I. IDKE LIBERALE
accordé aux assemblées publiques et dans rindiirérenco, pleiue de mépris avec laquelle sont reçues les déclarations elles pétitions, qui traitent des intérêts les plus légitimes'. D'où il résulte ce sentiment que le -ouvcrne- .nent ne veut pas écouter la voix du p.-uple et qu'il ne tolère au'cune cril.que de ses laules, si juste soit-elle ; quil dédai^Mie les opinions de conseillers, compétents et qu'il poursuit ses buts particuliers n'avaut aucun rapport avec les besoins du peuple. .\e pouvant parler frandumeul, celui-ci s absorbe secrètement dans les idées qui lui sont chères et approuve tous les moyens, même illicites, de L-s met.re en pratique Ainsi se trouva créée une ,les conditions les plus importantes de la propagation de la sédition : ladaiblissement de la loyauté de ceux qui dans d autres circonstances, auraient la sédition en horreur. En général la société cultivée, sans considération de rang, de position ou dopinion es excessivement mécontente, et de ce mécontentement naît l'agitation actuelle. '^
En outre, la société, stimulée à la fois par la nature de ses propres réflexions et par les circonstances présentes, revendique le droit dagir et de participer à la vie de l'Etat. L'administration est hostile à ses .>n-orts et leur dresse partout des obstacles; mais le peuple russe est de plus en plus convaincu qu'un empire aussi étendu et qu'une vie sociale aussi con.phquée que la nôtre ne peuvent être dirigés exclusivement par des fonctionnaires. Si l'organisme gouvernemental, dans sa forme présente, exclut de la participation directe au pouvoir une majorité qui a le premier droit et le plus grand dé.^ir d'y prendre part, c'est qu'alor. cet organisme a grand besoin d'être modifié.
Une autre demande de la société, demande qui. jusqu'à présent, a été encore moins prise en considération que son désir d'activité, est la sécurité individuelle. Les tribunaux indépendants, l'interdiction d'arrêter et de perquisitionner sans garanties particulières, la responsabilité des fonctionnaires en cas de détention et d'emprisonnement illégaux, la stricte observation de la procédure dans les procès sont des conditions indispcns^ables a 1 existence même de la société moderne. Cependant, dans ces dix dermeres années, la police, sur le moindre soupçon, la plus fausse accusation, a été autorisée à s'introduire dans des maisons, à lire des lettres privées, à jeter des accusés en prison et à les y garder pendant des mois et hnalement à les soumettre à un interrogatoire: tout cela, sans que les intéressés fussent même avertis de la nature des faits qu'on leur reprochait. Pins odieux encore est le système de l'exil administratif et du bannissement sans interrogatoire ou jugement. Des centaines, des milliers de personnes sont chaque année frappées de la peine la plus severe que 1 on puisse infliger à tout homme civilisé, c'est-à-dire de l'exil loin de leur foyer et de leurs amis sur un simple ordre administratif' sans même être informés de la durée de la peine
Le mécontentement qui règne dans la société 'russe, et qui provient de la façon erronée dont le gouvernement traite toutes les affaires intérieures, ne peut pas disparaître par la seule action du gouvernement La coopération amicale de toutes les forces vitales de la société est nécessaire. Le seul remède à apporter à la situation présente du pays est de
' \ oir page aa'j.
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convoquer une assombléo iiidépoiulaute. composée de représcntanls des zeinslvos, et de lui douner uue pari daus le contrôle de la vie nationale. Les Russes veulent des garanties sérieuses pour leurs droits individuels. Ils veulent la liberté de pensée et la liberté de parole, car ils sont mûrs pour des institutions libres, et ils se sentent prolondémcnt humiliés d être gardés si longtemps en tutelle. La concession de ces institutions, et l'appel à leur tète d'un corps représentatif, donnera à la nation une force nouvelle et une nouvelle foi dans le gouvernement et dans son propre avenir.
Malheureusement, il y avait parmi les libéraux une grande variété d'opinions sur ce que devaient être « les institutions libres » tant désirées. Des conservateurs, comme M. Kochelov, s'en tenaient encore à l'ancien projet slavophile du rétablissement des assemblées délibératives de l'ancienne Russie, convoquées à des intervalles irréguliers, irrégulièrement composées, avant seuleinent voix consultative sur les sujets proposés par le gouvernement. D'après la conception de M. Kochelov, qui préconisait la Zemski Sobor, dans ses nombreux pamphlets imprimés à l'étranger, cette institution était peu en progrès sur l'ancienne doctrine slavophile. D'ailleurs, M. Kochelov était lui-même un slavophile, bien qu'il différât de ses amis sur quelques questions de politique pratique, par exemple sur la russification forcée et l'expropriation des nobles propriétaires fonciers de Pologne. Mais une Zemski Sobor ne pouvait même plus satisfaire les plus modérés de la jeune génération des libéraux. Ils discutaient entre eux d'un projet un peu plus avancé, si l'on en juge par les articles de iNl. Leroy-Beaulieu, dans la Bei'ue des Deux Mondes de cette époque, où il était question d'accorder aux représentants une part dans le pouvoir léglslatil, en les faisant entrer dans le corps législatif existant, le Conseil d'Etat, fondé par Speranskv \ Ce second projet, n'exprimant f[ue quelque opinion de cercle privé, ne pouvait avoir qu'une valeur passagère. Mais un troisième projet, qui rappelait le plan plus vaste et plus original de Speransky, semblait être adopté depuis la formation de a l'Alliance des zemstvos ». La représentation politique devait former le degré supérieur d'une organisation représenlatlvc ii quatre dr'grés. A la base
* Voyez pag^e 128.
