L IDEE LIBERALE I
cette institution était le germe du salut de rhumanité tout entière, tandis que certains propriétaires agraires dénonçaient le mir comme étant communiste et en contradiction avec les droits sacrés de la propriété. Le raisonnable était si bien confondu avec les intérêts de classe dans ces arguments de la noblesse agraire qu'il était facile aux démocrates russes de les dénoncer comme réactionnaires et antidémocratiques et, de cette façon, de les discréditer pour de longues années.
Dans ces conflits d'intérêts, dans le choc de ces arguments multiples, qui devait l'emporter? L'opinion prédominante, celle qui avait déjà donné l'impulsion première ii tout le mouvement, était l'opinion de la bureaucratie toute-puissante de Pétersbourg. Il y a toujours eu une bureaucratie omnipotente dans la capitale du. Nord, mais bien rarement elle a eu une opinion propre, arrêtée sur des questions politiques ou sociales. Pourquoi en possédait-elle une maintenant, et d'oii venait-elle ? On a déjà vu qu'elle ne venait pas des fonctionnaires supérieurs, mais de leurs subalternes, les seuls ayant une opinion au momenl opportun. Mais pourquoi eurent-ils précisément celte opinion plutôt qu'une autre? Pour la fixer définitivement nous n'avons qu'il l'appeler de son propre nom : l'opinion nationaliste démocratique. C'était, comme on l'a déjii vu, l'opinion même dont les éléments étaient en formation pendant le règne de Nicolas. Un homme d'Etat tel que Milioutine, un journaliste comme Kavéline en sont les meilleurs représentants.
Aussi longtemps que la question principale fut une question sociale et que les meilleurs moyens de la résoudre étaient d'imposer une solution toute faite aux propriétaires, c'étaient les hommes qu'il fallait, parce qu'ils étaient réellement les seuls capables de faire servir le pouvoir énorme de l'autocratie à une réédition très perfectionnée — ils le pensaient du moins — d'une des meilleures pages de la Révolution française. Mais ces hommes avaient leurs petits côtés, et leur svstème refléta la nature de leurs défauts. ]\Iilioutine emplova consciencieusement ce même pouvoir de l'autocratie et son même programme démocratique de l'émancipation des paysans à écraser les éléments d'opposition en Pologne. Ce fut également le même sentiment contre la petite noblesse (jui fit proclamer
OOO CRISE RUSSE
par Kavéline comme prématurée en Russie toute tentative de représentation politique.
Des hommes tels que Kavéline ne pouvaient pas se méprendre sur Timportance réelle d'une représentation politique pour le progrès futur de la Russie. Cette représentation devait être désormais la principale revendication de toute opposition politique ; mais pour la génération de Kavéline, elle semblait trop correspondre aux aspirations de la petite noblesse. « Une constitution ! écrit Kavéline dans un de ses premiers pamphlets (1861), mais c'est le rêve secret, c'est l'espoir ardent et unique de la noblesse. Une constitution ! mais c'est le mot qui est sur toutes les lèvres et dans tous les cœurs. On en parle dans tous les cercles, dans les villes comme dans les provinces. C'est l'idée favorite des classes supérieures. » Or cette aspiration était-elle réellement propre h la classe élevée ? Etait-ce seulement dans l'intérêt de cette classe que la petite noblesse cultivée voulait la réaliser ? Pour éclaircir cette question, pénétrons dans l'enceinte de l'une de ces assemblées de la noblesse, au moment où on la discute, celle de Moscou de i865, par exemple, la seule qui publia des comptes rendus de ses séances.
Nous vovons qu'elle se prononce contre « cette coterie de Pétersbourg qui foule aux pieds les lois fondamentales de l'Empire, en violant la propriété privée et en exerçant en son nom le pouvoir dictatorial du tsar ». Les membres de cette assemblée sont d'autant plus audacieux dans leurs invectives qu'ils savent, et ils ne craignent pas de le dire hautement, que cette coterie n'est pas composée de hauts dignitaires, mais de démocrates, de radicaux, de socialistes, et autres gens de même calibre, qui ont réussi à s'introduire dans les sphères administratives et parfois à y occuper des postes importants. Ues conservateurs de cette assemblée n'hésitent pas à dénoncer tels discours de leurs jeunes collègues de Pétersbourg, comme inflammatoires. Voyons maintenant ce que l'assemblée de Moscou pensait de la représentation politique.
