et de consolider sa puissance. « Il y a là un foyer de vie, de force et de beauté qui périra sans doute un jour comme tout ce qui est humain, qui peut demain être consumé par la colère de Dieu, mais où rien n'indique encore la décadence qu'on se plaît à lui prédire (1). »
Du reste, on ne doit point raisonner sur l'Angleterre comme sur les autres peuples.
Dieu mène cette nation par des voies extraordinaires, et il y a dans son exorbitante grandeur quelque chose de providentiel.
(( La puissance anglaise, dit M. Rambaud
(i) MoNTALEMBERT, DcV Avetiii' poUtiquc de V Angleterre y ch. I. Ce n'est pas que nous pensions que l'Angleterre n'ait absolument rien à craindre et qu'elle soit à l*abri des revirements de fortune qu'ont éprouvés les plus puissants empires. Notre conviction est que le seul danger qui la menace présentement lui vient de sa politique extérieure, mais que le danger est très sérieux et très grand. On frouvera notre pensée sur ce point dans un article de la Quinzaine (i*''* janvier 1896), intitulé : La Politique extérieure de V Angleterre,
dans la préface qu'il a placée en tête de sa traduction du remarquable ouvrage de M. Seeley sur V Expansion de V Angleterre, la puissance anglaise est un phénomène inouï dans Thistoire : l'empire anglais est quatre fois et demi plus considérable que Tempire romain, aussi bien comme étendue que comme population, et celui-ci n'a jamais eu la vingtième partie des richesses de celui-là (1). »
Déplus, et cela est fort remarquable, les possessions de l'Angleterre sont placées de manière à la rendre maîtresse du monde en la rendant maîtresse des mers. « Comme postes militaires, elle a occupé dans toutes les mers des positions qui commandent le passage de tous les détroits, l'entrée de tous les golfes, la direction de toutes les routes maritimes (2). »
(i) De V Expansion de V Angleterre^ par Seeley, ouvrage traduit par MM. Baille et Rambaud. Préface, p. I et II. (2) Ihid,
On a dit que commander sur mer, c'est commander le monde. D'après ce principe, l'Angleterre commande réellement le monde, et, selon toute apparence, elle le commandera longtemps. « Si l'empire des mers n'est qu'à un seul , il y a lieu de reconnaître qu'il n'a jamais été possédé d'une manière ajassi absolue que par les Anglais au début de ce siècle. Jadis il existait trop d'inconnu pour qu'un peuple pût se considérer comme le seul et unique maître de l'Océan pendant seulement l'espace d'un siècle. Une découverte, celle du cap de Bonne-Espérance, par exemple, suffisait pour changer tout le système maritime. Le globe était trop peu connu autrefois pour que celui qui en était le maître n'eût pas à redouter de semblables retours de fortune. Dès la fin du dernier siècle, un pareil danger n'est plus à craindre (1). »
(i) La Puissance maritime de V Angleterre^ par P. C. officier de l'arme'e française, eh. ii, p. 9.
Est-ce seulement pour flatter Torgueil national de ces insulaires que Dieu leur a donné un tel empire? Est-ce simplement pour frapper le monde d'admiration qu'il a laissé s'élever ce colosse? Comment et pourquoi cela s'est-il fait? Il ne faudrait point dire que cela s'est fait parce que, étant donné le génie du peuple anglais et la position qu'il occupe sur le globe terrestre, cela devait se faire. La vérité est que cela s'est fait parce que Dieu, par un dessein très, particulier de sa Providence, a voulu que cela se fît.
L'Angleterre n'a point toujours été la maîtresse des mers. Sous les Plantagenets, elle ne comptait même pas parmi les puissances maritimes. Cet empire des mers, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, l'ont pos sédé tour à tour et pourraient le posséder encore. Leur position géographique les favorise autant que l'Angleterre et elles ont donné des preuves éclatantes que le génie
ne leur manque point. Mais non; c'est l'Angleterre qui domine.
N'est-ce point une chose étrange, inexplicable, que cette petite île du Nord perdue dans l'Océan, qui, depuis deux siècles, étend chaque jour sa domination sur ce globe où elle tient, géographiquement, une si petite place, et ressemble à un aigle qui le saisit peu à peu dans ses serres ? Il y a ^ là un phénomène qui étonne les Anglais eux-mêmes, et qu'ils ne savent comment s'expliquer. Quand on étudie de près la manière dont s'est formé tout d'un coup, contre les prévisions de tous et sans dessein prémédité, l'empire britannique, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'Angleterre n'est que l'instrument aveugle (1) et inconscient de quelque dessein caché de la Providence.
Que l'on considère l'Inde, par exemple,
(i) Oiir acquisition of India was made hlindly, — See- LEY^ The. Expansion of En gland, p. 179.
qui est à elle seule un immense empire; comment FAngleterre s'en est-elle rendue maîtresse ? Se proposait-elle cette conquête immense? La poursuivait-elle? Nullement.
