L IDEE LIBERALE IQI
liii-mrme prépara la voir à la pr<''d(>iniiiaiico, dans l'opinion piibll(|uc russe, d'un cxtrrnie politique opposé. C.es opinictns politiques extrêmes semblaient être en eontael plus naturellonient entre elles qu'avec les opinions modi-rées. Le nationalisme répudiait le libéralisme comme étant trop cosmoptdite ; le socialisme voyait dans le libéralisme son principal ennemi, « l'individualisme » personnifié, comme c'était le cas dans l'Europe occidentale. l'>n outre, pas plus au nationalisme qu'au s«)cialisme, le libéralisme n'apparaissait assez d(''mocrati(jue. <^uoique, en liussic, il ne lut pas la politique de la boui'geoisie qui n'existait pas, il était cependant regardé avec méfiance comme la politique de la classe moyenne cultivée. En résumé, le nationalisme et le socialisme avaient une répugnance égale pour le libéralisme. En dehors des points principaux de divergence théorique, il y avait encore une raison pratique, particulière h la Russie, qui expliquait pourquoi le libéralisme ne pouvait pas exister là où florissaient, côte h côte, le nationalisme et le socialisme de l'ancien type. Avec tous ses défauts et ses vues étroites, en ce qui le concerne, la théorie libéralisme représenta toujours un certain système de politique réelle, tandis que le nationalisme et le socialisme, tels qu'ils existaient en Russie à cette époque, n'étaient que des théories abstraites, facilement satisfaites par l'espoir de gloire future, vers laquelle cependant aucun chemin positif ne conduisait, mais qui faisait oublier le détestable présent.
Ceci explique comment le gouvernement russe, qui avait eu déjà assez d'expérience politique pour reconnaître dans le libéralisme une tendance politique dangereuse, contraire à l'essence même de l'autocratie, ne craignait rruère les rêves nationalistes et les expériences socialistes de l'école utopique. Il y eut même un court instant pendant lequel les nationalistes de Hegel et les admirateurs de Fourier purent espérer être aidés par le gouvernement russe dans la réalisation de leurs projets, sous la condition de s'abstenir complètement de toute politique. D'ailleurs, il fallait au socialisme russe une bien plus longue expérience politique pour qu'il regardât comme nécessaire une réconciliation avec le libéralisme antiautocralique et le gouvernement semblait avoir lui-même un plus
firrand besoin de cette expérience ;ivant de se décider h faire cause commune avec les réformateurs politiques.
Cette expérience et cette éducation ne pouvaient être acquises que par do véritables luttes politiques, luttes qui ne pouvaient exister dans Tatmosphère étoufï'ante du règne de Nicolas r*". De son côté, la classe cultivée, peu expérimentée, s'adonnait beaucoup trop à une sorte de philosophie politique abstraite. Comme, en dehors de cette classe cultivée de la petite noblesse, il n'y avait, sous le régime du servage, aucun autre élément capable de prendre part à une action politique, aucune vie publique n'existait, et les quelques intellectuels russes de l'époque, négligeant l'action pratique et immédiate, se plongeaient dans des doctrines absolues.
C'est ainsi que le règne de Nicolas I"' marque un arrêt presque complet dans l'histoire du libéralisme russe. Le souverain devait, en outre, favoriser une disposition d'esprit contre le libéralisme qui ne pouvait qu'èti'e préjudiciable à son avenir. Ceci explique bien des choses dans l'histoire ultérieure de la Russie.
D'abord nous allons expliquer ce qui semble être une contradiction de cette déclaration : l'avènement du libéralisme à l'époque brillante des grandes réformes d'Alexandre II, époque qui suivit de près la fin du règne de Nicolas P''. On peut, en efFet, trouver étrange que le libéralisme, qui avait été si affaibli sous le règne de Nicolas P*", put immédiatement après produire un mouvement si intense de critique et d'indignation contre ce règne même, et proposer au gouvernement un programme tout fait. Il est impossible de répondre à ces questions sans faire de distinction entre deux courants d'opinion politique différents, afin de déterminer le plus exactement possible l'action que chacun d'eux exerça dans l'inspiration et la réalisation des réformes, ainsi que dans les modifications subies par les projets primitifs, en passant dans le domaine de la réalité.
Certes, les grandes réformes du nouveau tsar Alexandre II n'étaient ni nationalistes, ni très radicales. Elles étaient essentiellement libérales. La première grande réforme, l'émancipation des serfs, si accusée de nationalisme et de radicalisme
F*. Milioukov-Crise Russe.
Carte III.
Duché Moscovitenntérieur j à Jean III ( 1462). I
Acquisitions de Pierre-Ie- Grand (1689- 1723).
