‹ La crise russeChapitre 25 sur 57 · L IDEE LIBERALE I O · texte numérisé non relu

L IDEE LIBERALE I O

étaient les seuls divertissements ; ils lisaient des journaux politiques qui existaient alors seulement en langues étran|Tères, causaient diplomatie, histoire, et ne craignaient pas de parler de la politique courante. Comme olficiers, ils traitaient humainement leurs hommes et fondaient même des écoles élémentaires pour les instruire. En un mot, c'étaient les hommes austères, les« puritains » de la capitale septentrionale, comme les appelait notre poète Pouchkine.

Ils ne pouvaient s'abstenir de critiquer ouvertement ce qu'ils croyaient être les défauts de la vie politique et sociale russe comparée h celle de l'Europe occidentale. Cependant ils ne nourrissaient aucun parti pris d'opposition aveugle; ils étaient tout disposés, au contraire, à prêter au gouvernement un appui sans réserve, si celui-ci voulait se résoudre h favoriser l'instruction et le bien-être publics. Pour aider le gouvernement dans cette tache, ces oflTiciers résolurent même, encouragés par l'exemple de la jeunesse allemande, de former une société dont les statuts furent copiés sur ceux du Tugend- Ijiiiul. L'empereur lui-même connaissait les staluls de cette « Ligue du bien public » et ne pouvait rien y trouver de mauvais ou de dangereux. La société se mit donc à l'œuvre, et ses membres, divisés en quatre sections, se partagèrent les quatre branches de l'activité publique : philanthropie, instruction, droit et économie politique. Ceux qui s'occupaient de philanthropie devaient organiser une assistance régulière pour les pauvres, les vieillards et les infirmes, et en assurer le fonctionnement. Dans les villes de pi'ovince, ils se proposaient d ('-tablir des bureaux de travail; ils devaient en outre exhorter les propriétaires terriens à se conduire humainement avec les paysans. Ceux qui s'occupaient de l'instruction devaient donner l'exemple personnel d'une vie vertueuse et prêcher le devoir moral et social, aussi bien par la force de la parole que pai' l'exemple. Ils devaient également répandre des idées justes sur l'instruction, élever leurs enfants dans ces principes et ouvrir de nouvelles écoles. Dans la littérature, la poésie et l'art, ils devaient favoriser les tendances sociales et en vulgariser les sciences. Les membres de la branche juridique devaient obtenir des magistratures et influencer la société de

CUISE UUSSE

province, en exposant à la vindicte publique l'arrogance et la servilité, l'injustice et la corruption, en un mot, tous les abus commis dans le service de l'Etat. Ils devaient aussi s'opposer à la vente individuelle des paysans par les propriétaires. Les membres de la branche de l'économie politique devaient encourager les industries utiles et s'opposer aux monopoles. Ils avaient préparé dans les districts ruraux un projet d'assurance contre les calamités publiques.

Toute cette activité élaitl)ien inodcnsive, et il n'y avait aucune nécessité de la dissimuler aux autorités. La rupture dans la tradition libérale semblait avoir porté ses fruits, car le pro- «rramnie libéral du commencement du xix'' siècle semblait

beaucoup moins dangereux que celui de Novikov et de Radis- Ichev. Les jeunes ofïiciers, évidemment, n'avaient pas l'expérience pratique de leurs prédécesseurs, et leurs actions témoignaient, en même temps que beaucoup de sentimentalisme, d'une connaissance plutôt abstraite de la vie politique.

Mais on se trouvait à un moment où l'éducation politique était abondamment pourvue de laits par la politique de l'époque et bientôt les libéraux russes eurent l'occasion de profiter de leurs nouvelles expériences. A ce moment, la situation politique dans l'ouest de l'Europe était entièrement changée. La période des révolutions commençait et elle devait être suivie de près par les mesures réactionnaires des différents gouvernements, celui de Mcttcrnich en tète. La période de « fraternisation » entre les peuples et les gouvernements, qui avait commencé avec les guerres de i8i3-i8i4, avait été courte ! Les libéraux d'Europe accusèrent les gouvernements d'avoir trompé leurs peuples par de belles jiromesses, lorsqu ils avaient eu besoin de leur enthousiasme militaire, et leuireprochaient d'être obligés, mainlcnanl, de leur airacher ces proniesses par la force armée.