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devait se trouver la oonimuiie, l'unité représentative la plus petite, représentant toutes les classes des habilànls d une localité. Celte commune devait clioisii' des représentants pour l'assemblée du district, le zemslvo; celui-ci, à son toui-, d'aprt's la coutume encore en usage, enverrait ses délégués aux assemblées de province qui, dans ce cas, représenteraient des unités territoriales plus grandes que jusqu'alors et correspondraient plutôt aux assemblées provinciales de l'ancienne France qu'aux assemblées des zemstvos dans les départements (ou « gouvernements »). Cette représentation de territoires plus grands assurerait la décentralisation et l'autonomie des pays conquis situés sur les confins de la Russie, aussi bien que celle des différentes parties formant la Russie proprement dite. Cette idée d'assemblées provinciales a politiquement plus ou moins indépendantes », considérée comme un des traits fondamentaux de la future constitution russe, remonte aux décembristes de iSaS \ Nous trouvons encore cette idée d'assemblées provinciales dans le projet du prince Dolgorouki, en 1860, et dans un projet de constitution qui fut publié en 1895 sous l'anonymat par M. Stepnïak. A l'époque dont nous parlons, les assemblées provinciales, politiquement indépendantes, avaient aussi l'avantage de satisfaire la tendance prédominante des radicaux russes pour le « fédéralisme ». Ayant pris naissance dans les tendances purement anarchistes de la doctrine ^ démocratique courante d'alors, l'idée de « fédéralisme » s'étendit — et ce fut le fait du fondateur même de l'anarchisme, Bakounine '' — des associations anarchistes volontaires, les « communes », aux groupes provinciaux plus larges, tels que la Pologne et la Petite Russie. La formule fédéraliste du programme libéral correspondait aussi aux convictions personnelles de M. Dragomanov, le directeur de la Libre Parole, qui était Petit-Russien. Donc, après avoir admis une organisation fédéraliste des assemblées de province, ce programme, assez conséquent avec lui-même, devait organiser
* A savoir leur 0 Société du Sud « sous le programme de Peslel. Voir page i()a.
■ Voir pages -loG à 290.
' Voir page aSa.
le deoré supérieur de la représentation d'après le modèle américain ; c'est ainsi qu il demandait deux Chambres : Tune représentant le peuple et Tautre les unités fédérales.
Mais ce projet, qui ne réunissait pas les suffrages unanimes, ne devait pas être le dernier projet des libéraux russes. Nous avons vu que les libéraux des zemstvos avaient demandé au o-ouvernement d'accorder à la Russie les mêmes institutions qu'il avait données aux Bulgares. C'était évidemment la solution la plus pratique, et en même temps la plus démocratique. Ni fédéralisme, ni seconde Chambre, mais une Chambre unique et le sullVage universel. D'après les renseignements ministériels cités plus haut, les libéraux de 1' « Alliance », à leur concfrès de 1880, avaient en effet résolu de demander, comme condition sine qiia non, un système composé d'une seule Chambre et le suffrage universel. Il nous reste encore à mentionner un cinquième projet, le plus radical de tous, en ce qu'il prenait en considération l'aversion des révolutionnaires pour une « constitution » et qu'il flattait leur espoir de tout obtenir directement d'une c< convention du peuple » '. Ce projet, qui rappelle celui de Ilerzen, fut esquissé dans un article écrit pour la Libre Parole^ article qui fut confisqué par les autorités autrichiennes, l/auteur se contentait de trois concessions : la liberté de la parole et de la presse, la garantie des droits individuels et la convocation d'une convention constituante.
Ce que M. Loris Mélil^ov, le « dictateur du cœur », avait réellement \\ sa disposition ne pouvait satisfaire ni les espérances, ni les revendications des libéraux, même les plus modérés, à l'exception cependant de M. Kochelov, qui était le seul à savoir approximativement de M. Loris Mélikov luimême quelles avaient été ses intentions. Mais M. Kochelov ne pensa jamais à limiter le pouvoir de l'autocratie, car, en vrai slavophile, il la jugeait compatible avec son projet de représentation du peuple. Bien qu'il soit douteux que Mélikov, qui était plus homme d'Etat, eut jamais celte illusion romanesque de conserver l'autocratie par une constitution, on lit
* Voir pages 281 si 3io.
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croire cepciulnut a 1 empereur que tel était le projet de Mélikov; c'était d'ailleurs le seul moyen d'amener le Isar à s'engager dans la voie des concessions. La réforme que se proposait M. Mélikov n'ayant jamais été mise ii l'essai, on ne saura jamais si elle devait être suivie d'autres réformes importantes, et si celles-ci devaient être faites volontairement, ou imposées par l'opinion publique. Le destin voulut qu'Alexandre II fût tué par les révolutionnaires au moment môme où il venait d'ordonner que ce projet de réforme fût soumis ii une discussion préalable du conseil des ministres.
Cet événement inattendu contribua à exagérer limportance du projet de .M. Mdikov et, dans un mémoire qui en faisait connaître certains détails, il fut appelé — toujours entre parenthèses — une " constitution ». Malgré lusage évidemment dérisoire de ce terme, celui-ci trouva crédit dans le public en général, où l'on admettait couramment que M. Loris INIélikov s'était proposé de donner une constitution à la Russie.
En réalité, si Mélikov voulait réunir à Pétersbourg les représentants des assemblées des zemstvos et des principales villes, ce n'était pas le moins du monde pour demander leur avis sur les besoins du peuple, ou pour discuter avec eux sur un droit de législation à accorder, mais tout simplement pour discuter quelques projets de loi en préparation à ce moment. Des commissions préparatoires, composées de fonctionnaires et de personnes nommées par le gouvernement, étaient chargées de cette préparation préalable et demeuraient distinctes des assemblées représentatives. Leurs membres devaient être présents pendant la discussion des projets dans l'assemblée délibérative et avaient une voix dans le vote des résolutions. Après la discussion, les projets devaient suivre la routine régulière, c'est-à-dire qu'ils devaient être examinés par le ministre intéressé et présentés en son nom et sous sa seule responsabilité au Conseil d'Etat, l'assemblée législative réelle, pour y être discutés à nouveau, et seulement alors promulgués. Ainsi, loin d'être important, le rôle des représentants des zemstvos était plutôt humiliant. Ils ne jouissaient même pas du privilège du Tribunal de Napoléon, qui, à défaut du droit
23o CRISE RUSSE
de préparer et de promulguer les lois, avait au moins le monopole de la discussion. Encore, le Tribunal était une institution permanente, tandis que, d'après le projet de Mélikov, aucune promesse n assurait la continuité de l'assemblée convoquée des représentants : c était une simple expérience qui pouvait être arrêtée sans la moindre difficulté par le gouvernement. Ainsi réduit, ce projet n'assurait même pas aux zemstvos une part aussi importante dans la discussion de la législation courante que celle qui leur avait été quelquefois accordée avant, et qui leur fut encore donnée après le projet.
