‹ La crise russeChapitre 19 sur 57 · LA TU A FUT ION POLITKUJK · texte numérisé non relu

LA TU A FUT ION POLITKUJK

|).)iir la lofiiialioii dcsc] iicllcs I aulurisafioii du i^ouvci'iicniciil c^st ikîccssaiiv, no sont aiiluiisécs (luavcc 1 approballcju de la polici-, et celle-ci doit spéciaieiiicnl donner son autorisation pour cliacjue réunion à un jour lixc et dans nu endi'oil désit^nc'' '.

Si les groupes ne se dispersent pas au premier ordre de la police, ils le sont iminédiatcnient par la force armée. Des instructions spéciales (secrètes) sont données aux ofliciers de l'armée et ils sont responsables de tout tléhii ()ccasionné « même par des sentiments d'iuimanitc ». C'est ainsi que de simples attroupements dans les rues constituent, pour le gouvernement, une démonstration révolutionnaire, et qu'une discussion toute pacifi([ue entre ouvriers peut devenir le signal — comme dernièrement près de Rostov-sur-le-Don — d une véritable charge de cosaques.

Même les simples réunions privées sont surveillées de près et peuvent être qualiliées d'illégales. Un citoyen russe ne peut inviter une douzaine d'amis sans en prévenir d'abord la police, et, si ses amis sont des étudiants, il vaut mieux qu'il s'abstienne, serait-il le professeur même de ces étudiants. Des professeurs de rUniversité de Pétersbourg qui sont loin d'avoir des idées radicales ont récemment demandé, mais en vain, comme une faveur parliculii're : « (^uil soit permis ii tout professeur de convoquer des étudiants sous sa propre responsabilité, soit dans les salles de l'Université, avec la permission du recteur, soit chez lui, sans l'autorisation spéciale de la police, dans un but purement scientifique et se rapportant h leurs études. »

Evidemment, le gouvernetnent ne peut pas interdire toutes les réunions publiques, mais alors il veille scrupuleusement à ce qu'aucune parole non autorisée ne soit prononcée dans une chaire publique. Aucune conférence publique ne peut se faire sans permission spéciale, et cette permission n'est pas toujours accordée, particulièrement lorsqu'il s'agit de parler dans les campagnes, même aux conférenciers qui occupent des positions ollicielles et qui sont haut placés dans le gouvernement. Comme cette permission dépend des hauts fonclion-

' On a fait plusieurs exceptions en faveur de réunions antisémites qui avaient pour but d'enseigner aux socialistes juifs, en les massacrant, la manière d'être « bien intentionné » envers l'ordre établi.

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naires de l'instruction publique et du ministère de l'intérieur, c'est-à-dire du « curateur » et du « gouverneur », la même conlérence peut être autorisée dans une province et défendue dans une autre. Le conférencier doit soumettre d'avance, dans la plupart des cas, non seulement le sujet, mais le résumé ou même le texte in extenso de sa conférence. Le sceau officiel est alors apposé au manuscrit et le conférencier ne doit ni changer ni ajouter un seul mot au texte autorisé. Quelquefois un représentant de l'autorité locale assiste à la conlérence et suit le discours de l'orateur sur une copie du texte autorisé, atin de bien s'assurer qu'aucune autre parole n'est prononcée. Malgré toutes ces précautions, la responsabilité du conférencier n'est pas couverte. Si, par hasard, son discours produit sur l'auditoire une impression assez profonde pour déplaire aux autorités, il est classé parmi les « perturbateurs de la paix publique ». Il y a quelque temps, un vieux et vénérable journaliste, qui venait de faire des conférences en Sibérie, fut enlevé et transporté dans une prison politique de Pétersbourg uniquement parce que sa conférence avait produit une grande impression sur l'auditoire !

jNIais toutes ces difficultés, toutes ces complications s'exagèrent encore lorsque la conférence doit avoir lieu devant des paysans ou des ouvriers. Jusqu'en 1872, aucune espèce de conférence ne leur avait jamais été faite. 11 y eut alors à Pétersbourg et il Moscou des comités permanents qui eurent la permission d'organiser « des lectures », lesquelles étaient composées par les membres les plus conservateurs du comité pétersbourgeois. Jusqu'en 1891 ce comité n'avait imprimé pour « ses lectures » que i4o feuillets, dont un tiers était absolument impropre ii être lu devant le peuple, et dont le reste traitait de la vie des saints, de l'histoire de l'F.glise, des monastères, etc. ; aucun auteur classique n'y figurait. Telle était hi nourriture qu'on allait ollrir aux auditoires populaires des villes provinciales de la Russie, conformément aux règlements de 187G. Cependant des milliers d'auditeurs se pressaient aux portes des salles étroites et pauvrement meublées dans lesquelles on lisait ces brochures et payaient volontiers quel([ues kopecks pour les entendre. Patiemment ils écoutaient

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les textes sans intérêt, et ne se lassaient jamais d'écouter, jusqu'à ce qu'ils les sussent par cœur, les quelques brochures qu'ils préféraient; alors ils se mettaient à les récitera haute voix avec le lecteur.

