‹ La crise russeChapitre 22 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

1, 1UI:E l.lBKKALl!:

Une des erreurs conventionnelles du nationalisme russe est de croire qu'en Russie il n'y a et il ne peut y avoir de partis politiques. 11 est évident que les conditions politiques et le système d'oppression que nous avons décrits dans le chapitre précédent ne sont guère favorables à la formation et au développement de partis politiques; cependant, il existe en Russie, et depuis longtemps déjà, des différences d'opinion politique en dehors de l'uniformité officielle. Ces opinions correspondent exactement aux diverses nuances politiques de l'Europe occidentale et leurs partisans respectifs observent, en une certaine mesure, la rigueur d'une discipline nécessaire pour une action politique combinée. La sphère de cette action est assez étendue; elle englobe même certaines régions de la vie publique qui, dans des conditions normales, restent généralement en dehors de tout esprit de parti. L'agitation politique, n'ayant pas a sa disposition le champ que lui offrirait la représentation régulière du peuple, a dévié de cette route directe et cherche ailleurs place pour son activité. C'est ainsi que la science et la littérature, l'école et le théâtre, les sociétés savantes et les établissements de bienfaisance, les universités et les écoles techniques, les associations de secours mutuels et les cours populaires, les conseils de province et les cours de justice, toutes ces choses sont dépendantes de partis politiques dans un pays où les partis politiques sont censés ne pas exister et oii la vie politique doit censément être confinée entre quelques hautes lonctions de la bureaucratie. 11 n'y a donc pas encore en Russie de partis régulièrement organisés, mais cela n'est qu'une simple question de temps. Pour le moment, la seule organisation

l62 CRISE RUSSE

possible, — et les groupes avancés lont adoptée, — se trouve sous la forme de société secrète. Bien que les éléments les plus modérés évitent lorganisation secrète, ils ne peuvent cependant s'abstenir complètement de ces relations politiques qui constituent déjà en elles-mêmes un embrvon doroanisation.

Mais l'heure est proche sans doute où le gouvernement comprendra qu il ne gagne rien à empêcher la réunion des éléments modérés, alors que les extrêmes sont assez forts et assez habiles pour sunir en vue d'une action politique.

En Russie, on peut distinguer au moins deux courants différents d'opinion opposés au gouvernement : les modérés et les radicaux. Les premiers ont toujours été appelés en Russie de leur nom européen, « les libéraux » ; les derniers sont essentiellement socialistes. Ces groupes politiques proviennent d'origines différentes et leurs adeptes ne sont pas recrutés dans les mêmes classes de la société. Les libéraux se rencontrent surtout parmi les membres é\yxs an self-go^'emment local russe, des « zemstvos », parmi les hommes de profession libérale et même parmi certains fonctionnaires.

La plupart d'entre eux appartiennent ii la petite noblesse russe. Les organes avancés de la presse, ainsi c{ue des hommes également de profession libérale se rangent sous la bannière du radicalisme. Chez les jeunes gens, le radicalisme se nuance de socialisme, et nous verrons plus tard avec quelle rapidité le socialisme devient la doctrine des ouvriers et même des pavsans.

Le libéralisme est très ancien dans l'Europe occidentale. Quand il apparut la première fois comme système politique, il répondait par son sens à l'étymologie du mot. C'était la doctrine logique de la liberté individuelle. Mais ce sens a beaucoup changé avec le développement ultérieur de la théorie et de la vie politique.

Le libéralisme était une doctrine avancée et progressive quand, pour la première lois, ses enseignements de la liberté individuelle lurent opposés aux privilèges médiévaux des classes sociales et aux règles arbitraires d un gouvernement patriarcal.

l'idkk l[fii':r.\lk i63

Mais la in«''nic tliroric de la liberté individuelle reçut une interprétation dillerenle, quand elle se trouva devant les empiétements démoeratiqucs de TEtat moderne. Si le libéralisme voulait conserver sa place, comme doctrine avancée, il devait alors étendi-e sa sij^nitiealioii poui' eninprendre dans ses limites les nouveaux champs de 1 activité sociale. Si, au contraire, il voulait lestcr lidi'le ;i la vieille doctrine du laisser-faire, il devenait essentiellement <f)iisei\ ateui'. On eut recours aux deux solutions suivant les pays. \iu Angleterre, par exemple, où la vie politif[uc est déjà très vieille, où son action est continue, la signification du litre du vieux parti fut étendue, pour préserver l'unité et la continuité de son action aussi longtemps que possible. Alors le libéralisme, par une curieuse inversion de sens, commença par signifier Tidéc d'intervention de TRtat par voie de législation sociale.

