‹ La crise religieuse en AngleterreChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LA SUPRÉMATIE DU PAPE QUE REJETTENT LES ANGLICANS, c'eST CETTE SUPRÉMATIE TELLE qu'ils la conçoivent. FAUSSE IDÉE

qu'ils s'en forment.

Le sermon de l'archevêque d'York n'est, à le bien prendre, qu'une double réponse :

une réponse à la lettre du pape et une réponse au discours du cardinal Vaughan.

La réponse à la lettre du pape témoigne d'un rapprochement marqué vers Rome, et d'un vif désir de suivre cette voie jusqu'au bout.

La réponse au discours du cardinal accuse entre l'Angleterre et Rome une distance qui,

à première vue, paraît être très grande.

Mais, si Ton y regarde de près, on reconnaît qu'elle Test beaucoup moins qu'elle ne le paraît.

La franchise de l'éminent archevêque de Westminster a produit cet heureux résultat de fournir aux âmes droites, sincères, nobles et grandes, très nombreuses dans l'Église anglicane et dont l'archevêque d'York s'est fait l'éloquent interprète, l'occasion de faire connaître franchement elle aussi le point où elles en sont arrivées dans leur marche progressive vers l'Union, et de dessinernettement le seul obstacle qui s'y oppose encore.

Cet obstacle est à coup sûr fort sérieux.

Encore n'est-il pas aussi grand qu'ils le croient et que leurs discours, celui de l'archevêque d'York en particulier, pourraient le faire croire aux autres. Cet obstacle, en effet, réside tout entier dans la répugnance qu'ils éprouvent à accepter la suprématie

du pape : papal supremacy. C'est Texpression dont Tarchevêque d'York se sert constamment. Il déclare aussi que le peuple d'Angleterre n'est point disposé à se soumettre à un despotisme ecclésiastique : to an ecclesiasticaldespotism.Mdiis il importe grandement de bien remarquer que ce mot de suprématie porte dans l'esprit des anglicans, sujets à confondre les opinions des théologiens avec les dogmes de notre foi, des idées qui sont de nature à leur faire considérer la primauté du pape comme un véritable despotisme.

Ainsi une des grandes erreurs des anglicans est de se représenter la primauté du pape comme absorbant les pouvoirs des évêques. « Ce ne sont pas les prétentions constitutionnelles du pape à la possession d'une primauté établie par Notre-Seigneur que rejette l'Église anglicane, a dit lord Halifax, le 7 octobre 1895, dans son discours aux membres de YEnglish Church Union,

réunis à Norwich pour assister au congrès, mais l'extension de son pouvoir jusqu'à l'absorption des droits indépendants des évoques, réduits à n'être plus que les représentants du pape. Assurez-nous qu'il n'en est pas ainsi, et, en ce qui concerne la doctrine, dites-nous que la séparation du pape d'avec l'épiscopat, — que certains ont pensé définie par le concile du Vatican, en sorte que le pape pourrait agir sans l'épiscopat — dites-nous que cette doctrine ne fait pas partie intégrante des enseignements de l'Eglise romaine, ou bien n'est pas revendiquée comme une conséquence nécessaire de la primauté conférée par le Christ, et alors vous aurez fait beaucoup pour l'établissement d'une doctrine que le cardinal Vaughan nous a déclarée nécessaire pour la Réunion. »

Pour rassurer les anglicans sur ce point, il n'y a qu'à leur exposer la doctrine catholique.

Il est vrai que, d'après un certain nombre de théologiens, le pape est l'intermédiaire nécessaire de toute la juridiction des évéques. Cette opinion est soutenable, mais ce n'est qu'une opinion. Dans un très remarquable ouvrage, intitulé : La Charge pastorale, the Pastoral Office (1), le célèbre et savant cardinal Manning a démontré, en s'appuyant sur les plus fortes autorités, que

(i) Cet ouvrage fut composé par le cardinal en même temps que son beau livre sur le sacerdoce : The eternal priesthood. Les deux ouvrages, dans la première pensée de l'auteur, ne devaient en faire qu'un. Mais, au dernier moment, il lui sembla préférable de ne point mêler de discussions théologiqiies à ses pieuses et onctueuses conférences sur la dignité du sacerdoce et les devoirs du prêtre. Il fit imprimer ses savantes études sur Tépiscopat dans un volume à part, qu^il ne livra point à la publicité, mais qui porte h la première page ces mots significatifs : Printed for prwate lise oaly, imprimé exclusivement pour Fusage privé. Ce que le cardinal^ dans la conversation, traduisait par : imptimé uniquement pour mes amis. Aussi conservons-nous l'exemplaire qu'il eut l'amabilité de nous donner comme un précieux témoignage de la grande bienveillance dont il daignait nous honorer pendant que nous étions dans son diocèse.

les évêques tiennent leur juridiction in actu primo (1), et leur charge pastorale et le droit radical de l'exercer (2) non du souverain Pontife, mais directement de Notre- Seigneur lui-même. Ils possèdent cette juridiction et cette charge jure divino. « On dirait, remarque le cardinal, qu'un grand nombre d'écrivains ont diminué l'épiscopat, de crainte qu'il ne fût un empêchement à laprimatie (3). »

Telle n'a point été la préoccupation des conciles, et en particulier du concile du Va-

(i) « The Episcopate of the Roman Pontiffand the Episcopate of Bishops are indeed [cntitative] identical. Both are received by consécration. But the jurisdiction of the Bishop of Rome is immedlalely from the Divine Head of the Church^ the actiial jurisdiction in actu secundo of Bishops is mcdiately from the visible Head of the Church. » — Chapt. III, p. i4i.

