CHAPITRE VI L'IDÉE SOCIALISTE
Nous allons maintenant examiner le mouvement connu hors de la Russie sous l'appellation cle « nihilisme ». Ce nom, que ses partisans considèrent toujours comme injurieux, lui lut donné par ses adversaires il v a quarante ans, avant même que ce mouvement eût pris une lorme bien définie, — afin de le caractériser par son côté négatif. ^lais, même pour cette raison, ce nom est-il l^ien juste ?0n pourrait ditficilement répondre affirmativement. « Nihilisme » désigne, en réalité, un certain aspect de la première phase du mouvement. — une disposition générale à nier, de façon sommaire, toute tradition et toute autorité. Cet état d'esprit peut aussi être expliqué par certaines particularités de l'esprit et de l'histoire russes, telles que nous les avons décrites dans le chapitre l''^ Dans cette dernière acception « nihilisme » est alors un terme trop large et semble comprendre et caractériser tout ce qui est russe, — le gouvernement aussi bien que l'opposition; dans le premier sens au contraire, le terme est trop étroit pour comprendre la totalité ou même les parties les plus caractéristiques du mouvement. En outre, à cette époque initiale, ce terme servait h désigner un autre mouvement, purement individualiste, d' « émancipation » personnelle, en partie antérieur au mouvement collectiviste que nous allons décrire.
Si nous éliminons les traits locaux et passagers que nous venons de mentionner, ce qu'on appelle « nihilisme » apparaîtra dans son vrai caractère comme une variété spécifique russe du socialisme de l'Europe occidentale, sans équivalent exact dans le reste du monde. Certes, à ses débuts, ce mouvement essentiellement russe se distinguait par des théories très spéciales, et il reste toujours particulier dans sa façon de com-
prendre raotion révolutionnaire. Mais cette originalité, loin d'être une aflTaire de nationalité et de nihilisme, semble plutôt devoir être attribuée h la période que le socialisme russe traversait alors, et elle est assez familière à ceux qui étudient le mouvement international du socialisme dans ses premières phases. Cette originalité, du reste, disparaît au lur et h mesure que le mouvement grandit, s'étend, se développe et devient en même temps plus cosmopolite.
Il V a un autre trait caractéristique du socialisme russe, moins visible, mais beaucoup plus important que son <( nihilisme M, trait qui ne semble pas devoir disparaître dans les phases à venir de son développement. Le socialisme, en Russie, plus que partout ailleurs, représente la démocratie en général, ce qui rend son rôle politique beaucoup plus important qu'il ne l'est dans les pavs où la démocratie est plus développée ou existe depuis plus longtemps.
Quand le socialisme fit son apparition dans ces pays, il trouva son champ d'activité occupé déjà par un dangereux rival : la bourgeoisie, qui livra, en réalité, les premières batailles de la démocratie moderne, et l'a marqué de son propre sceau intellectuel. Les habitudes de pensée et de vie démocraciques étaient essentiellement individualistes, et par conséquent, oppo sées aux préceptes du socialisme. La démocratie militante des premiers jours avait considéré comme son principal ennemi l'état centralisateur avec son gouvernement. Cet ennemi, il fallait le vaincre par le principe de la liberté absolue de l'individu. L'individu, membre de la société, prétendait avoir des droits naturels inaliénables dont lui seul pouvait disposer et dont, en vérité, il avait partiellement et conditionnellement disposé, pour fonder une association d'individualités humaines. Ainsi, la démocratie politique de cette époque trouvait son expression dans la théorie dun contrat volontaire entre individus, un « contrat social «, comme fondation de l'Etat existant. Développée logiquement, cette idée menait ii 1 individualisme de Spencer ou à l'anarchisme de Proudhon : l'I'ltat devait être considéré comme un mal nécessaire, c[u on devait réduire au minimum ou supprimer entièrement.
Dans ces conditions, le socialisme devait rencontrer un for-
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midable adversaire dans la démocratie en plein développement des pays de langue anglaise. Il fallait d'abord apaiser la défiance de ces pays envers l'Etat, puis leur rendre familière l'idée d'une intervention de sa part avant que les vues collectivistes commençassent à remplacer les vues individualistes dans la politique et dans la vie sociale. Les partisans du nouveau mouvement avouent eux-mêmes qu'ils ont ii peine passé le seuil du socialisme, en Angleterre aussi bien qu'en Amérique. Dans ces pays, on met longtemps ii reconnaître au fond de « 1 inquiétude sociale » la lutte des « masses » contre les « classes ». De simples projets de municipalisation et le développement des entieprises d'Etat sont souvent considérés, — et préconisés ou décriés — comme du socialisme, les moyens étant ainsi confondus avec la fin. L'esprit socialiste, dans une large mesure, reste « inconscient ».
Il en est tout autrement dans les pays d'une vie politique plus récente et d'une démocratie moins développée. L'exemple de 1 Allemagne peut nous aider ii comprendre les conditions qui forment la base du développement et de l'avenir possibles du socialisme en Russie. Dans les deux pays le socialisme, à sa naissance, trouva le champ libre, des rivaux faibles ou absents, la machine pour centraliser l'activité politique toute prête ; il ne restait qu ii s'emparer du gouvernail. L'Etat de Frédéric, aussi bien que celui de Pierre le Grand, était déjà une immense machine de l)ureaucratie centralisatrice. Les deux £fouvernements avaient fait quelque peu connaissance avec la théorie du Contrdl social ' c'est d'après cette théorie que tous deux avaient établi leur svstème d' « absolutisme éclairé »... L'échafaudage élevé, une nouvelle école de jurisconsultes et de politiciens en rejeta les fondements théoriques comme creux et « rationalistes ». Ils déclarèrent que l'Etat absolu n'avait pas besoin d'un consentement ou d'un contrat fictif, puisqu'il avait des londations solides dans Ihistoire, — dans des siècles de soumission inconsciente et d'autorité ; — et ils justifièrent son maintien par cet argument philosophi([ue qu'il était un grand instrument pour l'éducation de l'esprit national.
L'Etat était donc considéré, non comme un mal nécessaire et qu'il fallait supporter, mais comme un bienfait, un bonheur
provitientiel créé pour conduire riiiimanité à ses plus hautes destinées e.t à sa libération complète. Ces idées sur l'Etat, nées chez un Fichte ou un Hegel, furent recueillies par un Lassalle et un Marx. En un sens, le socialisme devait devenir « Tabsolutisme éclairé » de la démocratie, juste l'opposé de l'idée anarchique d'une libre fédération d'individus. Puisqu'une démocratie d'associations volontaires ayant un sujet économique, une organisation du travail strictement professionnelle, et non socialiste, ne s'était jamais fortement développée en Allemagne ; encore moins un plan anarchique comme celui de Proudhon pouvait-il y prendre racine. Seuls, des hommes comme Schulze-Delitzsch rêvaient d'une coopération volontaire ; et ce rêve fut tourné en dérision dès le début de 1 agitation socialiste. Ainsi, le parti du travail naquit en Allemagne, comme un parti socialiste et centralisateur, et non comme un parti syndicaliste et anarchiste. Loin de répudier tout gouvernement, les socialistes allemands essavèrent de s'emparer do celui de leur pays au moyen du suffrao-o universel, espéiant s'en servir pour amener une révolution sociale. Le socialisme allemand, il est à peine besoin de le rappeler, commença par entrer en négociations avec Bismarck et devint graduellement un grand parti parlementaire prêt ii travailler, — du moins ses membres les plus conservateurs, — « non pour un meilleur avenir, mais pour un meilleur présent », substituant ainsi l'idée de réforme h celle de révolution sociale.
Le socialisme russe diffère dojic du socialisme allemand en ce qu'il rend plus sensibles encore les traits qui séparent celuici du tempérament anglais ou américain. Si, dans les pays de langue anglaise, la démocratie n'est pas socialiste et ne semble pas devoir le devenir d'ici quelque temps, en Allemagne, elle l'est complètement, bien que le socialiste allemand s'efforcf de plus en plus de désavouer ses origines révolutionnaires. En Russie, elle est tout à la fois socialiste et révolutionnaire. Le syndicalisme qui, chez la race anglo-saxonne, peu à peu s'imprègne d'esprit socialiste, en Allemagne est dominé par le socialisme. En Russie, au contraire, c'est le gouvernement autocrate qui essaya récemment de fonder le syndicalisme, pour faire
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échec à la pronnoande grandissante du socialisme ^ Au fond de toutes ces didérences on trouve ce lait que, en Angleterre el en Amérique, la démocratie a dû prendre conscience d'ellemême ; ses victoires décisives furent obtenues bien avant que le socialisme apparût; tandis qu'en Allemagne la démocratie s'éveilla alors que le socialisme naissait et qu'en Russie la démocratie fut éveillée par le socialisme. Dans chaque cas, l'explication définitive se trouve dans le degré du développement individualiste antérieur h l'apparition du socialisme.
Le socialisme russe ne rencontra pas d'opposition de la part de l'esprit individualiste et ne trouva pas de démocratie organisée. On trouve l'explication de ce fait ii toutes les pages de l'histoire sociale de la Russie. Nous avons vu que la bourgeoisie n'existait pas en Russie et que ce pays n'avait jamais atteint, pour la vie sociale, un développement semblable h celui qui, dans l'Europe du moyen âge, réussit à contrebalancer le pouvoir central de la monarchie absolue et (jui. dans l'Europe contemporaine, sullit à tenir en échec la d<'-mocratie absolue. Tout ce qui, dans ces conditions, était défavorable ii l'individualisme ef au libéralisme favorisait et favorise encore le collectivisme en Russie. Cette raison devait empêcher aussi le socialisme lui-même de devenir une doctrine de classes dans la Russie. De même que le libéralisme, il resta longtemps intellectuel; ce dernier, parce qu'il était opposé aux intérêts de la classe où il s'était développé, le socialisme parce qu'il représentait la classe qui était encore incapable de parler en son propre nom et d'exprimer ses propres revendications. Une autre conséquence de cette similitude de conditions fut que le libéralisme et le socialisme russes ne s'excluaient pas du tout l'un de l'autre. Le libéralisme russe se nuança toujours d'esprit démocrati([ue et les idées d«''mocratiques russes s'imprégnèrent toujours fortement des préceptes et des tendances du socialisme depuis sa naissance même. La doctrine socialiste moderne, — la plus importante, — dans la Russie actuelle est une pure doctrine de classe, celle de la démocratie sociale de l'Allemand ^Lirx. Mais nous verrons que l'autre grande frac-
' Voir page 'J97.
tion du socialisme russe est restée attachée à rancienne idée russe : la négation de toute distinction de classes, plutôt qu'à la revendication d'une seule. « le prolétariat ».
