‹ La crise russeChapitre 30 sur 57 · L IDEE LIBERALE 2O · texte numérisé non relu

L IDEE LIBERALE 2O

se servait des mêmes arguments qu'on aurait pu employer dans l'assemblée elle-nu-me.

Aucune classe n a le div^il (!<> pai'ler au nom des autres cI.tsscs ; cl personne ne peut préjugei- de la sollicitude constanle du Isar pour la llussic. Ce qui a déjà été fait pour le proj^rès doit servir de gage pour ce qui doit encore être accompli.

Ces paroles ressemblaient plutôt à une promesse qu'à un refus. Kl le tsar, qui, ii cette époque même, favorisait des iiistilutions locales en Pologne et restaurait la Diète des représentants par ordres en Finlande, devait en prononcer encore d'autres plus positives. Le Conseil d'Etat jugea qu il était dangereux de ne pas répondre à l'attente publique en donnant « trop peu » sur la question du gouvernement autonome. Et le gouvernement autonome des zemstvos était considéré par tous comme une sorte d introduction à « l'ère » prochaine de la politique libre.

iSIais tout changea en quelques années, précisément par la faute de l'opinion politique, qui avait perdu son unité. En présence des événements de i863 : l'insurrection polonaise et quelques tentatives de soulèvement du peuple en Russie l'opinion publique se scinda brusquement. Ses multiples nuances, n peine perceptibles jusque-là, formèrent trois groupes actifs d hommes politiques : les conservateurs, les socialistes et les libéraux. Les opinions respectives de chacun de ces groupes étaient devenues si nettement formulées qu'elles formaient ainsi des sortes de partis politiques, dont les membres étaient astreints à suivre urie ligne définie d'action commune. En un mot, l'année i863 fut décisive dans lère politique de la Russie ; elle commença l'histoire des partis politiques russes maintenant en action.

\oici quelques détails sur les groupes mentionnés ci-dessus :

1° Le groupe conservateur, dont le centre le plus actif était formé de quelques libéraux modérés, qui avaient été effrayés par la marche desévénements. Quelques-uns d'entre eux avaient été autrefois des « libéraux européens », des membres du cercle du grand-duc Constantin; d'autres étaient des « démocrates nationalistes », dont nous avons déjà décrit le type. Pendant

environ un quart de siècle, les leaders de ce groupe lurent Jean Aksakov pour la fraction nationaliste et démocratique, et Katkov, pour la fraction bureaucratique et centralisatrice. Bien que partant de principes opposés, ces « démocrates nationalistes » et ces (( libéraux nationalistes » finirent par s'unir pour une politique pratique, et il vint se joindre à eux ce qui restait du parti des « propriétaires fonciers ». Ces nobles, qui avaient haï autrefois les libéraux nationalistes et les démocrates, acceptaient maintenant la situation indigne, mais profitable, de se nourrir des miettes de leurs tables dans l'attente de jours meilleurs. Ces jours vinrent effectivement pour l'ancienne et la petite noblesse pendant le règne d'Alexandre III ; mais il était alors trop tard pour leur salut.

■2° Le parti des socialistes^ révolutionnaires, opposé au groupe des conservateurs, dont l'origine remontait aux théories de Herzen et de Bakounine, lesquelles devaient être bientôt abandonnées par la nouvelle génération.

3° Enfin, le parti libéral qui était entre les conservateurs et les socialistes révolutionnaires. Le zemstvo, le gouvernement autonome local nouvellement institué, formait son quartier général, et son armée active se composait d'hommes de professions libérales répandus dans toute la Russie.

Nous avons déjà vu, dans le chapitre ii, la transformation du mouvement nationaliste en mouvement conservateur et réactionnaire. Nous avons montré également, dans le chapitre IV, quelle fut la part de la bureaucratie dans le programme réactionnaire, et comment elle exploita en même temps les aspirations nationalistes des théoriciens et les intérêts de classe de la noblesse en décadence, au profit de la défense de l'autocratie. Quant au socialisme, il fera l'étude du chapitre suivant. Nous allons continuer ici à suivre le cours du mouvement moyen du libéralisme.

Le libéralisme russe de cette seconde période, qui commence avec l'émancipation des serfs, devient donc un système

' Le terme socialiste révolutionnaire, qui ne désigne plus maintenant «ju une forme du socialisme russe, désignait autrefois tout If parti, et l'on peut faire remonter î^on usage aux théories .1 .i l;i l*iniinologie de liakounine (Voir page -283.)

