L.V TRADITION RELIGIELSK q
passerons sous silence les prêtres catholiques et les pasteurs protestants qui, bien que renvoyés, continuèrent à remplir leur ministère ; nous ne parlerons pas non plus des combats réguliers contre les églises et les monastères condamnés à être fermés par les autorités russes. Ce sont des faits trop connus de toute l'Europe qui piotesta. mais en vain, il y a quelques années, contre de pareils Iraiteinents iniligés ii des coreligionnaires,
Naturellement, devant un tel état d'intolérance religieuse, les classes cultivées de la Russie s'émurent. Le cri pour la liberté de conscience et la tolérance religieuse a toujours été un des cris de guerre des libérau.x russes et même de certains conservateurs dont nous pourrions citer ici les récents plaidoyers en laveur de la liberté religieuse. A l'un des confj-rès des missionnaires russes des décisions ayant été prises pour renforcer la persécution des sectaires, il fut, contre autres, proposé de généraliser une mesure dont on avait déjii fait usage dans des cas individuels et qui consistait à prendre les enfants des sectaires pour les faire élever par des orthodoxes. Mais alors une voix solitaire s'éleva contre des mesures aussi barbares, une voix qui rappelait aux pères assemblés, la tolérance et la charité chrétiennes. Cette voix était pourtant celle d'un laïque, un maréchal de la noblesse M. Stahovitch qui invita les propagandistes h demander au gouvernement la liberté de conscience réelle et individuelle. Cette proposition déchaîna une tempête d'invectives contre la presse libérale et contre M. Stahovitch, que le clergé dénonça à la colère publique. Malgré tout, la question de la tolérance n'a pas été abandonnée par certains conservateurs. Elle fut encore agitée et discutée par une société de culture religieuse et philosophique de Pétersbourg qui avait été fondée en vue de défendre le nationalisme conservateur et avait obtenu h ce titre une certaine protection des sphères influentes de Pétersbourg. Les débats ainsi que le discours du prince Volkonsky qui eurent lieu sur ce sujet furent publiés dans une revue mensuelle conservatrice ; mais, comme les opinions de la revue et de la société étaient en contradiction flagrante avec ce qui était considéré dans le manifeste du tsar comme étant « la liberté de conscience », il
9t> ClllSK KUSSK
s'en lallul de peu (jiio soclélc et revue ne lussent supprimées. Klles ne dnienl toutes deux leur salut (|u"à leur réputation conser\alriee bien établie.
Ceei aidera le lecteur à comprendre juscjuà t|uel point Tidée dune liberté religieuse réelle est populaire en Russie, et combien elle e;jt répandue dans toutes les couelies cultivées de la société.
Quelques tentatives lurent même faites pour relier cette iilée de la liberté religieuse avec la tradition conservatrice russe. Les slavopbiles lurent les premiers à tenter cette réconciliation. Nous avons déjii vu que, dans la doctrine des slavophiles', la liberté d'opinion était reconnue comme Tunique, mais inaliénable, droit du peuple ; ce qui impliquait une opposition à toutes aspirations tendant à obtenir des droits politiques plus étendus. « Le pouvoir au gouvernement, la liberté d opinion au peuple ! » Tel était leur programme qui comprenait la liberté de conscience aussi bien (jue la liberté de parole. Mais les slavopbiles ne virent pas que la liberté de conscience est un droit politique comme tous ceux qu'ils reniaient et que, vraisemblablement, la reconnaissance de ce droit s'accompagnerait de celle de beaucoup d'autres. Aussi, leur idéal j)olilique était-il condamné à rester une utopie sentimentale.
Il ne nous reste plus maiiilenanl quii tirer cette déduction de ce chapitre, c'est que, quelle que puisse être l'opinion du lecteur a ce sujet, la liberté et la tolérance religieuses ne sont ni plus ni moins qu'une rupture avec la tradition nationaliste russe et que, si ces libertés sont obtenues un jour, elles viendront comme la négation de l'ancienne tradition religieuse russe.