La proposition d'une représentation, ayant été faite par quelques nobles de districts, provoqua une vive discussion, et une majorité écrasante de l'assemblée proposa d'envoyer une
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pétition au tsar, afin d'obtenir uno représentation générale de toutes les classes sociales de la Russie, c[ui devait former une assemblée délibérative centrale. Il ne lut élevé aucune objection quant à l'opportunité d'une représentation de toutes les classes; les seules remarques que firent Textrême droite et l'extrême gauche consistaient à savoir si l'assemblée présente avait autorité pour formuler une telle pétition, et si cette pétition était opportune. Ce n'étaient là que des objections de forme; car, pour lexlrènic droite, la véritable objection était qu'une représentation générale lui paraissait trop démocratique et entraînerait la ruine finale de la noblesse; tandis que Textrème gauche pensait qu'une telle représentation n'abolirait pas l'inlluence prédominante des propriétaires agraires et ne garantirait pas les progrès de la démocratie réelle.
Voilà pourquoi les premiers, les nobles agraires, demandaient une représentation aristocratique, tandis que les seconds, les démocrates, n'en voulaient aucune. Mais écoutons leurs arg-uments respectifs.
M. Bezobrazov, propriétaire très conservateur, déclarait qu'il acceptait entièrement la noble et grande idée d'une représentation émanant du pavs tout entier et qu'il ne se considérerait pas comme un être humain, comme un Russe, si une idée aussi juste n'envahissait pas tout son être.
Mais il craignait, l'assemblée n'étant composée que de nobles, de ne pas avoir le droit de parler au nom des autres classes; il proposait donc de demander à l'empereur : i" l'inviolabilité de la charte donnée à la noblesse par Catherine II ^ et confirmée par Alexandre P'' pour lui et pour ses successeurs; y° comme une nouvelle sauvegarde de cette charte, l'extension des représentations locales qui y sont accordées, en une représentation centrale de la noblesse. M. Golokhvastov, en véritable aristocrate, répondit à M. Bezobrazov que les droits de la noblesse n'avaientpas été créés, mais seulement confirmés par la charte de Catherine II. Effectivement, ces droits avaient été créés par le peuple, et il avait seul le droit de les reviser en une assemblée formée des représentants de la nation. Encore
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une fois, la doctrine de la loi naturelle et du contrat social remplaçait le droit historique \
Un autre argument en faveur de la représentation par les nobles fut soutenu h rassemblée par le représentant en chef de l'aristocratie, le comte Orlov Davidov, V Anglophile^ qui, en plus de sa qualité de propriétaire agraire, possédait une haute dignité h la cour, où il était maître des cérémonies ; c'était donc, par conséquent, un bureaucrate. Voici ce que le comte Orlov Davidov disait :
Il est inévitable qu'après s'être suffisamment développées les assemblées locales autonomes qui viennent d'être établies sentiront la nécessité d une concentration commune, et je suis convaincu que cette concentration s accomplira un jour ou l'autre sous forme d'assemblée générale. Mais, si cette assemblée est seule, si aucune autre ne lui fait contrepoids, son esprit sera trop démocratique.
Et le comte continuait en proposant de demander au gouvernement qu'il fût institué, en dehors d'une première chambre représentant le peuple, une seconde Chambre formée des membres héréditaires de la noblesse, nommés par le tsar.
Il ressort donc clairement cjue même les membres les plus conservateurs de la noblesse n'étaient pas hostiles à Tidée d'une constitution. Cédant h l'opinion prédominante de la majorité, qui demandait que la représentation comprît toutes les classes, ils voulaient simplement assurer la représentation particulière de leur propre classe. Seuls, les membres de l'extrême gauche se montrèrent opposés à toute constitution quelle qu'elle fût, dans l'appréhension qu'ils avaient qu'on ne trouvât pas le nombre voulu de gens compétents et consciencieux pour représenter dignement )a démocratie.
Ils doutaient que l'on pût se fier suffisamment au libéralisme de la petite noblesse cultivée pour fonder, en se basant sur elle, une représentation réellement démocratique. Les éléments dignes de confiance qui existaient étaient, pensaient-ils, trop engagés à accomplir les réformes libérales de l'émancipation des paysans, de la justice et du self government local. Mais ce n'étaient que des voix isolées. La grande majorité vota une
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adresse h l'empereur demandant la représentation générale de toutes les classes. Evidemment, les éléments radicaux de rassemblée décrite ne représentaient nullement le vrai radicalisme russe de cette époque. Celui-ci est devenu révolutionnaire, et la théorie, unanimement adoptée par ses adeptes, était que la forme de gouvernement importait peu, ou même pas du tout, en vue de la révolution sociale prochaine qui devait être accomplie * par les ouvriers et les classes agricoles, sans aucune autre aide. Mais l'argument /?(?j;'^a/</' des deux groupes de l'opinion publique, les radicaux et les démocrates nationaux, était le même. L'un et l'autre étaient convaincus que toute réforme politique tournerait au profit de la noblesse. Ce lut cette conviction qui rendit le libéralisme impuissant sur la question de la représentation politique.