La pensée ne lui en était pas même venue; cette pensée eût paru à tout esprit sensé une chimère. Cependant cette chimère s'est réalisée. A parler en toute vérité, l'Angleterre ne s'est pas emparée de l'Inde ; c'est l'Inde qui est venue à elle.
a Notre acquisition de l'Inde, dit celui de tous les écrivains anglais qui a étudié le plus profondément cette question, a été faite aveuglément. Rien de grand n'a jamais été accompli par les Anglais qui ait été fait avec moins d'intention, et d'une manière aussi accidentelle que la conquête de l'Inde. Il y a vraiment eu une assez grande absence de calcul et de toute combinaison dans notre colonisation. Quand nos colons s'en allèrent dans la Virginie et la Nouvelle- Angleterre, ce n'était point dans le dessein de fonder
une puissante république. Là cependant l'événement ne différa du but qu'on se proposait que dans le degré seulement... Mais dans rinde nous voulions faire une chose, et nous en avons fait une toute différente (1). » L'Angleterre ne savait pas alors ce qu'elle faisait et où elle allait. Au fond, elle ne le sait pas davantage à cette heure. Elle marche où Dieu la pousse ; elle n'est qu'un instrument. Du reste, elle s'est habituée à l'immensité de sa puissance, et elle en est venue à la trouver toute naturelle et à ne plus la remarquer. « Il y a quelque chose de bien caractéristique, dit encore M. See-
(t) « Our acquisition of Indiawas made blindly. Nothing great thaï has ever been done by Englishmen was done so UDÎntentionaly, so accidentaly as the conquest of India. There has been indeed little enough of calculation or contrivance in our colonisation. When our first settlers went out to Virginia and New Ëngiand, it was not intended to lay the fondation of a mighty republican state. But hère Ihe event has differed from the design only in degree... But in India we meant one thiogand did quite another. » — The Expansion ofEngland^ by J- R- Seeley, p. i et a.
ley, dans rindifférence que nous témoignons en face de ce puissant phénomène de la diffusion de notre race et de l'expansion de notre Etat. On dirait que nous avons acquis et peuplé la moitié du globe dans un moment de distraction et d'absence d'esprit (1). »
Ce n'est pas seulement la manière dont les Anglais sont entrés en possession de l'Inde qui est visiblement marquée au coin de la Providence, c'est aussi la manière dont ils s'y maintiennent. Il y a quelque
(i) « We seem, as it were, lo hâve conquered and peoplecl half the world in a fit of nbsen<;e of mind. » — The Expansion of En gland ^ p. S.
Nous sommes loin de penser qu'on ne puisse expliquer la formation de l'empire britannique par des causes naturelles. Nous admettons comme très justes les explications données tout récemment par M. Paul de Rousier dans son remarquable ouvrage : La Question ouvrière en Angleterre (Ille partie, ch. iv, p. 53o et passim) et par M. Henry de Tourville dans la belle préface qu'il a placée en tête de ce livre , notamment, p. xviii. Nous signalons seulement une sorte d'intention de la Providence rendue visible par certains faits.
chose de vraiment bien extraordinaire dans le spectacle de ces deux cent cinquante millions d'Hindous tenus en respect par une armée de soixante mille Européens à peine. « Des Anglais, dit le comte Goblet d'Alviella, m'ont souvent demandé, durant mon voyage, ce qui me frappait le plus dans l'Inde. J'aurais pu leur répondre, en modifiant le fameux mot du doge à la cour de Louis XIV, que c'était de les y voir, et surtout de les y voir rester (1). »
Visiblement Dieu a donné au peuple anglais, comme jadis au peuple romain, la vocation si bien exprimée par le poète :
Tu regere imperîo populos, Romane, mémento, (Hae tibi erunt artes) pacisque imponere morem, Parcere subjectis et debellare superbos (2).
L'Angleterre exerce une autre domination qui va plus loin encore : la domination de ses idées politiques. Parmi les peu-
(i) Inde et Himalaya, souvenirs de voyage. Conclusion, p. 366.
(a) ViRG.,^/£.,Hb. VI, 85i.
102 LA CRISE REUGIEUSE
pies qui échappent à sa puissance coloniale, plusieurs subissent l'ascendant et la fascination de ce système de liberté réglée dont elle s'est faite la propagatrice à travers le monde.
C'est là un fait sans précédent dans Fhistoire : « On a beau évoquer tous les souvenirs de l'histoire du monde, dit M. Gladstone , on ne trouve rien que l'on puisse comparer à cette prolifique britannique mère, qui a dispersé ses innombrables enfants sur la surface du globe pour y fonder une demi-douzaine d'empires. Peu s'en faut qu'elle et ses enfants ne puissent avoir la prétention de fonder une sorte d'Église universelle en politique (1). »
(i) « There is no parallel in ail records of the world lo the case of that prolific British mother who has sent forth her innumerable children over ail this earth to be founders of half-a-dozen empires. She, with lier progeny^ may almost claim to constitute a kind of universal church in politics. » Gladstone, cité par J. S. Jeans dans son ouvrage ; EnglaritTs supremac^', cli. xix, p. 3oi.
Mais n'est-ce que pour fonder une sorte d'Eglise universelle en politique que Dieu a donné cette puissance à l'Angleterre? N'estce pas plus vraisemblablement, non pour fonder, mais pour propager dans le monde entier l'Eglise que lui-même a fondée ? Ce dessein n'est-il pas le seul vraiment digne de lui? Ne nous est-il pas permis de devancer les temps et de raisonner d'avance sur cet empire colossal comme nous raisonnons après coup sur l'empire romain ?
Ne nous est-il pas permis de croire que la prophétie d'Isaïe est destinée à recevoir un nouvel et magnifique accomplissement, le plus magnifique de ions? Quels sont ces hommes qui volent comme des nuées ? Ah ! ces hommes à qui les progrès des inventions modernes donnent comme des ailes sont les envoyés de cet évêque de Rome, successeur de Pierre , dont l'Angleterre s'était séparée et dont elle a méconnu les droits pendant trois siècles;
ils sont aussi les envoyés de cette grande nation rattachée au centre de l'unité catholique, et ils s'en vont porter sur toutes les plages du monde le nom adorable de Jésus et celui de son auguste Mère, la bienheureuse Vierge Marie, et étendre jusqu'aux extrémités de la terre le règne de la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, et ils volent sur les vaisseaux que tu leur as préparés, ô protestante Angleterre!