Naturellement, le nouveau libéralisme, celui de Gladstone et de M. Chamberlain d'il v a vingt ans, n'est pas tout à fait semblable au libéralisme de Cobden et de Bright. L'autre forme se manifeste dans les pays où l'évolution politique est plus récente et moins pacifi([ue; là, le titre du vieux parti est usé avant que ses premiers adhérents aient eu le temps de modifier ou d'élargir leurs opinions, et il est rejeté par les groupes plus avancés, ne servant plus qu'à désigner quelques groupes conservateurs. Tel est le cas en Allemagne et surtout dans les nouveaux Etats slaves, où libéral est synonyme de conservateur.

En Russie, le terme « libéralisme » est à la fois étendu et \ suranné. Il comprend les groupes les plus radicaux, princi- 1 paiement dans la presse, pour la simple raison que l'emploi \ d'un terme plus avancé ne serait pas toléré par le censeur et entraînerait rapidement la suppression du journal. Le sens original du libéralisme fut d'autant plus facilement altéré en Russie qu'il n'était fixé par aucun souvenir historique. Il marqua l'idée d intervention de l'Etat et devint alors plus démociatique sans être en contradiction avec l'ancienne tradition. Les idées générales se modifient iacilement si elles restent abstraites, si elles ne se matérialisent pas dans un système de politique effective. Cependant le terme « libéra-

lG4 CmSK RUSSE

lisme » est en même temps usé en Russie. Non que le programme libéral soit déjà réalisé : il en est loin. Mais, si ce programme indique toujours, et tous les partis sont unanimes h en convenir, le premier pas à faire, ce premier pas n'est pas reconnu comme étant le seul. La liberté politique et la liberté individuelle ne semblent plus constituer le bien absolu qu elles représentaient au moment où l'ère de la liberté naissait en France. Pour les générations suivantes, le libéralisme lut plutôt discrédité comme une sorte de politique de classe, celle du tiers état, et considéré par conséquent comme antidémocratique. Cette signification du terme était déjà acceptée et courante en Russie, bien avant que les lignes d'une politique libérale et d'une action continue pussent être tracées. Le plus grand nombre de ceux qui se nomment euxmêmes libéraux appartiennent en réalité aux partis plus avancés. C'est pourquoi le terme, comme nous l'avons déjà dit, est usé sans avoir réellement servi. Lorsque soufflera le vent de la liberté politique, il cédera la place à un terme plus avancé, et, s'il reste en usage, ce ne sera que pour désigner quelfjucs groupes conservateurs.

Un peut se rendre compte maintenant de la différence qui existe entre le libéralisme de Russie et celui de l'Europe occidentale.

Mais, pour que les raisons de cette différence soient comprises, il faut avoir recours à une explication historique.

On sait que le libéralisme en Europe prit sa source dans la lutte de la bourgeoisie, c'est-à-dire de la classe moyenne riche et éclairée, habitant les villes, contre une monarchie absolue et les propriétaires fonciers privilégiés. Or la Russie ne possédait pas une classe moyenne comparable à celle de l'Europe occidentale, et celle qu'elle possédait n'était ni assez riche, ni assez éclairée, ni assez nombieuse ou influente, pour disposer d'un semblable pouvoir politique dans le pays. Certes, en Russie aussi, le libéralisme était dirigé également contre les grands propriétaires de terres, et surtout contre leur droit de posséder des serfs.

Mais l'impulsion fut donnée par des membres mêmes de la noblesse agraire, et les promoteurs du mouvement, loin de

