‹ La crise russeChapitre 11 sur 57 · I.\ TRAUlTKiN nELIGlKLSK · texte numérisé non relu

I.\ TRAUlTKiN nELIGlKLSK

Icui' liiisalt considérer comme tlangereux pour leur existence même toute règle extérieure. Devant le refus formel des autorités canadiennes qui ne voulaient pas adhérer ii un tel état de choses, ils s'adrcsscicnt ii Ions les hommes, frères de tous les pays, leur demandant où ils pourraient trouver une terre ou une société qui voulût bien les tolérer. Après avoir vainement attendu une ré'ponse. la majorité céda aux exigences des autorités, jnais une minorité, soutenue dans sa résistance par Tolstoï, se livra à une telle exaltation mvstique quelle donna aux Américains étonnés le spectacle médiéval dune foule marchant avec un Jean-Baptiste à sa tète à la recherche du royaume du Christ. Il est juste cependant de faire remarquer que cette secte n'atteint ce degré d'exaltation que dans les grandes époques de crise religieuse. Ordinairement, la vie de ses adeptes est toute diirérente et ressemble aux descriptions ([n'en ont données Allen et Grellet, Far la morale élevée qu ils pratiquent dans la vie de famille et dans les relations sociales, par la stricte observation de la parole donnée, par la fidélité absolue il leurs obligations envers leurs prochains, par la spontanéité à aider, non seulement leurs frères, mais encore ceux qui ne Ibnt pas partie de leur secte, ces hommes présentent un type exactement opposé à ce tvpe russe moven que nous avons décrit dans le premier chapitre : ils présentent le type social du Russe de l'avenir.

Parmi les autres sectes du xviii*^ siècle, il nous reste encore à parler des « buveurs de lait », des « molokani ». Comme ils étaient les plus modérés et que la formule de leur doctrine était plus en harmonie avec les idées de l'Eglise apostolique primitive sur la Bible, ils changèrent moins que les autres sectes. Cependant la poussée générale des courants religieux ne les laissa pas intacts. De même qu'ils avaient formé une nouvelle secte avec un grand nombre d'éléments qui avaient eu autrefois une existence propre, de même à leur tour, ils devaient servir de matériaux pour la tormation de sectes plus avancées dans un esprit analogue.

Vers le milieu du xix*" siècle, deux autres sectes apparurent, avant de nombreux rapports entre elles par le caractère de leur inspiration, mais gravitant autour d'idées centrales diflfé-

qo CRISE RUSSE

rentes : les unes spirituelles, les autres évangéliques. L'une s'appelait les « chalopouts », les « hommes propres à rien ». Les u chalopouts» partageaient la doctrine purifiée et spiritualisée des a chliàts », en même temps qu'ils adoptaient le « rituel» ou catéchisme des « buveurs de lait ». Quant à leur doctrine sociale, elle était collectiviste et leur économie politique rurale était pratiquement communiste.

L'autre secte était appelée d\in nom allemand, les « stundistes », qui indique son origine étrangère. Elle prit, en effet, naissance parmi des colons allemands, connus sous le nom de « memnonites », dont le mouvement religieux au milieu du xix^ siècle s'était propagé rapidement chez leurs voisins russes. Bien que, par son origine, ce mouvement fût aussi spirituel et même mvstique. il subit la grande influence des prédicateurs baptistes qui lui imprimèrent un caractère plutôt évangélique. Des missionnaires et des prêtres baptistes instruits, avant cherché à unifier et à organiser les « stundistes » russes réussirent d'autant pins facilement dans leur tentative que la profession de foi baptiste était un moven d'échapper h la persécucution de l'Etat'. Néanmoins, de nombreuses différences existent encore dans les petits groupes des « stundistes », en ce qui concerne les questions de rite et de hiérarchie, certaines opinions sur les sacrements, les Ecritures, etc. En tout cas, les idées des baptistes paraissent être intermédiaires entre les points extrêmes des diverses opinions de ces sectes.

Quant à savoir si les idées des baptistes l'emporteront, cela dépendra en grande partie de l'action ultérieure de leurs missionnaires ii l'étranger. Il est certain, quoi (ju'il en soit, que la secte restera essentiellement évangélique. De cette condition dépendent ses chances d'expansion future, car il existe déjii une autre secte évangélique qui est toute prête h se joindre aux « stundistes ». Cette secte, d'origine récente, fut fondée dans le nord de la Russie, il y a vingt-cinq ans, pendant que le « stundismc » se développait dans le Sud. Ses adeptes prirent le nom de « pachkovi^tes » du nom du londateurdela scct«'. 1p colonel Pachkov, qui appartenait à la meil-

' Voir ci-après page 94-

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leure société tlo Pétershourg et ([ni avait subi l'influeiico des prédications de lord lledostock, m 1874- ^^^ doctrine principale et, à vrai dire, la scide doctrine des « pachkovistes » est la justification par la loi, avec toutes les conséquences de rantinoniisnie. Ainsi, même dans une doctrine purement évangélique. il y a toujours tendance ;i des conclusions spiritualistes et cette tendance apparaît plus évidente au fur et h mesure que de la société cultivée qui fut son centre primitif la doctrine se répand parmi le peuple.