Naturellement, les libéraux russes sympathisaient avec le peuple et ses nouveaux chefs révolutionnaires. Les jeunes officiers russes adoraient les nouveaux héros nationaux, les Riego, les Pepe et cela au moment où Alexandre I'' laissait sa

l'fdkk libkhali; 189

<( Sainte-Alliance » verser dans la réaction et renonçait luiinùnio il son projet de constitution de 1819 '.

La politique intérieure du gouvernement russe devenait désormais celle de Metternich. Les sociétés secrètes et les loi^es maçonniques furent formellement interdites ; les sociétés récemment formées (18 19) pour la construction d'écoles primaires, d après la niiHliode d'instruction mutuelle de Lancaster, furent dispersées. Même la branche russe de la Société de la Bible, qui bénéficiait de la protection particulière de lempcreur et était devenue en quelques années le centre d'un larfre mouvement d'éducation s'étendant h toute la Russie, dut interrompre son activité. Dans les universités récemment (tuvertes en Russie (depuis iSt)2 , particulièrement à Kazau et h Pétersbourg, une persécution en règle contre les professeurs libéraux était commencée et l'on préparait de nouveaux programmes aux termes desquels la philosophie devait être enseignée d'après les épîtres de Paul, et la science politique sur les données de Moïse et de Salomon. En médecine, on recommandait particulièrement l'action bienfaisante de la prière, et, dans les sciences naturelles, il était question de la sagesse de Dieu et de 1 insuffisance des connaissances humaines...

En face de ces mesures réactionnaires, le libéralisme russe changea bientôt son caractère primitif. La Ligue du bien public, modérée et optimiste, fut dissoute par ses propres londateurs, en 1821. Mais elle n'avait été dissoute que pour permettre à de nouvelles sociétés secrètes, d un caractère plus énergique et même révolutionnaire, de prendre sa place. Il s'en forma deux : l'une à Pétersbourg, appelée la Société du Nord, composée surtout d'officiers de la garde, et l'autre, la Société du Sud, établie au quartier général de l'armée du Sud. Toutes deux préconisaient des réformes politiques. Mais, tandis que la Société du Xord se contentait de demander une monarchie constitutionnelle, celle du Sud, dirigée par le colonel Pestel, rêvait d'une république fédérative, comme celle d'Amérique. Jusqu'alors les aspirations des deux sociétés

' Voir pag-c ii><).

IQO CRISE RUSSE

étaient surtout de nature politique, et leurs méthodes étaient celles d'une révolution politique, obtenue au moyen d'un />»ronuncin/nic/ito. Encourages par les premiers succès des révolutions italienne et espagnole, les deux sociétés avaient déjà fixé l'époque de cette révolution, lorsque la mort d'Alexandre P' força les conspirateurs à agir immédiatement, d'autant plus que la conspiration avait déjà été découverte par le gouvernement.

Nous avons déjà montré' les maigres résultats de cette rébellion de décembre 1825, qui marque la fin du second conflit entre le libéralisme russe et le gouvernement. Cette malheureuse issue fut suivie, comme la première, d'un court arrêt dans le développement politique et, lorsque le mouvement fut de nouveau repris, il n'avait plus le caractère du libéralisme de l'Europe occidentale, caractère auquel le mouvement politique du règne d'Alexandre P'' s'adaptait plus intimement peut-être que ne s'adapta jamais aucun autre mouvement semblable en Russie. On sait que, sous le règne suivant de Nicolas T', l'opinion publique devint nationaliste. Du libéralisme elle se tourna vers le romantisme, de la politique vers la philosophie ■. En même temps, de nouvelles doctrines sociales étant apparues dans l'Europe occidentale, elles s'introduisirent en Russie et se fondirent d'une façon curieuse avec les doctrines nationalistes. Alors le mouvement romantique devint, dans une certaine mesure, démocratique, tout en restant consciemment antilibéral. On verra dans le chapitre suivant comment cette tendance démocratique s'accentua et comment, sans cesser d'être entièrement nationaliste, le mouvement devint socialiste.

Ainsi, avec l'échec de l'insurrection de décembre, le libéralisme pur avait perdu sa seule chance de triompher dans l'opinion publique russe ; et le gouvernement de Nicolas V, en le répudiant entièrement, perdit la seule possibilité de réaliser pacifiquement une réforme de politique modérée. En s'altachant obstinément à son système de nationalisme ' officiel, Nicolas

' Voir page i3o.

* Voir page 'i(\.

' Voir page iJ'}.

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