L.V TRADITION POLITKJUE Il
spahis de 1 empire ottoman, n'étaient pas les propriétaires de leurs terres, mais simplement des occupants temporaires; et ils ne gardaient leurs concessions qu'aussi longtemps qu'ils étaient à même de laire le service militaire. Pendant qu'ils jouissaient de leurs concessions, ils ne pouvaient exiger des paysans que les impôts et les corvées déterminés strictement par la loi, et cela sous peine d'être punis et môme privés de leurs fiefs, pour oppression des paysans ou détérioration du domaine. Comme les fiefs n'étaient pas héréditaires, les héritiers des tenanciers avaient i\ en demander le renouvellementet n'étaient nullement sûrs de les avoir en totalité. Telles, du moins, étaient les dispositions de la loi, qui naturellement étaient souvent violées dans la pratique.
Les princes moscovites empruntèrent donc le système oriental des fiels militaires, juste à l'époque où leurs voisins occidentaux et rivaux de Lithuanie essavaient en vain d'obtenir de l'argent et des soldats de leurs « grandes Diètes générales », aux xv*" et xvr siècles. De cette façon, la même nécessité qui, en Lithuanie, aboutit à un complet développement des éléments féodaux et à l'épanouissement total de l'aristocratie en empêcha l'évolution à Moscou.
Pour répondre aux objections qu'on pourrait nous faire au sujet de cette comparaison du système russe des fiefs militaires comme étant oriental, avec le système féodal de l'Europe occidentale, quelques explications sont encore nécessaires. Evidemment, la Russie du Xord-Est avait eu, elle aussi, une sorte de tènement léodal même avant L introduction du système oriental. Mais cet ancien svstème navait rien de commun avec les allocations militaires des terres. Toutes les concessions — et elles n'étaient pas très nombreuses — qui existaient durant la première période, du xiv'= au xv*^ siècle, avaient été faites par les princes, non pas pour des services militaires, mais pour des services de cour.
Aucun des domaines occupés h cette époque par des militaires n'était tenu en fief, mais tous étaient la pleine propriété des occupants, non pas des tènements conditionnels de l'autorité centrale, mais des héritages légaux. Le nom même de ces terres en indique la condition ; elles s appelaient « patri-
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moines ». Ces propriétés privées avaient d autant moins de rapport avec le service militaire, que le propriétaire d un patrimoine était entièrement libre de servir qui il voulait et même de ne pas servir du tout. Ainsi, par exemple, au milieu du xvi^ siècle, il y avait 674 propriétaires privés dans les quatre petits cantons du duché de Tver (déjà absorbé par Moscou) ; 23o seulement étaient au service moscovite; 60 étaient au service de l'évèque de Tver ; 4^ servaient les trois représentants dune branche latérale des anciens princes de Tver ; 20 environ servaient dilTérentes personnes et i5o Défaisaient aucun service.
On voit donc que dans la Russie du Nord aucun principe ne correspondait à la base de la féodalité, que les légistes français ont formulée ainsi : nulle terre sans seigneur. L'idée qu'un propriétaire terrien devait nécessairement servir son propre suzerain, c'est-k-dire le seigneur du territoire où était situé son domaine, n'existait pas.
Dans la Russie lithuanienne, où la situation ressemblait davantage h la féodalité occidentale, on reconnaissait également au propriétaire terrien le droit de servir qui il voulait, mais alors en vertu d'une clause expresse, stipulée dans un contrat. A défaut de cette clause, le propriétaire perdait légalement son domaine s'il servait un autre suzerain. Dans la Russie du Nord, comme nous l'avons dit. ce principe fondamental de la féodalité occidentale n'existait pas. Le « service libre » y était la règle, et ainsi le « tènement militaire » de la période subséquente ne pouvait jjas sortir de ce « service libre »,
Le tènement militaire de l'Etat jnoscovite est sorti de quelque chose de difïerent de la féodalité occidentale ; il est sorti d'un principe au fond identique avec celui des Etats d'Orient. Le fief militaire des Etats orientaux était toujours fondé sur l'idée de propriété souveraine du prince ; sans cette idée de souveraineté, la concession des terres de l'Etat était impossible. AByzance, cette idée du droit souverain de l'empereur était de source romaine et chrétienne. Dans les Etats musulmans, elle découlait des préceptes généraux du Koran sur la propriété. Dans le duché moscovite, lidée existait aussi: