‹ La crise religieuse en AngleterreChapitre 16 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CHEZ UN CERTAIN NOMBRE d'aNGLICANS LA SCIENCE TOURNE A LA CONFIRMATION DE LEURS PRÉJUGÉS : PUSEY, CHURCH, GLAD- STONE.

L'obstacle à la conversion de l'Angleterre que nous venons de signaler vient surtout des préjugés combinés avec l'ignorance et en quelque sorte incrustés par elle dans Tesprit des anglicans. Mais il arrive souvent que ces préjugés résistent à de longues et sérieuses études, bien plus qu'ils trouvent dans ces études même leur confirmation, sinon sur tous les points, au moins sur un point capital : celui de l'union de l'Eglise anglicane avec Rome.

Nous avons déjà dit un mot de la théorie

du D^ Pusey pour justifier le schisme anglican. Un schisme suppose une rupture.

Or, entre TAngleterre et Rome, au lieu d'une rupture proprement dite, il n'y aurait qu'une simple suspension des rapports, suspension regrettable, mais dont les anglicans actuels n'ont point à prendre la responsabilité, et par conséquent point à s'inquiéter, d'autant moins que, d'après Pusey, la suprématie du pape ne serait point de droit divin, mais seulement de droit ecclésiastique.

C'est, au fond, l'opinion à laquelle se range dans son récent ouvrage le Don des clefs, The gift of the keys, le chanoine anglican Everest, tout en admettant que la primauté du pape est de droit divin.

Un exemple plus remarquable encore de ce que peut inventer la science faussée par les préjugés, c'est celui de M. Gladstone.

Dans un article qu'il a publié en 1894 dans le Nineteenth Century sous ce titre : La

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place du schisme et de V hérésie dans VÈglise chrétienne moderne : The place of heresy andschism in the modem Christian Churchy le célèbre homme d'Etat, qui s'est toujours beaucoup occupé des questions religieuses et qui les a étudiées fort sérieusement, soutient cette thèse que TEglise anglicane ne doit être considérée ni comme schigmatique ni comme hérétique. Le schisme et l'hérésie ne l'empêcheraient point d'appartenir à l'Eglise catholique : les hérétiques, avant d'être condamnés, et cela même quand ils étaient nombreux, n'ont-ils point de tout temps fait partie de l'Eglise catholique? On peut donc lui appartenir tout en étant hérétique. Les adhérents au grand schisme d'Occident n'appartenaientils point à l'Eglise? On peut donc appartenir à l'Eglise tout en étant schismatique.

Les hérétiques avant leur condamnation et les partisans du schisme d'Occident étaient de bonne foi, direz- vous. Sans doute ;

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mais les anglicans aussi sont de bonne foi.

Il y aurait une flagrante injustice à assimiler leur position à celle des hommes coupables et mal avisés qui ont jeté l'Angleterre dans la Réforme, et à ne point tenir compte du fait accompli.

Ce fait accompli, Dieu lui-même, après l'avoir permis, Ta accepté. Les hommes remarquables et les grandes œuvres qu'a produits l'Eglise anglicane et les développements qu'elle a pris forment en sa faveur une sorte de prescription marquée au coin de la Providence. Les hérésies ne font que passer; c'est un fait historique. Toutes ont vécu un temps très court. Ce sont des nuages qui obscurcissent un instant le ciel de l'Eglise. C'est le contraire qui arrive pour l'Eglise anglicane : il n'y a donc lieu, malgré les dommages qu'elle a éprouvés et dont elle se ressent encore, ni pour ses membres ni pour les catholiques, de la considérer comme une Eglise schismatique et

hérétique, mais bien plutôt comme une partie de l'Eglise catholique.

Ainsi raisonne M. Gladstone.

La première pensée qui vient à un catholique français qui n'a jamais vécu en Angleterre, quand il lit de pareilles choses, c'est qu'il n'y a dans tout cela qu'un tissu de sophismes. Il n'y voit que l'effort d'un homme d'esprit qui, ayant conscience de son erreur sans avoir le courage de la reconnaître, s'applique à la pallier à ses propres yeux et aux yeux des autres. Le fait est cependant que si M. Gladstone soutient cette théorie c'est parce qu'il la croit vraie. Le cardinal Manning, son condisciple et son ami de jeunesse, qui fut longtemps le con^ fident de ses plus intimes pensées, n'hésitait point à affirmer que, jusque dans ses attaques les plus violentes contre l'Eglise catholique, M. Gladstone n'avait jamais cessé d'être de bonne foi (1).

(i) Dans un article publié sur le cardinal Manning après

Il en fut de même pour Pusey. On a dit, on a écrit en France que si, malgré tout son savoir, il persista jusqu'au bout dans une erreur que tant d'autres moins intelligents et moins instruits ont reconnue et désavouée, bien plus qu'ils ont reconnue à la lumière de ses enseignements, son aveuglement ne devait et ne pouvait être attribué qu'à un sentiment d'orgueil. On peut juger ainsi les choses quand on les voit de loin, à travers ses propres idées.

Ce n'est point ce que pensent, en Angleterre, la plupart des catholiques aussi bien que les protestants.

