I. mi;i': lihkiialk
dire le droit de juger et le droit de punir'. I^n un mot, ils voulaient lui donner un pouvoir discrétionnaire, qui eût rappelé plutôt le pouvoir diin autocrate ([ue celui dun propriétaire aufrlais du win' siècle. Ces aspirations, vi-ninicnt tiop barbares des conservateurs, n'étaient guère réalisables, même pour un pays comme la Russie. Cependant, le gouvernement céda il leur pression, et, en 1889, les chefs de district, « zemski natchalniki )) firent leur apparition. Mais cette mesure arrivait trop tard pour relever l'importance de la noblesse décadente. Le jTouverneur devait faire usage de ce nouvel emploi local pour servir ses desseins, et non ceux de la noblesse. La nomination du chef de district était subordonnée à la volonté du gouverneur local et il était responsable de tout ce qu'il faisait devant ce gouverneur. En réalité, ces chefs de district ne sont que des employés du ministère, de nouveaux « hommes de service », qui n'ont ni crédit ni influence dans la noblesse locale. Pendant les premières années de leur existence, ils montrèrent cependant quelques exemples d'indépendance farouche et d'énergie dignes des anciens « landlords ». Mais ils furent si souvent, par la suite, critiqués par les tribunaux pour leurs actions tyranniques, blâmés par le Sénat, raillés et tournés en dérision par la presse, que leur résolution première fut ébranlée, leurs scandaleux abus de pouvoir se firent plus rares, et ils finirent par s'accommoder du rôle de policiers secondaires. Malheureusement, ils conservent encore leurs droits judiciaires et leur pouvoir discrétionnaire dans les villages, mais tôt ou tard ils en seront certainement dépouillés.
Après ce court aperçu sur l'histoire sociale de la grande et de la petite noblesse russe, nous allons voir maintenant combien elles eurent toujours toutes deux besoin de l'appui du gouvernement, et à (juel degré elles lui doivent leurs biens actuels et ceux d'autrefois. Nous verrons également le peu d'importance qu'elles auraient eu, si elles avaient été abandonnées à leurs propres ressources de richesse et de pouvoir, et
' 11 y avait bien déjà les juges de paix, élus par les zemslvos selon le règlement de 1864. Mais cette institution ne satisfaisait pas les intérêts de la noblesse, car ses pouvoirs, loin d'être illimités, se bornaient simplement à la juridiction.
l8o CRISE RUSSE
jusqu'à quel point leur avenir économique est sans espoir. La noblesse, comme nous le savons maintenant, dépendait entièrement du gouvernement et présentait fort peu d'éléments d'opposition politique. Le rôle qu'elle joua, lorsqu'une question d'une importance capitale pour elle, l'émancipation des paysans, fut résolue par le gouvernement, le prouve sufTisamment. Cette réforme, qui, dans d'autres pays d'Europe, n'aurait pu être accomplie que peu à peu, à moins de laide d'une révolution sociale, fut décidée en Russie par le pouvoir autocratique et ne rencontra, h l'exception de quelques intrigues clandestines, aucune opposition. Elle fut exécutée d'une façon radicale, par une minorité insignifiante d'hommes d'action idéalistes. Les paroles que le comte Stroo-anov, un des amis intimes du jeune Alexandre P', prononça dès le début du xix^ siècle, peuvent expliquer ce fait. D'après lui, le danger résidait non dans l'abolition de l'esclavage, mais dans l'existence même de celui-ci, car ce n'étaient pas les mécontents de la noblesse qui étaient à craindre, mais ceux du peuple,
Qu'esl-ce que la noblesse? disait-il. C'est un composé d'une grande quantité d'homnaes qui ne devinrent nobles que grâce au service et qui n'ont reçu aucune éducation. Leur esprit est formé de telle sorte qu'ils ne conçoivent rien en dehors de ce qui émane de l'autorité de l'empereur. Ils n'ont aucune idée du droit ou de la loi qui puisse les déterminer à faire la moindre résistance au gouvernement, et les quelques-uns d'entre eux qui ont reçu une éducation soignée ne sont nullement opposés aux réformes du gouvernement. Ces derniers, imbus de la vraie idée de justice, accueilleront avec joie la mesure dont il s'agit; quant à ceux qui forment la majorité, ils discuteront à peine la question. De ce côté il n'y a donc aucun élément d'un mécontentement dangereux. Mais, si l'on regarde ailleurs, on voit, dispersés dans l'Empire, neuf millions de paysans sentant tous également le poids de leur esclavage. Ces gens possèdent un sens commun qui étonne ceux qui les connaissent. Dès leur
plus tendre enfance, ils ont été nourris de haine De tout temps, ce
sont les paysans, mais jamais la noblesse, qui ont pris part aux troubles... Pourtant, que n'a-t-on pas fait contre les droits, contre la sûreté personnelle de la noblesse pendant le règne de Paul ? Si jamais ils eurent quelque raison de mécontentement ce fut bien à cette époque. Ont-ils même songé à la résistance? Nullement. Toutes les mesures qui tendaient à violer les droits de la noblesse ont été exécutées, au contraire, avec une précision remarquable, par ces nobles mêmes qui étaient chargé-s de l'exécution de ces réformes contraires à l'intérêt et à l'iionneur de leur classe.