Lorsque le nouveau tsar, Alexandre III, eut personnellement pris connaissance du projet de Mélikov, ce qu il attesta en écrivant de sa propre main ces mots flatteurs en marge du texte : « Excessivement bien écrit », la discussion attendue eut lieu au comité des ministres (20 mai 1881). La majorité de cette réunion, c'est-k-dire le grand-duc Vladimir, le comte Valouïev, Nabokov, Sobki, Démétrius Milioutine (le frère de celui cité plus haut), Sabourov, Abaza, vola pour la réforme. Le comte Stroganov, Pobedonostzev, Makov, le prince Lieven, Possiet votèrent contre. La voix de Pobedonostzev, l'ancien précepteur du tsar, fut décisive. Après quelques jours dindécision, le tsar, dans le plus grand secret, invita Pobedonostzev n écrire le fameux manifeste du 2.- avril 1881, dans lequel il faisait connaître sa détermination de maintenir l'autocratie, <( qu il trouvait nécessaire et ulile n la Russie », comme il le disait dans sa lettre au grand-duc Vladimir. Que d'aussi grands mots aient pu être employés pour prendre une décision dans un cas aussi simple c^ue celui du projet de Mélikov, qui ne soulevait aucunem.ent la question d'autocratie, cela téjHoigne certes du peu de connaissances politiques qu'on possédait; mais cela montre aussi que, quelles que pussent avoir été les intentions du tsar et de ses ministres, la réelle question, dans le sentiment général, était la prolongation de l'existence de la forme de gouvernement condamnée par l'histoire. Le manifeste de Pobedonostzev ajournait cette question pour un certain temps. Cet ajournement signifiait vingt-cinq ans déplus de réaction, qui devaient faire des milliers de nouvelles victimes, sacrifier une ou deux générations, occasionner un retard
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énorme dans la cause du progrès russe et amener de très grandes complicahons dans la réalisation possible de la réforme. Poui- conti'e-balancer toutes ces choses, le nouveau règne se montra très désireux d'augmenter le bien-être matériel du peuple, et on particulier celui des paysans et des nobles. INIais il ne put, en réalité, qu'achever la ruine de la noblesse et préparer la misère des paysans. Cependant, une transition brus([ue de la « dictature du cœur » de Loris Mélikov et de ses promesses ii une réaction complète aurait été trop dangereuse. Aussi, sous le gouvernement du successeur de Mélikov, la Russie passa d'abord par une période de transition. Le comte Ignatiev ne renonça pas tout de suite à l'idée d'une réconciliation avec les libéraux russes. Une nouvelle variante de l'aiicienne doctrine politique slavophile. fondée sur le contraste de l'Etat et du pays, devait servir de plateforme à cette réconciliation. L'application était facile à comprendre, si « \iUit » signifiait le gouvernement et (f pays » la province ou le zemstvo. D'après l'ancienne théorie, le pouvoir devait appartenir à l'Etat, la liberté a d'opinion » au pays. L interprétation des épigones du slavophilisme était la suivante : l'autocratie au tsar, le gouvernement autonome aux provinces. Mais alors se présentait cette question : L'autocratie est-elle compatible avec l'autonomie locale? Non, elle ne l'est pas, répondait l'expérience des zemstvos. Non, elle ne l'est pas, répétaient quelques hommes de science politique ou ceux qui désiraient que l'autonomie fût restreinte ou abolie dans l'intérêt de l'autocratie. C'était aussi la réponse des partis qui voulaient l'abolition de l'autocratie et l'extension de l'autonomie aux instiluiions centrales. Cepentlant, M. Ignatiev pensait que, non seulement l'aulonomie locale est compatible avec l'autocratie, mais qu'il est de l'essence même de l'autocratie d'avoir à sa base une large autonomie locale de « communes ». En conséquence, les circulaires des nouveaux ministres employaient un langage tout à fait particulier. La « bureaucratie», la négligence de ses membres dans laccomplissement de leurs devoirs », leur « indifTérence pour le bien-être public » et même leurs « appétits pour la propriété publique » étaient sévèrement réprouvés par le ministre de
rintérioiir. Diin autre côté, on pioinelhiil aux « icpiésenlants dos piH)\inccs une paiticipation active dans le travail de réalisation des intentions de Sa Majesté '.
Pour ne point manquer à ces promesses, Ignatiev atténua le projet de Mélikov et se proposa d'appeler de temps en temps des « experts » des zeinstvos, pour aider le gouvernement dans l'élaboration des projets de loi. Naturellement ces experts — « ces hommes qui connaissent » — devaient être nommés par le gouvernement lui-même et la nature de leur collaboration avec les fonctionnaires de Pétersbourg n'avait pas été définie.
Loin de produire reflfet attendu, cette mesure déchaîna une tempête d'indignation dans les zemstvos, dont les revendications, pour une constitution, étaient devenues beaucoup plus précises et plus péremptoires, depuis le commencement du nouveau règne. Il n'y eut pas moins de douze assemblées de zemstvos qui exprimèrent leur complète désapprobation sur un svstème consistant ii choisir des « hommes nui connaissent », au heu de convoquer les représentants réels du pays. Les délégués des zemstvos devaient être dûment élus par les assemblées et non nommés par le ministre de l'intérieur; ou alors ils n'avaient aucun droit d'être considérés comme représentant l'opinion publique et ne formaient cju'une « représentation fictive «. En conséquence, bien qu'ils fussent réellement membres des zemstvos, on devait leur interdire formellement d'être les représentants de l'opinion de qui que ce fut si ce n'est de la leur.
