CHAPITRE IX
l'esprit protestant. POINTS DE VUE DIFFÉ- RENTS AUXQUELS SE PLACENT LES CATHOLI- QUES ET LES PROTESTANTS. BONNE FOI
DES MINISTRES PROTESTANTS. LEURS PRÉ- JUGÉS ET LEUR IGNORANCE EN MATIÈRE RELI- GIEUSE.
L'esprit protestant qui a le plus profondément pénétré Tesprit anglais, c'est Tesprit d'indépendance et de libre examen.
D'après Newman qui le connaissait bien, l'Anglais est ainsi fait que « la pensée qu'un autre homme vienne s'interposer comme un maître dans les affaires de son âme le trouble. La maison d'un homme anglais est sa
forteresse : cette maxime si salutaire en politique est, au contraire, très dangereuse si on l'applique à la religion et à la morale.
Celui qui est né sur notre terre est réfractaire à la pensée d'être privé du droit de donner son propre avis sur toutes les questions que Ton soumet à un examen. Il lui est insupportable de se croire incapable de penser avec sa propre intelligence, même sur le plus important et le plus difficile des problèmes. C'est pourquoi il regarde presque comme une injure d'entendre dire que Dieu a parlé et qu'il a arrêté le cours des libres recherches de l'intelligence humaine (1). ))
Vous pouvez démontrer à un protestant anglais, en vous appuyant sur les saintes Ecritures et sur la tradition, que Notre- Seigneur est présent dans l'Eucharistie; que la sainte Vierge, à cause de sa dignité
(i) hoc, sup, cii.
suréminente de Mère de Dieu, est digne de nos hommages, qu'elle mérite même de notre part un culte spécial qui, sans aller jusqu'à l'adoration, la place cependant dans notre vénération et dans notre amour audessus des saints et des anges eux-mêmes ; si votre démonstration est forte et concluante, il admettra ces vérités, bien d'autres encore. Vous pourrez môme peu à peu lui faire admettre ainsi presque toutes les vérités que l'Eglise enseigne; seulement il les admettra, non parce que l'Eglise les enseigne, mais parce que vos interprétations de la sainte Ecriture lui paraissent justes, que vos arguments tirés de la tradition lui semblent forts, et vos raisonnements concluants, c'est-à-dire parce que sa raison lui dit qu'il doit les admettre. Il restera foncièrement protestant. Dites-lui qu'il doit tenir pour vrai, sans examen, tout ce que l'Eglise enseigne, tout ce que le pape enseigne, il lui semblera que vous formulez une
proposition absurde. Votre langage lui paraîtra renversant.
L'esprit protestant n'est pas seulement un esprit de libre examen. Très nombreux sont les éléments qui le composent, et trop longue en serait l'analyse. Il y entre surtout un éloignement instinctif plus ou moins prononcé des choses catholiques, qui non seulement empêche de les comprendre, mais détourne de s'en instruire. Les catholiques ne sont pas moins éloignés des choses protestantes. Ils les connaissent fort peu et n'ont nullement le goût de les connaître.
Un catholique et uii protestant peuvent s'entendre et, de fait, s'entendent souvent fort bien sur tout le reste : dès qu'ils se rencontrent sur le terrain religieux, ils ne se comprennent plus. Bien plus, un converti au catholicisme ne comprend plus ses coreligionnaires de la veille, et il n'est plus compris d'eux : leur point de vue, à eux, est resté le même : le sien est changé. Eux
et lui ne considèrent plus les choses religieuses sous le même angle. Il semble, au premier abord, qu'en acceptant Fautorité de rÉglise, ce converti qui, comme cela arrive souvent, croyait déjà toutes ou presque toutes les vérités qu'elle enseigne, n'ait fait qu'un pas de plus : en réalité il a franchi un abîme.
