‹ La crise religieuse en AngleterreChapitre 14 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

OBSTACLES QUI S OPPOSENT A LA CONVERSION DE l'aNGLETERRE. LE CARACTÈRE DE

l'esprit anglais.

Depuis un demi-siècle, avons-nous dit, l'Angleterre se convertit tous les jours.

Seulement, le malheur est qu'elle se convertit lentement et qu'elle semble même ne pouvoir se convertir que lentement. Après être descendue graduellement d'erreurs en erreurs jusqu'aux confins de l'incrédulité, elle s'est mise à remonter vers la foi d'une manière insensible, comme l'Océan qui l'environne, après avoir laissé peu à peu à dé-

couvert le sable de ses bords, remonte vers les rochers qui bordent la plage. Ce pays est moins qu'aucun autre, soit en politique soit en religion, celui des changements brusques et soudains.

Le protestantisme, bien qu'il favorisât les passions, ne put s y établir que lentement, et ce que cette grande révolution religieuse eut de soudain ne le fut qu'en apparence, ce Tout changement soudain, disait récemment un écrivain de grande valeur, dans un article de Dublin Renew, tout changement soudain est entièrement opposé au caractère anglais. Toute réforme politique et sociale accomplie en ce pays a été l'œuvre de plusieurs générations. Il fallut longtemps pour protestantiser l'Angleterre, un temps si long que l'empreinte dont le catholicisme avait marqué la liturgie n'a point complètement disparu de l'Eglise nationale... On dit que les Écossais sont lents à saisir les plaisanteries ; les Anglais,

eux, sont lents à saisir les idées nouvelles (1). »

Comment cette grande révolution religieuse qui bouleversa l'Angleterre au xvi® siècle avait été préparée à la longue et amenée peu à peu, avec quelle lenteur elle s'opéra, un autre écrivain fort instruit, qui a tout spécialement étudié cette question, l'a très bien exposé dans la même Revue (2).

Du reste, il en est de même, partout. Les grands changements ne s'opèrent nulle part

(i) The Dublin Review^ October 1894. The Conversion of En gland ^ by Sydney H. Little.

(2) Cet écrivain est M. Lilly qui a composé un livre sur les lois pénales : The pénal la>vs. Voici ce qu'il dit sur ce sujet dans un article de Dublin Heuiew, 1891 :

« Itwould be an error to regard the niomentouschan ge thus effected in iSSa asbeing of sudden incidence. The contest between the papal power and the royal power had been waged with longer or briefer truces from the day of the Norman Conquest... The explanation of this triumph of the royal supremacy is largely supplied by the gênerai course of eventsand tendencies of thought during the two preceding centuries of European history. In parlicular it may be observed that the authority of the Apostolic See hadbeen much unpaired hy the great schism. »

en un jour. Ce qu'il y a de propre à l'Angleterre, c'est d'avoir plus de répugnance au changement qu'aucune autre nation de l'Europe. Par suite de cette disposition, les changements s'accomplissent chez elle avec une particulière lenteur.

Cette lenteur, l'Anglais la porte surtout soit dans la recherche, soit dans l'acceptation de la vérité religieuse. D'abord dans sa recherche. « Le citoyen britannique, dit Newman, peu disposé à calomnier ses compatriotes, a bien assez à faire pour apprendre ce qui se rapporte à la vie présente sans se préoccuper des révélations d'un monde à venir. C'est pourquoi il aime mieux se persuader que le Tout-Puissant ne nous a pas dit autant de choses que les catholiques en attribuent à ces révélations, et il accepte aveuglément tout argument qui témoigne contre eux (i). »

(i) ^ Sermon preached in substance at St Chads"* Bir-

Il y a de nobles exceptions assurément ; mais ces paroles de Newman donnent bien la note dominante, et caractérisent d'une manière très juste la tendance de la multitude, l'esprit général.

Quand il s'agit d'accepter une vérité tioivvelle qui lui est présentée sans qu'il l'ait recherchée lui-même, non seulement l'Anglais ne se presse pas, mais cette vérité, il lui faut du temps pour la suivre jusqu'au bout. « Les Anglais, dit un savant père jésuite que nous avons déjà cité, sont lents à apprendre une vérité et plus lents encore pour saisir sa portée et ses conséquences.

c( Englishmen are slow to learn a truth, andslowerstilltoperceweits bearings and its conséquences (1). »

On conçoit qu'il doive surtout en être

mingham on the occasion of the establishment ofthe catholic Hierarchy in this coiintiy^ by J.-H. Newman.