l'idée libérale i65

soutenir les intérêts de leur classe, minèrent la position sociale de la noblesse et détruisirent la source même de leur pouvoir politique. Evidemment, en agissant de cette façon, ils n'étaient pas guidés par des considérations de classe, mais par des sentiments philanthropiques et par des théories polilicjues avancées. VA ainsi, ils ne représentaient pas une opinion de classe, mais l'opinion publique générale. Le libéralisme russe n'était donc pas bunri;eois, mais intellectnel, pour employer les termes français. Quelques traits principaux de l'histoire sociale de Russie ne seront peut-être pas inutiles pour mieux comprendre ce qui vient d'être dit.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur l'absence de la bourgeoisie et rinsuHisance du développement de la classe moyenne en Russie. Nous savons déjà (jue la plus grande partie des villes russes durent leur origine, non pas aux nécessités du trafic et du commerce, mais à celles de la défense militaire et de la colonisation. Ces villes gardèrent pendant longtemps leur caractère spécial. La population commerciale des bourgs et des villes s'accroissait très lentement. La plupart des habitants continuèrent à cultiver le sol, vivant en pavsans, bien qu'ils exerçassent quelque petit métier ou quelque petit commerce. Mais les habitants des villes ne formaient qu'une portion insignifiante de la population totale. En i63o, leur nombre ne s'élevait guère qu'à 0.92.000, environ 2,9 p. 100 de la population entière. Presque rien n'était changé en i'-24, 328.000, soit 3 p. 100. Un siècle plus tard, nous trouvons la population urbaine décuplée : 3.025.ooo en i835, mais, à cette époque, cette population, comparée à la population entière, n'était qu'une fois et demie plus forte (5,8 p. 100). Toutefois, dans la seconde moitié du xix^ siècle, le mouvement d'aucrmentation de la population urbaine s'accentua, et déjà en 1897 ^^^^ ^^ chiffrait par 16.289.000, soit i3 p. 100 de la population totale. Les riches marchands, assez rares dans la Russie moscovite, se trouvaient tous à Moscou, où ils avaient été amenés des autres parties du pays par le gouvernement, après s'être enrichis dans quelque ville de province. Ces marchands étaient nécessaires dans la ville; on leur confiait le recouvrement des contributions indirectes, et leurs biens

l66 CRISE RUSSE

garantissaient à l'Etat la rentrée intégrale de l'impôt. Le commerce extérieur était entièrement entre les mains de compao-nies étrangères, et cela jusqu'à la fin du xvii^ siècle. Pierre le Grand établit des manufactures, mais, à part quelques cas isolés de fortunes rapides, ces industries réalisèrent peu de bénéfices et durent être subventionnées par le gouvernement. A l'époque de Catherine II (1762-96), alors que l'exploitation des manufactures devint lucrative, des nobles n'hésitèrent pas h se lancer dans les affaires, et leur concurrence fit diminuer les bénéfices. Après un court essai de libre-échange, sous le règne d'Alexandre I''.'', commença la période de protectionnisme qui, à part quelques interruptions, a toujours existé depuis. Bien que ce système protectionniste permît à un certain nombre de propriétaires de s'enrichir, il ne leur donna pas le sentiment de l'indépendance et ne contribua pas davantage à la formation de la bourgeoisie, dans le sens propre que lui donne l'Europe occidentale. Ilétait, en efFet, trop tard pour former cette classe, et son rôle politique avait été depuis lonrrtemps usurpé par d'autres éléments sociaux.

Dans l'Europe occidentale, les grands domaines donnaient le pouvoir politique; les propriétaires fonciers et la noblesse contestaient le pouvoir des princes avant que la bourgeoisie vînt à son tour les aider ou les combattre.

En Russie, en raison de son développement économique rudimentaire, la propriété foncière ne donna pas tant de pouvoir, ni de fortune. La possession de grands domaines était plutôt une conséquence qu'une origine du pouvoir de la noblesse russe. En effet, cette noblesse ne savait jamais combien de temps elle conserverait le domaine dont elle prenait possession. Elle l'augmentait ou le perdait selon l'augmentation ou la diminution de son importance politique, et celle-ci était plutôt la conséquence de raisons politiques que de raisons économiques.

Au début de l'autocratie russe, c'est-à-dire à la fin du XV* et dans la première moitié du xvi*" siècle, la cour, très brillante, était composée de princes et de boyards. Ces princes venaient de perdre le pouvoir politique de leurs biens héréditaires, conséquence de l'unification de l'Etat russe. Un

LIDKK LIBKRALi: 1G7

siècle plus tard, il ne restait presque plus aucnne trace de ces vastes domaines héréditaires. Ce fut, en une certaine mesure, la propre faute de Taristocratie russe qui ne voulut jamais abandonner l'ancienne coutume de partager ses biens également entre ses héritiers, car il n'exista jamais en Russie un svstème de majorât comme en Angleterre.

