TROUPEAU NE SUIVRAIT PAS LE PASTEUR
HOSTILITÉ DE l'oPINION. COMMENT LES
ANGLICANS COMPRENNENT l'uNION ET COM- MENT ELLE DOIT ÊTRE COMPRISE.
Nous pouvons aborder maintenant la grande question de l'union de l'Eglise anglicane à l'Eglise catholique, de l'union « en corps ». Les difficultés qui s'opposent à cette union sont très grandes, mais Léon XIII les a prévues, et dans sa lettre au peuple anglais, il l'assure que, si l'Eglise anglicane
se met en chemin, il ira au-devant d'elle aussi loin que possible. « S'il se présente quelques difficultés, elles ne sont pas de nature à arrêter Notre zèle, ni à faire obstacle à Notre énergie. » Ces difficultés ne sont-elles pas telles qu'elles doivent rendre inutiles les dispositions conciliantes du grand pape? En somme, cette union (c en corps » est-elle, nous ne dirons pas possible — rien n'est impossible à Dieu — mais sérieusement probable, ou bien n'est-elle qu'une illusion d'enthousiasme et un beau rêve?
Telle est la grande question.
Il nous semble que la vraie réponse à cette question est celle-ci : du côté de la terre, les difficultés très nombreuses et très grandes qui s'opposent à l'union « en corps » paraissent insurmontables ; du côté du ciel, des signes non douteux annoncent que quelque chose d'extraordinaire se prépare pour l'Église anglicane et donnent lieu
de croire que, grâce à une intervention toute particulière de la divine Providence, ces difficultés pourront être vaincues.
Du côté des hommes, on aperçoit des obstacles de nature à décourager ; du côté de Dieu, on voit poindre des espérances que la prière est, selon toute apparence, appelée à changer en réalités.
Les difficultés et les obstacles qui, humainement parlant, semblent s'opposer irrémédiablement à l'union ce en corps », ce que nous avons dit précédemment les fait assez entrevoir. Revenir au catholicisme, ce n'est pas seulement changer son livre de prières et sa manière de se tenir à l'église, ce n'est pas seulement substituer une dénomination à une autre, adopter telle ou telle pratique. C'est passer de Tesprit protestant tel que nous l'avons fait connaître à l'esprit catholique. Etant donné le caractère anglais et les empreintes profondes que trois siècles de protestantisme ont gravées dans les âmes,
l'esprit protestant ne peut disparaître, à la suite d'un contrat conclu entre Lambeth et le Vatican, que très lentement et à la longue.
L'archevêque de Cantorbéry, primat de l'Eglise anglicane, pourrait signer ce contrat sans que les autres évêques imitassent son exemple. 11 n'engagerait que lui-môme.
Ce contrat fût-il signé par tous les évêques, les ministres préposés aux paroisses demeureraient libres d'y souscrire, et quand un pasteur se serait rangé du côté de Rome, le troupeau pourrait fort bien continuer à se tenir du côté de la Réforme. <( Je voudrais savoir, dit avec beaucoup de raison le cardinal Vaughan, si l'on trouverait une seule paroisse en Angleterre, à l'heure actuelle, qui consentît à suivre son pasteur, je ne dis pas dans un acte de soumission à Rome, mais dans un acte d'adhésion à toute autre autorité définie. L'homme le plus entraînant des temps modernes, J.-H. Newman, n'a
attiré à sa suite dans l'Eglise qu'un petit nombre de fidèles. Encore le suivaient-ils non par esprit d'obéissance, mais par une détermination tout à fait libre de leur propre jugement (1). »
Sur les millions de membres de T Eglise anglicane, l'obéissance ne peut rien en matière de foi : s'ils reviennent à l'Eglise catholique, ce sera ce par une détermination tout à fait libre de leur propre jugement ». De sorte que, si l'on veut mesurer la distance qui les sépare de Rome, il faut savoir où en est, par rapport à la question de l'Union, l'opinion publique. Cette opinion, on sait que la presse la reflète et la fait, qu'elle la subit et qu'elle l'inspire.
En Angleterre, la presse protestante s'est montrée, en général, fort respectueuse à l'égard de Léon XIII, mais en même temps
(i) Discours d'ouverture prononce' par Son Ëminence au congrès de la Catholic Triith Society ^ tenu à Bristol, au mois de septembre 189!).