La situation devenait nette. Comme il était impossible d'endoiinii- l'opinion publique par des concessions de peu d'importance et que le gouvernement ne voulait pas s'engager dans la voie des grandes réformes, aucun compromis ne semblait possible entre les aspirations politiques des zemstvos et ce que le gouvernement était décidé à accorder. D'autre part, la raison principale qui forçait ce dernier à compter avec l'opinion publique n'existait plus. Le mouvement révolutionnaire était réprimé ou se mourait ii bout de forces.
' On a découvert récemment que M. Ignatiev projetait secrètement de convoquer une Zeniski Sobor. dans le .sens slavopbile du mol, et que la date même en était fixée (i8 mai 1S82). Mais le tsar renonça a ce projet quelques jours avant cette date.
j/llJKF, LIlllinALK 9.33
Alors coin moue;! une réaclion l'enne et sans (J»'i£uiscmcnl. I.e ministre Tolstoï, (jui était haï de la société cultivée ii cause de son système ' d'écoles, et qui avait été obligé d'abandonner le ministère de l'instruction publi(juc, au début de la dictature de Loris Mélikov, avait de nouveau un pouvoir discrétionnaire comme ministre de 1 intérieur. Sa j)olitique consistait ii rétablir l'influence de la noblesse dans l'administration locale et dans le gouvernement autonome, et était en désaccord avec cette sorte de nationalisme démocratique instinctif d'Ale.xandre III.
Quant au.\ zemstvos ', Tolstoï les traitait plutôt en ennemis personnels fuu dos z<^mstvos ayant eu le courage de lui reluscr l'honneurde 1 admettre comme membre qu en homme d Klal. Il résolut d annihiler entièrement le gouvernement autonome de province, en remplaçant les administrateurs du gouverneur pour le* emplois administratifs électifs des zemstvos. Les assemblées annuelles des représentants étaient conservées dans chaque province, mais dans le projet de Tolstoï, on ne leur donnait qu'une voix consultative et aucun de leurs décrets ne pouvait être exécuté avant l'approbation du ministre ou du gouverneur de la province. Cependant, cette mesure fut considérée comme trop réactionnaire même dans les hautes sphères officielles, et ce ne fut que sous une forme très modifiée que le projet primitif de Tolstoï (ut, après sa mort, mis à exécution'.
Après la fin du mouvement révolutionnaire, vers i885, le libéralisme russe, comme force politique, était entièrement paralysé, et le seul refuge qui lui restait était la presse. Mais seuls les organes nationalistes, tels que la Bussie, de Jean Aksakov, ou les No'U'ellcs de Moscou, de Katkov, pouvaient relativement parler librement. Tous les autres périodiques étaient soumis au régime de la censure. Déjii, en 1882, le chroniqueur du meilleur périodique libéral, Vicstnik lievropy '\c « Messager européen »), comparait le monopole de la presse nationaliste a la situation de cet électeur écossais qui, avant la réforme de i832,
' Voir pages 1.17 et i58.
^ Voir, page 178, le règlement de 1S90.
venait seul au scrutin, se proposait comme candidat, soutenait sa candidature, votait pour lui-même et se proclamait ensuite dûment élu. Dans de pareilles conditions, la presse d'opposition, humiliée et muselée par le gouvernement, était incapable de donner une expression adéquate de l'opinion publique et ne représentait aucune force politique. Les universités, avec le nouveau règlement projeté par Tolstoï et mis en vigueur en 1884, étaient privées de leur autonomie, et on y Ht disparaître même la plus petite nuance d'esprit libéral. Les sociétés savantes et philanthropiques étaient strictement surveillées, et à la première velléité de retour h la vie politique, vers 1890, elles furent suspendues ou complètement dissoutes. Ainsi, l'atmosphère sociale s'alourdit de plus en plus pendant les dix années qui suivirent l'assassinat d'Alexandre IL
Ce fut également la période où les révolutionnaires survivants commencèrent h reviser leurs doctrines et à répudier formellement leurs anciennes illusions, déjà très ébranlées au cours de la lutte. La sisfnification de ce chanoement était, comme nous le verrons plus tard, de les amener à l'idée de réforme politique. Ils en étaient déjà venus jusqu'à reconnaître que la réforme politique était une condition indispensable à toute activité ultérieure. La fameuse adresse du Comité exécutif h Alexandre III, quelques jours après le i3 (i"^') mars 1881, proposait l'élection libre d'une convention constituante — dans le sens de Herzen — comme base de réconciliation. Ils commcn'-aient à mieux comprendre la part qu'on devait laire à rilluslon, dans cette idée même de convention constituante, et à se rendre compte que le peuple n'était pas disposé il voter comme ils le voulaient. Les chefs des deux courants opposés, les <c social-démocrates » et les « socinl-révolulionnaires » (voir le chapitre suivant), étaient sur le point d'admettre, les premiers, qu'il fallait d'abord préparer le peuple, avant de pouvoir commencer la révolution sociale, les seconds, qu'en attendant le travail de la classe instruite était nécessaire et qu'il fallait y recourir plus méthodiquement. Nous allons à ce sujet citer quelques passages d'un article écrit en 1890, par Stepnïak, un des terroristes éminents de 1870 à 1880, et l'auteur bien connu d'un grand nombre d'ouvrages sur la
LIDKE LIBÉRALE 235
Russie, publiés en français. Ces passages rappelleront au lecteur les obscrvalions de Tourgueniev, citées plus haut'.
La ([iiL'sliou do s.ivoir couimcnl un pcul réunir los membres dissiMuinês de l'oppobilion russe reste la i[ueslion du jour. Nous pouvons même dire qu'elle est plus pressante que jamais. Il u y a pas en ce moment une seule section des révolutionnaires russes qui compte sérieusement sur l'aide lies paysans, cest-à-dii-e qui travaille i-éellement à se faire des partisan» parmi eux. Jusqu'à présent, notre mouvement a été e.vclusivemeul urbain, s'appuyant sur certains éléments de la population des villes, en partie sur les classes ouvrières, mais surtout sur les classes cultivées en général...