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réel de politique pratique. Ainsi il combat pour son programme, non seulement au moyen d'une propagande littéraire, mais encore par sa coopération dans les institutions nouvellement créées de gouvernement local autonome.

C'est pourquoi le libéralisme ne représente plus un état d'opinion publique plus ou moins bien défini, mais un groupe politique qui devient bientôt un parti politique.

La composition de son armée est une première conséquence de ce changement important. En effet, cette armée n'est plus formée exclusivement de la petite noblesse instruite qui, ellemême, en réalité, a beaucoup modifié son caractère et est devenue plus démocratique; elle comprend aussi de nouveaux éléments démocratiques venant de classes sociales moins élevées. A la suite de l'émancipation des serfs, la petite noblesse s'était rapidement affaiblie, et ses descendants, dépouillés de leurs fermages, durent gagner leur vie par un travail personnel. Ils descendirent ainsi au niveau de ceux qu'on appelle « des hommes de rang mêlés », selon la vieille définition moscovite. Pour la première fois, ils se trouvèrent face h face avec le peuple non comme des maîtres, mais comme des égaux sur le champ libre de la concurrence. Cette nouvelle situation, qui provoquait bien des froissements, devait faire beaucoup de victimes parmi la petite noblesse. Pas mal de ses descendants furent vaincus dans cette lutte et y perdirent même quelquefois la vie. Cependant, avec le temps, ces heurts d'éléments sociaux devaient se faire de moins en moins fréquents, et l'équilibre allait se rétablir peu à peu.

Au milieu de tous ces bouleversements, les titulaires des nouvelles professions libérales étaient venus grossir encore le parti. Presque tous ces hommes, dont les professions avaient été créées pendant l'époque des grandes réformes, étaient entièrement indépendants du service d'Etat, lequel avait été jusqu'alors le seul refuge de tout Russe cultivé, incapable de vivre de ses propres revenus et obligé de chercher un emploi.

La littérature lut peut-être, avant « les grandes réformes», à l'époque de Nicolas P'", la première des professions libérales qui attira les jeunes gens.

Dès 1849, ^^ ministre de l'instruction publique remarqua

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que les jeunes gens de la petite noblesse ne recherchaient plus, dans les emplois civils et militaires, les positions que jusqu'à ce jour ils avaient généralement occupées, et qu'ils préléraient écrire des articles et faire paraître des revues et des journaux. Cette catégorie d'hommes littéraires, qui, après le long et sévère régime de Nicolas P', s'était vu permettre, au commencement du règne d'Alexandre II, la formation de nouvelles entreprises littéraires, augmenta considérablement. On peut juger dans quelles proportions, par ce fait que, dans les dix dernières années du règne de Nicolas V (i 845-54; 6 journaux et 19 revues (pour la plus grande partie spéciales} avaient été seulement autorisés, et qu'il parut 66 journaux et i56 revues dans les dix premières années du règne d'Alexandre II (i 855-64)- Nous devons ajouter que ce fut à cette époque, bien que la Russie possédât déjà quelques revues influentes, qu'apparurent, pour la première fois, des journaux quotidiens influents et indépendants, et qu'elle marque ainsi l'ère où une partie au moins de l'opinion politique russe commença à s'exprimer publiquement.

Les trois journaux les plus importants de cette époque étaient : les Noin>elles de Moscou, l'organe de Katkov et du nationalisme conservateur, puis les Nouvelles de Pctershoiirg, et la Golos (la « Voix »), tous deux modérément libéraux.

Une autre profession libérale, nouvellement créée par les réformes de la justice, était celle d'homme de loi, et particulièrement d'avocat, qui forme en Russie un ordre à part dans la carrière juridique. Nous n'avons pas besoin de rappeler le grand rôle que les hommes de loi ont toujours et partout joué en politique. iNIais le libéralisme russe fut surtout favorisé par les nouvelles institutions des gouvernements autonomes locaux, les assemblées des députés de province et de district, les zemstvos, élus par les différentes classes sociales pour prendre en main les intérêts locaux. Quoique le rôle des couches sociales inférieures, les paysans et les habitants des villes, ait été très insignifiant dans ces assemblées et que les représentants de la grande et tle la petite noblesse aient été prépondérants', la politique des zemstvos resta cependant

' Voir page 176.