La plupart des tentatives qui furent faites pour augmenter le nombre de ces brochures oinciellemenl autorisi'cs échouèrent pitoyablement.

C'est ainsi qu'en 1892, lors des menaces du choléra, une haute personnalité du gouvernement de Riga sollicita vainement la permission de lire un article sur l'épidémie devant des auditoires populaires. Le plus curieux de la chose est que cet article avait dcjii été imprimé précisément pour le peuple dans un journal publié par le gouvernement lui-même, journal auquel chaque conseil municipal est obligé de s'abonner. Bien cpie depuis 1894, de véritables conférences aient été autorisées dans les bourgs et les villages, les obstacles que le gouvernement suscita à leur sujet nous montrent combien il considérait comme dangereuse cette « nouveauté » : et il ne fallait pas moins de trois ministres : celui de l'instruction publique, celui de l'intérieur et celui du Saint-Svnode, pour permettre à un philanthrope de village de lire quelques pauvres pages sur la Terre sainte ou sur la découverte de Christophe Colomb. Ce ne fut qu'en 1901 que les conférences villageoises ou régionales furent assimilées aux conférences provinciales, c'est-à-dire qu'elles furent rendues dépendantes des ministères de lintérieur et de l'instruction publique. Dans cette même année, le ministre de l'instruction publique, cédant, jusqu'à un certain point, aux demandes sans nombre des conseils provinciaux et des sociétés locales, permit de lire devant le peuple, outre les quehjues brochures déjà autorisées spécialement, celles qui étaient tolérées par le ministère dans les bibliothèques des écoles primaires. A cet effet les conférenciers reçoivent la permission, non seulement de lire ces ouvrages, mais aussi « d'en expliquer la substance, pourvu qu ils n'en dépassent pas les limites ». Naturellement, conférenciers ou lecteurs doivent personnellement demander au gouverneur l'autorisation de faire les lectures expliquées, et leur échec est certain s'ils n'ont pas la réputation d'être tout à

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fait « bien intentionnés ». Nous nous rappelons un cas où, sur huit solliciteurs, trois seulement furent trouvés assez siirs pour lire et expliquer un texte imprimé.

La lecture du peuple est généralement aussi très surveillée. Avant le sjrand réveil de l'opinion publique accompagnant les réformes d'Alexandre II, c'est-à-dire avant i856, il n y avait que 49 bibliothèques en Russie. Au commencement du règne de Nicolas 11 (1894) ^^ y <^" avait 862, dont 96 seulement hors des villes. Mais, grâce aux elForts philanthropiques des conseils provinciaux et des sociétés locales, une activité réelle a commencé dans 1 Organisation des bibliothèques villageoises. Ce mouvement a été suivi de près par des mesures restrictives du gouvernement. Là encore, il fait une dift'érence entre les bibliothèques publiques des classes supérieures et celles des classes inférieures. Pour les "premières, le gouvernement se contente d'indiquer ce qu'il ne faut pas lire ; il commande aux dernières ce qu'il faut lire, de sorte qu'il y a deux cataloçrues oHiciels : celui des livres défendus dans les bibliothèques générales et celui des livres autorisés dans les bibliothèques populaires.

Vovons dans le premier catalogue, les livres défendus dans les bibliothèques publiques à l'usage des classes instruites. Ils sont au nombre de deux cents environ, et ces livres sont publiés en Russie, avec la permission, de la censure, et sont vendus librement dans les librairies. Les livres interdits complètement, même pour l'usage privé, n'étant pas compris dans ce nombre.

Le catalogue des livres autoiisés dans les bibliothèques populaires peut ne pas frapper des étrangers, mais pour un Russe il est simplement stupéfiant. C'est une sélection faite par le savant comité du ministère de l'instruction publique parmi les quatre-vingt-dix mille livres russes qui étaient en vente au moment de son élaboration. Le catalogue ministériel ne permet au peuple russe que a.joo ii 3. 000 livres, c'est-à-dire .i,.3 p. 100 du nombre total. En vérité, le comité ne pouvait pas faire autrement n'avant pas lu personnellement tous les livres russes. Depuis la publication de ce catalogue, en 189(3, soixante-quinze mille autres livres ont été imprimés, mais scu-

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