CIIAl>ITi;l- IV
LA TRADITION l'U 1. 1 ] i Q U ]•-
Que le lecteur veuille bien se rappeler le cours général de la discussion que nous allons maintenant poursuivre. Nous sommes partis de la supposition nationaliste que l'orthodoxie russe était un des traits les plus distinctifs du tvpe national russe. Telle était du moins l'opinion générale des politiciens nationalistes russes. Cette opinion suppose nécessairement ({ue Torthodoxie n avait pas changé comme il convient h un trait distinctil d'un type national immuable. Il semblait particulièrement approprié de choisir pour un tel trait la foi orthodoxe parce qu'on croyait justement que l'immutabilité était une qualité inhérente au christianisme en général et à la forme orientale de la foi chrétienne en particulier. Cependant nous avons vu qu'en réalité la Russie ne fait pas exception à la règle générale du changement et de l'évolution en matière de religion. Là comme partout ailleurs, le christianisme a subi des changements et y a pris autant de formes qu'il v a eu de phases consécutives de culture. D'abord, comme nous l'avons constaté, il y a eu une longue phase de transition du pao-anisme au ritualisme ; puis une phase de transition du ritualisme au christianisme évangélique et spiritualiste. Une circonstance particulière à la Russie est que l'Eglise établie a lefusé de prendre part à cette évolution religieuse et a même été très âpre à la réprimer. Grâce à cette attitude de l'Eglise établie, l'évolution a pris en Russie un caractère plutôt irrégulier, car, le mouvement religieux étant privé de ses chefs naturels, une évolution régulière de la doctrine est devenue impossible. De plus, le développement naturel de 1 idée religieuse a été flétri comme schisme et hérésie, et exposé ainsi a la persécution des autorités et h la honte publique. Cela ne pouvait natu-
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rellenient pas arrêter le triomphe final des idées religieuses nouvelles, mais cela a considérablement contribué à en retarder le mouvement. Cependant, malgré tous ces obstacles, le mouvement a suivi son cours naturel, et depuis longtemps il a brisé toutes les entraves de la tradition. Le sentiment religieux n'était donc pas immuable en Russie et si l'orthodoxie Tétait, tant pis pour elle. Tous ceux qui voulurent une religion vivante abandonnèrent le giron de rKglise établie, et tout ce qui resta immuable dans « l'enceinte des fidèles » était mort. Conséquemment nous arrivons h la conclusion que l'immutabilité religieuse uest pas un trait distinctif et national de la Russie, puisqu'il n'v a pas eu d'immutabilité religieuse, même peut-être pas dans l'enceinte de l'Eglise établie.
Nous allons passer maintenant à l'étude de la tradition politique. Là aussi, nous i.ous heurterons à la même erreur de jugement, erreur que nous rectifierons également en la confrontant avec le procédé réel de l'évolution politique. Elle consiste cette lois dans l'idée que la forme politique actuelle, l'autocratie, n'a jamais changé. Les nationalistes russes considèrent cette autre immutabilité comme le second trait essentiel du type national. Nous verrons bientôt que cette théorie elle-même est d'origine très récente et que, même h l'époque de son apparition, elle ne s'accordait pas avec les données scientifiques d'alors. En effet, la théorie de la permanence de la tradition politique russe est en désaccord encore plus flagrant avec les faits historiques que l'idée de la permanence de la tradition religieuse. Il v a trois quarts de siècle, lorsque la science historique était encore dans son enfance, on pouvait croire que, dès sa naissance, l'Etat russe était monarchique. Mais alors, les phases nécessaires du développement politique, antérieures a la formation d'un Etat, n'avaient pas encore été étudiées par les savants d Europe, et aucune embryologie historique n'existait. La théoiie de l'évolution des formes politiques n'avait guère encore dépassé la doctrine d'Aristote. bien que même celle-ci eût dû piévenir l'erreur en question. Maintenant que nous disposons d une science plus avancée, ceux-là seuls qui ont intérêt au maintien des vieux préjugés s'attachent encore à une théorie surannée. Néanmoins, cette théorie a été
I, V TIJAIHTION PoMTHai: C)9
rendue obligatoire piir la « loi fondamentale » russe, et ne pas l'accepter constitue un crime politique comportant condamnation aux travaux lorcés en Sibéi'ie.
Mais cnvisafifcons les laits à la lumière de la science sociologique moderne. Les sociologues reconnaissent généralement trois phases consécutives d'organisation politique : la tribu, la féodalité et l'état militaire national, duquel a évolué l'Ktat constitutionnel contempoiain. Y a-t-il eu, dans le développement politi([ue russe, ([uelque chose correspondant i» ces trois phases ?
Avant de répondre ii cette question il faut d'abord considérer que, même dans les diflérents pays de 1 Europe occidentale, le développement politique n'a pas été uniforme.
Si nous allons de Test de l'Atlantique aux Ourals nous vovons que ce mouvement de croissance de l'Etat se ralentit de plus en plus.
Ce même mouvement, sortant de la tribu, et qui a déjà paru sur les bords de la Seine et de la Loire dès les v'- et vi*^ siècles, nous le vovons apparaître à l'est du Rhin entre le vu® et le vin" siècle, dans les Marches orientales de l'Allemacrne ^c'està-dire en Prusse et en Autriche) entre le ix*' et le xf siècle, en Bohème et sur le Dniepr entre le x® et le xif siècle et, enfin, en Lithuanie entre le \n*^ et le xiii* siècle.
La raison principale d'uii début comparativement plus tardif est naturellement l'absence de mobiles intérieurs de développement. Comme de tels mobiles, nous pouvons considérer l'évolution sociale dans l'intérieur de la tribu et les changements dans sa constitution qui en résultent. En général, la phase de l'existence sociale de la tribu se terminait lorsque les familles prépondérantes de cette tribu arrivaient à acquérir un pouvoir local, c est-à-dire lorsque apparaissait l'aristocratie locale. Au début de l'évolution, le seul privilège de ces familles fut que leurs membres étaient de préférence choisis comme chefs de clan ou tribu. Plus tard, ils usurpèrent une sorte d'autorité seigneuriale sur le territoire de la tribu et prétendirent alors au droit de disposer non seulement des marches et des friches, mais encore de la terre commune de leurs soi-disant parents. Finalement ils réussis-
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saient à entrer ainsi, comme propriétaires légaux, en possession de tout le domaine, tandis que les occupants étaient dépossédés et réduits à Tétat de fermiers tenanciers ou même de semi-libres « vilains ». De cette façon, l'organisation démocratique de la tribu évoluait vers l'organisation aristocratique d'une société féodale. Les groupes sociaux basés sur la parenté (réelle ou fictive) cédaient à des constructions sociales fondées sur le pouvoir territorial et la dépendance. La propriété collective de la terre était supplantée par le régime de la propriété privée et le village devenait le « manoir ».
La fondation des domaines des grands seigneurs terriens peut donc être appelée la source intérieure du développement de la tribu en une organisation féodale de la société. Partout où ce mobile intérieur fait défaut, le développement de la tribu en Etat est impossible, à moins que des éléments politiques extérieurs ne viennent le remplacer. Tôt ou tard ces causes extérieures agissent comme auraient fait les causes intérieures. Il v en a deux, — la guerre et le commerce — et leur action sert h accentuer les différences de richesse et de pouvoir parmi les membres de la tribu. Mais lorsque la richesse et le pouvoir viennent directement du dehors, au lieu d'être accumulés par un long procédé de développement organique, leur influence sur l'organisation primitive de la tribu est nécessairement différente. Dans ce cas, les éléments de pouvoir politique, introduits de l'étranger, entrent en contact immédiat avec les éléments locaux de la tribu démocratique, sans le chaîn«)n intermédiaire de l'aristocratie indigène. De là, le développement retardé de l'Etat féodal se trouve être tout a fait différent de ce qu'il est dans les pays typiques de la féodalité médiévale. Les représentants du pouvoir politique prennent la place quf* les seigneurs locaux n'ont pas su prendre et ils y arrivent en semparant des terrains communs et des friches, en disposant des places — en un mot, en prenant possession de la direction supérieure du domaine entier et en s'arrogeant les droits de seigneurie. Dans ces conditions, le procédé social du développement de l'aristocratie terrienne est retardé ; il devient le résultat secondaire d'un développement
LA THAUITION l>OLITl(^UE lOl
politique précédent, c'est-à-dire que la lorniation d'une aristocratie dépend en grande partie de la politique des chefs, au lieu d'influencer et de modifier cette politique.