Il y a là un obstacle à la rapidité des progrès du catholicisme en Angleterre dont ceux-là seuls peuvent se rendre bien compte qui ont eu à le surmonter, et qui voient cet obstacle arrêter encore leurs parents, leurs amis, leurs paroissiens d'hier, une foule d'âmes dont ils connaissent les pensées et les sentiments intimes. Sous ce rapport, personne peut-être n'est mieux en position de nous bien renseigner que M. Sydney H. Little. Voici en quels termes, dans un article publié dans Dublin Review sur la conversion de l'Angleterre, il commence par établir sa compétence dans la question :
I3i LA CRISE RELIGIEUSE
(c Pendant le temps que j'appartenais au clergé de TEglise d'Angleterre, ce fut mon lot d'avoir des relations officielles et sociales avec le clergé d'un grand nombre de diocèses et de toutes les écoles de pensées. Je connus l'Église Établie non seulement en qualité de vicaire d'abord, puis de bénéficier, à la ville et à la campagne, mais aussi en qualité de représentant de la Société nationale pour promouvoir l'éducation des pauvres, et de la Société des vicaires supplémentaires qui soutient l'œuvre des missions à l'intérieur, dans l'Église anglicane. Dans l'accomplissement de mes devoirs, je passais successivement d'un diocèse à un autre. J'allais de paroisses en paroisses, et je puis dire, à coup sûr, que j'ai vu et entretenu un plus grand nombre de membres du clergé anglican que ne l'ait fait aucun catholique actuellement vivant. Il est vrai qu'alors la pensée ne m'était jamais venue d'abandonner l'Église d'Angleterre; mais une question se
présentait sans cesse à mon esprit : de quel côté me ranger au milieu du conflit de tant de doctrines opposées? Je perdis rarement Toccasion d'écouter ce que les ecclésiastiques réfléchis et instruits — j'avais le privilège d'en connaître un grand nombre — avaient à dire sur les grandes questions du jour. C'est sur le résultat de ces relations que je base mon opinion relativement au clergé de F Église d'Angleterre et à son attitude en face du catholicisme. Mon expérience sur ce point ne vient pas seulement des cas nombreux et variés que j'ai rencontrés; de plus j'ai siégé dans un synode de la Société de la Sainte-Croix, et j'ai discuté sur la confession auriculaire avec feu le chanoine Close, et certainement cela me conduit à cette conclusion que la position des protestants est fort incomprise parmi nous. » La conviction de M. Sydney H. Little est que, parmi les catholiques anglais, on croit les anglicans en général, et les ministres en
particulier, au moins certains ministres ritualistes très avancés, beaucoup plus près de r Eglise catholique qu'ils ne le sont en réalité. D'après lui, les préjugés protestants contre l'Eglise catholique romaine ont une ténacité extraordinaire, et ils opposent aujourd'hui encore un obstacle très grand à la conversion de l'Angleterre.
(( Dans ce pays, dit-il, il y a à peine une famille ayant quelques prétentions sociales qui n'entretienne des rapports ou môme des relations étroites avec un ou plusieurs convertis au catholicisme. Mais la vieille ignorance, à laquelle se mêle la frayeur qu'inspirent toutes les choses catholiques, demeure forte etvigoureuse. Même des ecclésiastiques de la haute Eglise généralement connus par leurs sympathies pour Rome, connaissent aussi peu de nos croyances réelles , de nos sentiments et de nos pratiques religieuses, qu'il est possible à des gens qui vivent dans le même pays que nous d'en connaître. Le
catholique, tel que se le représentent les imaginations protestantes, serait difficilement reconnu par ceux de sa religion. Et les catholiques connaissent tout juste aussi peu les protestants, leur situation actuelle et leur manière de penser... Les catholiques et les protestants vivent dans des mondes différents. Leur foi, leur manière dépenser, leur train de vie sont aussi différents qu'ils peuvent Têtre.
«... Pour les jeunes ritualistes euxmêmes, ridée que les catholiques se forment d'eux et de leur manière de faire a aussi quelque chose qu'ils ne s'expliquent pas. La plupart d'entre eux ont été élevés dans leurs croyances actuelles; leur manière de voir s'est développée avec la manière de voir de leur parti. Ils n'ont jamais vu les choses comme on avait coutume de les voir dans l'Église d'Angleterre, et ils ne peuvent comprendre pourquoi des catholiques les regardent comme d'étranges anglicans. Il
y a nombre d'écoles, par exemple, où les garçons et les filles ont appris à aller se confesser et à « entendre la messe », je devrais peut-être dire à a assister à la célébration », et cela d'une manière régulière. Que leurs pères et leurs mères n'aient jamais songé à dépareilles choses dans leur jeunesse, ils ne s'en doutent pas, et quand les catholiques font des allusions à l'Eglise d'Angleterre qui s'adressent à cette Eglise telle qu'elle était autrefois, ils ne voient là qu'une ignorance ou un dépit de papistes. »
Aussi parmi les catholiques anglais, des esprits fort sérieux, comme M. Kégan Paul, par exemple, qui n'est entré dans l'Église catholique que sur le tard, après avoir vieilli dans le protestantisme, et qui était en relations avec un grand nombre de ritualistes, se demandent si le mouvement dont Pusey est le promoteur est de nature à favoriser les progrès du catholicisme en Angleterre ou à les arrêter; et ils craignent
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qu'il ne soit plutôt propre à les enrayer (1). Le ritualisme a rétabli la célébration de la sainte messe, la communion, la pratique de la confession auriculaire, il a institué des religieuses fort régulières et fort édifiantes, il a environné le culte de Féclat qui relève les cérémonies catholiques. Un grand nombre, même parmi les plus difficiles et les plus consciencieux, s'en tiennent là. Ils se disent : Que nous manque-t-il donc?
L'union avec Rome? Pusey leur a expliqué, d'une manière à leur avis très satisfaisante, que cette union n'est point absolument nécessaire, et que, le fût-elle, elle n'est que provisoirement suspendue, et il leur a donné des raisons de se conformer aux circonstances et d'accepter cette suspension qui leur paraissent tout à fait plausibles. Les objections des catholiques contre leur manière de voir ne sont à leurs yeux que
(i) Cf. TAc ifo/î^/i. November 1894. D^ Puscy^ by Ke- GAN Paul.
de vieux préjugés et une affaire de parti.