La vie intime du célèbre docteur n'autorise nullement à lui prêter une obstination inspirée par l'orgueil. On n'y découvre rien qui ait pu former un obstacle à la

sa mort, le Père Morris^ son ancien secrétaire, dit : « Nothing was more certain to him that ihe perfect sincerily and perfect good faith of his friend of many years, even in the hardest things said by him at one time against the catholic religion. » {The Month, February, 189a, p. i58.)

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lumière divine. Il se confessait régulièrement, il célébrait pieusement, ou du moins, s'il n'était pas vraiment prêtre, il croyait célébrer chaque jour la sainte messe, il portait le cilice et se donnait la discipline ; bien entendu, il gardait la continence; il priait beaucoup et vivait de peu, se privant pour donner aux pauvres, et il est mort protestant! Il est mort sans avoir abjuré son erreur, parce qu'il ne l'a point connue (1).

C'est l'histoire de beaucoup d'autres et en particulier de ce bon et pieux M. Church, doyen de Saint-Paul, qui de tous les amis de Newman, à l'exception peut-être d'un seul, fut le plus intime, celui que cet illustre maître aima le plus. Gomme Pusey, il

(i) « And though a protestant^ he was, we may fully

believe^ ahvays in good faith He led the life of

an ascetic saint, in prayer, in cilice^ and wilh discipline^ on scant food^ giving his goods to feed the poor. » (The Month, November 1894. D, Piisey^ by Kegan Paul.)

passa sa vie sur les confins de la véritable Eglise sans comprendre jamais qu'il devait y entrer. Il mourut en 1890, dans un âge fort avancé, sans l'ombre d'une inquiétude. Avant d'être promu à la dignité de doyen de Saint-Paul, il avait été longtemps chargé de la petite paroisse de Whatley, dans les collines du Sommersetshire, et il y avait mené une vie d'étude et de prière, tout occupé à procurer le bien des âmes tel qu'il l'entendait, prêchant, catéchisant, visitant les malades avec un zèle qui eût fait honneur au prêtre catholique le plus édifiant.

Il n'oublia jamais Whatley. C'est là que, selon le désir qu'il en avait formellement exprimé, repose aujourd'hui sa dépouille mortelle. Il a voulu que sur sa tombe on gravât cette simple inscription :

ReX TREMENDiE MAJESTATIS,

Qui salvandos salvas gratis,

SaLVA ME, FONS PIETATIS.

QuiERENS ME SEDISTI LASSUS,

Redemisti crucem passus :

Tantus labor non sit cassus.

Il est consolant de penser qu'en effet le sang du divin Rédempteur n'a pas été répandu en vain pour ces âmes droites et sincères sur les yeux desquelles, malgré leur droiture, il laisse, par un mystère insondable, le voile qu'il déchire pour d'autres.

On le voit, ce ne sont pas les études, ce ne sont pas les livres qui donnent la lumière à la faveur de laquelle les esprits aveuglés par les préjugés anglicans peuvent revenir à la véritable Église. Ce ne sont pas les hommes non plus, même ceux qui connaissent le mieux la vérité et qui sont capables de l'exposer à leurs compatriotes, à leurs amis, à leurs parents avec le plus d'éloquence et d'autorité, qui connaissent le mieux le chemin de leur esprit et de leur

cœur. Aux trois anglicans illustres dont nous venons de parler, les hommes n'ont pas plus manqué que les livres, et quels hommes ! Manning fut longtemps à côté de Gladstone, et Newman à côté de Pusey et de Church.

Un jour Pusey était étendu sur un lit de douleur qu'on regardait comme devant être à bref délai son lit de mort. On se trompait; mais cette erreur était aussi la sienne, et il se tenait prêt à mourir. Il vit alors accourir et se pencher sur son chevet le meilleur de ses amis, ce grand Newman dont il regardait la conversion comme « le plus grand événement qui se soit accompli depuis que la communion avec F Eglise romaine a été interrompue » (1), et dont il avait écrit :

« Henri Newman était un homme destiné à être un grand instrument de Dieu, capa-

(i) Lettres de Pusey à un de ses amis au sujet de la conversion de Newman, cile'e par M. Brown : Annals of the tracta rian move nient.

ble par beaucoup de dons — une amitié de vingt-cinq ans me l'a bien fait connaître — d'accomplir de grandes choses pour la restauration de notre Eglise (1). » Newman était là, toujours tendrement aimé de Pusey, multipliant ses visites et s'efforçant, avec cette clarté d'exposition, cette entraînante éloquence et cette puissance de conviction qui lui étaient propres, de verser dans l'intelligence de son ami la lumière dont la sienne était pleine. Peine perdue! Cette intelligence demeura fermée. Il semble vraiment que Dieu prenne plaisir à montrer par de tels exemples que ces intelligences, lui seul peut les ouvrir. Mais il est certain qu'il le peut. Il les ouvre quand il lui plaît par sa grâce. Cette grâce, pour l'accorder à des milliers, peut-être à des millions d'intelligences, il n'attend, une foule de signes l'indiquent, que d'y être en quelque sorte

(i) Lettres de Pusey, etc.

contraint par de nombreuses et ardentes prières. En montrant la grandeur des obstacles, notre but n'est point de décourager, mais bien plutôt d'gxciter la prière.

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