Ainsi, les plus grands domaines furent morcelés et disparurent après (quelques générations, et dès le xvn'' siècle, les représentants de beaucoup de grandes familles aristocratiques en furent réduits a cultiver leurs parcelles de terre comme de simples paysans. Cependant, il veut aussi uneautre raison de leur appauvrissement rapide dans la politique systématique des princes moscovites, conscients du but qu'ils s'efforçaient d'atteindre. Nous avons déjà vu ^ précédemment comment les anciens propriétaires lurent dépouillés de leurs propriétés par le gouvernement. Ces mesures furent surtout prises pour les vastes propriétés ducales des anciens souverains et des grands vassaux. On leur donnait des domaines

dans d autres provinces, où ils ne pouvaient avoir aucune influence héréditaire sur les habitants, ou, plus simplement encore, on les accusait de manquer de loi et on les condamnait, eux et quelqueiois môme toute leur laniille, à la peine capitale.

Telle était la politique de Jean IV le « Terrible », à qui un de ses conseillers, écrivain politique, avait indiqué de quel côté il devait chercher un appui dans sa lutte contre l'aristocratie. Pour pouvoir jouer avec les magnats comme avec de petits enfants, disait le conseiller de Jean IV, il fallait favoriser et organiser la classe movenne qui fournissait des hommes pour le service militaire.

Xous avons déjà vu ' que cette mesure était aussi une nécessité du temps, provoquée par des raisons d'Etat, et non pas seulement un expédient de police intérieure. Alors, cette classe militaire prit la place laissée par l'ancienne noblesse en décadence et produisit à son tour une nouvelle noblesse : celle du seivice d'Etat. Les hauts fonctionnaires en taisaient

' Voir page 1 iG.

partie et. comme ils étaient sous la dépendance plus directe du tsar, ils sollicitaient et obtenaient plus iacilenient de grands domaines. Les plus importants d'entre eux étaient ceux qui se trouvaient le plus attachés au tsar par des liens de famille ou autres. Mais leur situation n'avait rien de stable; selon leur élévation ou leur déchéance, leurs grands domaines leur étaient donnés ou retirés. Ainsi, avec la nouvelle dynastie des Romanov. qui était d'origine relativement modeste, des membres de cette famille prirent une place prépondérante parmi la noblesse agraire. Pendant le règne d'Alexis, son parent, Morozov, devint très influent. Puis un demi-siècle plus tard les Romanov et les Morozov disparurent pour laisser la place aux parents du nouveau tsar : les Xarichkine et les Lopoukhine.

Au milieu de ces luttes constantes, il ne pouvait y avoir aucune source indépendante de pouvoir et d'influence.

Le seul pouvoir qui existât était celui qui était attaché à la place que l'on occupait dans le service de l'empereur. Un dicton disait qu'à Moscou chacun était grand ou petit selon le bon plaisir du tsar.

Alors, l'emploi, la place dans le service du tsar, devint le but principal de chacun, en raison des charges exercées antérieurement par sa famille. Le grand désir de ne pas être diminué ou amoindri, faisait que chacun réclamait une place aussi honorable que celle occupée par ses parents; de plus, on s'observait jalousement, afin que quiconque ne put obtenir un avancement dans le service qui rejetterait h l'arrière-plan des rivaux d'aussi bonne famille. Cette lutte pour les places était tout à fait contraire au développement d'un sentiment d'unité parmi les membres des classes élevées. Aussi, aucun esprit de corps n'existait parmi la haute aristocratie russe et l'idée d'égalité parmi ses membres, lidée de pairie, ne pouvait s'y développer.

L'esprit de corps n'existait pas davantage et ne pouvait pas se former au xvii^' siècle dans les couches moins élevées de la petite noblesse. Bien que favorisée et protégée par le gouvernement, cette classe moyenne ne pouvait réellement pas devenir influente tant qu'elle ne posséderait aucune organisation de classe et n'aurait aucun moven de contact et de relation. Le