Cependant, il y eut un moment, vers 1860, où les diverses nuances de l'opinion publique paraissaient unanimes sur la question des réformes politiques. Le cri formidable qui réclamait une constitution ne partait pas seulement de la petite noblesse provinciale, c'était le cri de tout le monde, depuis les plus modérés jusqu'aux plus radicaux. Blummer h Berlin et le prince Dolgorouki en Suisse discutaient et imprimaient plusieurs projets de constitution russe. Pour obtenir cette constitution, des amis de Herzen, un socialiste de l'ancienne école, et même Bakounine préparaient des pétitions au tsar.
Bakounine, qui, à cette époque, ne se sentait pas encore en pleine possession de ses théories anarchistes, devait, quelques années plus tard, s'excuser de cette démarche auprès du tsar, en disant qu'elle n'avait été qu'une ruse diplomatique, ayant pour but de démontrer l'impossibilité d'une réforme pacifique. Le projet de Herzen, loin de se baser sur la petite noblesse instruite, n'entrevoyait son concours ni possible, ni désirable. Ainsi, il proposait de demander au tsar la convocation dune assemblée générale des communes, élue par la population adulte tout entière. Cette assemblée devrait être autorisée à résoudre toutes les questions qu'elle croirait nécessaires, mais principalement les plus importantes à la nouvelle théorie radi-
cale, telles que la constitution de la propriété et l'organisation de gouvernements locaux autonomes, en commençant par la simple commune pour s'étendre ensuite à des unités plus élevées. Au point de vue radical, c'était suffisant, puisque les résultats de ce double vote devaient établir, comme le projetaient Herzen et ses amis intimes, Ogarev et Bakounine, une nouvelle forme d'existence sociale, en harmonie complète avec « l'esprit )) du peuple russe, c'est-à-dire la propriété collective et la fédération libre des communes'. En conséquence, ce n'était pas un projet de « constitution «que formulait Herzen, mais un projet « d'assemblée constituante » qui apparaissait pour la première lois.
Ils ne pensaient pas qu'on pût avoir besoin dune constitution, ces hommes assez confiants dans la maturité politique du peuple pour le croire capable, par le vote universel direct, de formuler ses désirs, et de poser la base d'un nouvel ordre de choses. A ce sujet cependant, Tourgueniev, le grand romancier, essaya de faire comprendre à Herzen que ce nouvel ordre social n'était encore compris que par les hommes de la petite noblesse instruite et que personne ne pouvait garantir que le peuple montrât précisément les traits de cet « esprit » que lui attribuaient ses admirateurs cultivés.
Herzen et ses amis (Ogarev et Bakounine), dit Tourgueniev, méprisent et foulent aux pieds la classe instruite de Russie. En même temps, ils croient qu'il y a dans le peuple des éléments révolutionnaires ou réformateurs. Mais la Révolution, dans le vrai sens concret du mot, on pourrait dire dans le sens le plus large, n'est acceptée que par la minoritiseule de la classe instruite, et cela est tout à fait suffisant pour la faire triompher, à la condition que nous ne nous exterminions pas nous-mêmes par de mutuelles querelles... La tâche de la classe insti'uite en Russie est de transmettre la civilisation au peuple, afin que celui-ci puisse ensuite décider ce qu'il accepte et ce qu'il répudie... et cette tâche n'est pas encore complètement remplie... Quant à vous, mes amis, vous raisonnez comme les slavophiles et employez la méthode allemande des abstractions. Ainsi, vous trouvez dans l'essence inintelligible et obscure du peuple certains principes dont il doit se servir, pensez-vous, comme de base à son existence tout entière, et de la sorte vous marchez dans l'obscurité'... En réalité vous êtes amenés à répudier la révolution, parce que le peuple, que vous idéalisez, est conservateur par excellence. Sous leurs peaux de mouton, dans leurs cabanes bien chaudes et sales,
' Voir page l'io.