‹ La crise russeChapitre 34 sur 57 · DÉPENSES · texte numérisé non relu

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Ainsi, eu Russie, comme ailleurs, le rapport de la dépense locale avec celui de la dépense de l'Etat ne lait que refléter le degré d'attention accordé ii l'anivre propre de la culture, c()mparée aux nécessités élémentaires du gouvernement centra). Cependant, le gouvernement russe a suscité des obstacles de toutes natures contre cette œuvre, et son dernier acte a encore été de limiter l'augmentation annuelle des dépenses des zemstvos et de les réduire h une proportion infime et hors de rapport avec les besoins grandissants et l'activité toujours plus étendue des zemstvos.

En somme, toute cette « œuvre pacifique de civilisation n était une onivre « libérale n dans son essence même, et les zemstvos ne pouvaient empêcher qu'elle le tut.

De son coté, le gouvernement ne pouvait s'empêcher de trouver une telle œuvre contraire à ses principes essentiels, qui n'étaient pas libéraux. Et ainsi commença entre eux une lutte latente qui, de temps en temps, quand les circonstances étaient favorables, devenait une opposition ouverte.

Dans le mémoire cité ci-dessus, M, Witte reconnaît loyalement que ce fut le gouvernement qui prit roffensive. D'abord, on étendit autant que possible le droit qu'avaient les organes de l'autorité centrale de contrôler les représentants locaux. Déjà leurs assemblées, d'après les statuts primitifs des zemstvos, devaient être présidées non par leurs membres élus, mais par des maréchaux de la noblesse, institués par Catherine II. Or, en i86j, ces présidents reçurent plein pouvoir d'arrêter les discussions,

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même de suspendre les réunions; etils étalent responsables si, dans les cas utiles, ils ne faisaient pas usage de ce pouvoir. Les statuts avaient également donné le droit aux gouverneurs de suspendre temporairement toute décision des zemstvos. Depuis 1866 ils purent en outre refuser leur consentement à toute élection ou nomination faite par les assemblées, si le candidat paraissait « mal intentionné » ; et en 1879 on leur donna même le droit de renvoyer les personnes « mal intentionnées » qui étaient déjà au service des zemstvos. Plus tard, tous les spécialistes comme les instituteurs, les médecins, etc. quiy étaient employés furent soumis au contrôle particulier des ministères et des bureaux correspondants de l'administration centrale. Enfin, un nouveau statut de 1890 donna à tout le corps exécutif des assemblées, les oupravas (bureaux de l'administration), les «droits» du service civil, les enchaînant également h ses « devoirs » et transformant de la sorte en fonctionnaires les représentants élus. C'est ainsi que le gouvernement avait tourné à son profit une ancienne théorie de Gneist, assimilant à des institutions gouvernementales le corps élu du gouvernement autonome local.

Parmi les droits dont jouissaient les zemstvos, ils avaient celui d'adresser des pétitions d'intérêt local au gouvernement central. Mais ce droit devint particulièrement suspect, et M. Witte avoue que, dans la crainte d'une tendance politique quelconque, les plus importantes de ces pétitions étaient laissées sans réponse, ou recevaient une réponse négative. En efïet, pendant la période de i865 à 1882, sur 2.577 pétitions envoyées par les zemstvos au ministère de l'intérieur, i.345, c'est-à-dire 52p. 100, furent rejetées; sans compter celles qui reçurent une réponse évasive ou qui n'en reçurent pas du tout. Pourtant, la plupart des pétitions déboutées n'étaient aucunement inspirées par un esprit d'opposition et ne formulaient que des réclamations d'intérêt et de besoins locaux. Ees zemstvos réclamaient généralement l'aide du gouvernement ou sa non-intervention, ou bien une législation spéciale dans ce qui concernait leur rôle économique, financier, ou leurs fonctions d'instituteurs, de médecins, etc. Or le gouvernement refusait généralement ces demandes non pas qu'elles

L IDEE LIBKRALE 2P. i

fussent illégales, mais parée qu'elles étaient eoiilie les intérêts clii ministre des finances, ou contre la classe influente des grands propriétaires et des capitalistes, protégés par les autorités centrales. Dans le cas où il n'y avait pas d'intérêts de ce genre à protéger, le gouvernement négligeait généralement de répondre, et les pétitionnaires qui, malgré tout, persévéraient à adresser de nouveau leurs suppliques pouvaient espérer obtenir quelque satisfaction après une quinzaine d'années d'attente,