l'idée libérale 169

service nillilaire exi<xt'' de ses membres él;iit intermittent et mal organis*'. Par exemple, dans la cavaleiie, ils ne rejoignaient leur légiment ([ue lorsquecelui-ciétaittout à faitprc^tàse mettre en marehe, et ils essayaient toujours de s'arranger pour rentrer chez eux avant la fin de la campagne. Ils n'avaient aucune place définie dans le régiment et se plaçaient à leur gré, chacun entouré de ses valets respectifs. Evidemment, une telle armée était peu faite pour satisfaire le gouvernement, et il était naturel qu il cherchât à posséder une armée permanente de soldats mercenaii-cs, habiles dans l'art militaire et pourvus d'armes à feu. Il exista bien, dès répof[ue de Jean IV, un régiment d'arquebusiers qui remplit à Moscou les fonctions de garde du corps, jusqu à la fin du xviT siècle, mais l'infanterie régulière ne commença à être organisée en Russie que vers i6.io. Cette réforme de l'armée russe, qui fut achevée en iGjo sans qu'on eût recours aux chevaliers de la classe moyenne, semblait avoir terminé le rôle militaire de la petite noblesse. En effet, les nouveaux régiments permanents ne se composaient que de paysans enrôlés ou de domestiques assimilés, par leur classe sociale, aux simples paysans, et les officiers qui les commandaient étaient pour la plupart des étrangers. L'ancienne cavalerie des chevaliers de la petite noblesse tomba donc en désuétude ; on pouvait désormais se passer de leurs services.

Ainsi, lorsque Pierre le Grand commença ses guerres et ses réformes civiles, le vieux système moscovite des tenanciers militaires était en pleine décadence; mais Pierre avait besoin d hommes, aussi bien pour ses guerres que pour ses réformes, et avec lui commença une ère nouvelle dans l'histoire de la classe moyenne et de la haute aristocratie russes. Dans l'aversion et la méfiance qu'il nourrissait pour ce qui restait de cette dernière, qu'elle lût noblesse de naissance ou noblesse de fonctionnaires, il avait grand besoin de laide des éléments sociaux inférieurs.

Il avait aussi grand besoin de cette aide contre l'ancien corps militaire permanent de Moscou que l'on avait cru être un corps de toute confiance et qui, au contraire, était devenu un danger continuel. Nous voulons parler des arquebusiers, les janissaires de Moscou de cette époque, qui s'étaient

IJO CRISE RUSSE

montrés particulièrement turbulents pendant la minorité de Pierre. Pour faire face à la fois à la haute aristocratie et aux janissaires, Pierre créa quelques régiments de garde, composés principalement d'hommes de la classe moyenne. Mais cela ne lui suffisait pas. Il avait besoin d'une armée permanente pour sa grande guerre contre la Suède et d'une armée de fonctionnaires pour ses institutions bureaucratiques. L'ancienne classe des « serviteurs d'Etat » n'était pas assez nombreuse . pour remplir ce double but. On devait la reviser et la reconstituer entièrement sur une base beaucoup plus étendue. C'est ce qu'avait fait Jean 111 lorsqu'il créa la classe militaire ; c'est ce que fit aussi Pierre, en avant recours a de nouveaux éléments. Mais le principe par lequel ces nouveaux éléments devaient être unis aux anciens pour former un groupe social homogène devait justement être le service d'Etat.

Pierre voulait que les soldats de la petite noblesse commençassent leur service « par le commencement », comme il disait, et ils allaient être obligés de débuter comme simples soldats, pour être ensuite régulièrement promus au rang d'officiers. D'un autre côté, chaque simple soldat, pris dans un autre niveau social, suivait la même promotion jusqu'à ce qu'il devînt officier, et, grâce ii ce titre, était considéré, lui aussi, comme membre de la petite noblesse. Ainsi, au grand mécontentement des anciennes familles de cette classe, leur ran<>' devint lai'uenieiU accessible aux nouveaux hommes de service, de sorte que sa composition sociale s'était une fois de plus démocratisée et son importance en était très diminuée en Russie. Le même système de mélange d'éléments sociaux, au moyen de l'idée centralisatrice du service d'Etat, fut appliqué par l^ierre au service civil.

Autrefois, les rangs inférieurs du service civil étaient remplis par une classe particulière d'employés très méprisés de la petite noblesse. Dès lors, grâce à l'introduction de l'absolutisme et de la bureaucratie européenne, le service civil prenait une importance considérable.

Pierre voulait que cette petite noblesse, si indocile à ses ordres, se mêlât aux employés. Et, dans le service civil comme dans le service militaire, un même système de promotion fut

L IDEF: LIBERALE ITI

introduit, nrsflieeant absolument l'extraction sociale. Dans ce cas particulièrement, l'ancien principe du service d'Etat pour emplois et places, loin d'être aboli, fut poussé par Pierre ii ses conséquences extrêmes. A partir de cette époque, il n'exista plus de diflerence sociale qui ne pût être comblée par le service d'Rtat.