Comme nous l'avons déjà dit, plus on avance vers l'est de l'Europe plus se ralentit le procédé par lequel la société devient aristocratique et féodale. Nous savons donc maintenant ce qu'il faut attendre de l'étude du développement social primitif et des institutions politiques en Russie. Une existence prolongée de la tribu, une aristocratie terrienne insuffisamment développée, un pouvoir politique venant du dehors et s'emparant facilement des droits seigneuriaux, une caste de fonctionnaires entourant le seigneur et, comme serviteurs de celui-ci, demandant d'autres privilèges, — tels sont les traits particuliers de l'Etat féodal russe. Avec toutes ces particularités, l'Etat qui se forme ainsi porte déjà en soi le germe de l'autocratie iuture ; mais ce germe se développe surtout lorsque le pouvoir central s'arroge les fonctions militaires, dans le progrès de 1" unification politique.
Malheureusement, nous n'avons pas de données suffisantes sur l'organisation de la tribu de la Russie primitive. Quelques savants sont même allés jusqu'à en nier l'existence. En cela ils ont tout à fait tort. Le fait est que, dans le territoire central de la Russie primitive, le pouvoir politique, d'après nos plus anciennes sources d'information, avait tellement empiété sur l'organisation de la Iribu qu'il ne reste de celle-ci que de très faibles traces. !Mais elles suffisent pour la reconstruction historique. C'est ainsi que nous trouvons encore dans des documents anciens (xi" siècle) les traces de la responsabilité solidaire des parents, dans la vengeance du meurtre, ou de l'indemnité que les parents du meurtrier avaient à paver. Xaturellement, le degré des membres d'une famille lenus à la vengeance était très étroit ; le groupe obligé de payer l'indemnité semble semi-volontaire, et tout le cadre de l'orfifanisation de la tribu en parait boiteux et décadent. Cependant il en subsiste assez pour indiquer des siècles d'existence. Le chef de la maison russe (correspondant au celtique i^^velt/) porte, dans les premiers documents, le même nom qui le désigne dans la Bohème primitive. Il s'appelle ognislichanin^ c'est-à-dire
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chef de la iiiaiM.>n principale où se trouve le lover ancestral, Oi^/ieshai/ — le li/ddijn des Celtes. L'indemnité pour son meurtre était plus forte que pour celui d'un homme ordinaire; elle égalait celle du meurtre d un serviteur du roi. Dans les villes ces « anciens » étaient même admis au conseil du roi. A la campagne ils réussissaient parfois à devenir propriétaires du village entier. Nous arrivons du moins i» cette conclusion par un document récemment découvert, une lettre circulaire du métropolite Clément écrite au milieu du xii*^ siècle. Il v est parlé de gens qui recherchent la « vaine cfloire ». « qui acquièrent maison sur maison, village sur village ; qui s'emparent d'esclaves libérés yisgoisj, aussi bien que de propriétaires-conjoints [sai/bn's^ ; de terrains nouvellement défrichés [lahda) aussi bien que de possessions ancestrales îstarinij ». Comme on le voit, le passage cité désigne deux tvpes de propriété usurpée et ii chacun de ces tvpes correspond une catégorie spéciale de colons. Apparemment, les propriétaires qui sont ici censurés agrandissaient leur domaine d abord en usurpant les terres de la tribu déjà cultivées (possessions ancestrales), puis en colonisant de nouvelles terres. Ils employaient comme colons les « esclaves libérés » et d'autres personnes qui ayant abandonné leurs foyers, vagabondaient à la recherche d'un nouvel établissement. La première catégorie était les isgois russes, connus d'après d'autres documents ; ils semblent identiques aux liospiles de la loi médiévale de Pologne et de Bohême, L'autre catégorie mentionnée, celle des « propriétaires-conjoints » des saijhris, qui occupaient les « possessions ancestrales », est particulièrement intéressante. C'est la première et la seule lois que les anciens documents russes mentionnent cette catégorie. En Pologne et en Bohème ils figurent plus souvent sous le nom de heredes^ ou originarii-. En Pologne aussi bien qu'en Bohême la position de ces heredes ou criginarii — « propriétaires-conjoints » — était très claire : ce n'étaient plus des propriétaires francs, mais ils avaient déjà été absorbés par des chefs antérieurs de leur tribu, par les
Les héritiers légaux, les propriétaires des c possessions anrestrales », les daydechi .
* Corrcspoiidaut au terme russe alaioshitisi.
L\ TRADITION POLITIOLK I o3
o^ncsrlialinc ([ui devenaient ainsi de gios seigneurs terriens. La lettre circulaire de Clément nous permet alors de conclure — si toutefois nos commentaires sont justes — ({ue le môme procédé de division sociale se poursuivait en llussie pour aboutir à sa fin naturelle. (>ette lin était la dislocation de la tribu et la lornialion de grands domaines privés ou dune nouvelle aristocratie.