l/ll)KK LIBÉHALE l8l
Ces paroles avaient déjà été prononcées soixante ans avant l'émancipation (1801 , mais pendant un siècle la sllualion générale resta presque la même. Lorsque (Catherine 11, la première, souleva la question d'émancipation, elle allirina à ses auxiliaires hésitants que les paysans, tôt ou tard, s'alTranchiraient des seigneurs, si Ton n'allégeait pas leur fardeau. Et Alexandre 11, quatre ans avant l'émancipation, affirmait la même chose à la noblesse de Moscou : « Il est préférable, disait-il, que la liberté vienne d'en haut que d'en bas. »
Cela nous ramène ii celte (pieslion initiale de ncttre discussion sur l'histoire sociale russe : dans quelles classes de la société russe le libéralisme trouverait-il un appui? Nous avons vu que la noblesse, en tant que classe, était trop laible pour (aire opposition au gouvernement, même dans les questions mettant en jeu sa propre existence. Mais la noblesse, considérée comme le corps le plus instruit de l'empire, soutenait le gouvernement, en exécutant des mesures dirigées contre elle-même en tant que classe. En fait, l'émancipation des paysans fut d'abord proposée, toujours soutenue et finalement mise à exécution parla minorité libérale de la petite noblesse. Et ce fut la principale question de son programme politique pendant toute la première période de son activité publique.
Le but fut atteint en i86i, et l'émancipation des paysans amena, en même temps, la ruine économique de la petite noblesse.
C'est alors que commença une seconde période dans l'histoire du libéralisme russe, la période de lutte pour la liberté politique. ^Liis ce dernier but fut beaucoup plus difficile h atteindre, car la petite noblesse instruite allait désormais combattre contre l'autocratie, tandis que, dans la première période, elle l'avait soutenue contre sa propre classe. Au début de cette lutte, elle ne fut soutenue par aucune autre classe, bien (jue des millions de serfs lui soient venus en aide dans la lutte pour l'émancipation.
En outre, en épousant la cause de la liberté politique, elle devint suspecte ii d'autres groupes plus radicaux que le sien et fut accusée de poursuivre d'une façon égoïste les intérêts de sa classe.
Le constitutionualisme fut par conséquent condamné comme aristocratique, et la cause libérale ainsi compromise pendant presque toute une génération.
Vingt ans plus tard, l'opinion publique devint plus favorable h une réforme politique, mais la petite noblesse instruite n'existait plus comme groupe social séparé. D'autres voix plus fortes et plus déterminées que la sienne se faisaient entendre. Ce fut une minorité instruite, d'origine mixte, qui reprit la lutte.
Le trait caractéristique de cette seconde période du libéralisme russe est que la petite noblesse instruite n'était plus le seul milieu social qui donnât naissance h la lutte politique.
En raison des grandes réformes qui virent le jour vers 1860, des éléments sociaux nouveaux et plus démocratiques avaient fait leur apparition sur la scène politique, et cette nouvelle condition modifia beaucoup le programme et le caractère de la lutte. Ceux de la nouvelle génération ne voulaient pas être pris pour des libéraux d'un autre âge. Les éléments radicaux s'étaient tellement diflérénciés des libéraux que le libéralisme, loin d'être la doctrine générale de tout es})rit cultivé, était devenu la doctrine politique modérée d'un certain groupe. Dans tout autre pays possédant la liberté politique, le libéralisme, dans ces conditions, aurait été réduit au rôle modeste, mais efficace, d'une doctrine pour la classe des rentiers. En Russie, le libéralisme, même après sa différenciation du radicalisme, resta co qu'il avait été auparavant, un mouvement patriotique et philanthropique plutôt que politique ; et son programme, au lieu de devenir celui des propriétaires fonciers et des capitalistes, suivit le mouvement général de l'opinion publique et devint graduellement plus démocratique et plus radical. La réalisation des réformes politiques en Russie pourrait seule changer cette situation.
