LEUR RÉSERVE
Ces explications, c'est au pape lui-même que les chefs de l'Eglise anglicane devraient les demander soit par lettre, soit, ce qui serait beaucoup mieux, de vive voix en députant officiellement un ou plusieurs de leurs membres auprès du chef de l'Eglise catholique. Il se trouve, et c'est une circonstance dont ils devraient profiter, que, dans
ce chef, à Tautorité que lui donne sa position se joignent les lumières qui viennent du génie, un grand esprit de conciliation , une sympathie profonde pour l'Angleterre, un ardent désir de la voir s'unir à Rome et la disposition à lui en faciliter les moyens dans toute la mesure du possible.
Saint Grégoire le Grand écrivait à deux évoques dissidents avec lesquels il ne pouvait s'entendre de loin : ce Que Dieu qui se réjouit de l'unité des fidèles et qui révèle la vérité à ceux qui la cherchent, découvre à votre cœur, mes frères bien aimés, combien est grand le désir que j'ai de vous voir rentrer dans le sein de la sainte Eglise universelle , pour y demeurer d'accord avec elle dans l'unité, C'est là ce qui arrivera, je n'en doute pas, si, renonçant aux discussions auxquelles se mêle l'aiguillon de l'amourpropre, vous ne cherchez qu'à obtenir des explications conformes à la vérité qui puissent vous satisfaire et éclaircirvos doutes...
Je désire, et embrasé du feu de la charité, je vous y invite , je désire vivement que vous vous imposiez les fatigues d'un voyage pour venir jusqu'à moi , afin que nous conférions ensemble, et que nous recherchions en mêlant nos discours, quelles sont les choses qui sont vraies et qui plaisent à notre Rédempteur, et que nous nous y attachions de toutes manières. Quant à moi je suis prêt, avec le secours de la grâce divine, à vous donner satisfaction sur les points qui vous embarrassent et vous arrêtent, et j'espère de la clémence du Dieu tout-puissant que mes explications vous paraîtront tellement satisfaisantes, qu'il ne restera plus rien qui puisse vous embarrasser... Parce qu'il est plus facile de donner des explications satisfaisantes de vive voix que par lettres, je vous exhorte, mes frères bien aimés, à venir auprès de moi, comme je vous Fai dit (1). »
(i) Deus qui loetatur in unitate fidelium, et révélât quoe-
Quand on lit cette lettre, on ne peut s'empêcher de penser aux évêques de l'Église anglicane. On croirait qu'elle a été écrite pour eux et qu'elle leur est adressée par Léon XIII, tant elle répond avec une entière exactitude à la situation de ces évêques et aux sentiments du pontife. Ah! si les évêques anglicans pouvaient voir Léon XIII!
S'ils pouvaient s'entretenir avec lui ! Combien de difficultés disparaîtraient ! Combien
rentibus veritatem, cordi veslro, dilectissimi fratres, aperiat quanto vos desiderio in gremio cupiam sanctœ universalis eoclesiae contineri, et in ejus manere unitate concordes. Quod fore non dubito, si, abjecto content ionis stimulo, satisfîeri vobis veraciter de his quîbus est dubietas intendatis... Opio, et succensus ardore caritatis invito, ut ad me veniendi debeatis laborem assumere^ quatenus pariter confcrentes^ quœ -vera et Redemptori nostro sunt placita, et communiter loquamur, et modis omnibus teneamus. Ego vero, divinae protectionis gratia suffragante, satisfacere vobis de quibiis diibitatis paratus sum et confîdode oinnipotentisDei cleraentia quod ita vobis satîsfactio mea inlerius inhdcrebit, ut nihil charitativestrae de caetero possil ambiguum remanere... sed quia plus persona praesens quam epistola satisfacit, horlor, dilectissimi fratres, ut ad me venire.sicut prsefatus sum, debeaiis. £pist. ,hïh. V, Iiidict. XIII, epist. Li.
de malentendus cesseraient ! Combien d'obstacles -s'aplaniraient ! Pourquoi ces évêques ne s'entretiendraient-ils pas avec le grand pape par l'intermédiaire de l'un ou de plusieurs d'entre eux? Ils demandent et ils font demander à Dieu par d'instantes prières de répandre sur eux et sur leur troupeau la lumière d'où viendra l'union des deux Eglises. Qui sait si cette lumière qu'ils sollicitent avec tant d'ardeur n'est pas attachée à une démarche comme celle dont nous venons de parler?