170 LA CHISE RELIGIEUSE
absolument hostile à l'Union. Un des journaux anglais qui ont apprécié la lettre de Léon XIII avec le plus de modération, le 7Vmes^ auquel tous les autres journaux ont fait écho, déclarait nettement, quelques jours après la publication de la lettre du pape, qu'en se qualifiant de Pasteur suprême, en parlant de la dévotion à la sainte Vierge et des indulgences, il avait fait de son mieux pour rendre Tentente entre les deux Eglises impossible, (c A présent, la réunion avec Rome n'est plus qu'un rêve, et Léon XIII a fait de son mieux pour rendre la chose parfaitement claire. Reunion with Rome is at présent a mère dream, and Léo XIII has done his best to make this perfectly plain. » En 1866, le cardinal Manning écrivait ces remarquables paroles : ce Le courant naturel de l'esprit anglais s'avance vers la perte de la foi. Un mouvement surnaturel résiste à ce courant et remonte vers la vérité. Mais l'opinion publique lui est contraire ainsi
qu'àFEglise catholique, dont ce mouvement paraît se rapprocher. Cela n'est point d'un heureux présage pour l'avenir. But public opinion is adverse to it and to the catholic C hure h to which it appears to be approaching. This give no good omen for the future (1). » Depuis 1866, le mouvement surnaturel des esprits vers la vérité s'est accentué, mais l'opinion lui demeure contraire, et il est encore vrai de dire que cela n'est pas d'un heureux présage pour l'avenir.
Dans l'hostilité actuelle de l'opinion, il entre une foule d'éléments : de l'ignorance en matière religieuse, des préjugés héréditaires, de l'orgueil national, et, par-dessus tout, cet orgueil qui porte à ne vouloir pas entendre parler de soumission, qui veut traiter avec l'Eglise catholique sur le pied de l'égalité. Nulle part ces éléments ne
(i) En gland and Christcndoni^ Introd., p. lxii.
ressortent avec plus de relief et ne sont plus faciles à démêler que dans un article du Newcastle daily Chronicle sur la lettre apostolique de Léon XIII au peuple anglais.
A ce point de vue, cet article mériterait d'être cité ici tout entier. Nous en rapporterons du moins les passages, les plus significatifs.
« L'Eglise d'Angleterre est ancrée sur les symboles primitifs avec autant de vérité que n'importe quelle autre Église puisse l'être. C'est donc une erreur que de supposer qu'elle soit la seule qui ait besoin de rénovation. Il y a des époques où toutes les Eglises ont besoin d'excitants. Le nier est tout simplement fermer les yeux aux faits. Quand « La Sainte Alliance » fut formée en 1815, l'empereur de Russie, l'Autriche et le roi de Prusse déclarèrent prendre « pour leur seul guide les préceptes du christianisme ». Wellington s'inclina et dit : ce Le Parlement anglais désire-
rait quelque chose de plus précis. » C'est exactement ce qui manque dans la lettre du pape. L'encyclique de Sa Sainteté est remplie des plus nobles sentiments, mais cela ne répand aucune lumière sur les conditions auxquelles les Anglais peuvent entrer dans la communion romaine. On savait bien, comme une chose qui va de soi, qu'en se rendant à merci, on trouverait toujours la porte ouverte. »
Nous ne voulons pas nous soumettre, nous voulons traiter. Quelles sont vos conditions? Si elles nous paraissent justes, nous les accepterons : sinon, pas de contrat. Nous sommes juges aussi bien que vous.
Nous formons une Eglise qui fait partie, comme la vôtre, de l'Église catholique.
Nous avons dit qu'il y a dans ce langage un sentiment d'orgueil. Peut-être serait-il plus juste de n'y voir qu'un de ces préjugés que l'éducation rend presque invincibles.
Ce fut là le langage de Pusey. Il rêva toute
sa vie l'union avec Rome ; malheureusement, Funion telle qu'il l'a concevait ne pouvait être qu'un rêve. Il écrivait avec sa bonne foi ordinaire à un prêtre catholique qui avait apprécié son Irenicon avec bienveillance, le P. Lokart : « Il ne nous appartient pas de prescrire aux Italiens ou aux Espagnols ce qu'ils ont à croire ou comment ils doivent exprimer leurs opinions pieuses.
Tout ce que nous désirons, c'est de recevoir l'assurance officielle que, en cas de réunion, nous ne serons pas tenus de nous y conformer (1). »
Parmi les anglicans favorables à l'Union, aujourd'hui encore, la plupart n'iraient pas beaucoup plus loin que Pusey, au moins d'eux-mêmes, sans le secours d'une grâce que la prière peut leur obtenir.
En traitant avec des hommes ainsi disposés, on pourrait arriver à Vunion : on
(i) Lettre publiée dans le Weekly Régis ter.
n'arriverait pas à Vunité. On n'obtiendrait qu'un raccord de parties disparates. « Un pareil résultat, dit le cardinal Manning, équivaudrait à lier un membre brisé sans le remettre, ou bien à attacher une greffe contre l'écorce d'un arbre au lieu de la faire pénétrer dans sa sève (1). »
c( L'union n'est point l'unité, dit encore le cardinal. Des choses hétérogènes et discordantes peuvent être liées ensemble d'une manière arbitraire, mais ce n'est point là l'unité (2). »
« Nous ne pouvons offrir l'unité qu'aux conditions auxquelles nous la tenons : une soumission sans conditions à la voix vivante et perpétuelle de l'Eglise de Dieu (3). »
C'est là qu'est le grand obstacle à l'Union.
(i) Op, sup, cit., p. X.
(2) Jbid.y p. 160.
(3) Ibicl., p. i!>3.