I/impression produite sur les zemstvos par ces retards bureaucratiques et ces refus insouciants, qui tenaient ainsi systématiquement toute leur activité en échec, est notée par M. Witte dans son mémoire. Les hommes les plus dévoués des zemstvos, se voyant soupçonnés par le gouvernement central, entravés de tous côtés, et incapables d'exécuter les résolutions des assemblées, sentirent se refroidir leur enthousiasme pour l'œuvre des zemstvos. Dès 1870, M. Katkov résumait ce pénible état de choses de la façon suivante :

Les instiliUions des zemslvos offrent un triste spectacle. Leurs œuvres sont accorapfies sans enthousiasme, par des représentants qui renoncent à leur attribuer une signification sérieuse et commencent à douter de leur avenir. Un grand nombre d assemblées de la dernière session ont été dirigées mollement, et très peu de représentants y assistaient. Le nombre des membres présents se trouva même insuffisant pour plusieurs assemblées qui ne purent siéger.

La catégorie des hommes dévoués au « travail pacifique de l'éducation », s'étant retirée, il resta encore deu.x oroupes de travailleurs pour servir les zemstvos : les intéressés, que o-uidalt un but personnel, et les enthousiastes, trop conscients de l'importance politique de l'œuvre accomplie par les zemstvos, pour se rendre dans le combat engagé par le gouvernement. Bien que ces derniers fussent peu nombreux — ils ne le sont jamais nulle part — ils étaient des chefs, toujours sûrs d'être suivis par les modérés, le marais politique, dès que les circonstances permettraient un peu plus de liberté d'action.

La politique réactionnaire du gouvernement qui avait amené le changement que l'on vient de mentionner dans la vie des zemstvos, fit également tourner au radicalisme les éléments

les plus conscients de la société russe cultivée. Le mécontentement général qui avait suivi la « lune de miel » trop courte de la « grande époque », formait une atmosphère sociale favorable au développement du mouvement révolutionnaire. Sa première manifestation, la tentative criminelle de Véra Zasoulitch et son jugement, qui aboutit h un acquittement par un jurv régulier, laissa une impression très profonde dans l'esprit public et fut suivi aussitôt ' d'une série d'actes terroristes.

Le gouvernement, mal informé comme toujours, pensait pouvoir trouver aide contre les révolutionnaires dans les rangs delà société cultivée, et, le 4 août i8j8, le Messager du Gouveniement publiait un appel invitant la société en général à prêter assistante au gouvernement dans sa lutte contre « l'infection

révolutionnaire ». A cette même époque, et sans que l'appel officiel y fût pour quelque chose, quelques libéraux des zemstvos du Sud entrèrent en négociation avec les révolutionnaires, dans le but de mettre fin à leurs actes de violence. Ils proposèrent aux révolutionnaires d'adresser une pétition collective au gouvernement, réclamant: l'Ma restitution, aux zemstvos et à la censure, de leurs statuts primitifs (dans leur intégrité) ; 2*^ l'abolition des abus administratifs et des cours spéciales pour les crimes politiques ; 3° une représentation générale élue par les zemstvos.

Les libéraux du Sud ne réussirent pas a convertir les révolutionnaires à leur projet modéré d'opposition ; mais l'occasion se présenta bientôt pour eux-mêmes de s'adresser au gouvernement par l'intermédiaire des assemblées des zemstvos. Ce fut à propos du discours qu'Alexandre H prononça en novembre 1878, dans une réception générale à Moscou. L'empereur y renouvelait son appel à la société et « comptait sur son aide pour éloigner la jeunesse égarée du chemin désastreux dans lequel quelques gens irresponsables essayaient de l'engager ». Cinq zemstvos de province répondirent à ces paroles en donnant libre cours à leur mécontentement. L'assemblée de Tchernigov démontra, dans le rapport de son

' Voir pape 307.