Le point principal dans 1 histoire du socialisme russe est le retour de ce dernier point de vue au premier, — transition qui ne se fit que graduellement. Nous avons appelé la conception moderne du nom de socialisme scientifique de Marx. Nous pouvons donner a la conception ancienne le nom de « socialisme utopique » — ou d'anarchie de Bakounine. Bakounine et Marx le commencement et la fin du socialisme russe ! L'idée fondamentale de la conception marxiste est que la conscience, en tant que classe, du prolétariat, s'éveille graduellement et inéluctablement en même temps que le capitalisme se développe et que le prolétariat doit prendre possession du pouvoir politique, de façon h consommer la révolution sociale, qui a déjà été préparée par toutes les phases du développement économique. L idée de Bakounine était que les masses sont et ont toujours été socialistes et que les masses russes, — ou plutôt slaves, — en particulier, le sont parce qu'elles vivent sous le régime de la propriété communale. Elles n'ont donc pas besoin d'apprendre le socialisme ; elles n'ont besoin que d'être éveillées et elles accompliront elles-mêmes, au moyen de la fédération libre des communes, le travail nécessaire pour changer l'ordre social. Ces deux théories conviennent aux « masses russes ». ^lais, avant d'entrer dans les détails, voyons ee que sont ces « masses russes » et quelle part d'activité elles semblent devoir prendre dans le mouvement socialiste. Nous allons donc tracer une esquisse, — aussi sommaiie que possible — des classes inférieures russes ot de leurs aspirations d'autrefois et d'aujourd'hui.
C'est un fait bien connu (|ue les classes inférieures, en Russie, se composent, en majeure partie, d'agriculteurs ; les paysans forment plus de 80 p. 100 de la population. Le nombre des ouvriers dans les manufactures ne dépasse pas 2 millions et encore la plus grande partie de ces ouvriers ne forme pas même aujf)urd'hui une classe sociale séparée, mais une partie de la classe pavsanne, allant chercher temporairement de l'ouvrage dans les manufactures comme supplément à leurs tra-
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vaux agricoles. Le rôle polili,,ue de l'ouvrier est i. peine commence, et. comme on devait s'y attendre, il a donné une signification un,,orh.nte i. la propagande socialiste. Mais, même aujourd lun, aucun plan général de la reconstruction socialiste de la société ne peut être tracé, - en Russie nu.ins que dans tout autre pays, — si les intérêts de la population a.r.icole ne sont pris en considération. C'est ce qui rend la position du socialisme russe particulièrement diflicile, en comparaison de celle des pays plus développés au point de vue industriel. Le mouvement du travail en Russie se développe suivant des lignes a peu près semblables a celles des autres pays, mais le mouvement agraire est lorcément très difïerent ; c'est pourquoi nous devons concentrer toute notre attention sur la situation des paysans.
I^lusde quarante ans ont passe depuis lémancipation des paysans. Les habitudes sociales se sont modifiées en grande partie, améliorant leur sort; pourtant, ils restent une caste ix part, et le dernier cri de l'opinion publique russe' a été la revendication de l'égalité de la classe pavsanne avec les autres classes sociales, en ce qui concerne leurs droits personnels
Lémancipation, en vérité, n'a pas (ait les paysans russes égaux aux autres citoyens de l'empire. Ceci est dû en partie au zèle trop grand de leurs libérateurs nationalistes-démocrates qui craignaient qu.-, les paysans se mêlant aux autres classes' 1 esclavage ne pùl reapparaître, ou que le type national du paysan russe ne disparût. Ainsi ils prévinrent toute fusion des communautés villageoises russes avec le dehors. Le mir devait rester un monde lermé, gouverné par des éehevins élus, juoé par ses propres juges et suivant ses coutumes, qu'on supposrit devoir être transmises oralement de père en fils; dirigeant les allaires économiques par nn conseil démocratique, attribuant et redistribuant les terres communales entre les chefs de lamille, selon les besoins et la puissance de travail de chaque membre. An mir (ut même donne le droit de se mêler des afïairesde (amille et de châtier ses membres par le fouet ou 1 exil.
Voir page 388.
Mais le mir, tel qu'il était en réalité, ne ressemblait pas beaucoup à l'idéal des nationalistes démocrates russes \ I.'orsranisation de la commune était et restait avant tout et d'abord une arme dans les mains du gouvernement pour l'assiette de la rentrée des impôts et pour l'accomplissement de toutes sortes de corvées locales. C'est pourquoi les échevins du village devinrent une sorte d'agents de police intérieure, responsables devant toute autre autorité, mais non devant leurs propres électeurs. Cette position était si délicate que tout honnête villageois s'y dérobait. Les juges villageois ne valaient guère mieux, et leur loi, fondée sur la coutume, équivalait souvent à une absence totale de la loi. Il arrivait fréquemment que le seul homme lettré du village était le clerc; il se servait de sa position influente pour conduire les afTaires de la communauté selon les désirs des membres les plus riches et les plus puissants. Ainsi, la personne et la propriété de chacun dans la commune dépendaient entièrement du bon vouloir de quelques-uns. L'abus devint si criant que le gouvernement essaya d'arranger les choses ; mais la mesure qu'il prit ne réussit qu'à les rendre pires. Le bon vouloir de quelques-uns fut remplacé par le bon vouloir d'un seul, — le iioiiverneiir rural — fonctionnaire créé en 1890-, qui eut virtuellement une autorité illimitée sur les membres du village, sur les réunions communales et les autorités. Ceci, naturellement, ne servit qu'à renforcer le régime d'arbitraire et à accentuer la situation d'exception du paysan russe devant la loi et parmi les autres ordres sociaux. La représentation des paysans dans les zemstvos, déjà insignifiante, fut en réalité annihilée, car le « gouverneur rural » pouvait toujours agir sur les élections. Il était nommé principalement pour siéger à côté des représentants des paysans et leur dicter leurs votes. Il était maître de toutes les décisions du mir, de telle sorte que chaque individu était en son pouvoir absolu. Très souvent il alla même ouvertement jusqu'à jouer le rôle de seigneur d'autrefois. Il tutoyait les paysans et les forçait à le saluer et à ôter leur chapeau chaque
' Voir page 201 .
* Voir page 222.
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lois ([u ils II' l'fMK-onliiiient. Quelquefois il ;i\:iil la idiuloscc-uclaufC de les battre liii-mèiiie, et lu brulalili- était le ton naturel (le sa conversation. Malheur ii qui, se sentant ollensé clans sa dignité, prenait un ton irrespeetueux ! Il y avait dans les statuts de ces gouverneurs une clause terrible, qui leur donnait le pouvoir, sans autres lorniulllés, d'emprisonner le paysan ([ui hésitait \\ exécuter innnéclialenient un ordre « légal », la légalité de cet ordre étant laissée ;i leur jugement.
La situation économique du paysan russe devint plus mauvaise encore, si possible, que sa situation devant la loi, car les maux économiques se faisaient sentir avec beaucoup plus d'acuité. Déjà, par les conditions de l'émancipation, cette situation n'était pas satisfaisante. Le prix qu'il devait payer pour les terres achetées à son ancien seigneur était souvent trop élevé, l'étendue de son lot était toujours trop petite et, par suite de l'accroissement de sa famille, elle diminuait progressivement'. En outre, les lots partagés entre les paysans émancipés étaient presque invariablement choisis dans les plus mauvaises portions du domaine seigneurial. De plus, ces lots étaient généralement éparpillés et divisés en bandes étroites situées dans les propriétés du seigneur, ce qui rendait la culture difficile et le pâturage impossible, par crainte d'empiétement possible et de poursuite en dommage de la part du voisin influent. Un système d'amende fut quelquefois appliqué par ces voisins pour les menus empiétements des paysans ; elles consistaient en ouvrages corporels dans leurs propriétés ; ce qui signifiait, en d'autres termes, le rétablissement de la corvée.
Pis que tout cela, pourtant, était la situation des paysans vis-à-vis des usuriers, ou prêteurs villageois, qui exigeaient d'énormes intérêts pour leurs prêts. Ces prêts étaient inévitables, car il n'y avait aucun établissement de crédit pour les membres du village qui en avaient le plus besoin. En même temps, le pavsan avait toujours été négligé par l'administration financière russe. Naturellement, le temps n était plus oii les paysans et les habitants des bourgs étaient les seuls « con-
' Pour plus lie détails sur ce point, voir rtiapitrc vii.
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tribuables ». Quelques-uns des impôts directs, qui étaient les plus lourds autrefois, ont été récemment réduits ou supprimés. Mais, en même temps, les impôts indirects se sont énormément, accrus, et le paysan est virtuellement dépouillé de son revenu, si faible soil-il V Quand ses nombreuses dépenses sont faites il lui reste peu de chose ; si toutelois il lui reste quelque chose ! D'abord le paysan doit paver les impôts et, bien que la façon de les lever ait été. jusqu à un certain point, améliorée, cela ne fait aucune dillérence pour lui, puisque sa capacité imposable reste la même qu'auparavant. En fait, les ressources des paysans sontdansun tel étatd'épuisement que souvent ils sont en retard avec le gouvernement de trois années entières. Ceux qui connaissent la sévérité de la méthode russe pour la perception de l'impôt peuvent iacilement se rendre compte de la situation entièrement sans espoir dans laquelle de pareils retards mettent le paysan. Outre ces impôts, le paysan doit paver un fermage pour les lots qu il loue h ses voisins, généralement à un taux excessivement élevé"; enfin, il doit payer les intérêts de ses dettes. N'ayant ni argent comptant, ni crédit à bon marché, il est invariablement obligé de vendre ce dont il a besoin pour lui-même. Ainsi, il vend son grain à l'automne, alors qu'il est bon marché, pour le racheter comme semences au printemps, alors qu'il est cher. Ses journées de travail pour l'été suivant, il les engage à l'avance à des prix ridicules. Et quand le moment vient de tenir ses engagements, il essaie de les esquiver, faisant au petit bonheur des centaines de verstes il la recherche d'un nouveau travail. Très souvent, il ne trouve rien et revient vagabond et pauvre. Les bonnes récoltes ne le tirent pas toujours d'afï'aire, car alors le grain est bon marché, et comme il n'est pas en état d'attendre des prix avantageux ou un acheteur en gros, il les vend pour une somme dérisoire aux petits marchands. Quant aux mauvaises récoltes elles le ruinent entièrement et l'amènent à la fauiine. Or les mauvaises récoltes sont fréquentes, car sa culture est tout ix (ait primitive ; il ne connaît rien qui ressemble à l'irrigation arti-
' Pour plus amples détails, voir le chupitre vu. " Noir les exemples page JJa, note a.