11 nous est maintenant possible, après cet exposé sommaire de 1 histoire du libéralisme russe, de l'examiner dans ses détails. La première phase, celle de la lutte contre le servage, relève surtout de l'histoire de l'opinion publique en Russie, tandis que la seconde, celle de la lutte pour la liberté politique, forme l'histoire d'un parti politique.
Les débuts de l'opinion publique en Russie sont intime-
l'idke libérale i83
meut liés à rétablissement des deux premières institutions d'enseignement supérieur destinées à l'éducation des nobles : le (( corps de la noblesse », loiidé par 1 impératrice Anna en i~32, et l'université de Moscou, fondée par l'impératrice Klisabcth en i-55. La première génération de nobles diplômés de ces écoles n'avait aucune inclination pour la lutte politique. Conformément au goût général de cette époque, ils étaient attirés vers la littérature, l'esthétique, le théâtre, la poésie et les romans, comme en général le public de l'Europe occidentale pendant la première moitié du xviii'^ siècle.
Mais, dans la seconde moitié de ce siècle, la littérature et le roman firent place à la philosophie et à la politique, et, dans ces deux branches, les idées avancées remplacèrent insensiblement les idées modérées. Rousseau et Diderot. Helvétius et d'Holbach éclipsèrent Montesquieu et Voltaire.
La Russie de i-joii 1800 suivit exactement et consciencieusement chaque phase du développement européen. La première génération (i^4'^~'7J'^)> 4*^"^ jouissait des raffinements de lu culture européenne récemment introduite, avait donc été remplacée, en 1760, au commencement du règne de Catherine II, par une génératicm beaucoup plus instruite en matière politique, génération qui crovait encore cependant en la législation éclairée des monar([ues absolus et était prête à soutenir, à conseiller et ii flatter les sages souverains. Mais, après la faillite de la législation éclairée de Catherine, apparut une troisième génération, celle de 1770, qui ne croyait plus en la sagesse des souverains et qui, au contraire, était persuadée de leur corruption consciente et réfléchie. Elle voulait, en politique, que rinitiative publique prît la place de la bureaucratie et insistait en matière d'éducation, sur la nécessité du développement de la volonté personnelle.
Ainsi, les hommes des deux générations ij6o et 1770 furent les premiers représentants de l'opinion politique indépendante en Russie, et, les premiers, ils opposèrent cette opinion a la politique du gouvernement' qui devait plus tard tourner a la réaction. N'étant plus en contact direct, avec la
' Comme nous l'avons vu oag^es ji et i?.-.
l84 CRISE RUSSE
cour ooinnio l'avaiont été les prcnueis iiilelleclucls, il éloit plus lacile aux membres de ces deux nouvelles généralions de prendre une attitude indépendante envers le gouvernement. Démocrates, ils défendaient la pauvre multitude, taillable et corvéable h merci, des villages et des bourcrs, en même temps qu'ils combattaient les quelques privilégiés de leur propre classe. En religion, ils opposaient la moralité austère et le mysticisme des Irancs-maçons au matérialisme lacile et à la frivolité mondaine de la haute société de Pétersbourg.
Ainsi, ces hommes essayèrent d'influencer l'opinion publique, d'abord comme journalistes, par une littérature qui déguisait la satire sous une forme poétique et romantique, et où les questions les plus importantes étaient traitées. Mais cette satire, qui prenait la défense des pauvres et des sacrifiés contre les privilèges sociaux et légaux des riches et des personnes de naissance, était tr&p imprégnée d'esprit de critiqué et d'oppc»sition pour être tolérée prrt^atherine II. N'ayant pas pu réussir, comme nous l'avons déjà vu, à amener les journalistes libéraux ii défendre sa propre cause, l'impératrice essaya de les combattre avec leurs propres armes. A cet eflfet, elle créa un organe littéraire qui devait exposer les journalistes récalcitrants à la dérision publique. Mais la satire de Sa Majesté ayant également échoué, elle eut recours, dans son irritation, à des moyens plus violents. Elle supprima les unes après les autres les publications périodiques les plus avancées, ce qui d ailleurs n amena pas la soumission des cercles de même nuance politique. Le journalisme leur étant interdit, ils s ofT'orcèrent d'agir par les écoles privées et par les livres. Ils s occupèrent alors très activement dimpiimcr et d'organiser la vente de livres dans les provinces où jamais, jusqu'alors, n'en avait (Micore paru. Ils mirent aussi leur activité philanthropKjiie au service des classes inférieures en fondant une quantité d œuvres de bienlaisance au bénéfice des classes déshéritées. Mais le simple fait qu'il y eût en Russie une organisation privée de l'activité publique était absolument insolite et fut considéré comme une provocation au gouvernement. C/est pour celte raison que les cercles d'amis devinrent suspects