Vai quelque endroit que l'on regarde, on liouve toujours que la réforme russe est loin d'avoir atteint des résultats définitils ; pourtant Texpansion de son mouvement s'est plus développée pendant la seconde moitié du dernier siècle que dans l'ensemble de tous les autres siècles passés. Sous la surface, calme et froide en apparence, de la religion officielle russe, il y a des volcans incandescents dont l'action, isolée jusqu'à présent, semble perdue sous les profondeurs de l'eau stagnante; mais peu à peu la température générale s'élève et bientôt peutêtre, par leur action persistante, la masse entière entrera en ébuUition.

(]ette catastropbe a du reste été prédite par « notre propagande » depuis longtemps ; c'est pourquoi elle demande instamment que des mesures immédiates soient prises par l'Etat afin que l'Eglise officielle soit débarrassée de ce nouvel esprit reiligieux.

Sans pouvoir moral, elle a recours à la force matérielle, qui déjî» a été employée et qu'on emploie encore, pour la protéger d'une façon si incompatible avec toute civilisation. Sans cette dernière intervention, la réforme russe serait un fait accompli. Cette appréciation n'est nullement une opinion personnelle ii l'auteur, les représentants et les apologistes de l'Eglise établie, eux-mêmes, ne craignent pas d'exprimer ouvertement leur appréhension à ce sujet. C'est précisément cette appréhension qui rend la persécution si impitoyable et met à sa tête les autorités de l'Etat.

A la suite d'un manifeste de l'empereur récemment publié, les journaux de Londres informèrent leurs lecteurs que le « tsar accordait la liberté religieuse à ses sujets ». Cette opi-

qa CRISE RUSSE

nion semble avoir trouvé également crédit en iVmérique, si l'on en juge par un article du CItaiitaiiqiiiin où Ton relève les lignes suivantes :

Los drtri'ls ivcenls du tsar. ;iu sujol do la loligion, ont pour but dôtablir la liborlo absolue du culte dans tout lEmpire. Ils n'accordent pas seulcmcnl aux <> non-conformistes » les droits qu ils roclamaiont depuis longtemps, mais encore ils établissent dans les relalious de l'Eglise ot de lEtat une politique large et générale qui est certainouieut de bon auffur«' pour le pays.

Je suis complètement d'accord avec l'auteur quant aux bons efl'ets de la politique en question et je suis sûr qu'elle sera' inaugurée tôt ou tard, malheui'eusement nous n'en sommes pas encore là et le manifeste du tsar dit tout à faille contraire de ce qu'il semble dire. Il affirme que les lois fondamentales existantes sont amplement suffisantes pour conserver la tolérance religieuse et qu à cet efïet « les autorités sont obligées d'observer les lois tondamentales ». Ceci est déjà cjuelque chose, car, jusqu à présent, la persécution religieuse n'avait que faire des lois existantes ; une circulaire ministérielle ou simplement l'édit d'un gouverneur quelconque était suffisant pour inaugurer dans une localité, voire dans tout l'Empire, un règne de terreur pour les non-conformistes. Un certain nombre de ces circulaires sont même encore en vigueur, bien que le Sénat de Pétersbourg leur ait dénié, il va quelque vingt ans, tout pouvoir légal. Cependant, l'obstacle principal à l'avancement d'une nouvelle ère de tolérance est tout autre. Les lois fondamentales de l'empire russe n'assurent nullement la liberté religieuse à ses sujets ou, pour préciser, « la liberté religieuse » qu elles leur accordent est tout à fait différente de ce qu'on entend par ce terme dans toute nation civilisée ; ce terme, en Russie « n'étant pas du tout synonvme de liberté pour chacun de croire en ce qu'il a choisi». Dans l'Kmpire, l'idée de religion est si intimement liée avec l'idée d'Etat et de nation que la loi n'essaie même pas de faire une distinction entre elles. I/orthodoxie v est déclarée la religfion russe, de m«*"me que le protestantisme y est considéré comme la religion allemande. « Chaque nation est libre de croire en sa propre religion » : voilii ce que signifient les lois fondamen-

LA TiiADiTioN iii:i,i(;ii:rsi; (j'.]

t;ilt'S. «Que les l'oloïKiis iidoiciil Dieu selon Iciii' rite latin, nuiis ([ur les Uussi's soient cl restent toujours orthodoxes, ([ue tous ensemble avec leur tsar et leur tsarine ils vénèrent et aiment uni([uement l'I^lglise orthodoxe nationale» : telle est la décision prise par 1»; tsar, il y a (juel([ues années, au sujet de certains Russes catholiques qui s'étaient convertis ii Torthodoxic dans les provinces de l'ouest de la Russie.