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ficiclle, et la première sécheresse peut tout détruire. Dans ce cas, il ne reste souvent au paysan ([u Une ressource : vendre sa vache et son cheval, céder son lot au village et partir pour la ville chercher du travail.
Mais alors que lait donc le rnir, la comniunautf!' du village ? N'est-elle pas supposée porter aide et secours u chacun de ses membres, leur donner part entière dans les droits de la commune, dans ses terres, ses pâturages, ses bois ? Ne l'a-t-on pas toujours regardée comme l'institution par e.vcellence pour garantir la Russie du danger d'un prolétariat de pauvres ?
Quelque opinion ([u'on puisse adopter touchant le mir russe (et les opinions sont très nombreuses et très did'érentes), on ne peut, raisonnablement s'attendre à ce que le mir donne à ses membres ce qu'il ne possède pas lui-même. C'est le mir qui est devenu pauvre et indigent, le mir qui n'a plus de terres à donner, le mir qui accumule les arriérés, malçri-é la responsabilité solidaire pour le paiement des impôts auxquels ses membres étaient astreints just|u"i» une époque toute récente. Sur ce point, tout le monde reconnaîtra que ce n'est pas le mir, mais l'abaissement général de l'agriculture et la détresse matérielle du village russe qui sont responsables du présent état de choses. Mais le mir n'a-t-il pas contribué lui-même à ces causes de misère? X'est-ce pas le mir qui rend impossible la guérison générale ?
Ici les opinions diffèrent totalement, « Le mir empêche tout progrès dans le système primitif de culture », prétendent certaines gens, « et met ainsi obstacle à la possibilité de tout avancement agricole ». A ceci d'autres répliquent que le mir est tout aussi capable qu'un individu, peut-être même davantage, d'introduire les améliorations désirables. « Le mir entrave l'individu, arrête toute initiative privée et rend tout développement impossible », disent les adversaires de la communauté villageoise russe. Cette assertion se heurte à cette autre qui prétend au contraire que « le mir garde en réserve des ressources pour un développement harmonieux des individualités à venir, puisqu'il est en vérité la seule institution qui garantisse la possibilité de ce développement ». — a La com-
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inunauft' villageoise doit être abolie », ilisenl ses adversaires, « afin que le plus grand nombre d'individus possible puissent échapper au naufrage général lors d'une débâcle économique, qui autrement submergera la commune tout entière. Il vaut mieux laisser quelques-uns des paysans mettre en réserve un peu de bien-être pour Tavenir, plutôt que de les voir tous un jour réduits ii l'indigence ». — « xN^on, répliquent les partisans du mir, « le mir doit être maintenu, afin cjue tous soient sauvés pour un avenir meilleur; autrement, la Russie prendra le chemin du développement capitaliste, et il y aura quelques individus riches, tandis que les autres deviendront des prolétaires ». — « Mais c'est exactement ce qui se passe en réalité maintenant dans la communauté villageoise, en dépit de tous les règlements et articles de lois pour préserver légalité matérielle », répondent les adversaires de la communauté. — (c Le lait n'est qu'une hypothèse », ripostent ses partisans.
La différence entre les éléments constitutifs des villaoes n est il aucun degré aussi grand qu'on le suppose; du moins personne ne peut le prouver, puisqu'il n'existe aucune étude fondamentale sur les conditions actuelles des villageois russes.
Tel est le désaccord entre les savants et les publicistes russes, au sujet du mir; l'opinion publique ii cet égard est très incertaine. En général, on peut dire que les tendances individualistes ont gagné constamment du terrain, dans les vues des savants et des philanthropes pratiques, en ce qui touche la communauté villageoise. Enfant gâté de l'opinion publique le mir a souvent causé plus de déception que de satisfaction. En ce qui touche son passé, les opinions ont totalement changé. On ne considère plus aujourd'hui la communauté villageoise comme une institution aborigène et entièrement démocratique, ainsi qu'on la regardait autrefois, non seulement quand elle fut découverte pour la première fois par des slavophiles russes et par le savant allemand, le baion llaxthauscn, vers 1840, mais même vingt ou trente ans plus tard, quand les médiévistes allemands construisirent siii ht commuiiiiiitr villageoise l'édifice entier de leur histoire constitutionnelle, «l fjnr- Henry Sumncr Maine trouva une place pour clic dans
f Milioukov-Crisc Rua
Carte IV
l'idée socialiste y5-
le plan g.'-nrial d'une politique comparée. Les recherches modernes, conduites par des savants aussi éminents que Fustel de Coulanges ou M. Seebohm, en arrivè-rent à la conclusion que les communautés villa-ec.ises ne sont en rien aussi primitives m aussi élémentaires qu'on le supp.»sait. Et aujourd'hui Topinion ,1e llenry-S. .Maine a été entièrement abandonnée ainsi qu on peut en ju-er par le livre de M. Baden-Pow,.!! • les Cmimunautc's villageoises dans VInde, livre qui constitue une préparation excellente pour comprendre l'origine du mir russe. Cette origine était en vérité multiforme; mais le caractère unique de la commune russe est sorti de ces din'érentes formes sous l'influence indiscutée de deux ao-ents puissants : l'autorité de l'Etat, en tout ce qui touche l'org^misat.on financière et administrative de la commune, et l'autorité du seigneur, en ce qui touche l'unité économique. Ces deux forces agirent dans le même sens. Quelques résultats de leur action combinée remontent jusqu'au x.v" siècle, et même au delà, d'autres ne se manifestent qu'au xviif siècle et même plus tard, tous aboutissant à la communauté villao-eoise russe actuelle. ^
Quelle que soit la genèse du mir russe, elle ne peut av(,ir la plus légère influence sur sa situation présente et sur son rôle l.itur dans l'organisation de la société russe. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les agents qui ont contribue a la création du mir sont maintenant en partie disparus ou en train de disparaître. Il n'y a plus dautorités seigneuriales pour diriger la commune, et les liens financiers de l'Etat sont bien relâches. Lentement, la tendance individualiste centrifuo-e augmente indubitablement dans le mir, en même temps que'îe développement matériel et moral de ses membres.
Pour un Etat, la question qui se pose en face de ce procédé de dislocation est : « Quelle doit être notre politique agraire^» Et le problème est aussi important qu'il est embrouil^ et difficile a resoudr," immédiatement. La position traditionnelle occupée parle gouvernement russe consistait en u.ie sorte d.^ socialisme d'Etat, qui coïncidait bizarrement avec le point de vue d une des fractions socialistes. Les terres des paysans étaient considérées comme appartenant •, l'Etat, c'est-à-dire h
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la nation. Partant de cette idée, il était très difficile de décider ce que signifiait leur rachat par les paysans émancipés. Devaient-elles être considérées comme leur appartenant en propre, ou bien comme propriété d'Etat, ainsi que Tétaient jadis les terres des paysans de la couronne? Et, si les lots rachetés devaient être considérés comme la propriété des paysans, étaient-ils la propriété individuelle de chacun d'eux, ou celle collective de chaque commune, c'est-à-dire ([uelque chose d'intermédiaire entre la propriété privée et la propriété d'Etat ? ^lalgré l'importance fondamentale d'une réponse nette, on laissa le problème sans solution. Il restait donc à le trancher par un compromis entre une législation nouvelle et les conditions réelles de la vie du pavsan. La législation sur ce sujet a été incertaine et changeante. Tout d'abord (après l'émancipation), elle favorisa les vues individualistes, mais recula devant leurs conséquences politiques. Sans proclamer formellement les terres des pavsans propriétés collectives des communes, elle agit conformément à cette idée en interdisant la vente des lots rachetés, en soumettant les partages de lots entre membres d'une même famille à un règlement strict, en rendant les revisions périodiques des partages obligatoires après un certain temps. Il semble pourtant qu'en pratique ces règlements soient souvent éludés et qu'ils n'empêchent pas le progrès de « l'individualisation » de la propriété foncière, aussi bien que la division des populations villageoises en riches et en pauvres : ceux qui ont plus que la moyenne et ceux qui en réalité ne possèdent rien. Les idées des paysans eux-mêmes sont divergentes et diffèrent principalement selon les conditions d'existence dans les diverses parties de la Russie. La culture n'a jamais été considérée comme une occupation rémunératrice en Russie, et le gouvernement, avec ses impôts et autres exigences, l'a complètement transformée en une servitude d'Etat, sorte particulière de « service public ». C'est là ce qui rendit l'existence de la communauté villageoise, avec sa responsabilité collective, si nécessaire au gouvernement. Mais, après l'émancipation, les conditions changèrent entièrement. Ce ne fut plus l'intervention de l'Etat, mais le profit et l'intérêt individuel qui gardèrent le peuple à ses anciennes occupa-
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tions, ou l'en éloignèrotU. Dans ces conditions, partout où la culture apparaîtra profltalile pour l'avenir, les tendances individualistes se développeront, et résistei' ii la dissolution de la communauté villageoise deviendra chose fort diflicile. Mais il existe, particulièrement dans le nord et dans l'est de la Russie, bon nombre de paysans qui se contentent de pouvoir vivre sur leurs terres sans en tirer aucun profil; pour ceux-là, généralement les plus conservateurs, la communauté villageoise traditionnelle sera maintenue pour bien des années à venir. Avant qu'il soit longtemps, cette différenciation dans les formes de la propriété deviendra tout à fait évidente; une législation « spéciale » deviendra alors nécessaire.
Mais nous ne pouvons poursuivre davantage cet intéressant sujet. Nous l'avons effleuré ici pour préparer le lecteur à comprendre les solutions qui ont été suggérées parles différentes fractions socialistes pour lesquelles la question du mir est une des plus, sinon la plus importante. Nous savons maintenant quelque chose de la situation juridique et économique des paysans. Voyons quelles sont leurs idées politiques et leurs aspirations. Ensuite nous arriverons à l'étude du mouvement révolutionnaire russe.