La place ou le grade dans le service : le (c/ti/ie, était tout, la lignée n'était rien. Tout homme de service qui voulait monter du rang le plus bas au rang le plus élevé avait successivement quatt)rze échelons à parcourir. Et une nouvelle aristocratie, celle du tchine, prit la place de 1 aristocratie de souche écartée pour la deuxiènie lois. Evidemment, cette nouvelle aristocratie ne ressemblait nia celle du xvi", ni ii celle du xvii*^ siècle. Ce n'était pas une aristocratie de hauts seigneurs ayant droit ii des services élevés, ni une aristocratie de souche ancienne ; c't'tait ])ourtant une aristocratie et ses privilèges, bien qu'accessibles ii toutes les couches sociales, n'en étaient pas moins des privilèges.

Le tchine, qui abolissait ainsi les anciennes marques de naissance, constituait lui-même un titre, une délimitation entre ceux qui le possédaient et ceux qui ne l'avaient pas. Cette démocratisation du service d'l">tat par Pierre le Grand marqua le point de départ tl'un nouvel essor dans l'histoire de l'ordre privilégié et lut suivie par un nouveau développement de l'esprit de classe.

Les rangs de la nouvelle aristocratie du tchine furent vite remplis. Tout en renfermant les derniers représentants des deux anciennes aristocraties, les princes du xvi*^ et les hauts fonctionnaires du xvii*' siècle, elle était composée en majeure partie d'éléments nouveaux dépendant surtout de la libéralité du gouvernement.

Après Pierre le Grand, les cours des impératrices Anna (ij3o-4o) et Elisabeth '^i'-:\i-6i], qui avaient emprunté les coutumes françaises et en aimaient la splendeur, avaient besoin d'énormes sommes d'argent. Peu de courtisans pouvaient faire face à ces dépenses par leur fortune personnelle, et le plus grand nombre avait besoin de subsides. Pour leur venir en aide, le gouvernement leur distribuait des places, de l'argent,

des emplois rémunérateurs, et fermait les yeux sur certains moyens illicites dont la nouvelle aristocratie du xvni^ siècle faisait constamment usage pour s'enrichir. Enfin, le gouvernement donna très largement des terres habitées par des paysans d'Etat, cest-a-dire par des cultivateurs libres, qui, de la sorte devinrent serfs. Catherine II donna 800.000 paysans à ses courtisans, 23. 000 par an en moyenne. Paul, son successeur, se montrait encore plus généreux et donnait environ 120.000 pavsans chaque année, ce qui fit un total de 53o.ooo. Quoiqu'il existe encore beaucoup dévastes domaines qui se sont formés à ce moment, le plus grand nombre de ces domaines a disparu depuis.

Avec les concessions accordées h Tordre le plus élevé de la noblesse, la petite noblesse, en général, acquit, dans la seconde moitié du xvuf siècle, une influence politique qu'elle n'avait jamais eue jusqu'alors, et elle usa de cette influence pour affirmer sa position privilégiée, La base principale du nouveau pouvoir de la petite noblesse était le service militaire dans les régiments de la garde à Pétersbourg.

Après avoir délivré Pierre le Grand de la peur des arquebusiers du XVII* siècle, cette garde noble devint elle-même un corps de janissaires. Pendant les seize années qui suivirent la mort de Pierre, ces nobles prirent part à quatre révolutions de cour, et le rôle qu'ils jouèrent devint de plus en plus important.

En IJ25, ils furent employés par leurschefs, mais seulement comme un moyen, pour élever sur le trône, aux dépens de son héritier légal, la femme de Pierre le Grand, une simple fille de pavsans de la Livonie. Cinq ans plus tard, en 1730, la garde elle-même éleva la voix dans un débat sur la forme du gouvernement et finalement mit h exécution la décision de sa majorité, en restituant le pouvoir autocratique à l'impératrice Anna, après l'échec de ses membres les plus avancés pour l'établissement d'une constitution. Dix ans après, la garde destitua un régent; quelques mois plus tard, elle déposa un enfant souverain, et allait déposer un adulte quelque vingt ans après, en 1762, au profit de Catherine.