Mais pourquoi alors les o propriétaires-conjoints )> et leurs seigneurs ne figurent-ils pas plus souvent dans les premières archives russes? La réponse la })lus plausible est que ni les uns ni les autres n'étaient assez nombreux pour caractériser la vie sociale de la Russie primitive. Nalurellemeul, il y avait des seigneurs terriens indépendants des cliels du pays, et même opposés ii leui gouvernement, mais ils étaient peu nombreux, et ils disparurent bientôt devant la nouvelle aristocratie, celle des vassaux du prince, qui tenaient leurs terres et leurs richesses de lui, formaient sa cour et sa suite militaire, le suivaient partout où il allait, de ville en ville, de pays en pays, juscpiau moment oii lui et eux — ou plutôt leurs descendants — s'établirent définitivement. De cette façon, \\ défaut d'une forte aristocratie terrienne sortie delà tribu russe, les anciens cultivateurs avaient plus de facilités de conserver leurs possessions ancestrales, jusqu'au moment où le prince lui-même vint prendre possession des droits seigneuriaux, que les familles des chefs de la tribu ne s'étaient pas encore arrogés. Telle était réellement la situation de la grande majorité des paysans de l'ancienne Russie — des snierds comme on les appelait. Lorsqu'un snierd mourait sans héritiers, ses propriétés devenaient l'héritage du prince du pays ; le prince étant considéré comme propriétaire suzerain de tout le territoire et comme propriétaire immédiat des terres inoccupées. iNIais les conséquences de cet état de choses n'avaient pas encore été confirmées par la loi. Le prince ne semblait pas avoir le droit de chasser les smerds de leurs possessions, ni même d exiger d'eux quoi que ce lût au delà des coutumes du pays. Telle semble avoir été la position légale des heredes — des datjdcclii — devant la loi slave occidentale.
Mais tout cela devait changer plus tard. Et sans doute les
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conditions de ce changement furent en Russie sensiblement les mêmes que dans les autres Etats slaves de l'Occident.
Ce que l'ancienne coutume rendait impossible et illogique dans les pavs de vieille culture devenait naturel quand les princes colonisaient de nouvelles terres. Ces terres ont dû être très importantes dans les Marches, etles princes russes, comme ceux de Bohême et de Pologne, montrèrent de bonne heure leur préférence, en transportant leur activité sur les frontières de leurs possessions pour y établir des colonies, où il leur était facile de faire entrer les populations nomades et les cultivateurs indigènes. Pour y attirer les colons, les princes leur donnaient des franchises (les Ihotas de la loi de Bohême et de Russie) ; une fois établis, ces colons ne quittaient pas souvent leur place et devenaient ainsi à leur tour les « vieux habitants », les starosliillsi. Cependant l'idée restait que les terres n'étaient pas à eux, mais au prince, et ainsi s'établit l'usage d'en disposer, de les acheter et de les vendre, de les donner en fiefs et bénéfices avec les paysans y établis comme apanage naturel.
Il va sans dire qu'aucune trace de la tribu, de la copropriété, n'y pouvait rester visible, ces traces ayant en réalité déjà été abolies par la migration des colons isolés vers les Marches, où, dès le début, les colonies et les villages prirent le caractère d établissements purement individuels.
Tels étaient les éléments de la vie sociale de la Russie primitive et telle était la différence de formation entre le vieux centre politique et la terre de culture nouvelle. Nous allons voir lequel des deux systèmes a survécu.
Mais, avant d'aller plus loin, il nous faut rendre plus claire la difff'rence entre les divers tvpes de culture russe, puisqu'ils sont déterminés par des différences de position géographique et d'influence historique.
f.e territoire russe était si vaste, et les phases de culture dans les régions voisines si variées, qu'on ne peut pas s'attendre à trouver dans l'ensemble du pays une ligne unique de développement, et d'ailleurs cette uniformité n'existe pas. Pour qu'elle devînt possible, il eût fallu des développements locaux suffisants dans les différentes parties du vaste territoire, développements qui étaient tantôt partiellement interrompus
LA TRADITION POLITIQUE lOO
pur 1;» conquête ou runiflcalion politique, tantôt partiellement maintenus et aboutissant à une phase plus avancée. Pendant longtemps ces développements locaux restèrent sans relations entre eux. Quand, dans la seconde moitié du ix' siècle après Jésus-Christ, le Norvégien Ohter visita « Gandvik », c'est-à-dire la mer Blanche, il y trouva les Beormas sauvages, tandis qu'à l'extrémité méridionale de la Russie contemporaine, sur la mer Noire, la culture ralfinée des Grecs existait encore.