Nous ne pouvons nous attendre, naturellement, à trouver une conscience politique bien développée chez les paysans russes. Pourtant ils en ont toujours quelque peu. Les idées politiques, parmi eux, ont pris la meilleure forme pour se transmettre de vive voix parmi les plus illettrés : la forme d'une légende, d'un dicton populaire. Et, plus lents et plus simples étaient les moyens de transmission, plus forte était l'action des axiomes politiques sur l'àme populaire. Ces idées prouvèrent qu'elles étaient capables de vivre des siècles et de résister aux arguments les plus convaincants fournis par les événements historiques. La principale de ces idées fixes était celle du démocratisme de l'autocratie. Nous savons que cette idée joua un rôle important dans les théories nationalistes russes ; mais, indubitablement, elle représentait aussi une part importante de la conscience politique populaire. L'origine de cette idée est très ancienne : elle apparaît en même temps que la politique des princes moscovites, dirigée contre l'aristocratie du
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xvi'" siècle. Jean IV, le principal ennemi de l'aristocratie, laissa une impression particulièrement profonde dans l'imaginalion populaire par ses procédés sanglants et violents dans la lutte politique contre les ennemis du peuple et les siens. Des chansons populaires aiment à le représenter dans une attitude pittoresque, revêtu de la pourpre byzantine. Tout en agitant le sceptre impérial, il vocifère : « J'extirperai la trahison du sol russe ! » La « trahison », alors, signifiait l'indueuce politique de Tantique aristocratie ducale. Le tsar avait pleinement conscience de posséder la sympathie du peuple parce qu'il combattait les seigneurs. Il alla jusqu'à demander aux classes inférieures une reconnaissance formelle de sa toutepuissance, pour Taider dans sa lutte contre les grands. A cette fin, il se démit oificiellement du pouvoir et arrangea une sorte de réélection, tandis quil faisait en sorte que les représentants des différentes classes lui demandassent de reprendre sa dignité, à la condition expresse qu'il en userait librement avec ses ennemis et ceux de TEtat.
Tous ces événements produisirent une impression si profonde sur l'àme populaire que, même alors que la dynastie s'éteignit par la mort du fils de Jean, Théodore (1598), le peuple était prêt à reconnaître le premier imposteur qui se proclamerait le second fils du tsar, Démétrius (qui avait été poignardé dans son enfance pour laisser le chemin libre au beau-frère de Théodore, Boris Godounov), et cefut en vain que les quelques aristocrates qui restaient essayèrent d'employer cet interrègne à abolir l'autocratie. Ces aristocrates favorisaient ridée d'une constitution, avec une Chambre haute des « conseillers du tsar » et une Chambre basse représentant « tout le peuple ». Maisle programme politique des boyards russes était décidément impopulaire dans les masses. La tentative de l'élection d'un tsar bovard 'Basile Chouisky) gouvernant avec une constitution, s acheva en une mutinerie populaire, et le tsar boyard fut forcé d'entrer dans les ordres. L'autocratie, grâce à cette aide du pfuple, sortit victorieuse de cette première épreuve.
Nous avons déjii vu que la théorie d'une autocratie démocratique aimée du peuple ne correspond ii aucune réalité. Et
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le peuple, de très bonne heure, commença à s'en apercevoir. Le gouvernement moscovite déracina certainement l'aristocratie, mais en même temps il forma une nouvelle classe d'hommes de guerre, « les hommes de service », qui étaient encore plus dangereux pour les paysans'. L'idée originale était peut-être de transformer les paysans qui étaient asservis, eux et leurs terres, à ces hommes de guerre, en une sorte d' « ilotes » russes, c'est-à-dire de paysans d'Etat dont le travail et les revenus étaient taxés seulement d'un certain impôt déterminé par la loi au profit des soldats. Quelques publicistes russes conseillaient même au gouvernement de Jean W de ne pas laisser les hommes de guerre s'établir dans les villages qu'on leur concédait, mais de les obliger à vivre dans les villes où leurs paysans devaient subvenir à leur entretien ; ou encore de laisser les paysans payer les impôts directement au Trésor qui paierait alors lui-même le traitement des soldats. Mais l'organisation de l'Etat, h cette époque, était trop rudimentaire pour que cet arrangement fût possible. Ainsi, on laissa les hommes de sfuerre aaii' comme ils l'entendaient avec leurs paysans. Aucun article de loi ne protégeant ceux-ci, les premiers germes de l'esclavage apparurent bientôt dans les mœurs des seigneurs. Alors la conscience politique des paysans s'enrichit d'un nouvel élément : une protestation sociale contre leurs nouveaux maîtres. La première forme, pourtant, que prit cette protestation fut purement passive. Ce fut la fuite. Précisément, à cette époque, le gouvernement rendait quelque sécurité à la frontière méridionale, que troublaient d'ordinaire les incursions tatares, et c'est là qu'eut lieu cette colonisation du Sud que nous avons décrite dans le chapitre i^*". Les paysans mécontents quittèrent leurs seigneurs pour gagner les steppes; les plus audacieux et les plus désespérés se joignirent aux communautés cosaques près des embouchures du Don et du Dniepr, et ils commencèrent une longue lutte contre leurs anciens oppresseurs.
La fin de la dynastie (iSqS) fut, pour ces nouveaux colons, le signal d'une véritable guerre sociale. Le prétexte de ce soulè-
' Voir page 169.
vement parmi les paysans était d'abord de défendre les droits d'un « vrai tsar », c'est-à-dire du pseudo-fils de Jean IV; ensuite, de punir les boyards d'avoir tué Timposteur. Mais bientôt leur véritable projet et leur principal but devinrent évidents : c'était de chasser les riches et les puissants, les boyards et les marchands, de libérer leurs esclaves et de donner naissance à un nouveau régime d'égalité cosaque. Telles étaient, tout au moins, les promesses qu'ils faisaient aux serfs des boyards qu'ils voulaient soulever pour une révolte générale.
En face de cette situation, le gouvernement moscovite devait choisir entre deux politiques : ou défendre a la fois les serfs et les paysans contre les seigneurs, ou défendre les seigneurs contre ceux qui dépendaient d'eux. Naturellement, il adopta le second parti, publia des édits, prit des mesures contre la fuite générale des paysans et, finalement, les inscrivit (1648) sur une sorte de cens, comme une dépendance inséparable des terres concédées. L'insurrection du Sud fut novée dans des flots de sang et les villages des rebelles abandonnés au pillage des Tatars.
Tout ceci n'était pas pour donner aux paysans une opinion sensiblement meilleure du programme social de l'autocratie ; pourtant, à leurs yeux, l'autocratie était toujours démocratique et ils s'attachaient toujours ii cette opinion, que leurs seuls ennemis étaient les seigneurs, qui étaient également les ennemis de l'autocratie. Ils s'habituèrent à leur nouvelle situation de glebse ascripd — esclaves de la terre — en trouvant une explication optimiste qui leur fit regarder comme temporaire leur situation humiliante. Le tsar n'avait pas d'argent, pensaient-ils, pour payer les « hommes de service » par des appointements fixes ; c'est pourquoi, au lieu d'appointements pécuniaires, il leur donnait des terres avec des paysans. Leur idée était que, bien qu'ils appartinssent présentement aux seigneurs, leurs terres continuaient à leur appartenir et que, eux et leurs terres, aussi bien que la noblesse avec son service militaire, appartenaient à l'Etat. Ils étaient sûrs qu'un jour viendrait où le gouvernement trouverait d'autres moyens de récompenser ses guerriers
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et qu'alors leur ancienne « liberté » et leurs anciennes « terres » leur seraient rendues.
On peut imaginer aisément combien grandit leur espoir lorsque, après plus d'un siècle d attente patiente, l'heure de réaliser les promesses sonna enfin. La noblesse avant été libérée par Catherine II du service obligatoire, les paysans s'attendaient il recouvrer immédiatement leur « liberté » et leurs « terres ». Dans leur confiante attente, ils n'avaient pas remarqué que, déjà un demi-siècle avant cette époque, Pierre le Grandavaitentièrementchangé les termes juridiques de leur esclavage, — termes auxquels ils restaient si consciencieusement attachés. En eflet, depuis Pierre le Grand, les concessions de terres pouvaient être (détenues ou gardées indépendamment du service militaire que chacun était obligé d'accomplir, quelle que fût sa position sociale. En sorte que, quand Catherine II releva la noblesse de son obligation au service militaire, les paysans virent pour la première fois leur situation dans toute son horrible clarté. Ils étaient devenus les serfs des seigneurs, leur propriété privée, et non leurs serviteurs temporaires et la propriété de l'Etat, comme ils étaient autrefois '. Cela leur semblait impossible, incrovable, absurde. Sans doute quelque « liberté » avait été préparée aussi pour eux par l'impératrice; seulement l'ordre impérial avait sans doute été dérobé par les « hommes de service », les ennemis communs du tsar et d'eux-mêmes.
En quelques années, cette nouvelle croyance devint générale. Les aspirations des paysans s incarnèrent alors en un nouveau mouvement social dont le chef, Pougatchov, prit le nom du mari assassiné de Catherine II, Pierre III. Pougatchov leur avait expliqué qu'il avait été privé du trône par les nobles, précisément pour avoir voulu paver ces derniers en espèces et donner les terres aux paysans. Le service militaire devait être rendu volontaire, comme il l'était pour les Cosaques, et il ne serait plus nécessaire de paver les « hommes de service » nobles avec le travail et les impôts des pavsans. Ces explications et ces plans cadraient entièrement avec les idées poli-
' Voir page 17).
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tiques du peuple. Et, bien que la révolte de i^ougalchov s'étendit seulement dans les régions habituelles des révoltes paysannes, — dans les pays frontières alors en voie de colonisation, — il n'y avait alors pas un paysan en Russie qui n'eût aimé suivre Pougatchov et l'aider a faire triompher ses idées.
Cette fois encore, la révolte fut étouffée dans le sang; mais les paysans persistèrent dans leur idée, qui semblait être déduite logiquement de lenr histoire tout entière. Les deux ordres sociaux, seigneurs et paysans, avaient été au service de l'Etat; ils devaient être libérés tous deux à la lois de leur service. Et c'étaient constamment de petites insurrections de paysans dans tout le pays. D'année en année, ces insurrections et les troubles agraires se répétèrent avec une régularité pour laquelle un Quételet ou un Buckle n'étaient pas nécessaires. Il n'y avait aucun doute à ce sujet : l'esclavage en était la raison, l'esclavage devait être aboli. Ce fut donc l'attitude menaçante des paysans qui, ne laissant pas de repos au gouvernement, l'obligea finalement à procéder h l'émancipation'.