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fidèle aux anciennes traditions libérales ; et, bien que légèrement imprégnés des sentiments de classe, particulièrement dans les questions de taxe locale, ils aspirèrent à représenter l'opinion publique libérale en général. Mais l'importance politique des zemstvos ne s'est, en aucune façon, confinée à l'activité de ses propres membres. ï.e travail exécutif de ces assemblées est accompli par des administrations et des bureaux créés à cet elVet, et que dirigent des hommes intelligents et cultivés. Ainsi, toutes professions nouvellement créées furent remplies par les éléments libéraux de la population et ont toujours été préférées depuis par tout homme indépendant, qui n'aimait pas se soumettre aux tracasseries des services du gouvernement, ou encore par c[uelques philanthropes qui \eulent servir la Russie selon leurs propres idées, ou, ce qui revient au même, selon celles de l'opinion publique avancée.

Les zemstvos doivent encore emplover dans leur nouveau système d'instruction populaire un très grand nombre de maîtres d'école \ auquel il faut ajouter toute une armée de médecins et de chirurgiens.

Peu rétribué et très surmené, le médecin du zemstvo est un pionnier des idées d'hvgiène et de salubrité dans le village russe, et l'abnégation, l'enthousiasme, avec lesquels il accomplit sa lourde tache dans des circonstances particulièrement défavorables sont incomparables. Un troisième groupe de travailleurs actifs est formé par les statisticiens. Non moins enthousiastes que les membres des classes précédentes, les statisticiens, en raison delà nature même de leurs occupations, sont en contact intime avec la vie quotidienne du paysan et connaissent tout ce qui s'y rapporte. Leur rôle dans la vie politique russe peut être caractérisé par le fait suivant. En 1887, le gouverneur de Viatka avait envoyé au tsar un rapport disant que les statisticiens de la province faisaient de l'opposition et que les fonctionnaires olllciels ne pouvaient compter sur eux; le tsar écrivit en marge du rapport : « Très triste, mais il en est ainsi presque partout ». Depuis lors, M. Plehve interdit aux statisticiens daller dans les villages russes. Il y a encore un groupe de

' Voir page i5.T.

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travailleurs actuellement en formation, celui des agronomes. Leurs connaissances du paysan et l'influence qu ils exercent sur lui égalent celles des statisticiens. Dans l'argot politique russe, tous ces agents exécutifs des zemstvos sont connus d une façon courante sous le nom de « troisième élément » (après le gouvernement et les éléments électifs), ce qui caractérise leur solidarité en matière d'opinions politiques et le rôle spécial qu'ils y jouent.

Tous ces travailleurs devaient fournir i\ l'opposition russe des adhérents fervents, qui n'étaient plus de simples théoriciens abstraits ou des philosophes politiques, mais des hommes qui avaient affaire à des réalités, des hommes qui, étant en contact par leur travail journalier avec les plus basses classes de la population, connaissaient leurs besoins, partageaient leurs peines et prenaient une part dans toutes leurs misères. Ce furent ces hommes qui imprimèrent au libéralisme russe aff*aibli un caractère plus démocratique et lui redonnèrent une nouvelle vigueur.

Jetons maintenant un coup d'œil sur lorgane au moyen duquel se manifestaient toutes ces réserves accumulées de la nouvelle force d'opposition. Au début, le zemstvo russe constituait une organisation locale du gouvernement autonome, établi sur une assez grande échelle et n'ayant en réalité rien à envier aux corps européens correspondants, si l'on considère seulement l'étendue de leur compétence. Mais cette institution avait un défaut organique très déplorable, qui la rendit constitutionnellement faible dans l'exercice de ses fonctions. Malheureusement, ce n'était même pas un défaut, au sens propre du mot, qu'une omission consciente de ceux qui avaient institué les zemstvos. Cette omission peut cire attribuée à la même cause qui fit échouer la réforme politique, c'est-h-dirc il la méfiance qu'inspiraient les propriétaires fonciers évincés par les « fonctionnaires de Pétersbourg ». Les craintes de la persistance du pouvoir local des anciens maîtres d'esclaves, les propriétaires fonciers, étaient si grandes qu'on ne donna pas liberté entière aux zemstvos dans leur propre région et qu'on négligea le trait d'union au moyen duquel les zemstvos pouvaient communiquer directement avec la population dont ils