Du reste, notre pensée n'est pas que les anglicans ne doivent chercher et ne puissent trouver des explications autorisées et satisfaisantes ailleurs qu'à Rome. Notre conviction au contraire est que ces explications, tout en les sollicitant principalement de Rome, ils doivent les chercher et ils peuvent les trouver beaucoup plus près d'eux, et sans sortir de l'Angleterre.
L'Église catholique a été replantée sur
21 i LA CRISE RELIGIEUSE
le sol britannique. Elle est représentée au milieu de la nation anglaise par le cardinal archevêque de Westminster, le digne successeur du cardinal Manning dont il fut le disciple et le confident intime, et qui semble lui avoir légué, en même temps que son autorité et son zèle apostolique, la largeur de ses vues et ses grandes pensées. Elle y est représentée par ses vénérables frères dans l'épiscopat qui sont, le fait est certain, des hommes de doctrine et de piété. Elle y est représentée par un clergé régulier et séculier instruit et édifiant qui compte parmi ses membres, dont plusieurs sont sortis des rangs du clergé anglican, des hommes éminents en science et en vertu. Elle y est représentée aussi par des laïques de tous les rangs très attachés à leur foi et capables, en grand nombre du moins, de rendre raison de cet attachement. Il est tout naturel que les anglicans, désireux de voir leur Église s'unir à l'Eglise catholique cherchent
la solution des difficultés qui s'opposent à cette union auprès de ce prince de l'Église, de ces évoques, de ces religieux, de ces prêtres séculiers, de ces laïques instruits et pleins de foi qui sont au milieu d'eux, qui sont de leur race, souvent même de leur famile. Cela est dans l'ordre.
A considérer les choses en théorie et d'une manière purement abstraite , le concours des catholiques anglais n'est pas nécessaire poUr opérer cette union des deux Eglises. L'archevêque de Cantorbéry pourrait tendre la main au pape par-dessus la tête de l'archevêque de Westminster. Il ne le fera certainement pas. L'union « en corps », si jamais elle se réalise, s'accomplira par l'intermédiaire des catholiques anglais. Cet intermédiaire, on peut être sûr qu'ils ne le refuseront pas. Au commencement de septembre 1895, le cardinal Vaughan disait dans son discours de Bristol :
ce Cette union nous tient fort au cœur;
nous y avons travaillé toujours. Nous avons prié ; pour l'obtenir, aucun sacrifice ne nous semblerait trop grand. Faire celui de notre vie à une telle cause nous paraîtrait un inappréciable privilège, tant nous désirons le salut de nos concitoyens et de nos frères. »
Il n'est pas un seul des évéques catholiques de l'Angleterre qui ne puisse faire de ces paroles l'expression parfaitement sincère de ses propres sentiments.
Il est vrai que l'union dont parlait ainsi le cardinal Vaughan, ce n'était pas l'union ce en corps ». Cette union « en corps », il ne lui semble pas, au moins ne lui semblaitil pas à cette époque qu'il y eût lieu de l'espérer. Mais quand on désire l'union avec une telle ardeur, on désire l'union ce en corps », si elle était possible. On désire qu'elle soit possible; on est prêt à travailler de toutes ses forces à la rendre possible, et à se laisser pousser par le cours
EN ANGLETERRE. Îl7
des événements et par le flot de l'opinion du côté de Tespérance.
Ceux qui n'espéraient pas Tunion « en corps », vers le milieu de Tannée 1895, peuvent Tespérer aujourd'hui. Le mouvement commencé s'est accentué tout d'un coup d'une manière inattendue, les signes favorables se sont multipliés, et les choses n'en sont plus où elles en étaient à l'époque où parut la lettre de Léon XIII. Les esprits eux aussi ne peuvent en être au même point. Quelquefois un vaisseau reste stationnaire pendant des jours entiers, puis, tout d'un coup un vent se lève qui, en quelques heures, lui fait franchir un long espace. Ainsi en est-il des idées. Elles aussi ont leur calme plat et leurs coups de vent.