Acquisitions de Jean III et Pjpjjw-^ Acquisitions d'Anne I\ de Basile III ( 1462- 1 533). iiiiMiaa novna (1730-1740).
Acquisitions de Jean IV etf de Théodore II 533- 1598). l Acquisitions de Michelf (1613-1645). L
Acquisitions d'Alexis I 1645-1675).
Acquisitions d'Elisabeth (1741-1761I.
Acquisitions de Catherine II (17Ô2-17961.
■■§■ Acquisitions de Paul (1706- ^H 1801).
r^ i Acquisitions d'Alexandre I
I Acquisitions de Nicholas I
I (i825-iS55).
I Acquisitionsd'Ale.xandreU (l8l5-i88i).
l'idke libkrale 193
par les libéraux contemporains, fut considérée en même temps par les nationalistes et par les radicaux comme trop individualiste et trop lih('rale, en un mot trop empreinte de la théorie du iaissei-laire. La seconde réforme : l'institution du gouvernement local autonome, dans lequel le libéralisme trouva son principal soutien fut. en raison de son vote très limité et de la modération de ses tendances, très sévèrement critiquée et tournée en dérision par les radicaux. La troisième réforme au contraire fut accueillie d'une façon enthousiaste, ii la fois par les démocrates, les libéraux et les conservateurs. Elle inaugurait tout un système judiciaire comprenant : des justices de paix pour les affaires peu importantes, des cours d'appel et de cassation pour les procès civils, un jury pour les affaires criminelles, etc. Ce système, qui était copié exactement sur les institutions judiciaires de l'Europe et particulièrement sur celles de la France, remplaçait l'ancienne procédure secrète et écrite par une procédure publique et orale et substituait à l'ancien cumul de la magistrature et du fonctionnarisme civil des juges permanents et indépendants. Autant de choses qui avaient trop manqué à la Russie d'autrefois pour ne pas avoir été réclamées avec beaucoup de persistance par tous les représentants avancés de l'opinion publique.
Quanta la quatrième réforme, la loi sur la presse, si universellement désirée, loin d'être radicale, le nom même de libérale ne peut lui être donné qu'en Russie, et dans un sens très limité, sa teneur et son origine étant toutes deux très conservatrices '.
Donc les grandes réformes d'Alexandre II étaient libérales, et c'est grâce à ce libéralisme qu'elles ne purent être logiquement développées et ne furent pas durables. Les gens qui les trouvaient trop libérales étaient naturellement opposés à l'établissement permanent de ces lois. Ceux qui les trouvaient seulement libérales leur refusaient ce soutien moral sans lequel les réformes n'ont aucune chance de développement total et logique. Finalement, toutes ces objections, bien que venant de côtés différents et même opposés, aboutirent au même résul-
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tut pratique, c'est-à-dire que les réformes libérales engendrèrent un mécontentement général, aussi bien chez les conservateurs que chez les libéraux. Cette explication peut servir à prouver ce soi-disant paradoxe que nous avons énoncé plus haut.
En effet, on ne comprendra jamais pourquoi lépoque des grandes réformes fut si vite terminée, pourquoi la plus importante d'entre elles, la représentation politique, n'a pas été réalisée, et pourquoi les autres étaient si insuffisantes, à moins de considérer combien le libéralisme était aflaibli par son désaccord h la fois avec les courants nationalistes et avec les courants démociatiques de l'opinion publique.
Pour en donner une très nette explication, il faut remonter jusqu'aux origines historiques de ce désaccord fondamental, parmi les groupes avancés de l'opinion publique. 11 se produisit à loccasion du conflit au sujet de la plus grande des « grandes réformes » : l'émancipation des paysans. On verra bientôt que ce premier choc contenait en germe tout le développement ultérieur des partis politiques jjendant le règne d'Alexandre II.
Après que la contrainte si longue de l'indignation et du mécontentement publics imposée par le gouvernement réactionnaire de Nicolas P"" eut disparu, c'est-à-dire après la mort de ce tsar, qui coïncidait avec le désastre humiliant de la guerre de Crimée, l'émancipation était la première réforme à exécuter. Il n'y avait pas encore à cette époque de partis politiques différenciés en Russie, et l'opinion publique était unanime pour imputer à la méfiance du gouvernement et à l'infatuation désolante de la bureaucratie omnipotente et omnisciente tous les désastres et toutes les fautes de la vie publique russe. L'opinion générale réclamait donc vivement des réformes telles qu un gouvernement autonome, une presse, un contrôle eflectif de la société sur la bureaucratie, etc. Cependant, la première grande réforme s'exécutait en contradiction avec cette opinion et suivant la méthode môme du régime bureaucratique en discrédit.