r, ii)i;k urkhalk ioj
il liiKMil siii\ »m11(''S ullfiilivciiicut. I.;i iin''ii;iii(f du f>()ii\rriionient à leur égard s'accrut encore, lorsque les philanthropes créèrent une espèce d'organisatio!! secrète, en contact avec les loges inaconiii([ues étrangères. .Ius([u alors, aucune tenchmce polili(jue ne s'était manifestée dans les loges russes, absorbées plutôt par des œuvres de mysticisme et de pcrlectionnement moral. Mais ces tendances ayant été découvertes dans une branche de la franc-maçonnerie européenne, les « illuminés », (]atherine II, qui ignorait complètement les dillerences existant entre les divers svslèmes maçonniques, crut trouver ces mêmes tendances dans les loges russes. Sa certitude se iortifia encore par l'apparition du laineux livre de Radistchev en 1790. (lathcrine était convaincue que l'auteur appartenait au corde des francs-maçons de Moscou, dont l'activité lui • lait particulièrement désagréable. (]e livre de Radistchev paraissait juste au moment où l'impératrice s'alarmait très sérieusement, devant les événements de la Révolution française. 11 porta le dernier coup ii la patience de Catherine, qui commença alors une persécution en règle contre tout le groupe des libéraux, bien que Radistchev neùt aucun rapport direct avec les francs-maçons avancés de Moscou. l\ fut envoyé en Sibérie, et Novikov, le leader du cercle de Moscou, le promoteur le plus ardent de tous les genres de propagande, tels que littérature, éducation, philanthropie, etc., fut emprisonné pendant plusieurs années. Un grand nombre de ses amis furent également inquiétés.
Ainsi, le livre de Radistchev inaugura la première persécution de l'opinion publique en Russie, et l'histoire confirme cette priorité, car ce livre contient le premier programme politique du libéralisme. Après avoir critiqué h fond le régime de la bureaucratie en Russie, l'auteur y propose comme réformes urgentes : l'émancipation des paysans, l'abolition des privilèges de la noblesse, la liberté de la presse et la liberté de conscience. 11 considère ensuite la représentation nationale et le gouvernement constitutionnel comme la suite logique de ces réformes. Dans le livre de Radistchev, le libéralisme russe devenait majeur et entrait immédiatement dans un premier conflit avec le gouvernement.
l86 CRISE RUSSE
On a vu la lin de ce premier conflit. Cependant, quelque violente qu'en ait été l'issue, elle paraîtra bien anodine comparée à celle qui devait terminer le second conflit, c'est-à-dire la rébellion des décembristes (i825j*.
Une certaine période devait s'écouler entre le premier et le second conflit. Cet intervalle correspond à un arrêt de continuité dans le développement de l'opinion publique russe. On le trouve également dans l'Europe occidentale ; c'est la période de réaction contre la Révolution française, et des guerres de Napoléon. Cette solution de continuité est remplie parles essais de réforme d'Alexandre I"". Mais le tsar, dans ses tentatives libérales, ne fut pas suffisamment soutenu par l'opinion publique qui, en raison de l'irritation nationale causée par Napoléon, était à ce moment plutôt chauvine', alors que le libéralisme était gouvernemental et officiellement accepté.
La véritable renaissance du libéralisme parmi les classes cultivées de la société russe date de la fin des guerres napoléoniennes. Mais ce libéralisme 'n'était pas transmis par la tradition qui procédait de Tépoque de Radistchev; il avait une source indépendante et, en fait, il reçut alors, pour la première fois, le nom européen de libéralisme.
Le nouveau courant d'opposition avait son origine dans des impressions étrangères que les événements européens venaient récemment de produire sur la petite noblesse. Un grand nombre d'oflicicrs nobles russes avaient été obïijxés de rester, avec leurs régiments, qucbjues années à l'étranger et particulièrement en France. Lorsqu ils revinrent en Russie, après le congrès de Vienne, en i8i5, ils étaient fortement impressionnés parce qu'ils avaient vu. Leurs habitudes de vie, leurs idées étaient devenues très diflérentes de celles qui prévalaient généralement à Pétersbourg, etils attachaient beaucoup d'importance à professer publiquement leurs nouvelles opinions et il pratiquer leurs nouvelles habitudes. Ainsi, ils ne jouaient ni ne buvaient dans une société où le vin et le jeu
' Voir pages i3o et i3i.
' Voir page 128.
* Voir page ib.