On peut tenir pour certain qu'aucun parti pris, qu'aucunes vues étroites ou intéressées n'empêcheront le clergé catholique d'Angleterre de prendre une part très active au mouvement vers l'union ce en
corps » , dès qu'ils Tauront reconnue possible. La propension des catholiques anglais à regarder Tunion « en corps » comme impossible s'explique par leur position. Il y a dans cette question deux côtés bien distincts : la situation avec ses difficultés, et les forces qui sont mises en jeu pour amener rUnion. Suivant que Ton regarde plus de l'un de ces côtés que de l'autre, on tient l'Union pour possible ou l'on en désespère.
Les catholiques anglais, vivant au milieu des anglicans dont ils connaissent l'habitude invétérée de tout soumettre à leur propre examen, et les préjugés contre le catholicisme, sont, malgré eux, plus frappés des difficultés que présente le projet d'Union que des forces mises enjeu pour le réaliser.
Ces forces, cependant, les unes naturelles, au moins en partie, telles que le progrès incessant et vraiment rapide des idées vers le catholicisme, et les autres surnaturelles telles que la prière et la grâce, sont de na-
ture à faire surmonter [bien des obstacles.
Mais les catholiques anglais, à leur insu, et d'une manière inconsciente, regardent plutôt du premier côté que du second, ou, tout au moins, sont plus impressionnés par ce qu'ils voient du premier côté, par ce qu'ils entendent, par ce qui se passe sous leurs yeux, que par des forces invisibles auxquelles ils croient, mais dont, après tout, le résultat final est un problème pour tous.
Mais leur foi et leur zèle ne peuvent manquer de les éclairer à temps, et, si l'union « en corps » est possible, comme un grand nombre le pensent, ils lui prépareront les voies. Ils inclineront peu à peu les esprits des anglicans à la considérer sous son véritable jour. De cette manière, ils rendront l'union « en corps » tout à fait possible.
Certains catholiques anglais se montrent découragés parce que les anglicans poursuivent l'Union avec des vues anglicanes; mais cela est inévitable et n'a rien de dé-
courageant. S'ils la poursuivaient avec des vues catholiques, elle ne serait plus à préparer, il n'y aurait plus qu'à la conclure.
Plusieurs, quand ils parlent de rUnion, laissent voir que l'union qui est dans leur pensée est une union immédiate. En disant que cette union-là est impossible, à coup sûr ils sont dans la vérité. Les partisans les plus ardents de ce projet eux-mêmes ne le considèrent point comme devant se réaliser à courte échéance, (c II faudrait être fou, disait lord Halifax à Bristol, le 14 février 1895, pour supposer que nous pouvons espérer signer demain un concordat entre Lambeth et le Vatican. »
Mais de ce que cette union « en corps »
nest possible ni aujourd'hui ni demain, est-ce une raison de penser qu'elle ne le sera jamais?
D'un autre côté , il est juste de reconnaître, si l'on ne veut s'exposer à tomber dans une de ces exagérations qui en provoquent
immanquablement d'autres en un sens contraire, que cette union (c en corps » est subordonnée à un trop grand nombre de circonstances impossibles à prévoir, et surtout dépend trop de la libre volonté des hommes, pour qu'on puisse la considérer comme moralement certaine. Que des individus ou des groupes, suffisamment éclairés par la grâce pour reconnaître la véritable Eglise, ajournent leur union à cette Eglise jusqu'à la réalisation problématique, et, dans tous les cas, vraisemblablement assez éloignée du grand projet de l'union ce en corps », il y a là une imprudence facilement contagieuse, de nature à enrayer le mouvement des conversions individuelles et à compromettre le salut des âmes, à laquelle les chefs de l'Église catholique ne peuvent demeurer insensibles, et contre laquelle il est de leur devoir de protester. Ce devoir, le cardinal Vaughan l'a rempli avec courage. Il est juste de l'en féliciter.