C'étaient donc deux mondes difïerents — aussi différents (ju'Athènes et le Grœnland — , ces deux rives opposées de l'Europe orientale, au moment où l'embryon de l'Etat russe se formait entre elles sur le Dniepr. Lorsque, sept siècles plus tard, un navigateur anglais, Richard Chancellor, débarqua sur les bords de la mer Blanche, la situation était entièrement changée. Le courant central de la vie nationale en Russie s'était tellement élargi que les habitants du Nord connaissaient forcément l'existence de leurs compatriotes du Sud, car l'Etat qui se développait les forçait alors de paver chaque année une certaine taxe pour le rachat des prisonniers russes, ([ue les Etats pilleurs des bords de la mer Noire enlevaient régulièrement, sans que l'Etat moscovite lût encore capable de les protéger par la force militaire. Ce fut donc au milieu du xvi^ siècle que l'organisation centrale établit pour la première fois une espèce de rapport entre la mer Blanche et la mer Noire. Pendant toute cette longue période, du ix'" au xvi^ siècle, il n'y avait pas d'organisation politique générale en Russie. Les changements locaux suivaient chacun leur ligne de développement particulière. Avant la prédominance du type de culture moscovite, beaucoup d'autres tvpes, géographiquement et chronologiquement diflèrents, s'étaient développés et épanouis, et il est facile de deviner que les plus anciens occupaient les meilleures situations. Nous allons donc distinguer parmi tous ces types les suivants :
l'^Le type primitif do la Russie méridionale dont nous avons déjà parlé. C'est dans le coin sud-ouest de la Russie que l'Etat russe a son origine '. Les conditions y étaient plus favo-
' Voir la carte ci-contre.
lo6 ClUSE HIS.SE
rables et cependant l'Etat ne pouvait pas s'y développer par un simple procédé dévolution organique intérieure. Ce furent le commerce et la guerre, ces deux sources extérieures de développement politique', qui contribuèrent a la formation de l'Etat russe.
Un commerce actif sur le Dniepr était lelFet combiné de deux causes purement extérieures : une position géographique avantageuse sur la « grande route navale » de Scandinavie en Grèce, — la « Route de l'Est » (Os/n'c^r) des sagas Scandinaves — et l'heureux hasard qu'il y avait aux extrémités de cette (' route de l'Est », trois nations : lesXorthmen, très entreprenants, les Grecs et les Arabes, très riches et désirant acheter les produits du Nord : fourrures, cire, miel, serfs, etc. La nécessité de la guerre était également déterminée par une cause purement extérieure : le cataclysme politique de l'intérieur de l'Asie, qui chassa des hordes de tribus turques dans la Russie méridionale. Le commerce avec les Grecs et les Arabes attirèrent donc les aventuriers Scandinaves, qui s'établirent sur toute la « route de lEst », y construisirent des villes et formèrent le commencement d'une organisation politique. La nécessité de protéger les routes commerciales contre les tribus nomades du Sud, força également les Xorthmen d'organiser leur armée sur une plus grande échelle. Et c'est ainsi que la défense militaire des routes commerciales fut concentrée à Kiev, la résidence des premiers princes russes d'extraction suédoise.
Loin de la « grande route », la où il n'y avait pas de commerce et où aucune protection militaire n'était nécessaire, tout marchait comme avant. L'organisation de la tribu restait intacte et entière avec ses trois degrés de parenté : la famille, les clans mineurs ^« fratei'nité » ou les « parents éloignés «^ avec leurs chefs et la tribu avec son grand chef'.
Le gouvernement peu strict de la tribu en rendait la conquête
' Voir page loo.
Nous arrivons du moins ii celle ronclusion en partant du fait de lexistence de tribus entières portant le même nom patronymique, et où cependant tout pouvoir central faisait défaut, par exemple les descendants de Radim au Viatka.