Voir dans les ouvriers des villes le levier principal qui renversera lautocratie, c'est perdre de vue, en s'égarant dans des théories, létat réel des choses en Russie. Aujourd'hui, cette classe ne peut être qu'une aide du mouvement révolutionnaire ; son principal soutien se trouve sans contredit dans la classe cultivée... La classe cultivée nous a donné lél'iabov, Kilbatchilch, Perovskaïa (voir pour ces noms, le chapitre suivant) et beaucoup d autres ; et c'est encore elle qui nous donnera les continuateurs de leur œuvre, parce qu'elle constitue le cœur même de la nation, parce qu'elle ressent, plus que n'importe quelle autre classe, les maux et les soullVances de la nation, et qu elle a une loi plus grande en son glorieux avenir. Bien plus, cette classe cultivée occupe tous les postes élevés et remplit les plus importantes tondions sociales. Elle dirige la presse, siège dans les zeuislvos et les conseils municipaux, occupe les chaires des universités... Nous devrions avoir abandonne depuis longtemps cette habitude, empruntée à l'Europe occidentale, de confondre le libéralisme avec 1 intérêt étroit de la classe bourgeoise. Le libéralisme ne constitue pas une opposition de classe, mais une opposition intellectuelle... La majorité de ces libéraux sont partisans des réformes économiques les plus radicales, et beaucoup, dans les principes essentiels, sont d'accord avec les socialistes. Nous comprenons tous très bien que, pour 1(> pré'senl, la liberté politique ne peut être obtenue eu Russie qu'avec une monarchie constitutionnelle. Pourtant, nous continuons encore à regarder le mot « constitution » comme cjuclque chose de suspect et nous évitons avec soin de remployer, préférant nous servir d un langage Indirect, dans la crainte que le peuple nous confonde « avec les constitutionnalisles ». Nous n avons pas eu vue une unification formelle <ju oi'ga-
nique avec les libéiaux mais nous reconnaissons franchement, qu'eu
ce qui concerne la question politique, qui est pour nous la question urgente, notre programme est précisément celui de la section avancée des libéraux russes... Il serait trop naïf d'espérer qu'en un instant, et d'un seul coup, nous fussions capables de conquérii- pour nous une liberté aussi grande que celle dont jouissent les Anglais et les Améi-icains. Il est plus rationnel de supposer que notre première part de liberté sera beaucoup plus petite et qu elle s augmentera par la suite, grâce aux efforts communs de tous les partis progressistes... Si nous sommes révolutionnaires en politique et admettons l'insurrection populaire, les complots
' Voir page 207.
militaiios. lot- atlaques nocturnes dos palais, les bonibos oi, la dynaïuilo... nous souimos évolutiouuisles en ce qui concerne l'inlroduclion du socialisme dans la vie. Nous ne croyons nullement qu'il soit possible de reconstruire Tordre économique des choses au moyen d un mouvement d'inspiration révolulionnaii'e... Los actions violentes, auxquelles nous avons recours maintenant, sont des mesures purement temporaires, qui seront remplacées par une œuvre pacifique et intellectuelle dès que la représentation du peuple aura été substituée au despotisme actuel... Si nous regardons vers 1 Ouest, nous constatons quels heureux résultats ont atteint nos camarades en se servant des armes de la propagande et de l'agitation, que la liberté constitutionnelle a placées entre leurs mains. A mesure que la victoire s affirme et que le moment s'approche où le parti peut s attendre à cire appelé à la réalisation pratique de son idéal, les complications et les difficultés de cette tâche gigantesque deviennent plus évidentes et les paroles de sang et de violence sont abandonnées peu à peu. TjO parti socialiste allemand, qui a étonné le monde par son développement formidable, présente le plus bel exemple de prudence et de sang-froid politiques.
Nous ne disons p;is que ce soit lit des opinions généralement adoptées pat" les socialistes russes de tous les temps passés et à venir. Mais nous pouvons adirmer que cetle disposition d'opinion était typique à ce moment et commune à toutes les nuances d'opinion socialiste; à M. Stepnïak aussi bien qu'<T M. Plekhanov, aux « populistes » comme aux « social-démocrates ». Quoique des hommes d'Etat russes se prétendirent gênés, dans leur amvre de réforme, par l'agitation révolutionnaire de cette période (iSSj-go), cette excuse n'a aucune valeur. Jamais époque ne fut plus propice pour tenter des réformes. Mais les illusions oiïicielles du gouvernement se montrèrent encore plus tenaces contre la logique de la vie que les utopies de nos premiers socialistes. Si M. Stepnïak a réussi à sortir « les vieux os du dogmatisme du corps vivant du socialisme, » le corps du nationalisme officiel n'était même pas un corps vivant. Sa doctrine et sa politique étaient un « couvercle de cercueil en plomb » qui pesait jusqu'à les étouffer sur les forces vives de la nation. Mais le couvercle devait être enlevé tôt ou tard, sinon par raison, du moins par quelque force irrésistible.
Ainsi, avec la période 1 88 1 1890, une occasion de plus d'inaugurer une politique conciliatrice avait été perdue. L'article de Stepnïak, cité plus haut, nous montre la marée descendante du mouvement révolutionnaire russe à son plus bas
l'idée libérale 2.37
niveau; le flux ascendant va immédiatement commencer. Quelques mois plus tard, Stepnïak ajoutait à son article un post-scriptum d'un ton déjiï tout diflérent et <jui portait un titre très optimiste : « Le commencement de la lin. » Que s'étalt-il passé pendant ce temps?