Ce furent quelques nationalistes démocrates, les fonctionnaires supérieurs de Pétersbourg, qui recoururent délibérément à cette méthode pour anéantir d'avance l'opposition que
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l'on attcntluil de la part des propriétaires fonciers. La vraie, la nouvelle démocratie, alors en voie de formation, suivait attentivement les actions de la bureaucratie de Pétersbourg et, loin de désapprouver les méthodes de centralisation employées pour la réforme, elle accusa plutôt les bureaucrates de ne point avoir employé entièrement leur pouvoir sans contrôle au profit des paysans libérés.
Ce fut cette situation embrouillée qui amena les éléments libéraux de la petite noblesse provinciale à désavouer leurs collègues libéraux des chancelleries de Pétersbourg et h les accuser en même temps de démagogie, accusation a laquelle les démocrates de Pétersbourg, les faux aussi bien que les vrais, répondirent en accusant à leur tour la classe de la petite noblesse cultivée d'égoïsme de classe. Ces récriminations étaient d'autant plus fondées que la bureaucratie de Pétersbourg avait essayé d'éviter un conflit et faisait semblant de ménager les intérêts des propriétaires dans la réforme de l'émancipation. Les propriétaires agraires de province étaient invités, en des conseils locaux spécialement organisés, à participer à la préparation de cette réforme, qui était censée reposer sur 1 accord volontaire des propriétaires avec leurs anciens serfs. Pendant dix-huit mois, 46 comités provinciaux, comprenant 1.366 représentants de propriétaires nobles, travaillèrent à préparer leur texte sur la loi d'émancipation, et naturellement ils s'attendaient à prendre part à la solution finale. Mais ils s'aperçurent bientôt que tout ce qu'on leur avait fait faire n'était qu'un leurre, une duperie, et que la question, dans toutes ses parties essentielles, avait déjà reçu sa solution à Pétersbourg dans un sens inacceptable pour eux.
Quels étaient donc ces dictateurs de Pétersbourg? Ce n'était ni le tsar, dont l'opinion sur ce sujet avait été très changeante, ni quelque grand-duc ou grande-duchesse, ni les ministres, qui n'avaient aucune idée arrêtée. Ce ne pouvait être que quelques jeunes gensdeleur propre classe, des nobles que le gouvernement avait choisis pour couvrir une feinte, mais qui appartenaient plutôt à une ligue de journalistes et de démagogues. Ceux qui dictaient ainsi, avec une arrogante sûreté, leurs lois à toutes les Russies étaient une poignée de
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fonctionnaires, qui comptait Milioutine, Soloviov, et quelques slavophiles fanatiques, comme Samarine et le prince Tcherkassky.
Ces lonctionnaires invitèrent donc les délésués de comités locaux décrits plus haut à venir à Pétersbourg avec leurs essais de loi. Mais dabord ils s appliquèrent à faire venir, à part les représentants des majorités conservatrices, les représentants de minorités insignifiantes, aussi bien démocrates et radicaux qu'eux-mêmes ; ensuite ils ne donnèrent à ces délégués aucune occasion de s expliquer dans une réunion générale.
Ils ne les informèrent pas davantage de leur propre projet de loi et leur posèrent simplement des questions sur leurs opinions individuelles. Les opinions des délégués n'étaient même pas enregistrées, destinées qu elles étaient à être oubliées immédiatement après la séance du comité central, où elles étaient déposées.
Cette manière de procéder irrita les représentants libéraux de la petite noblesse, et ils se réunirent avec les conservateurs pour demander au tsar de bien vouloir leur permettre d avoir une discussion collective sur la loi dans la commission centrale. Mais ils reçurent un relus net, et la seule ressource qui leur restait était leur droit de pétition au pouvoir central, droit que le statut de Catherine II avait donné a leurs assemblées locales. Ils rentrèrent donc chez eux, bien décidés à laire usage de ce droit et absolument désappointés et blessés de la Iroide réception qui leur avait été faite dans le palais du tsar.
Telle fut l'origine des premières démonstrations politiques dans les assemblées locales de la noblesse. La période de ces démonstrations commença en i858 et ne finit qu'avec l'ouverture de nouvelles assemblées de zemstvos, en exécution de la loi de 1864. Le caractère de ces démonstrations était très complexe, puisque des éléments libéraux et conservateurs y prirent part également. Elles s'attaquaient en général à la bureaucratie, et la représentation nationale élail leur but final. La bureaucratie était, en edet, également antipathique ii tous, quelles que lussent leurs opinions politiques, aussi bien aux