Mais le servage ne fut pas aboli comme les paysans l'auraient voulu. Ils demandaient simplement que leurs terres leur lussent rendues sans avoir à les payer et sans qu aucun lot fût diminué, tandis qu'on ne leur donnait (ju'une partie des terres qu'ils avaient été habitués à considérer comme les leurs, et qu'ils étaient obligés de payer, pour les lots qu'ils recevaient, de lourds « impôts de rachat » qui parfois engloutissaient tous leurs revenus.
Ainsi ce n'était pas encore la « vraie» liberté. La « vraie» liberté, la noblesse la dérobait! Les troubles reprirent dans les villages. Mais, cette fois, une nouvelle sorte d'hommes apparut parmi les paysans, — des hommes qui, prenant leurs idées dans la communauté des terres et la « vraie » liberté, les fondaient en une théorie qui semblait aussi bizarre et inquiétante que l'étaient leurs mœurs et leurs actes. C'étaient des étrangers dans le village, et, bien que certains d'entre eux
' Voir page i83.
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essayassent d'en parler le patois, leurs habitudes montraient malgré eux qu'ils n'appartenaient pas au peuple. Ils parlaient très bien de la terre, mais leur idée était que les paysans travaillassent en commun et se partageassent le produit collectif. Ce n'était pas juste. Après quelque hésitation, les nouveaux venus furent déférés aux autorités gouvernementales qui les connaissaient bien. C'étaient les « socialistes ». Quelques années plus tard, ces mêmes « sicilistes », comme les appelaient les villageois, tuèrent le tsar, ce tsar qui avait libéré les paysans. Alors ceux-ci comprirent ce qu'étaient ces socialistes; il n'y avait pas besoin de leur donner un nom étranger. C'étaient simplement les boyards^ les seigneurs qui vengeaient sur le tsar l'allront qu'il avait fait à leur classe, les mêmes seigneurs qui dérobaient au peuple la « vraie » liberté.
Quelque vingt ans après, cette situation changea complètement. Les hommes étrangers revinrent au village, mais on ne les reçut plus comme des étrangers, c'étaient maintenant des « stundents », sobriquet composé à la fois de « stundistes » et de « étudiants ». Les stundents étaient des personnes honorables ; indubitablement ils souhaitaient le bien du peuple. Quant au tsar, il était bon, lui aussi, mais il devrait se faire élire pour quelque trois ans, comme les échevins du village.
Ce ne sont là, naturellement, que quelques traits particuliers delà mentalité nouvelle des paysans. ^Nlais la façon de raisonner que nous venons de signaler étant de leur propre invention, ceci montre combien la pensée populaire a changé, en matière politique. Le temps n est plus où Tourgueniev, dans Terres i'ierges, représentait le héros de son roman remis aux autorités par les paysans qu'il avait essayé de convertir au socialisme. Aujourd'hui, les paysans font tout leur possible pour dérober les propagandistes à la police; et, lorsqu'on les met en demeure de remettre les brochures séditieuses qu'ils leur ont distribuées, ils répondent souvent par un refus formel. Pour les surveiller de plus près, trente-cinq mille policiers de campagne ont été spécialement créés par M. Plehve. Comment ce changement s'est-il opéré ? Nous allons rapprendre par l'histoire du mouvement socialiste russe.
L'origine du socialisme russe est, parmi tous les événements politiques du xix® siècle, le plus directement rattaché à la Révolution française de 1848. Sa théorie initiale est, de toutes les doctrines socialistes, la plus proche de Tanarchisme de Proudhon. C'est aussi une phase dans l'histoire du socialisme européen. La Révolution de 1848 marque le véritable moment où le radicalisme européen se fondit définitivement en socialisme proprement dit; ou, pour parler plus clairement, le moment où les chefs populaires comprirent, pour la première fois, que les intérêts du « prolétariat » étaient irrémédiablement opposés à ceux de la bourgeoisie. La Révolution française fut le dernier essai tenté pour confier la cause des travailleurs aux politiciens bourgeois, La faillite de cet essai semble prouver une fois pour toutes que les « masses » ne devaient pas avoir confiance dans le radicalisme politique. L'anarchisme de Proudhon semble n'être rien autre qu'une déduction logique de la même leçon de choses, La Révolution française manqua son but, déclarait-il, non pas parce qu'elle était formulée par des politiciens bourgeois, mais parce que c'était une révolution politique. Toute révolution politique est destinée à faire faillite parce qu'elle ne fait que changer le pouvoir, et le pouvoir — même le plus démocratique et le plus républicain, — est toujours conservateur. L'ordre économique actuel ne pourra être changé, que lorsque toutpouvoir sera aboli et que l'organisation des intérêts économiques sera laissée à l'initiative individuelle, c'est-à-dire au consentement mutuel des individus, membres de chaque commune. Aucune révolution n'est nécessaire pour accomplir ce changement, ou plutôt, la seule révolution nécessaire doit se faire dans les esprits ; à ce moment, l'ordre économique actuel sera naturellement et spontanément aboli. (' Les forces qui furent prises ii la société par un pacte économique lui seront rendues par un autre pacte économique, ))
Telle est, brièvement tracée, la doctrine ([Ui aida ii différencier les intérêts économiques des travailleurs, du radicalisme politique des politiciens bourgeois, et à établir une ligne de démarcation entre la révolution politique et le bouleversement social.
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Quelle réaction cette évolution produisit-elle sur les esprits des introducteurs du socialisme en Russie? Les deux leaders socialistes, — Herzen, écrivain puissant et penseur profond, et son ami Bakounine, le plus impulsif des deux et pour cette raison le mieux connu dans l'Europe occidentale, — voyageaient alors en Europe et observaient avec beaucoup d'intérêt les mouvements de la déniecratie européenne. Les deux amis l'abordaient avec la ferme résolution d'en admirer les actes les plus audacieux et lui prédisaient les plus étonnants succès. Pourtant, au lieu de cela, ils durent constater son avortement et sa faillite complète. En communion intime d'idées avec Proudhon, ils tirèreût des événements la même conclusion que lui, mais ils allèrent encore plus loin. Voici l'explication, spécifiquement russe, que Herzen lui-même donna de ce point de départ plus audacieux. Dans un de ses écrits, il dit :
Un penseur csl 1 Olre le plus indépendant du monde. Jilu vérité, qu C^lce qui pourrait 1 arrêter ? Le respect du passé .' Mais quel est le point de départ de l'histoire moderne russe, sinon Tentière négation du nationalisme et de la tradition?... D'un autre côté, le passé des nations occidentales peut nous servir de leçon, — mais c'est tout : nous ne nous croyons pas les exécuteurs du testament historique de ces nations. Nous partageons leurs doutes, mais leurs croyances nous laissent froids. Nous partageons leurs haines, mais nous ne comprenons pas leur attachement à l'héritage de leurs ancêtres. Elles sont tiraillées par des scrupules, retenues par des considérations secondaires que nous ignorons. Nous sommes indépendants parce que nous commençons une vie nouvelle. Nous sommes indépendants parce que nous ne possédons ri<>n, rien que nous puissions aimer. Tous nos souvenirs sont pleins de rancœur et d'amertume... Nous portons trop de chaînes déjà pour vouloir nous en mettre de nouvelles... Que nous fait à nous, fils déshérités que nous sommes, cet héritage de devoirs ? Pouvons-nous, en conscience, nous contenter de cette moralité usée, antichrétienne et anfihumaine que les nations occidentales n'invoquent guère que dans leurs discours et dans leurs sentences judiciaires ?i Quel respect pouvons-nous garder pour leur droit romano-gothique, cet! immense édifice, qui manque de lumière et d air pur. édifice réparé au moyen âge et repeint par une bourgeoisie affranchie ? Qu elles ne nous accusent pas d'immoralité, sous le prétexte que nous ne respectons pas ce qu'elles respectent. Peut-être demandons-nous trop, — et nobtiendrons-nous rien. Mais, en attendant, nous ne désespérons pas d atteindre le but pour lequel nous luttons.
Dans cette confidence pathétique de Herzen, nous touchons à la racine même du « nihilisme ». L'absence de conventions et de traditions, qui constitua un des traits du développement natio-
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liai russe, fut transformée en une théorie de supériorité nationale, par la génération de Herzen. Il est pourtant très important de remarquer que le « nihilisme », bien que particulier à la Russie comme disposition psychologique, en tant que théorie, est indubitablement d'origine étrangère. En Russie, ce ne fut qu'un reflet retardataire d'un mouvement qui avait eu son jour en France et en Allemagne \ Le nihilisme emprunta l'expression de sa théorie à Saint-Simon et h Ludwig Feuerbach. L'individualisme et le collectivisme, le matérialisme et k métaphysique étaient confondus dans la doctrine de ces précurseurs de la pensée moderne. « La réhabilitation de la chaii^ », certes, ne caractérisait qu'une partie du nouvel enseignement, mais elle montrait bien quelle partie était considérée alors comme la plus importante en pratique.
C était la négation complète du moyen âge en religion, en morale, en philosophie, en sciences. J'ai à peine besoin d'ajouter que cet enseignement n'avait rien de commun avec la pratique de « l'amour libre », auquel un ministre prussien se reporta récemment pour caractériser les anarchistes russes. Une imagination dépravée n'a jamais été en aucune façon le vice de la jeunesse russe. Tout en répudiant l'ascétisme chrétien, cette jeunesse inaugura une nouvelle forme d'ascétisme volontaire et d'abnégation qui furent qualifiés, dans leurs écrits, du nom de morale utilitaire. C'est pourquoi la Sonate à Kreutzer de Tolstoï ne fut pas écrite pour les jeunes gens russes et n'en fut pas comprise. C'était de la psychologie du i( high life », et eux étaient démocrates par conviction. A la \ génération suivante, ils devinrent démocrates de naissance. ; Ce fut surtout à cette époque, — c'est-à-dire vingt ans après I que Herzen avait lu Saint-Simon et Feuerbach, — que le nihilismeje pj^tvpique apparut en. Russie. Il suffit de lire sa Bible — le roman Que faire? de Tcherniehevsky, — ou les Mémoires de Sophie Kovalcvsky, pour- savoir ce qu'était '< l'amoui- libre » russe, et à quels sentiments chastes et touchants il était, en réalité, associé.
' Voir chapitre i".
