L IDEE LIBERALE 20D
les paysans nourrissent les germes d'une bourgeoisie, qui laissera loin dt'irière elle la bourgeoisie de 1 ouest de l'Europe, de réputation si mauvaise... Le seul point d appui solide pour une propagande révolutionnaire réelle est dans cette minorité même de gens cultivés que Bakouninc traite de « pourris », d' « arrachés du sol national » et de « coupables de trahison devant le peuple ».
Ce débat littéraire entre deux représentants éminents est gros d importance poIiti(|iie. Il montre que Tépoque est arrivée où la délense de la cause démocratique par les libéraux de la petite noblesse doit céder la place h la délense directe du peuple par ses propres représentants. Nous verrons plus tard quels étaient les hommes qui revendiquaient cette défense directe comme étant leur droit et leur devoir. Mais, dès maintenant, on peut remarquer que, lorsque cette revendication fut faite pour la première lois, le revendicateur réel n'était pas encore là pour se charger de sa cause. Quoique Tidéal d'une représentation immédiate, devant être réalisé par la démocratie elle-même, existât déjà, les conditions réelles des choses avaient rendu jusqu'alors impossible la réalisation de cet idéal. D'un autre côté, il y avait une classe cultivée qui était prête et désirait ardemment se lancer dans la lutte politique au profit du peuple. Mais les sentiments de cette classe étaient suspects d'avance aux yeux des vrais démocrates. Ainsi, la seule action politique, en tant que politique pratique, était rendue impossible par l'idéalisme politique des « intellectuels » russes, tandis que la seule action projetée, un plébiscite en faveur d'un nouvel ordre de choses était une utopie.
Néanmoins, les idées qui se heurtaient alors dans les esprits des politiciens russes inexpérimentés de cette génération, les idées de constitution et de gouvernement par le peuple n'étaient ni futiles, ni puériles.
Toutes deux étaient fondamentales, mais, en Russie, la dernière idée suit toujours de trop près la première.
La démocratie comme idéal de la minorité cultivée, et la démocratie comme fait réel, soutenues par un sentiment de classe des couches correspondantes de la société, ces deux idées politiques étaient séparées par des générations d'expérience politique et appartenaient à des périodes différentes de vie politique. Dans les pays plus avancés, la bataille de l'idéa-
lisme politique avait été gagnée la première. Ses résultats pratiques avaient tormé la base sur laquelle le dernier système de réalisme politique commençait à se construire. La liberté publique était assurée, lorsque s étaient élevées les questions sociales. Le radicalisme social accepta simplement les résultats d une bataille gagnée par le radicalisme politique, son prédécesseur, sans en accepter la théorie, mais sans eu répudier les acquisitions.
C'est seulement en Russie que les théories sociales préoccupèrent les esprits les plus actifs avant même que l'œuvre du libéralisme politique fût accomplie , et les socialistes russes, non contents de considérer cette œuvre libérale comme superflue, allèrent même jusqu'à la juger dangereuse pour le peuple. En effet, aussi bien en politique que dans la vie sociale, le radicalisme russe s'imaginait que la Russie pourrait, sans passer par ce qui était considéré comme une phase de transition, arriver de suite à donner satisfaction aux plus grandes exigences de la théorie la plus avancée. En agissant ainsi, il choisissait un chemin qui devait le conduire à un désappointement amer et à une triste expérience pratique.
Evidemment, on ne peut pas dire que l'échec de la réforme politique de la « grande époque » d'Alexandre II soit dû entièrement à ce désaccord intime de l'opinion publique. Celle-ci n'ayant pas encore atteint toute son expansion, et l'autocratie ayant déjà lancé son système conservateur, ce serait ne pas savoir ce qu'il est en réalité que de croire que ce système puisse être renversé par des arguments théoriques. Cependant, une opinion publique forte et unie aurait pu agir sur lui, non en tant qu' « opinion » mais en tant que force. Et il y a quelques raisons de croire qu'en tant que force l'opinion agit effectivement pendant quelque temps sur le gouvernement d'Alexandre II. On avait en vue une réforme politique, sinon pour le présent, tout au moins pour l'avenir. Des hommes comme Orlov Davidov exprimaient l'opinion courante des hautes sphères officielles de ce temps, en disant qu une constitution était inévitable. Et le tsar, en répondant à la pétition de l'assemblée de i865, mentionnée plus haut.