Mais revenons à M. Sydney H. Little.
(( Je confesse avec regret, dit-il, que, en ce qui concerne TÉglise établie, je ne vois pas de signes du tout d'un grand mouvement vers Rome. 1 confess with regret that, so far as the Established Church is concev' ned, Isee no signs at ail of any great movement in the direction ofCatholic Church, »
ce... Il y a cent raisons pour que l'Angleterre ne devienne pas catholique; je puis à peine en trouver une qui soit satisfaisante pour qu'elle le devienne. Whij should England be catholic? There are a hun^ dred reasons why she should not; I can hardly find a satisfactory reason why she should. »
C'est en octobre 1894 que M. Sydney H. Little écrivait ces lignes. Depuis le mois d'octobre 1894, les choses n'ont pu beaucoup changer.
Parmi les raisons qu'il donne de la lenteur
du mouvement catholique, il en est une qui mérite d'attirer notre attention.
(( Une autre raison pour laquelle FAngleterre n'a pas été convertie rapidement à la foi catholique, c'est que les membres du clergé de l'Église établie sont tous, jusqu'au dernier, sincèrement protestants... Le catholique de naissance est étonné au delà de toute expression quand il entend dire qu'il y a des anglicans instruits, d'un esprit cultivé, et même d'un grand savoir, des hommes fortement appliqués à leur devoir pastoral, et d'une vie exemplaire, qui, en pratique, croient presque tout ce que l'Église catholique enseigne, et qui cependant demeurent hors du vrai bercail. Il lui semble presque impossible de croire qu'une pareille position puisse être sincère. Que les catholiques le croient ou non , elle est sincère cependant. Je puis, je crois, affirmer à coup sûr que, parmi les ministres anglicans, pas un sur cent n'a jamais eu, un seul instant.
le moindre soupçon que l'Eglise de Rome, et elle seule, soit l'Eglise de Dieu. Les préjugés héréditaires contre le papisme n'ont été que trop fidèlement transmis. Les puits sont empoisonnés. Que le ce romanisme » est fondé sur la fraude, c'est un axiome anglican, et c'est à peine s'il se trouve un anglican pour songer à aller au delà. Comment, demande le catholique, la question De Ecclesiâ peut-elle lui échapper? La réponse est qu'en réalité les anglicans, bien qu'ils aient une théorie sur l'Eglise, ne croient point en FEglise visible.
Ainsi donc, la dernière chose qu'apprend uTi anglican est précisément la première qu'un catholique voudrait lui voir admettre...
(( Parmi les ministres protestants, il en est très peu qui aient lu un livre catholique romain dans le cours de leur vie. J'excepte tout naturellement les livres de dévotion comme ceux du Père Faber. Ils lisent bien
les attaques contre Rome, jamais les réponses, Rome a tort, et ils se soucient peu d'entrer plus avant dans Texamen de la question... Les membres du clergé anglican sont, j'en suis pleinement persuadé, profondément sincères dans leurs croyances erronnées. La plupart d'entre eux, aujourd'hui encore, sont des hommes d'étude et des gentilshommes. Néanmoins, parmi les diverses branches des connaissances, la théologie est la dernière qu'on puisse vraisemblablement leur attribuer. Les connaissances théologiques requises dans les écoles ne sont nullement avancées. On a bien conservé l'épreuve de l'examen que fait subir l'évêque. Mais un mois passé à ce se bourrer » met un jeune homme intelligent en état d'en surmonter tranquillement les difficultés, et à cette époque où l'état ecclésiastique a perdu son ancien prestige, les évêques ne se pressent point d'écarter des^ sujets qui ont fréquenté les Universités,
quand à une bonne conduite ils joignent de bonnes recommandations. C'est ainsi qu'un étudiant de quelques semaines se trouve tout d'un coup être un curé (i). »
Si tels sont les préjugés et si telle est l'ignorance dans les pasteurs, que ne doivent-ils pas être dans le troupeau? Il y a là un obstacle à la conversion de l'Angleterre qui, à coup sûr, n'est point insurmontable, qu'un très grand nombre ont déjà surmonté, et que d'autres surmontent encore chaque jour. Cet obstacle va s'affaiblissant , mais il est encore très grand à cette heure. Il est bon que les catholiques de France le sachent et qu'ils comprennent que des hommes sur
(i) The Dublin Review, October 1894. T/ie Conversion of Englandy by Sydney H. Little. — A Tappuî de ses assertions sur rignorance du clergé anglican en matière religieuse, M. Sydney H. Liltle invoque le témoignage du savant chanoine Oakeley, qui affirme que, sauf de rares exceptions, il est nécessaire d'apprendre le catéchisme élémentaire aux ministres convertis, et qu'il en a rencontré qui ignoraient jusqu'aux vérités fondamentales du christianisme.
EN ANGLETERRE. Uh
lesquels ils déversent leur blâme sont bien plutôt dignes de leur compassion. Au lieu de les accuser de fermer obstinément leurs yeux à la lumière , qu'ils la leur obtiennent par leurs prières.