Les olficiers libéraux de la garde de 1730 avaient cherché à

l'iDÉK I,ll!l-;itALE IJ.'i

réaliser Iciii' idt'iil polilicjiu'. Iliiv rut iuiciiiH' occasion pour les olliciers de \-(r'. de (oriiuiler leurs vues |)()lili([ues, mais, cin([ ans plus tard, la petite noblesse eut roeeusion de dt-fendre les intérêts de sa classe, dans une assemblée «générale de dé'putés convoqués par Catherine II', et cette fois sa place comme classe privilégiée était reconnue.

L'impératrice essava bien au début quelques timides mesures pour émanciper les paysans, ou plutôl limiter les droits des seigneurs sur leurs serfs; mais elle dut v renoncer et changer entièrement de politique, lors([u'une grande majorité de la noblesse assemblée en 1767 se fut montrée hostile à sa réforme.

Parla suite Catherine, plus qu'aucun autre souverain, devait contribuer à la transformation de la petite noblesse en une classe privilégiée. Quelques années plus tard, la noblesse fut définitivement libérée de son ancien devoir envers le gouvernement, c'est-a-dire du service militaire obligatoire. Les seris et les domaines que jusqu'alors elle tenait de l'Etat, sous l'obligation du service militaire, restèrent non seulement en sa possession, mais devinrent sa propriété privée et incontestée.

Pour la première fols en Russie, un serf commença à être considéré comme une chose susceptible d'être possédée de la même façon qu'une propriété quelconque.

Pour la première fois aussi, le gouvernement local était attribué à des représentants élus et à des assemblées de la petite noblesse, et il semblait alors qu'une base était posée pour la prédominance durable de cette classe.

Mais il sudlt de moins de trois quarts de siècle pour détruire cette position privilégiée. Les serfs furent libérés, et l'influence prépondérante de la petite noblesse dans le gouvernement local fut pratiquement abolie par Tintroduction d un nouveau système de gouvernement autonome, érigé sur des bases plus démocratiques ". Quant à ses autres privilèges, ils ne devaient conserver aucune importance, étant étendus à d'autres classes.

' Voir page i-i-.

- Voir pages i7()-i78.

Comment expliquer ce chantremeiit si subit et si facilement exécuté ?

L'explication en est très simple.

La classe privilégiée du xviii*' siècle a pu être gratifiée du titre ronflant de « noblesse bien née de Russie « ; elle n'en restait pas moins ce qu'elle avait toujours été : un corps d'humbles gens de service qui, malgré tous leurs succès politiques, préféraient encore leur rang dans le tchine ii tout autre emploi électif dans le gouvernement autonome de leur classe. Ces petits nobles continuaient à considérer leurs domaines comme une sorte de récompense pour services rendus ii l'Etat et ne désiraient pas consacrer à la culture de leurs biens un temps qui p(»uvait être mieux employé à obtenir de l'avancement, soit dans le service militaire, soit dans le service civil. Ils restaient également attachés à cette vieille idée que, s'ils servaient l'Etat, celui-ci, par contre, devait pourvoir a leur bien-être matériel; en un mot, l'espèce de tradition historique qu'ils afTectionnaient devait les empêcher de faire face à la nouvelle situation d'indépendance que la législation de Catherine H leur assurait. Aussi, l'émancipation de leurs serfs les prit tout h fait au dépourvu et les trouva peu préparés h faire face aux nécessités de leur nouvelle situation. Ils lurent complètement battus dans la lutte que chacun pouvait engager avec eux sur un pied d'égalité.

Pourtant, dans cette crise, ils n'invoquèrent pas vainement leur vieille tradition, car le gouvernement, une fois de plus, leur vint en aide. On sait déjà que, précisément h cette époque, le gouvernement lui-même changeait sa politique de progrès contre une politique conservatrice. Le nationalisme officiel mettait sous sa protection tout ce qui était ancien, et qui devait avoir une valeur, pour soutenir le gouvernement. Or, autrefois, la petite noblesse avait rendu de réels services au gouvernement; on devait donc la protéger comme un élément nationaliste et la conserver pour un rôle (ulur. Ainsi, il est assez curieux de remarquer que la noblesse russe fut remise sous la protection du gouvernement, au moment même oîj elle n'avait plus aucune importance réelle pour l'Etat, et que le nouveau rùle qu'on lui imposait était basé sur une fie-