(a) The excrcitium muneris is through and from Peter, in as much as the suprem Pontiff assigns the subjects of the Bisiiop. But the office that isexercised is Divine. The exercise is not the office itself. Munus and exenitium are neilher équivalent nor identical. — Ibid.j p. 140.

(3) Conchision^ p. «17.

tican. a Suspendu par des raisons de force majeure, il n'a pu achever ce qu'il avait commencé ; néanmoins, il ne s'est pas borné à déclarer que la juridiction de l'épiscopat est celle des vrais pasteurs et successeurs des apôtres ; il a également affirmé que les pouvoirs de la primatie, dans leur plus grande étendue, ne portent aucune atteinte à la juridiction immédiate et ordinaire de l'évéque; bien plus, que cette primatie et ces pouvoirs se confirment et se soutiennent mutuellement. Les paroles de la constitution pontificale déclarent que les pouvoirs de la primatie et ceux de l'épiscopat ont une vitalité inséparable et réciproque. Pie IX dit, en se servant des paroles de saint Grégoire le Grand (1) : ce Mon honneur est V honneur de V Église universelle. Mon honneur est la force solide de mes frères. Je suis donc

(x) Nec honorem esse depiito in quo fraires meos honorera suum perdere cognosco. Meus namque lionor, etc. Episi,, lib. VIII, epist, xxx.

vraiment honoré quand Vhonneur dû à chacun ne lui est point refuse' (1). »

« Nous pouvons facilement nous tromper, mais ne nous est-il point raisonnablement permis d'espérer que, la prochaine fois que rÉglise se réunira en concile, par la reprise du concile du Vatican, ou d'une autre manière, la première tâche qu'elle s'imposera sera d'achever l'œuvre déjà préparée, et de définir les pouvoirs divins de l'épiscopat, et ses rapports avec son chef (2) ? »

Assurément, l'Eglise catholique ne songe

(i) Tnntum autem abest ut haecsummi Ponlificis potestas ofBciat ordinarise ac immediatae illi episcopali jurisdiclionis potestati, quâ episcopi, qui positi a Spiritu sancto in apostolornm locum successerunt^ tanquain veri pastores assignâtes sibi grèges, singuli singulos, pascuot et reguot^ ut eadem a suprerao et universali Pastore asseratur^ roboretur ac vindicetur, secunduin illud sancti Gregorii Magni : Meus honor est honor universalis Ecclesiœ. Meus honor est fratrum meorura solidus vigor. Tum ego vere honoratus sum^ cum singulis quibusque honor debitus non negatur. — Quatrième session du concile du Vatican le i8 juillet 1870. Définition du dogme de TinfailUbilite' du souverain pontife^ ch. m.

(ti) The pastoral office. Conclusion, p. 3117.

guère à amoindrir les pouvoirs et les privilèges des évoques.

Ce n'est là qu'un exemple des défalcations à faire, et qui, par des explications amicales, peuvent facilement être faites de la somme de privilèges évoqués, dans l'esprit des anglicans, par ce seul mot de suprématie du pape : papal supremacy ,

La suprématie que les anglicans rejettent, ce n'est point celle dont l'acceptation est rigoureusement imposée par la foi catholique, c'est celle qu'ils se représentent. Quant à la suprématie réduite à ses justes proportions, sans doute ils ne l'admettent pas encore. Mais les difficultés qui les arrêtent ne sont pas telles que des explications ne puissent les écarter.

Que des explications puissent amener une entente sur les autres points de doctrine, c'est l'avis de l'archevêque d'York, puisqu'il assure que, parmi « les différences de doctrines » qui existent entre l'Eglise an-

glicane et l'Église catholique, ce un grand nombre sont susceptibles (ï explications, et un grand nombre d'amendement ».

C'est également l'avis formel du cardinal Vaughan. « Les anglicans, dit-il dans son discours de Bristol, ont un grand nombre de dogmes communs avec nous, et j'ai lieu de croire que certaines différences de doctrine qui subsistent entre eux et nous sont plus apparentes que réelles; d'autres ne sont que le résultat de malentendus, qu'une explication plus complète dissiperait (1). »

(i) C'est ainsi, pour ne parler que de la suprématie du pape, que l'opinion qui attribue au souverain pontife le pouvoir direct sur le temporel des rois ne fait nullement partie de la doctrine de l'Église. Celle qui lui attribue un pouvoir indirect est tout à fait libre.

C'est surtout au sujet de rinfaillibilité du pape qu'on rencontre parmi les anglicans des ide'es fausses qui la leur rendent inacceptable. « Le pape^ disent les e'vêques suisses dans leur instruction pastorale de juin 1871 qui a été hautement approuvée par Pie IX, le pape n'est infaillible ni comme homme , ni comme savant , ni comme prêtre, ni comme évêque, ni comme prince temporel, ni comme juge, ni comme législateur. Il n'est ni infaillible ni impeccable dans sa vie et dans sa conduite, dans ses visées politiques.

Pourquoi des explications ne pourraientelles pas amener une entente sur la primauté du pape aussi bien que sur tous les autres points de doctrine ? Est-ce parce que , de tous les dogmes de la foi catholique, celui-ci est un des plus clairement affirmés et des plus solidement établis à la fois par rÉvangile et par la tradition, et que Thistoire fournit en sa faveur un témoignage éclatant ?

dans ses relations avec les princes^ ni même dans le gouvernement de l'Eglise-, mais il l'est uniquement et exclusivement quand, en qualité de docteur suprême de TÉglise, il prononce en matière de foi et de mœurs une décision qui doit êlre acceptée et tenue comme obligatoire par tous les fidèles. »

Il ne faut pas s'étonner que sur tous ces points les anglicans se forment des idées fausses : il s'en faut malheureusement beaucoup que tous les catholiques en aient eux-mêmes de très justes.

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