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Mais, pour suivre le plan tracé au début de ce chapitre, n<»us ne pouvons nous arrùter à celte partie du mouvement — « rémanoipation de la chair » — pas plus ([u'ii rémancipation des autres f'h'nients de la personnalité. Cette phase individualiste des doctrines de llerzeu lut mise en lumière par M. I*isaref, le critique littéraire de" la génération suivante. Nous passons donc il son autre aspect, qui est le plus important pour le développement général de la vie publique en Pmssie, — le socialisme de Herzen.
Ici, comme dans ses théories touchant l'émancipation de la personnalité, Herzen n'était pas du tout libéré des doctrines courantes de son temps, si indépendant qu'il lût de la tradition européenne. Ses premières impressions se rattachaient à Moscou— son lieu de naissance — et dataient des environs de i83o — époque de ses études. Epoque où, comme nous l'avons vu, après la répression de la conspiration de Décembre (iSaS), toute vie politique était suspendue en Russie. Lintérèt intellectuel, se tournant alors ver» les questions de philosophie avait donné naissance au nationalisme philosophique, des slavophiles '. A côté de ce mouvement nationaliste était apparu un mouvement radical ". Mais les deux mouvements devinrent par la suite très opposés l'un à l'autre et tout à fait irréconciliables depuis 1 époque des « grandes réformes ». Pourtant. leur point de départ et leur idée fondamentale avaient été les mêmes : la pensée du peuple et la glorieuse destinée du peuple dans l'avenir ; ils étaient nés dans la même atmosphère de sentiments et de pensée et s'étaient développés dans la plus grande union durant la période la plus calme, de i83o à i845. Herzen dit dans ses Mémoires :
«< Les slavophiles et nous représentions une sorte de Janus à deux faces : ils regardaient en arrière et nous en avant. Pour le sentiment nous n'étions qu'un ; nos cœurs battaient avec la même lorce pour notre frère cadet le paysan, — dont notre mère patrie était grosse — . Mais, pour eux, c'était un souvenir et pour nous, une prophétie. »
' Voii- page 3!).
' Voir page 193.
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Il est impossible d'établir avec plus de clarté dans quel milieu se forma le socialisme russe. Il sortit delà couche sociale des hommes les mieux cultivés et les plus raffinés de la noblesse russe. Les paysans étaient, en réalité, pour eux des « frères cadets ». Leur sentiment était tout philanthropie et enthousiasme pour ces « frères cadets » et leur pensée était toute d'espoir pour la grande destinée du peuple et pour son avenir glorieux. Herzen et ses amis slavophiles étaient également d'accord sur la base principale de cette gloire future du peuple russe. Elle était dans la commune rurale russe. Mais leurs idées différaient sur l'esprit de cette institution. Les slavophiles considéraient la commune principalement comme l'expression nationale de l'esprit chrétien, esprit d'amour et d'humilité ^ Tandis qu'Herzen, par ses études à l'université sur les sciences naturelles et ensuite par ses lectures de Feuerbach et des hégéliens, avait été amené à ne plus croire au christianisme et à la religion en général. Bientôt il se forma cette idée, — particulièrement pendant ses voyages postérieurs en Europe, — que la commune russe avait un tout autre rôle dans l'avenir et qu'elle représentait en germe la société socialiste.
Les impressions qui fixèrent Herzen sur cette idée étaient les mêmes que celles qui avaient influencé Proudhon dans l'échafaudage de sa théorie. Tous deux tirèrent les mêmes conclusions négatives des événements de 1 848- 1862, en France, événements qui les avaient également désenchantés des révolutions politiques et du radicalisme démocratique. Herzê», qui admirait particulièrement Proudhon, adopta aussi ses idées positives quant a une issue possible pour les masses des travailleurs. Mais, sur la possibilité d'amener ce résultat dans l'Europe occidentale, Herzen se permit une conception indépendante. Sur ce point particulier, il « partagea les doutes » de ses amis européens, tandis que « leurs croyances le laissèrent froid ». Il ne croyait pas it la possibilité d'un bouleversement socialiste en Europe. Ses amis moscovites, les slavophiles, n'avaient-ils pas prophétisé déjà qu'il n'y avait rien a
' Voir page '38.
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altciidic dv la civilisation européenne et ([ue la seule chose qui lui restait i» (aire était de mourir d'épuisement ? Les observations pcMsoniK'lles de Herzen, — et c'était un observateur exlraordinairemenl profond, — le confirmaient dans son opinion qu aucun clianj^enjcnt radical ne d(;vait être imn^'-diatemcnt espéré dans l'Europe occidentale. Et ainsi, il était loin d'être aussi positif dans ses prédictions que dans ses critiques sur le présent.
Nous allons toucher maintenant à un point de la théorie de Herzen où les résultats d'une observation aiguë sont confondus avec des éléments d'hypothèse et de construction théorique. Une impression accidentelle, reçue dans sa jeunesse, semble lui avoir donné la clef de son explication du présent et de la construction de la civilisation européenne à venir. Ce ne fut ni une étude d'histoire ou de sociologie, ni un système philosophique, mais une image et une comparaison qui, de très bonne heure, l'amenèrent à son système. Il trouva cette iinaoe dans un roman, Ar/ninias. dont il avait même oublié le nom de l'auteur. C'était une description étincelante de l'ancienne société de Rome en décadence, que Herzen, comme tant d'autres avant et après lui, trouva d'une ressemblance frappante avec la société décadente de notre civilisation moderne. Quant au socialisme, — ne devait-il pas avoir exactement le même sens, pour cette société en ruines, que celui que le christianisme avait eu pour la civilisation si fière et si arrofifante de la « Ville éternelle » ? Et ici, des analogies sans nombre se présentaient h l'esprit de Herzen, et il ne se lassa jamais de se reporter ii ce double contraste : l'ancien monde et le christianisme, le nouveau monde et le socialisme. Mais où étaient les Barbares pour donner le coup de grâce a l'ancien monde et fonder le nouveau ?
Ce fut ici que la tendance réaliste — et pas le moins du monde mvstique — de l'esprit de Herzen céda à la tentation. Comme étudiant des sciences naturelles, il désirait ardemment ne pas prendre des idées pour des faits et des aspirations pour des possibilités. Pas d'action sans acteur, pas d'idée abstraite sans corps, pas de « série logique » prise pour une « série matérielle », tels étaient les principes fondamentaux de
son raisonnement en liistoire anssi bien qu'en politique. Mais cette tendance d'esprit lui joua un tour. Pas de christianisme sans Barbares pour lui venir en aide. Ce principe n'était-il pas aussi bien applicable au nouveau christianisme, le socialisme ? Si, selon la terminologie du dernier disciple de Hegel, l'Europe occidentale avait « survécu » a sa propre « idée » et était « sortie ainsi du cercle des choses possibles pour elle », de toute évidence l'histoire avait besoin de Barbares, de quelque sorte qu'ils lussent pour poursuivre sa route. Et pourquoi ce rôle de Barbares ne serait-il pas joué par un peuple dont le principe londamental dévie matérielle. — la commune, — correspond si étroitement à l'idée dominante du nouveau christianisme ?
Et, en vérité, n'était-ce pas là l'idée fondamentale de l'anarchisme de Proudhon, que les communes s'appropriassent les fonctions d'Etat et les remplissent suivant le principe du consentement mutuel et libre ? « La fonction politique de la société serait ainsi, suivant le plan de Proudhon, réalisée par la fonction individuelle et, dans ce cas, l'ordre social sortirait spontanément de la simple opération de l'échange. » Telle était la nouvelle route indiquée à l'humanité; il était peu probable qu'elle fût suivie par ceux qui passaient toute leur vie sous la loi de l'Etat. Mais les communes russes étaient justement ce qu'il lallait pour inaugurer ce nouveau mouvement historique. Elles avaient déjà préservé leurs membres de tous rapports directs avec l'Etat et, par conséquent, d'une reconnaissance implicite de ses lois. Le paysan russe, naturellement, se soumettait toujours à la force extérieure de l'Etat et de ses fonctionnaires; mais il ne se sentait jamais formellement obligé d'obéir à personne qu'à son propre mir et à ses élus. Le paysan russe est donc, comme membre de la communauté villaËreoise. socialiste (nous devrions dire communiste] de naissance, et il n'a besoin que de placer son propre « mot » (« mot» équivaut ii .s/oco en slave, il est supposé être de hi même racine que le terme <'thnique « slave ») ; ce sera le nouveau verbe (jui régénérera le monde civilisé. L'ceuvre messianique que la Russie doit accomplir pour la bénédiction de l'humanité est de montrer à celle-ci que la révolution
l'iUKK SUCIALISTI: oyZ
sociali", el non politujiK', apport»' l<' saliil. I*!t vralineiil, si un iKiiiNcl ordre social doit résulter de eet t-clianfre prive, accompli par clia([ue ciloycii particulier el par chaque commune et corporation particulières, • pour leur usage propre », la tâche d'accomplir une révolution sociale devient très facile. Il ne sera plus nécessaire alors de suivre la route longue et détournée de la réforme politique, de la constitution, de la représentation centrale, ou même de la législation directe sur le peuple. Ces méthodes de délégations politiques du pouvoir. — même sous leur forme la plus démocratitjue, — ne conduisirent jamais au but désiré. Ce nest pas la lorme politique de l'Etal qui importe; l'Etat lui-même doit être changeât remplacé par une libre fédération de communes socialistes. D'autre part, les Slaves n'ont jamais aimé l'Etat; ils n'en fondèrent jamais un de leur propre vouloir ou de leurs propres ressources ; l'Etat leur est étranger '■ ; il sera annihilé par le triomphe même de la liberté ethnique, et la commune est déjà toute prête ii prendre sa place.
Telles étaient les idées et les théories que Ilerzen développa dans une série d'articles, pendant les deux premières années qui suivirent son départ de la Russie. En i85o il les réédita pour le public étranger dans ses livres : De Vaulre Rive et Lettres de France et d^ Italie (en traduction allemande). Grâce aux éléments nationalistes qu'ils contenaient, on ne devait guère s attendre h ce qu'ils rencontrassent une approbation unanime. Aux yeux d'un lecteur européen, et surtout d'un lecteur allemand, c'était du panslavisme, un appel à la conquête de l'Europe par les Cosaques. L'exagération du rôle de la commune russe semblait s'identifier avec la défense du servage des pavsans. Ce furent les raisons pour lesquelles Marx se déclara contre Ilerzen, bien qu'il no l'eût jamais connu personnellement. Nous noterons bientôt d'autres conséquences de cette querelle. En Russie, cependant, l'impression produite par les écrits de Herzen était d'autant plus forte qu'il ne faisait que construire sur des fondations philosophiques prises par sa propre génération et que, en son style énergique, il évoquait des
' Voir page 39.