Gonséquenimenl, il n'y a aueune liberté en ce qui concerne la croyance personnelle ; on est simplement libre d'adhérer ii la loi dans lacjiielle on est né et, ii part une exception, r]"'>glise établie ayant la liberté, elle, de recevoir des convertis, le principe est rigoureusement appliqué. Un homme né dans la religion russe ne peut pas la changer ; qu'il soit hérétique ou libre penseur il n'en est pas moins considéré par la loi connue orthodoxe et peut être contraint, au moins une fois l'an, il entrer dans un confessionnal et à communier.

S'il proclame sa foi individuelle, la chose peut arriver, il ne cesse pas pour cela dètre orthodoxe ; mais on le traite en « orthodoxe égaré » : il est livré ii son confesseur afin qu'il soit admonesté et qu'il puisse se repentir. La loi ne prévoyant pas ([u'un homme puisse insister davantage sur sa croyance individuelle.

Comme il n'est pas admissible qu'un orthodoxe puisse changer de religion, il n'existe dans la loi, conséquente avec ellemême, aucune punition légale pour ce fait, à moins que sa nouvelle foi nentraine le converti à l'accomplissement de quelque délit tel que la mutilation d un membre. Mais, si le converti échappe ainsi à la rigueur du châtiment, toute la responsabilité retombe sur le convertisseur et c'est là oi» commence la persécution. Ne pouvant agir contre le converti et même étant obligée de reconnaître la conversion dans sa^énération suivante, la loi concentre toute la sévérité de ses punitions sur le prétendu convertisseur (il faut bien trouver un criminel quand il y a crime), qui est exilé en Sibérie, ou même condamné aux travaux forcés, si la conversion s'est opérée pour une secte proclamée « particulièrement dangereuse » par les autorités.

Naturellement, toutes les nouvelles sectes qui font des pro-

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sélvtes sont proclamées dangereuses et, en particulier, celle des « stundistes » dont les convertisseurs sont traités avec la dernière rigueur par la loi. Comme cette même loi admet l'existence des baptistes à titre d'Eglise étrangère, une lutte s'enofîïSfe régulièrement entre les sectaires qui, dans le cas de mise en jugement, essayent toujours de prouver qu'ils sont baptistes, et le clergé russe qui déclare que la foi baptiste est une confession allemande interdite aux Russes. Les autorités administratives sont toujours avec le clergé, mais lesjuges sont quelquefois du côté des dissidents, de sorte que le résultat du procès est toujours incertain.

Le principe qu'un Russe est toujours et malgré tout considéré comme orthodoxe reçoit aussi d'autres applications qui, pratiquement, conduisent à la même intolérance intransigeante. L'esprit de prosélytisme a toujours été absent de l'Eglise orthodoxe ; il semblerait étrange à un orthodoxe de convertir des Chinois ou des Japonais, mais il faut que l'orthodoxie soit infligée à tout sujet russe, non pour des raisons religieuses, mais pourl'uniformité nationale. Celaexplique comment des missionnaires russes, qui, très rarement, pour ne pas dire jamais, essayaient de convertir des hommes de croyance étrangère, purent amener en une seule fois h la religion orthodoxe (i 836- 18.39) un million et demi d'adhérents de l'Eglise unie (gréco-catholique^ et un demi-million de protestants, de catholiques et de grecs unis, tant en Pologne que dans les gouvernements de l'Ouest et de la Baltique russe. Les résultats de ces conversions (|ui passaient pour être le meilleur moyen de russification sont constatés dans les rapportsde AL Pobedonostzev. Le rapport de 189") montre que j^.ooo de ces convertis de force à l'orthodoxie «s attachent obstinément aux erreurs de la foi catholique » ; en 1896 leur nombre s'élevait à jj.ooo et ils étaient 83. 000 en 1898. D'après ces rapports officiels, ces gens étaient laissés sans aucune assistance de la part del'Flglise; ils restaient sans sacrements, n'accomplissaient pas leurs devoirs spirituels, ou bien le faisaient clandestinement, dans des églises catholiques locales et étrangères. En 1898 il y eut 26.777 enfants que leurs parents préférèrent ne pas faire baptiser et 8.699 mîiriages contractés sans sanc-tion religieuse (c'est-à-dire officielle). Nous

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