L'auteur nous l'apprend dans ces lignes : « Durant cette période de six mois, l'autocratie a reçu un coup qui la ébranlée jusque dans ses véritables bases et dont elle ne pourra se relever. Nous voulons parler de la terrible famine qui sévit sur presque toutes les régions russes productrices de grains K »
Un des résultats les plus tristes des conditions anormales de la vie politique russe consiste en ce que des désastres publics soient nécessaires pour amener des périodes de réveil politique. Nous avons déjà mentionné la délaite de Crimée comme le signal de l'ère « des grandes réformes » d'Alexandre II. La famine de 1891 lut le début d'un mouvement — la prévision de Stepnïak était exacte — qui dure encore. Il ne faut donc pas s'étonner que des patriotes russes en soient arrivés jusqu'à désirer quelque nouveau désastre pour délivrer la Russie de l'impasse dans laquelle elle se trouve en ce moment'. On pourra juger de la gravité de la tension politique pour que cette façon de penser, qui parait si entièrement antipatriotique, puisse au contraire être la marque distinctive du patriotisme le plus élevé en Russie.
Le nouveau mouvement révolutionnaire, n'ayant pas pris naissance, comme le libéralisme, dans les classes moyennes, mais dans les classes inférieures, appartient par ce côté au chapitre suivant. Néanmoins, il exerça une influence sur le libéralisme russe en réveillant l'activité politique de ses partisans et en rendant, en même temps, le gouvernement quelque peu attentif à leurs demandes.
Bien que les débuts du mouvement révolutionnaire fussent très modestes, ils ne pouvaient passer inaperçus de certains observateurs, y compris des policiers. La citation d'un communiqué secret du ministre de l'intérieur. M. Dournovo, à
' Ces lignes furent écrites avant le commeneemenl de la guerre russo-japonaise. Nous les laissons telles qu'elles étaient.
M. Delianov. ministre de l'instruction publique (1895), nous révèle son caractère initial.
Parmi loî^ plu-nomènes sociaux qui furent roiuai-qués 1 année dernière, la tendance très accentuée qui s'est raanifeslée pour élever le niveau de Téducation du peuple doit taire l'objet d'une mention particulière. Des conférences populaires ont été organisées, de nombreuses bibliothèques, avec leur salle de lecture ont été ouvertes ; des distributions gratuites de publications scientifiques, morales et littéraires ont été faites aux ouvriers des manufactures et aux populations rurales... Alors que les bibliothèques et les cabinets de lecture sont placés sous un contrôle insuffisant, il est vrai, mais cependant sous un certain contrôle, la libre distribution des livres échappe à la surveillance du gouvernement. Il faut noter en plus que les distributeurs de ces livres sont des jeunes gens intelligents des deux sexes, des étudiants pour la plupart, qui se mêlent au peuple en qualité d'instituteurs, d'agents des statistiques, d'organisateurs des soupes populaires et autres choses semblables. La disette de grains de 1891 et le choléra de 1892-93 ont provoqué une affluence très grande de jeunes gens cultivés dans les villages ; et le zèle de la jeunesse russe pour linstruction des classes inférieures, — qui s'était quelque peu relâché pendant la période 1880-90, — s'est subitement ranimé... Il est probable que le mouvement ci-dessus mentionné, qui doit son existence aux calamités du peuple pendant ces deux dernières années,... se développera systématiquement dans une direction contraire aux vues du gouvernement et qu'il donnera, dans un avenir prochain, des résultats peu fh'sirables.
Le réveil du mouvement libéral dans les zemstvos est surtout dû à un autre événement qui se produisait un peu plus tard: la mort d'Alexandre III en i8c)4- On eut alors un instant l'espérance que le « couvercle du cercueil de plomb » pourrait être soulevé, et les zemstvos profitèrent de la première occasion pour adresser au nouveau tsar leurs anciennes demandes. Ces adresses étaient très humbles et leur contenu fort modéré, beaucoup plus humbles et beaucoup plus modérées que celles de 1879-81. Les désirs les plus hardis que les zemstvos y osaient exprimer étaient dabord que leur voi.x pût être entendue du tsar, ensuite que la loi, en tant qu'expression de ht volonté impériale, ne fût jamais violée et ne dépendît pas du bon plaisir des fonctionnaires exécutifs locaux ; que les droits restreints de la représentation locale fussent respectés par les agents du gouvernement et qu'une plus grande liberté fût donnée aux zemstvos, pour traiter les questions concernant l'édiication du peuple. Aucune allusion touchant la limitation du
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pouvoir ;uitocrati({u<' n'y «'tait laite. On peut se rendre compte de la modération des desseins des ^ens qui envoyaient ces adresses en lisant une brochure clandestine écrite par un des membres des zemsivos, pour développer et systématiser les idées do ces adresses. L'auteur de la brochure qui signe M. S. Mirny — un pseudonvme très caractéristique, qui veut dire le Pacifique — ne va pas dans ses propies propositions au delà du projet de l'extension de la composition du Conseil d'Etat, en y faisant entrer des représentants des assemblées provinciales de zemstvos, un par assemblée, lesquels représentants jouiraient de tous les droits dont jouissent les membres du Conseil d'Etat. « On peut conserver le caractère consultatif des décisions du Conseil », ajoutait l'auteur, qui ignorait le fait : que le Conseil avait déjà, depuis sa fondation, le pouvoir législatif, naturellement non « obligatoire » pour le tsar. La réponse que fit Nicolas II à ces, demandes timides a (Hé relatée dans la lettre suivante parue dans le Times, de Londres :
Quelles qu'aient été les craintes prélendues on réelles sur la future politique de Nicolas II, elles ont été confirmées hier (17 janvier 189Ï}. «1 une façon décisive, pai' une déclaration très nette de sa propre bouche. Pétersbourg est en ce moment rempli de délégués de toutes les parties de l'Empire chargés d offrir leurs félicitations au tsar à l'occasion de sou mariage. Il y a là plus de 600 députations, composées chacune de 3 ou 4 membres représentant la noblesse, les classes militaires et les zemstvos... Parmi ces députations, 182 ont été reçues hier par Sa Majesté dont le discours, à cette occasion, a été im modèle de sigueur et de brièveté. S étant avancé de quelques pas. le tsar d une voix claire et très résolue prononça les paroles suivantes ; « Je suis heureux de voir assemblés ici les représentants de toutes les classes, venant expiùmer leurs sentiments de loyauté. Je crois en la sincérité de ces sentiments, qui ont toujours été les sentiments caractéristiques de tous les Russes. Mais je suis informé que dans certaines réunions de zemstvos, dos personnes, abusées par des rêves insensés, ont dernièrement élevi- la voix pour réclamer la participation des représentants des zemstvos à lœuvre du gouvernement intérieur. Qu'on le saclie bien, en consacrant toutes mes forces au bien-être du peuple, j'ai lintention de protéger le principe de l'autocratie aussi fermement et avi^c autant d'opiniâtrel»' que le lit fou mon inoubliable père. »