L'inKK LIBÉRALE ■J.U.'i

comité, quo les idées de destruction ne pouvaient pas être extirpées par la simple répression ; que les causes profondes de leur propagation rapide provenaient de la situation générale du pays, de l'absence totale de liberté qui lui était imposée et du manque de respect pour la loi. Les représentants du zemstvo de Tver lurent encore plus catégoriques. Après avoir énuméré les mêmes motifs de mécontentement que leurs confrères de Tchernigov et en avoir indiqué un nouveau : les restrictions imposées aux zemstvos, ils terminèrent leur adresse par la demande d'une constitution ainsi conçue ;

L'empereur, soucieux de la prospérité du peuple bulgare, après son affranchisseineul du joug turc, ayant jugé nécessaire d'accorder à ce peuple un gouvcruement autonome véritable (circonlocution pour « constitution », un mot que Ion ne pouvait encore prononcer à fiante voix), l'inviolabilité des droits de rhouimc, l indé-pcndance de la justice et la liberté de la presse ; le zemstvo de Tver ose espérer que le tsar autorisera le peuple russe, qui supporta avec abnégation tout le poids de la guerre, à jouir des mêmes bienfaits (|ui, seuls, peuvent le conduire à un développement progressif, pacifique et légal.

Egalement, les représentants du zemstvo de Kharkov demandèrent au tsar de « donner aux Russes ce qu'il avait donné aux Bulgares ». Et, sous la condition « d'organiser la société au moyen d'une représentation régulière », ils allèrent jusqu'il se déclarer eux-mêmes prêts « à extirper le mal et h arrêter détinitivemcnt la propagande entreprise par les ennemis de la société ». Loin de céder h ces propositions, le gouvernement prit au contraire des mesures pour empêcher ii l'avenir des pétitions de ce genre, et, de nouveau, la voix des zemstvos fut réduite au silence.

Cependant, la situation politique devenait de plus en plus délicate. Le mouvement révolutionnaire gagnait toujours du terrain. Les libéraux avancés des zemstvos commençaient u s'organiser régulièrement en un grand parti politique. La « Ligue du Sud », qui vient d'être mentionnée, transportait son action dans les provinces du Nord et y obtenait encore un plus grand succès. Elle devint alors l'Alliance des zemstvos et du gouvernement autonome », ou plus simplement la « Zeinski Soïouze » (Alliance). De plus, en 1881, la Libre Parole , organe du parti libéral , était fondée ii

l'étrano-er. Son (.lirecteur était M. Dragoinanov, un ancien professeur de l'université de Kiev, « un homme non seulement de bonne éducation, mais très cultivé, très scrupuleux et doué dune grande intelligence », d'après les termes mêmes employés dans la note ollicielle d'une investigation ministérielle sur les sociétés secrètes, « qui ne sont pas très dangereuses ». Quant au succès de la propagande libérale parmi les zemstvos, ]M. Witte, dans son mémoire, le juge de la façon suivante :

La Zemski Soïouze ayant étendu son activité à tous les zemstvos de Russie, et ayant à sa disposition son organe périodique, lequel entrait très facilement en contrebande, réussit bientôt à établir des communications régulières entre les zemstvos et à y provoquer un mouvement général en faveur de l'établissement d'un régime constitutionnel. Il semblerait même que 1 activité de lAlliance n'eût presque aucun effort à faire pour réussir. Les relations anormales entre le gouvernement et les zemstvos étaient supportées difficilement par tous les membres avancés des zemstvos, et ils devaient chercher à entrer en contact immédiat avec le gouvernement central alin de faire entendre hnir voix.

Tel était l'état général de l'opinion lorsque le gouvernement, après avoir épuisé ses propres ressources dans la lutte contre le mouvement révolutionnaire, essaya de nouveau la méthode des concessions. Des pouvoirs extraordinaires ayant été donnés h M. Loris INIélikov pour combattre les terroristes, il eut l'idée de concilier le libéralisme avec le gouvernement, et une nouvelle occasion s'olTrit aux libéraux de proposer une entente. En mars 1880, un mémorandum signé par 20 des libéraux les plus influents de Moscou fut donc envoyé à Mélikov. Ce mémoranduju était un résumé des désirs et des griefs des libéraux,

La raison principale di,' la iorme aignc qu'a prise le cunllit contre le goiivci'ucment réside «ians 1 absence de toute occasion permettant le libie développement de l'opinion et de l'activité publiques. Le mécontentemenl ne peut s exprimer lui-même par la voie de la presse, puisque celle-ci est très strictement limitée dans ses commentaires sur l'action du gouvernement. Il y a des questions d'importance capitale dont la censure interdit aux journaux la discussion, au moment même où ces questions occupent le plus l'attention publique '. On peut aussi trouver une autre raison du développement fie l'activité secrète dans le peu de liberté de parole

' Voir pages 1 :»o et i.">i.

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