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idées et des sentiments déjà très populaires dans l'opinion publique russe. Les disciples de Ilerzcn étaient recrutés parmi des gensquiavaient déjà étépréparéspar unBelinsky dans lapresse, par un Granovsky à l'université. Le seul fait que, dans l'enseignement de Herzen, la critique et Tappréhension du mal à venir dominaient toute théorie définie et tout programme positif contribuait beaucoup à rintluence universelle du « Voltaire russe », comme Bakounine. un de ses meilleurs amis, l'appelait. Bientôt, l'influence de Herzen atteignit son apogée, lors des désappointements amers que la guerre de Crimée souleva dans 1 opinion publique en Russie, et il fonda alors sa 67oc/(e, la première expression libre de l'opinion politique non interdite par la censure russe, dont l'influence était puissamment soutenue par le brillant talent littéraire du directeur.
Cette influence pourtant fut de peu de durée, précisément à cause de cette qualité de vague qui l'avait aidée dans son succès initial. Le programme positif formulé par Herzen consistait en trois points : AiTranchissement des paysans, liberté de la presse et abolition des peines corporelles. Avec l'émancipation des pavsans par le gouvernement, le point le plus important du programme de Herzen se trouvait réalisé, et il s'agissait alors de savoir si cette émancipation devait être considérée comme le premier pas vers la réalisation des aspirations socialistes proprement dites, et quels étaient les moyens les mieux appropriés pour arriver à un résultat complet. Nous verrons quelle fut la réponse de la nouvelle génération des socialistes russes. Mais, avant, nous devons examiner ce qu'était cette nouvelle génération, afin de mieux comprendre pourquoi la direction qu'elle prit fut entièrement différente de celle de Herzen et pourquoi celui-ci fut submergé par le mouvement qu'il avait lui-même provoque.
Nous voici maintenant — à l'époque des « grandes réformes » — aussi loin que possible des débuts du socialisme russe de i84o. La génération qui apparaît alors sur la scène politique prend une nouvelle orientation dans la vie politique et intellectuelle de la Russie. H y a tout un abime entre cette génération et celle qui la précède. Elles diffèrent jusque dans lesmoindres détails de leurs habitudes sociales: parleurs mœurs
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et leurs Idées, par leur façon de vivre et leur façon de penser, par leurs costumes et leur nourriture même. Ceux qui ont lu le fameux roman de l"(turguénicv, Pères cl Fils, se rendent Inen compte de ces diverf^ences. L'idée de ce roman naissait du choc de ces deux g(''nérations : entre les « pères », c'est-à-dire les hommes de 1840, la oénéralion de Herzen, de Bakounine et de Tourgueniev et leurs descendants, les hommes de 1860, les nihilistes proprement dits, dont Tourgueniev décrit si bien le type primitif dans son héros Bazarov. Le romancier obtint dans cette^œuvre la plus haute récompense que puisse atteindre une œuvre d'imagination : ses personnages furent discutés comme des êtres vivants, et la discussion fut d'autant plus ardente que les deux générations n'étaient pas épargnées. En somme, la vieille génération avait peut-être les meilleures raisons d'être blessée. Bien que Tourgueniev affichât, dans Pères et Fils des ressentiments personnels contre la nouvelle génération, il reconnaissait cependant ce qu'elle avait de bon. Pour lui comme pour ses contemporains de 1H40, les jeunes de 1860 étaient des étrangers, des ennemis presque. L amour-propre du romancier était offusqué comme son sentiment esthétique parleur allure et leur conduite ; cependant il ne pouvait pas ne pas constater leur force et se rendre compte de l'influence qu'ils exerçaient sur ce qu'on appelait alors la « Jeune Russie ». Lorsqu'on lui demanda un jour ses propres sentiments sur les héros de son roman, il répondit en parlant de Bazarov :
Il est le triomphe de la démocratie sur l'aristocratie... Si le public ne l'aime pas, et ne l'apprécie pas dans toute sa laideur, c'est ma propre faute. Cela veut dire que j'étais incapable de me rendre maître du type que j'avais choisi... La difliculté était d'en faire un loup et pourtant de le justifier.
Tourgueniev ne s'était pas trompé. La lutte des deux générations était bien une lutte entre l'aristocratie et la démocratie, entre la nichée bien nourrie et soignée à la maison et la bande afTamée des loups gris de la campagne. Devant cette nouvelle génération, Herzen, qui était, à l'exception de Bakounine, l'homme le plus avancé de la vieille, Ilerzen lui-même, malgré tout son enthousiasme pour les idées révolutionnaires, malgré son grand talent d'observation et l'élan de son style
brillant, devait être classé parmi les aristocrates démodes. Mais lui n'imita pas la modération artistique de Tourgueniev et répondit à la jeune génération par des philippiques mordantes.
Mais pourquoi toutes ces querelles ?
Qu'est-ce qui enflammait à un pareil degré les demi-dieux de l'ancienne génération ?
Tourgueniev avait encore raison. C'était la démocratie qui apparaissait maintenant en personne dans la vie comme dans la littérature et y apportait de nouveaux problèmes, de nouvelles sympathies et de nouvelles haines, n'ayant rien de commun avec les idées qui avaient agité la génération des « pères ».
Ce n'était pas tout à lait la démocratie, c était pourtant bien une démocratie qui était parfois très proche de la démocratie réelle.
Tourgueniev, Herzen, Bakounine, les slavophiles, — bref tous les écrivains et publlcistes, — avaient été jusqu'alors, à part une ou deux exceptions, des hommes de l'ancien ne noblesse. Mais alors apparurent au premier plan de nouveaux hommos appelés « raznochintsi )) ou hommes de sang mêlé, c'est-à-dire inférieurs, qui devinrent les chefs du mouvement. Un noble se sentait plutôt dépaysé parmi eux. Ce n'était pas sa faute, déclarait Herzen, s'il était né de parents nobles et élevé en conséquence. Il ne pouvait s'cmpccher d'être rafliné dans tous ses sentiments et dans tous ses actes. Tout cela, selon le nouveau point de vue, nétalt que « romantisme, esthétisme et sentimentalité », qu il fallait rejeter et remplacer par la simplicité ascétique des mœurs et par le « naturalisme » dans les idées théoriques. Quelques années plus tard, le gentilhomme avancé se rendit. 11 eut honte d'être noble et son sentiment prédominant devint celui d'un repenti. Le (( gentilhomme repenti », tel était le sobriquet même donné à ce type par le critique russe, Michaïlovsky. Son péché était le grand péché contre le peuple qu'il avait gardé en servitude si longtemps, tandis qu'il se raffinait dans des jouissances artistiques et perfectionnait son éducation. Il avait ii payer cette dette énorme, contractée par ses ancêtres et par lui-même, et son expiation était de se sacrifier pour le bien-être du peuple.
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En réalité, un « fçentilhomrae » faisait alors piètre figure en littérature. Le maître écouté était le ra-nocliinet?,, iils d'un prêtre, sinon d'un paysan. Son journal mensuel était le meilleur de Pétersbourg (le Contempordin). Tourgueniev fut bientôt relégué au lioiisky Viestnik de Katkov, dont il resta collaborateur jusqu'à ce que le journal libéral modéré Viestnik y'et'/o/JT/ apparût en 1866. « Au\ Jours fixes » du Contemporain (Sorremennik), le (ils mal dégrossi d'un prêtre, — son principal critique, Tchernichevsky, — apparaissait dans sa longue redingote noire ;i côte de Tourgueniev dans son costume à la mode; et l'hôtesse, femme démocratique d'un éditeur aristocrate, Panaiev, offrait à Tciiernichevsky un simple « gruau », tandis qu'on servait des mets délicats pour le gourmet qu'était Tourgueniev. Et le jeune plébéien, frais émoulu de l'école, n'était pas le moins du monde intimidé par la présence de l'écrivain classique ; au contraire, il entamait quelque conversation lort savante et coupait la parole au « gentilhomme » en train de raconter une spirituelle anecdocte. Il était encombrant et impudemment sûr de tout ce qu'il avançait. Pas l'ombre de scepticisme mondain, ni de badinage littéraire ou d'élégance artistique ; chez lui tout était franc et brutal, clair et concis, et désespérément prosaïque.
Devant de tels (( fils », Herzen ne voulait pas se rendre, avouer son repentir. Les objections qu il avait contre eux peuvent être ramenées à trois points principaux :
Premièrement, ils n'étaient ni si neufs, ni si originaux qu'ils le prétendaient, ces nihilistes de 1860. Herzen revendiquait pour les générations précédentes, celle des décembristes et la sienne, celle des socialistes de 1848, les « pétrachevtsi », une priorité dans le nihilisme. Dans un sens plus large, le nihilisme était, selon lui, « la reddition sans condition devant l'expérience, l'acceptation sans réserve de toutes les conséquences, quelles qu'elles puissent être, résultant de l'observation et imposées par la raison ». Nous savons qu'il voyait la source de cette disposition de l'esprit russe dans son indépendance de convention et de tradition. Et il avait raison, quand il revendiquait cette priorité du nihilisme pour les précédentes générations des intellectuels avancés russes.
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En second lieu, Herzen déclarait que ce qui était vraiment neuf et original dans le nihilisme particulier des hommes de 1860 n"était qu'une pose étudiée, une attitude prise délibérément afin de faire contraste avec les attitudes de la génération précédente.
Vous étiez hypocrites, nous serons cyniques ; vous n'aviez de moralité quen paroles, nous professerons le crime : vous obéissiez à vos supérieurs et vous fouliez aux pieds vos inférieurs, nous serons brusques avec tout le monde : vous vous incliniez devant les gens sans les respecter, nous les bousculerons sans leur demander pardon : votre sens de la dignité se réduisait aux honneurs extérieurs et aux conventions, notre honneur consistera à mépriser toute décence et tous les • points d'honneur ».
Ici encore Herzen avait raison en ce qui concerne les faits. Mais, dans sa colère, il ne sut pas reconnaître la signification entière du fait signalé par Tourgueniev, qu'il s'agissait de la première manifestation de la victoire de la démocratie sur l'aristocratie.
En troisième lieu, Herzen ne voulut pas admettre que c'était la démocratie qui parlait par la bouche de cette nouvelle génération, laquelle, en réalité, n'était pas composée de véritables paysans, mais d'(( hommes de sang mêlé ».