Ainsi, M. Pobedonostzev était de nouveau écouté comme il l'avait été le 2- avril 1881. Mais, tandis que le manifeste du 2j avril ne faisait que constater la victoire remportée sur le
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mouvement révolutionnaire, le discours du ij janvier était le prélude et l'instigation d'un nouveau mouvement qui devait prendre des proportions inconnues jusqu'alors en Russie. Les libéraux, dans une « lettre ouverte », répondirent au discours du tsar le jour suivant. Voici dans quels termes :
Vous avez fait connaître vos intentions, et vos paroles seront entendues de toute la Russie et de tout le monde civilise. Jusqu à présent personne ue vous connaissait, mais depuis hier vous êtes devenu une « qualité délinie » et les « rêves insensés » ne nous sont désormais plus permis sur votre compte. Xous ne savons pas si vous comprenez e.vactement la situation créée par votre « ferme » éloquence, mais le peuple, qui ne plane ni si haut ni si loin de la réalité, peut comprendre facilement ce qu'est sa situation et la vôtre en face de l'état actuel des choses en Russie. Et d abord vous êtes imparfaitement renseigné. Aucun membre de zemstvos n a posé la question dont vous avez parlé ; aucune voix ne s'est élevée contre l'autocratie dans les assemblées de zemstvos... 11 sagissait seulement de faire tomber la muraille de la bureaucratie et des influences de cour qui s'élève entre le tsai' et la Russie. Et ce sont ces tendances que, dans votre inexpérience et votre manque de connaissances, vous vous êtes permis de qualilier de « rêves insensés ». Evidemment, votre expression malheureuse n est pas simplement une faute de langage, un lapsus fortuit, elle reflète tout un système délibéré. La société russe se rend très bien compte, que ce n'est pas un autocrate idéal qui lui a parlé le 17 janvier, mais un bureaucrate jaloux de son omnipotence... Ce jour a dissipé, aux yeux de beaucoup de Russes, le halo qui entourait votre face jeune etincertaine. Vous vous élevez vous-même contre votre propre popularité. Mais ce n'est pas votre popularité seule qui est en jeu. Si l'autocratie dans la forme et dans le fait se proclame identique à l'omnipotence de la bureaucratie, et si elle ne peut exister qu autant que la société restera muette, sa cause est perdue. Elle creuse sa propre tombe, et tôt ou tard, dans un avenir assez prochain en tout cas, elle tombera sous la poussée des forces sociales vivîintes... L'alternative que vous laissez à la société est telle que le simple fait de la proclamer ouvertement implique une menace terrible pour l'autocratie. Vous déliez les zemstvos, et avec eux la société russe, et il ne leur reste maintenant qu'à choisit' entre le progrès et la fidélité à l'autocratie. Votre discours a provoqué une sensation d'offense et d'oppression ; mais les forces sociales vivantes se remettront vite de cette sensation. Quelques-unes d'entre elles engageront une lutte pacifique mais systématique pour obtenir la liberté d'action qu'elles jugent nécessaire. D'autres, plus déterminées, emploieront tous les moyens pour combattre un si détestable régime. V^ous avez été le premier à vouloir la lutte, et la lutte viendra.
Quelque dix ans après le discours de Nicolas II, la Russie était aussi loin que possible de cet état de résignation passive, qui la rendait prête à « être reconnaissante » du plus petit changement apporté à son sort, comme le conservateur Souvo-
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1 inc avait essaye tle le siioffércr dans son No^'oïè Vréniia
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en 1894 A mesure ([u'elle devenait urgente, la réforme devenait beaiieoiij) plus dillicile. T. e gouvernement avait maintenant à iairc lace aux demandes positives et péremptoircs des nombreux partis politiques bien mieux organisés et s'unissant tous contre le gouvernement.
I.e choix d'un proj^ramme pour saiivir la situation n'était pas facile et il (allait que 1 homme d'Etal qui s'ellorçail d'établir le progiamme minimum qui obtiendrait l'approbation [>ubli(|iie eût une habileté et une autorité extraordinaires'.
On peut juger des changements survenus pendant ce temps dans ce programme minimum, d'après les opinions de certains représentants qui autrefois n'étaient pas comptés parmi les libéraux. Nous allons prendre comme exemple Tchitcherine, ancien professeur à l'université de ^loscou, qui fut un légiste éminent. Tchitcherine, en conservateur convaincu, commença sa carrière politique par une réplique violente à Herzen. Cela se passait en iSjg. Quelques années plus tard, à l'époque de Loris Mélikov (1881), Tchitcherine était partisan d'une forte répression du mouvement politique qui se produisait alors et conseillait de donner, ce qui correspondait à peu près au projet de Mélikov, une participation modeste dans le travail préparatoire de la législation aux « experts » choisis par les zemstvos. Il pensait que cette mesure devait satisfaire, et « pour longtemps », la société russe qui « n'est pas mûre pour une réelle constitution ». Nous allons voir maintenant la dernière profession de foi de Tchitcherine, dans son livre sur hi jfia.ssie à la veille du vingtième siècle, œuvre publiée à l'étranger sous l'anonymat et dans laquelle l'auteur reconnaît que :
II csl iiiipossiljlc (le limitci' la Ijiii'caucralio sans limiter le pouvoir dont elle est l'arme, ou plutôt, e'esl le pouvoir liii-mèmc cpii est une arme dans sa main. Je veux parler du pouvoir illimité du monarque. Tant qu'il existera, l'arbitraire absolu d'en haut engendrera toujours un arbitraire semblable dans les sphères dépendantes. Jamais l'ordre légal ne peut être assuré là o\x tout dépend du bon vouloir individuel et où toute personne investie du pouvoir peut se mettre au-dessus de la loi en
' Ces lignes lurent écrites avant les complications de l'hiver 190.Ï. Aucun homme d'Etat ne peut maintenant « sauver la situation u. Le dernier mol apparliont aux rcprc^rnlanls du jieuple. Noiraussilc thapitrc vu.