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étaient censés représenter les intérêts. Aucune unité élective inférieure, correspondant h l'assemblée paroissiale' ne fut établie. L'assemblée des zemslvos, avec son administration executive, ou conseil, constituait le seul corps représentatif de tout un district, lequel est généralement une très grande unité en Russie. Au-dessus de ces institutions de district, il en fut créé de semblables pour la province tout entière : une administration et une assemblée provinciales des zemstvos, composées de membres élus par les assemblées de district, pour compléter et régler le travail local. Mais il n existait au-dessous des zemslvos du district, ni commissaires, ni administrateurs h qui pouvait être confiée l'exécution des décisions des zemstvos.

Evidemment, les assemblées de la province et du district avaient le droit de faire des règlements. Elles possédaient aussi celui d'établir des taxes locales. Mais, en levant les taxes et en contrôlant rapplicatlon de leurs lois locales, ils dépendaient enlicrement des fonctionnaires civils et de la police de l'administration centrale. Ainsi, pour employer une locution courante, la nouvelle institution des zemslvos était « sans base et flottait dans l'air ».

Elle était aussi « sans toit », toujours d'après la locution. Il faut se rappeler que l'opinion publique avait beaucoup varié" depuis que le projet du gouvernement autonome avait été mis à exécution. Ainsi, les idées qui prédominaient lors de son origine avaient eu le temps de céder leur place à d'autres idées tout à fait opposées. On ne promettait plus de « couronner l'œuvre » par la réalisation de la représentation politique centrale. On ne craignait plus « de donner trop peu à l'opinion publique^ »; certains, au contraire, étaient effrayés de lui donner u trop » et de « lier les mains du gouvernement ». Au lieu de considérer les institutions de gouvernement autonome local comme « une école préparatoire des institutions représentatives », d'autres étaient très soucieux de ne point leur laisser « former un Etat dans l'Etat », d'autres encore firent tout pour amener ces institutions sous le contrôle étroit

' Sur les demandes d'une telle unité, voir pages 200 à ajo. ' Voir paçc 209.

^ Voir ibià .

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des bureaux du gouvernement local central, celui du « gouverneur » des provinces et du ministre de 1 intérieur de Pétersbourg.

Ainsi, la nouvelle représentation locale se tenait isolée des sphères gouvernementales plus élevées, aussi bien que des unités intérieures de l'administration locale ; les fonctions plus élevées et les conseils d administration ayant été établis dans une toute autre forme (autocratique et bureaucratique plutôt que représentative). 11 s'ensuivit que les organes du gouvernement autonome local représentaient une^sorte d'oasis politique dans le désert et, dans leur isolement, ils étaient exposés ii tous les vents. Sans cesse réprimandés et censurés par les organes du gouvernement central, restreints dans leur liberté, contestés dans leur compétence, constamment surveillés et entravés dans leurs débats, dédaignés dans leurs demandes, une chose leur restait en dépit de tout : c'était le pouvoir qu'ils détenaient de leurs électeurs, et aucun ordre positif ne pouvait leur être donné par les autorités centrales. Avec ce seul principe intact, ils formaient encore une contradiction flagrante dans la structure politique générale de la Russie par le seul lait de leur existence. Cela, naturellement, ajoutait encore à l'àpreté de la persécution gouvernementale, et toutes ces mesures répressives devaient les jeter corps et âme dans le camp de l'opposition politique.

Dans l'étude de cette nouvelle phase de l'histoire du libéralisme russe, nous avons été aidés d'une façon tout à fait inattendue par AI. Witte, l'ancien ministre des finances russe, qui signa, il y a quelques années, un rapport sur le rôle politique des zemstvos, rapport qui avait été rédigé sur son ordre par un haut fonctionnaire. M, Witte, dont l'attitude dans cette question fut plutôt ambiguë, voulait prouver que les zemstvos sont incompatibles avec l'autocratie et qu'en conséquence on doit les faire disparaître. Mais, pendant qu'il suivait la triste histoire de cet interminable combat entre les zemstvos et le gouvernement, l'interprète de M. Witte s'enthousiasma pour les zemstvos. Le rôle du gouvernement apparaît si indigne dans son rapport, si impuissant, que l'auteur semble prouver, au contraire, l'incompatibilité de l'autocratie avec les zemstvos et demander comme conclusion l'abolition de l'autocratie

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