(i) The Month, May 1892. Catholic England in modem timeSy by V. Mobbis, p. 43.

ainsi quand ils se trouvent tout d'un coup en face d'une vérité qui les gêne et contre laquelle ils ont des préjugés invétérés. Du reste, cette lenteur, qu'il s'agisse de n'importe quelle vérité, fait partie essentielle de la nature de l'esprit anglais, fort différent en cela de l'esprit français. Le Français saisit une vérité au vol et il va d'un bond aux conséquences. Pour l'Anglais, c'est le contraire.

Une autre différence caractéristique entre l'esprit français et l'esprit anglais, c'est que le Français tient beaucoup plus compte de l'idée que des faits; l'Anglais, au contraire, tient un bien plus grand compte des faits que de l'idée. Les idées occupent dans un cerveau anglais une place relativement moins grande que dans un cerveau français.

C'est ce que M. Taine, avec son coup d'œil pénétrant, a très bien saisi. « Il me semble, dit avec sa loyauté ordinaire cet

impartial et fin observateur, il me semble que je commence à concevoir la forme d'un esprit anglais, si différent en cela d'un esprit français... On peut comparer assez exactement Tintérieur d'une tête anglaise à un Guide de Murray : beaucoup de faits et peu d'idées... Plus d'une fois, en Angleterre, après avoir pratiqué un homme, j'étais étonné de son instruction aussi variée que solide, et en même temps de son manque d'idées. En ce moment, j'en revois cinq ou six dans ma mémoire, tous si bien pourvus qu'ils auraient pu à bon droit s'élever jusqu'aux vues d'ensemble. Ils restaient à michemin, ils ne concluaient pas (1). »

Rien n'est plus vrai, et cette particularité de l'esprit anglais est une des meilleures explications qu'on puisse donner, en dehors de l'action mystérieuse de la grâce, de l'étrange aveuglement qui retient loin de l'E-

(i) Taine, Notes sur V Angleterre^ eh. viii. De V Esprit anglais.

glise catholique des esprits éclairés, à qui des études sérieuses ont fait comprendre la situation fausse, anormale, irrégulière et vraiment déplorable où la tyrannie d'Henri VIII a jeté l'Angleterre. Ils gémissent de l'absence d'une autorité qui puisse produire l'unité de croyance et l'uniformité dans le culte. Ils sentent ce qu'offre d'abusif, de ridicule même l'intrusion du pouvoir civil dans les questions spirituelles. Ils n'admettent point que Notre-Seigneur ait confié à des laïques la mission de gouverner son Eglise. C'est à leurs yeux un abus monstrueux que ces laïques, ignorants en matière religieuse et sans mission, s'arrogent le pouvoir d'imposer aux fidèles des pasteurs comme Gorham, qui ne croient pas à la nécessité du baptême, qui n'admettent pas qu'il soit un sacrement, et qu'ils décident que, dans l'Église anglicane, nul n'est obligé de l'admettre, Avec un tel système, où est l'Église? Quel christianisme peut-il y

avoir sans baptême? Ils voient tout cela, ils voient mille autres choses encore, mais ils ne concluent pas. Ils restent à mi-chemin, ils restent où ils sont.

C'est là l'histoire de tous les hommes instruits qui ont participé au mouvement d'Oxford et qui sont demeurés protestants.

C'est en particulier l'histoire du célèbre docteur Pusey. Il a posé, mieux qu'aucun autre, des principes dont il n'y a qu'à tirer les conséquences pour embrasser le catholicisme :

ces conséquences, il n'a jamais su les tirer. Pusey était, au jugement de ceux qui l'ont vu de près et connu d'une manière intime, un de ces Anglais dont parle Taine, ce si bien pourvus qu'ils auraient pu s'élever à des vues d'ensemble », mais qui, au lieu de songer à planer, continuaient tranquillement à creuser leur sillon, et demeuraient là.

Si des esprits comme Pusey en sont là, qu'attendre de la multitude ?

Ce n'est pas tout. Ceci est l'obstacle né de l'esprit anglais, mais sur l'esprit anglais s'est greffé l'esprit protestant (!)•

(i) Nous tenons à avertir ici une fois pour toutes que nous n'employons jamais dans tout cerolume le mot protestant dans le sens injurieux qu'on lui donne quelquefois, et très certainement pas dans le même sens que s'il s'agissait d'un luthérien ou d'un calviniste.

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