s'abritant derrière un ordre impérial. Si Ion peut dire qu un régime de légalité constitue le besoin le plus urgent de la société russe, il faut conclure que ce besoin ne peut être satisfait que par le changement du pouvoir illimité de la monarchie en un pouvoir limité... Il est nécessaire que rassemblée élective soit investie de droits définitifs. Une assemblée consultative, dont les décisions peuvent être ou ne pas être exécutées, sera toujours dirigée par la bureaucratie n'-gnante, alors que c est justement la bureaucratie qui doit être dirigée. Seul un organe entièrement indépendant et possédant une voix décisive dans les affaires d Etat peut contrebalancer les fonctionnaires entourant le trône. Seule une assemblée possédant des droits peut limiter la volonté du monarque, ce qui est la première condition de l'ordre légal. Tant que le monarque ne s habituera pas à lïdée qu'il n'est pas tout-puissant et qu'il existe, indépendamment de sa volonté, une loi devant laquelle il doit s incliner, tout espoir de maîtriser l'arbitraire des fonctionnaires, tout rêve de « garanties » seront vains et futiles.
Les paroles de Tchitcherine sont aussi explicites que raisonnables. Elles caractérisent l'idée prédominante et le programme minimum du libéralisme contemporain. En face d'elles, tous les projets préalables de formation de Chambre « consultative » disparaissent des véritables cercles libéraux pour devenir Tapanage de certains nationalistes ou conservateurs, convertis au libéralisme par la direction générale de lopinion, mais qui ont conservé leur inclination h accepter un compromis avec l'autocratie. Parmi ces convertis il faut citer : quelques journalistes «officieux» comme M. Souvorine et les collaborateurs de son Novoïé Vrémia, — un publiciste de troisième ordre tel que M. Charapov, qui fit sa réputation en s'annonçant comme le successeur de Jean Aksakov, le dernier slavophile, ou bien encore M, Demchinski, le fameux « prophète de la pluie et du beau temps » qui, par une étrange ironie des choses, se trouva être le conseiller particulier du tsar en affaires politiques. Pour sauver l'autocratie, ils attachèrent tous, d'une façon assez curieuse, une importance particulière au " fédéralisme » et, pour éviter la convocation d'une Chambre unique à Pétersbourg, ils conseillent la formation d une iiuilaine de Chambres dans les provinces, étendant ainsi le projet d'Ignatievii l'ancien projet libéral. Si, d après leurs projets, on peut juger que ces hommes n'ont aucune science politique, ils ont, par contre, la conviction nationaliste que l'autocratie forme « indissolublement une partie de la vie même du peuple russe ».
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« La Russie ne serait pas la Russie sans l'autocratie », disait le prince Mestchersky. Tchitcherlne, lui aussi, appartint i» cette génération d'adeptes de Hegel qui posèrent les premiers les bases de cette crovance nationaliste. Néanmoins, il détruisit 1 axiome prolondément eniaciné de la pensée nationaliste avec des arguments dii^nes de 1 un des |)lus nrands érudits de riiistoirc constitulionnelle russe en écrivant ces lignes :
Il est t'vidout quu 1 autocialio a eu une gi-audc inipoitaucc historique plus encore pour nous que pour les nations de l'Ouest, iiile a uni et organisé la Russie, elle a répandu des lumières et finalement libéré le peuple et élevé les forces sociales. Mais, avec cette dernière tâche accomplie, son rôle se trouve terminé, car une monarchie absolue est une forme de gouvernement qui convient aux peuples encore dans l'enfance, mais non à ceux qui ont atteint 1 âge mùr. Lorsque les forces sociales commencent à agir delles-mèmes, elle devient un obstacle. Lautocratie ne peut donner au peuph; qu un certain degré de développemcnl, degré peu élevé et ([ui n est pas susceptible de 1 être davantage à l'aide de 1 autocratie. Si sous la pression des rcvendicalions irrésistibles de la vie, l'autocratie ui ni adopter des principes libéraux, elle travaille alors par cette adoption même, à la consoiiiiuatioii de sa propre l'uinc
Ainsi, qu elle émane soit d un observateur impartial comme Tchitcherine, soit d'un libéral conséquent, soit même d un conservateur du même genre, toute opinion logique ne peut admettre de compromis sur ce point particulier. Comme nous le savons déjà, M. ^\ iltc a la même opinion qu'avait Tchitcherine en ce qui concerne l'incompatibilité des principes libéraux avec le régime existant. Seulement, il tire de ce point de vue commun des conclusions tout à lait opposées. Ce n'est pas la lorme politique qu il tant détruire, mais les principes libéraux. Malgré tout, il n'en existe pas moins, dans l'ensemble du mémoire de M. Witte, un ton de pessimisme vague quant ii l'inévitable mais innomée question qui se pose : Quel est le plus facile : — déraciner les principes libéraux ou changer l'ancienne forme politique ? — Dés que ce dilemme devient évident pour l'opinion publique, l'évolution du libéralisme antérieur à la phase constitutionnelle peut être considérée comme complète. Dorénavant, il ne s'agit plus de discussion théorique, mais de lutte, car « la lutte est arrivée », comme l'a prédit l'auteur de la lettre ouverte ii Nicolas II. En rejetant les élé-
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ments libéraux, le gouvcrncnienl s'est interdil toute chance dissue pacifique et a favorise au contraire un vaste mouvement révolutionnaire. C'est sur ce terrain que les batailles décisives devront désormais être livrées ii nouveau et irannées. Tant que le gouvernement aura lespérance de la victoire, il refusera toujours d'écouter les murmures du libéralisme russe. C est pour cette raison qu il faut connaitre le mouvement révolutionnaire eu Russie, afin d'avoir la clef de toute la situation.