CHAPITRE VII
EXTENSION DE LA LANGUE ANGLAISE. CARAC- TÈRE ET GÉNIE DU PEUPLE ANGLAIS. .
Ce n'est pas seulement l'extension extraordinaire de l'empire britannique et la manière non moins extraordinaire dont il s'est formé qui rendent probable ce dessein de la Providence et sont de nature à en favoriser l'accomplissement; ce sont aussi d'abord l'influence que l'Angleterre exerce par la langue qui est déjà devenue et tend à devenir chaque jour davantage la langue dominante du monde, et ensuite le caractère même et le génie du peuple anglais.
Parlons d'abord de sa langue. La rapidité
de la diffusion de la langue anglaise dans les temps modernes, et la diffusion plus grande encore que, suivant toute apparence, l'avenir lui réserve, ont depuis quelque temps frappé les esprits observateurs (1). Le savant Genevois Alphonse de Candolle a, dans son Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, donné une étude sur ce point dont on nous saura gré de citer ici quelque chose.
« Aux dix-septième et dix-huitième siècles, il existait des motifs pour faire succéder le français au latin dans toute l'Europe. C'était une langue parlée par une grande portion des hommes instruits de l'époque, une langue assez simple et fort claire. Elle avait l'avantage d'être voisine du latin qu'on connaissait à merveille. Un Anglais, un Al-
(i) <c En 1801 la langue anglaise n'était parlée que par ai millions d'hommes. En 1884, 100 millions d'hommes au moins reconnaissent l'anglais comme leur langue maternelle. € Suprématie de V Angleterre par Jeaiss, : traduction Baille. Considérations générales^ p. 28.
lemaad avait tout naturellement appris la moitié du Français en apprenant le latin.
Un Espagnol, un Italien en savait d'avance les trois quarts. Si Ton soutenait une discussion en français, si Ton publiait ou traduisait dans cette langue, tout le monde comprenait. -
« Dans le siècle actuel, la civilisation s'est beaucoup étendue au nord de la France, et la population s'y est augmentée plus qu'au midi. L'emploi de la langue anglaise a triplé par le fait de l'Amérique. Les sciences sont de plus en plus cultivées en Allemagne, en Angleterre, dans les pays Scandinaves et en Russie. Le centre de gravité des sciences s'est avancé du midi vers le nord.
« Sous l'empire de ces nouvelles conditi()ns, une langue ne peut devenir dominante que si elle réunit deux caractères :
1** avoir assez de mots et de formes germaniques et latines pour être. à la portée, à la
fois, des Allemands et des peuples de la langue latine ; 2® être parlée par une majorité considérable. Outre ces deux conditions essentielles , il serait bon , pour le triomphe définitif d'une langue, qu'elle eût aussi des qualités de simplicité grammaticale, de brièveté et de clarté.
« L'anglais est la seule langue qui puisse, dans cinquante ou cent ans, offrir toutes ces conditions réunies. C'est une langue moitié germanique et moitié latine...
(( La prépondérance future de la langue anglo-américaine est évidente; elle sera imposée par le mouvement des populations dans les deux hémisphères (1). »
L'auteur prouve sa thèse par des chiffres. Il ajoute entre beaucoup d'autres considérations :
« Les formes de l'anglais sont adaptées aux tendances modernes. Faut-il héler un
(i) P. 534 et siiiv.
vaisseau, crier stop à un train, démonter une machine, faire une expérience de physique, parler en peu de mots à des gens pressés et pratiques, c'est la langue par excellence....