L IDKE LIR1:HM-K 17a

tion et sur une erreur politique. Cette erreur polilique fut démontrée par la compli'te ineiricacité des mesures prises pour la protéger, après que le servage, son principal soutien, eut été aboli. Malgré les libéralités dues à la politique du ministre Tolstoï, et en dépit de toutes les mesures de la législation d'Alexandre III (1881-94), '}e déclin de la petite noblesse comme classe s'accentua de plus en plus. D'abord, la seule base qui restait ii son existence comme classe, ses propriétés terriennes, disparut rapidement. Avant la libéiation des paysans 281 millions d'arpents de terre appartenaient aux nobles, mais l'acte d'émancipation les ayant obligés ii en vendre aux paysans 70 millions, il ne leur en restait après cette réforme que 211 millions. L'argent que leur procura cette vente aurait pu être emplovc à améliorer leurs biens, mais la plupart d'entre eux le gaspillèrent inutilement, et ils furent bientôt obligés d'en emprunter a des banques. Comme ils étaient, la plupart du temps, incapables de payer les intérêts de leurs emprunts, ils perdirent ou vendirent leurs biens et furent complètement ruinés. Un tiers de ces biens environ devint ainsi la propriété de gens appartenant à d'autres classes sociales, de sorte que le nombre des propriétaires nobles tomba de 1 23.000 à 102.000.

Cette diminution aurait encore été plus considérable, si des mesures n'avaient été prises par l'Etat pour empêcher la vente pour dettes des propriétés des nobles. Conformément à la demande de plusieurs propriétaires nobles endettés, une banque spéciale fut fondée poureuxen i885. Cette banque assurait des emprunts a des taux si peu élevés qu'il ne lui a pas même été possible de couvrir ses propres frais. Les pertes furent en partie compensées par un prêt spécial de l'Etat. Malgré cela, les nobles endettés payaient très rarement. Il arriva que, sur 4-ooo propriétés grevées annuellement mises en vente par la banque, i.ooo h 1.200 appartenaient à des débiteurs insolvables, mais 33 de ces domaines seulement étaient vendus aux enchères. Quant aux débiteurs, grâce i» leur influence personnelle, au lieu de remplir leurs obligations envers la banque, ils parvenaient par différents moyens a retarder leurs paiements, ou bien ils versaient une somme peu élevée, mais suffisante, pour

satisfaire les directeurs de la banque. Ceux-ci, de leur coté, savaient que le gouvernement désirait qu'ils ne se montrassent pas trop sévères envers les hommes du « service d'Etat ». Quand le montant des paiements arriérés s'élevait à un certain chillVe. il pouvait être encore ajouté à la dette principale, ou payé par un prêt supplémentaire de la banque, et lamortissement de la dette ainsi augmentée pouvait être reculé à une plus lointaine échéance. Les quelques chiffres officiels mentionnés ci-dessus, loin de montrer la ruine économique et la détresse de la petite noblesse dans toute son étendue, dissimulent plutôt la gravité du mal. On s'en serait rendu compte immédiatement si ces nobles avaient été traités comme des débiteurs ordinaires.

Le gouvernement essaya aussi de réparer d'une autre façon les pertes matérielles de la petite noblesse après l'émancipation des pavsans. Leur prédominance économique étant perdue, les nobles tenaient à conserver et même à augmenter leur pouvoir dans l'administration locale et dans la justice, et ils s'efforcèrent d'atteindre une situation analogue à celle que possédaient en Angleterre les squires et les magistrats dans les comtés, avant le Reform bill de i832. Mais, en i864> la tendance générale était plutôt contraire h une législation de classe; l'égalité civique était l'idée directrice des réformateurs. C'est pourquoi le premier statut, pour un gouvernement autonome local établit la représentation locale non pas sur des différences d'ordre social, mais sur l'étendue des propriétés. Les nobles devaient élire leurs délégués avec les autres propriétaires terriens, tandis que les autres classes, paysanne et citadine, choisissaient également les leurs dans des assemblées différentes.

Ici encore la prédominance dans le gouvernement local resta à la petite noblesse qui formait la grande majorité des propriétaires et était de la sorte entièrement maîtresse de l'assemblée. Mais ceci n'était pas suffisant, et on prit une nouvelle mesure pour donner aux représentants de cette première assemblée un rôle dominant dans la formation des assemblées de province. ])ans .'ioo districts sur 3i8, il leur fut permis d'élire plus dun tiers des représentants des trois ordres réu-

Page 1