« La prépondérance future de la langue des Anglais, Australiens et Américains me paraît donc assurée. La force des choses y conduit, et la nature propre du langage accélère ce mouvement (1). »
Que le peuple anglais soit capable de se servir de cette influence attachée à la diffusion de sa langue pour une autre fin que celle d'affermir sa puissance et satisfaire son orgueil national ; qu'il soit doué d'une noblesse de caractère, d'une élévation, d'une grandeur d'âme propre à faire de lui, dès que le catholicisme l'aura de nouveau marqué de son empreinte, le plus puissant auxiliaire de l'Église de Dieu, un mission-
(i) P. 542 elsuîv.
naire et un apôtre, ce n'est pas chose facile à faire admettre à tous les Français. « La Grande-Bretagne, écrivait Eugène de Mirecourt en 1862 en revenant de l'Exposition de Londres, a tout perdu dans le domaine moral et n'a plus aucun des sentiments qui élèvent un peuple... Il n'y a plus, du haut en bas de la hiérarchie sociale, que l'instinct matériel, la soif du bien-être acquis par toutes les voies, même les plus illicites. C'est un peuple de marchands avides, relégués derrière un comptoir, assis sur une sacoche, indifférents à tout ce qui n'est pas lucre, n'estimant que le bifteck et ne recherchant que ce qui le procure. En un mot, ce n'est plus une nation. C'est une boutique le matin; le soir, c'est une cuisine (1). » Un tel peuple aurait beau redevenir catholique et conquérir l'empire du monde, il ne serait capable de rien de grand. Heureusement ce
(i) Nos f^oisins les Anglais, ch. i, p. la.
peuple-là n'existe que dans certaines imaginations françaises. Le vrai peuple anglais, c'est celui qu'a si bien dépeint Montalembert après l'avoir observé longtemps et de très près :
(( Il y a dans l'Europe moderne, à sept lieues de la France, en vue de nos plages du Nord, un peuple dont l'empire est plus vaste que celui d'Alexandre et des Césars, et qui est à la fois le plus libre et le plus puissant, le plus riche et le plus viril, le plus audacieux et le plus réglé qui soit au monde. Aucun peuple n'offre une étude aussi instructive, un aspect aussi original, des contrastes aussi étranges. A la fois libéral et intolérant, pieux et inhumain, amoureux de l'ordre et de la sécurité autant que du mouvement et du bruit, il unit un respect superstitieux pour la lettre de la loi à la pratique la plus illimitée de l'indépendance individuelle. Versé comme nul autre dans tous les arts de la paix et néanmoins invin-
cible à la guerre, parfois même épris pour elle d'une passion effrénée; trop souvent étranger à l'enthousiasme, mais incapable de défaillance, il ignore jusqu'à la notion du découragement et de la mollesse. Tantôt il mesure tout à Faune de ses profits ou de ses caprices, tantôt il s'enflamme pour une idée ou une passion désintéressée. Aussi mobile que pas un dans ses passions ou ses jugements, mais sachant presque toujours s'arrêter à temps, il est doué à la fois d'une initiative que rien n'étonne et d'une persévérance que rien n'abat. Avide de conquêtes et de découvertes, il erre et court aux extrémités de la terre, puis il revient plus que jamais épris du foyer domestique, plus jaloux d'en assurer la dignité et la durée séculaire. Ennemi implacable delà contrainte, il est l'esclave volontaire de la tradition et de la discipline librement acceptée, ou d'un préjugé héréditairement transmis. Nul peuple n'a été plus souvent conquis, nul
n'a SU mieux absorber et transformer ses conquérants. Nul n'a persécuté le catholicisme avec un plus sanguinaire acharnement; encore aujourd'hui, nul ne semble plus hostile à l'Eglise, et cependant nul n'en a plus besoin ; nul aussi ne lui fait plus défaut ; nul n'a laissé dans son sein un vide plus irréparable (1). »
C'est en 1866 que Montalembert traçait ce portrait du peuple anglais. Il ne serait plus vrai de dire et il ne dirait plus en 1896 que (( encore aujourd'hui, nul ne semble plus hostile à l'Église ». En 1866, l'émotion excitée en Angleterre par le rétablissement de la hiérarchie catholique en 1850 n'était pas encore calmée. Mais Newman avait prévu et solennellement prédit qu'elle ne serait pas de longue durée. Dans un sermon prêché à Birmingham à l'occasion de ce grand événement et des manifestations
(i) Les Moines cV Occident, livre X, ch. i, t. III, p. i et suiv.
hostiles auxquelles il avait donné lieu, il disait : « Le vent impétueux tombera, et nous verrons s'apaiser la mer furieuse... Je ne crains rien de ce grand peuple au milieu duquel nous vivons, dont le sang coule dans nos veines, et qui, sous les apparences nouvelles des derniers siècles, conserve toujours les germes de cette foi par laquelle il fut, au premier temps, engendré au Seigneur; de ce peuple qui, bien qu'ayant perdu les dons célestes, gardé toujours Tamour de la justice, la virilité du caractère et la tendresse de cœur que saint Grégoire voyait se refléter dans ses yeux (1). »
Ce peuple a prouvé que le grand homme, qui fut une des personnalités les plus belles et les plus puissantes dont il puisse se glorifier dans ce siècle, le connaissait bien. Non seulement le catholicisme n'a rien à
(i) ^ sermon preached in substance at St ChacTs Birmingham on the occasion of the Establishment ofthe Catliolic Hierarchy in the country^ bj-/ J. H. Newman.
craindre de lui, mais il a tout à en espérer. Les germes de foi qu'il a conservés se développent, sous l'action de la grâce, d'une manière vraiment merveilleuse. « Hélas!
dit, dans un autre de ses écrits, l'illustre historien français que nous citions tout à l'heure , l'Eglise manque à l'Angleterre , et l'Angleterre manque à l'Église (1). » Aujourd'hui l'Église ne manque déjà plus complètement à l'Angleterre, et le mouvement catholique qui s'est produit au milieu de ce peuple depuis un demi-siècle, le développement rapide et extraordinaire de sa puissance, la diffusion de ses idées politiques et de sa langue, les qualités éminentes dont Dieu l'a doué et qu'il lui a conservées jusqu'au milieu de ses erreurs, ne sont-ils pas des indices que Dieu a des vues sur lui, et que bientôt l'Angleterre ne manquera plus à l'Église?
[i) De V Avenir politique de V Angleterre, par le comte
de MOKTALEMBERT, ch. XII.
Quand, au xvi° siècle, le Portugal et TEspagne étendirent au loin leur puissance et leurs conquêtes, on put ne voir là tout d'abord qu'un de ces accroissements de fortune et de prospérité comme il en arrive à tous les peuples dans le cours des siècles. Estil possible de ne pas reconnaître aujourd'hui qu'il y avait dans l'extension de la puissance de ces deux peuples un dessein particulier de la Providence, et que ce fut le moyen dont elle se servit pour propager le catholicisme dans l'Afrique, dans l'Asie et dans l'Amérique ?
L'empire britannique nous frappe aujourd'hui par son immensité, par la rapidité avec laquelle il s'est formé, par les circonstances étranges, pour ne rien dire de plus, qui ont donné à l'Angleterre 300 millions de sujets qu'elle ne songeait même pas à conquérir; mais notre esprit, habitué à regarder le monde qui s'agite sans s'élever jusqu'à Dieu qui le mène, s'inquiète peu de
pénétrer le secret de la Providence.
Ce secret, il est probable qu'avant un siècle la conversion du peuple anglais et les magnifiques conquêtes dont il aura enrichi la sainte Eglise nous l'auront révélé.
Nous avons tenu à mettre en relief cette raison d'espérer parce qu'elle est en même temps une raison de prier. Est-il possible d'aimer la sainte Eglise de Dieu sans se sentir porté à prier pour la conversion d'un peuple aussi capable de la propager dans le monde entier?
Pour achever de peindre la situation, et pour bien faire connaître l'opportunité providentielle de la lettre de Léon XIII au peuple anglais, sa portée et son vrai sens, et la manière dont nous pouvons seconder ses efforts, il est nécessaire de montrer qu'à ces espérances qui ne peuvent être réalisées que par la prière se mêlent des obstacles que la prière seule peut surmonter.
Ces obstacles sont très grands et peu connus en France. Nous nous bornerons à indiquer les principaux.