A chaque mot. à chaque geste, nous retrouvons en eux l'office, la caserne, le bureau, le séminaire. Leur grossièreté systématique, leur façon rude et insolente de parler n'ont rien de commun avec la simplicité inoffensive et douce du paysau. tandis qu'elles ont pluf d'un point commun avec les façons d'un clerc, d'un employé ou d'un laquais. Pour le peuple véritable ils ne sont que des étrangers, représentant la plus basse couche de son camp hostile, les paresseux, les déclassés, les fainéants, les Russes étrangers.
Même cette fois, Herzen n'avait pas complètement tort et, — à un point de vue purement sociologique, — ses observations étaient excellentes. Mais il ne connaissait pas ceux dont il parlait; sans cela il n'aurait pas contesté le rôle de partisans de la vraie démocratie aux pionniers de la littérature a populiste » russe : aux Pomialovsky, aux Levitov, sans parler de Tchernichevsky et de Dobrolioubov.
Et ce fut ici que Bakounine intervint. De toute sa génération il était le seul qui se sentît quelque titre h jouer le rôle
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de médiateur et il abimdonna finalement son ancienne position pour en prendre une nouvelle. Ainsi, Bakonnine représente une transition hès importante entre les hommes de 1840 et ceux de 1 8(>o ; c'est lui qui transmit le legs du socialisme anarchique de llerzen aux premiers révolutionnaires de 18G0. Dans une de ses lettres de 1867, Bakonnine écrit :
Non, Ilcrzoïi ! quels que soii'ul les loris do la içénéralion aclui-lle. ello csl inliiiiincnl au-dessus de vos Kalkov et do vos Tourgueniev, d'aulanl plus au-dessus d'eux qu en la bafouaul ceux-ci lui font encore plus d'honneur. Il y a dix ans, et même seulement cinq ans. lorsque vous étiez vous-nièuu- un chef audacieux et que vous vous moquiez pas mal de 1 opinion des gens d'esprit étroit et d'opportunisme semi-officiel, vous u aui'iez jias prononcé des paroles si elfrayantes, effrayantes pour vous, parce qu'elli's sont séniles... Il est vrai (]u il y a chez les hommes de la nouvelle génération, pris individucllemenl, bien des choses déplaisantes, irrégulières, même malpropres et pourtant très naturelles, puisque la vieille morale, fondée sur la religion, a été détruite pour toujours, sans qu'une nouvelle morale soit encore reconstruite et soit même loin de l'être. Cette absence de morale se fait doublement sentir dans le milieu de nos pauvres réfugiés sans cxp('rience, grâce à ce malaise de l'émigration que vous avez, avec une i-omarquable maîtrise, si bien étudié et décrit dans vos Mémoires. Mais tout ceci ne doit point vous empêcher d'apprécier les grandes qualités de ces nouveaux venus et leur véritable passion pour l'égalité, la justice, la liberté et la raison. Passion qui en a déjà conduit une dizaine à la mort et dos centaines sur le chemin de la Sibérie. S il y a des vantards et des phraseurs parmi eux, il y a certes aussi des héros... Vous pouvez penser ce que vous voudrez, Herzen. A mou avis, ces gens grossiers, laids, et parfois très désagréables, ces pionniers dune nouvelle vérité et d'une nouvelle vie, sont lui million de fois au-dessus de vos fantômes respectables.
Et, dans une longue et très remarquable lettre du 19 juillet 186G, que je regrette de ne pouvoir citer tout entière, Bakonnine établit une ligne de démarcation entre Herzen et lui dans ces dernières années. Cette ligne est en même temps celle qui sépare l'opposition pacifique du mouvement révolutionnaire en Russie. Tandis qu'il reproche h Herzen de prendre il partie et de sermonner le tsar (dans sa Cloche), Bakonnine avoue que, quelques années auparavant, il a lui-même adressé au tsar un projet pour la convocation d'une Zemski Sobor. Mais en dehors diin vague désir pour une constitution ', ce qu il donne comme une « circonstance atténuante », il
' Voir page 20.5.
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prétend maintenant n'avoir jamais cru à la possibilité d'en obtenir une. Tout essai de transaction avec le gouvernement et le tsar, tout espoir de réformes démocratiques accomplies par la monarchie, sont dénoncés maintenant par lui avec la même àpreté qu'employaient ses collègues européens de r« Internationale w et les héritiers de Tanarchisme proudhonien à persécuter et à exterminer les tendances bonapartistes. Il préconise la séparation définitive et fondamentale de la cause de la démocratie sociale avec tout élément bourgeois. Il répudie le socialisme d'Etat comme une alliance déguisée, de même qu'il s'était opposé, pendant les mêmes années, au socialisme d'Etat révélé par les théories de Marx et des hommes de son parti dans r« Internationale ». Un tsar démocratique, représentant des zemstvos, est un rêve impossible, — quand bien même ce tsar serait Herzen lui-même. C'est l'institution elle-même qui est mauvaise et non la personne. Abolir l'institution, l'Etat lui-même, et n'accepter de compromis avec personne, tel est le seul vrai, le seul but digne de la lutte.
Je sais que vous détestez le mot « Révolution », mais il est impossible d'avancer sans révolution. Sous prétexte d'être pratique, vous formulez une théorie impossible pour faire un bouleversement social sans bouleversement politique '. Cela est aussi irréalisable qu'une, révolution politique sans révolution sociale; toutes deux vont ensemble"-.
Peut-être la ligne ainsi tirée était-elle plus visible, comme il arrive souvent, pour celui qui attaquait que pour celui qui avait à se défendre. Il n'y avait, dans les raisonnements de Bakounine, aucune idée. qui ne fût, en même temps, celle de Herzen; et, presque toujours, l'idée était empruntée aux écrits de ce dernier — quelquefois même en leurs propres termes. Mais Bakounine souhaitait voir Herzen logique et tirer les conclusions de ses propres prémisses. « La logique est la seule puissance », disait-il. « Soyons logiques et nous serons forts, sinon dans le présent, du moins dans un avenir qui est
* C'était, comme nous le savons, la théorie de Proudhon. Voir sa critique de la « Révolution », dans sa lettre à Marx.
' C'est la position prise par Bakounine dans sa luUe contre Mai-x accusé de ne demander qu'une révolution politique, ce qui était regardé comme une trahison des intérêts des ouvriers.
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peut-être pliis pioche que nous ne pensons. » Pour Herzen, h côté de la logique des idées, il y avait aussi la logique des faits; mais il n'était pas certain de soumettre la seconde à la première, et c'est pourquoi il accusait Bakounine de les confondre toutes deux, obéissant en cela à son tempérament. Il était désormais déterminé à « précéder toujours la société d'un pas, jamais de deux », tandis que Bakounine, jusqu'à la fin de ses jours, s'attacha à l'idée que le peuple — non la société — était, en tout temps, prêt à réaliser le dernier mot de son propre anarchisme et à marcher au premier son d'une trompette révolutionnaire'.
Il est certain que l'idée centrale de Bakounine, — celle d'un bouleversement prochain, — est déjà exprimée dans les écrits de Herzen. Mais, de la part d'un historien observateur, elle y prit la forme d'une prophétie obscure, d'un cataclysme universel devant apparaître dans un avenir plus ou moins éloigné. Pour Bakounine, cette idée ne devait pas servir de menace, mais devait être examinée de plus près, h la lueur des événements contemporains ; bien plus, c'était le but vers lequel on devait marcher.
Ainsi, dès sa première apparition sur la scène politique, en 1848, nous voyons Bakounine prendre position. Il essava de faire entrer dans l'action les « Barbares » des prophéties de Herzen et s'occupa d'amener une révolution chez les Slaves autrichiens et allemands, ce qui fournit un bon prétexte à Marx pour l'accuser lui, et ses amis, de panslavisme. Puis il disparut complètement pendant une douzaine d'années, avant été arrêté, condamné deux fois à mort et jeté dans la forteresse de Pétersbourg pour jusqu'à la fin de sa vie. Cependant, huit ans plus tard, on l'exila en Sibérie, d'où il s'enfuit en Amérique. Il réapparut en Europe avec ce même rêve d'une révolution slaA'e donnant le signal d'un cataclysme européen (1862). La révolte polonaise se préparait alors et Bakounine fit tous ses efforts pour la rattacher aux premières tentatives révolutionnaires en Russie, tandis qu'il s'efforçait d'entraîner Herzen dans celte entreprise désespérée, malgré la conviction
' Voir son rôle dans le soulèvement de la Commune à Lyon, en 1S70.
de ce dernier qu'elle était condamnée d'avance à un échec complet. Son rôle, dans cette révolte, écœura Herzen au point de lui faire abandonner la ligne d'action politique qu'il s'était tracée. Mais il avait été trop loin pour se garder la fidélité de ses anciens amis modérés et pas assez pour gagner la confiance sans réserve de la jeune génération. Tout le monde l'abandonna. Avant la fin de i863, le tirage de la Cloche tomba de 2,:">oo a 5oo exemplaires. Les « vieux amis » devinrent pour la plupart conservateurs, les nouveaux amis étaient révolutionnaires. Les uns suivirent Katkov et Aksakov; les autres, Bakounine et Tchernichevsky.
A ce moment critique, Bakounine réussit ii garder son influence et put ainsi se survivre h lui-même. Il abandonna son rêve slave et même, pour quelque temps, répudia sa foi en la commune russe. Après plusieurs années d'obscurité, il réapparut comme organisateur d'une nouvelle conspiration internationale pour tenter une révolution sociale immédiate. Absorbé dans sa lutte contre la démocratie sociale de Marx, et fomentant de temps ii autre quelque soulèvement local, il réussit à saisir deux nouvelles chances d'influencer le jeune mouvement révolutionnaire en Russie : la conspiration de Netchaiev et le mouvement a Vers le peuple » de i8t3.
C'est ainsi que, tout on parlant de Bakounine, nous avons été si loin dans le mouvement russe que nous ne pouvons poursuivre notre narration et rester dans les limites de la piopagande littéraire des émigrants. Pour constater les résultats de cette propagande et observer l'agitation révolutionnaire actuelle, il nous faut revenir a la Russie de 1860.
Depuis longtemps, les idées de socialisme n'étaient plus une nouveauté en Russie. Quand Ilerzen, en i834, fnt exilé de Moscou sous l'accusation de saint-simonisme, il n'était pas le seul saint-simonien. Il appartenait a un cercle de jeunes étudiants qui avaient un culte pour le souvenir des conspirateurs (f décembristes » et qui embrassèrent avec enthousiasme l'idée de réforme sociale.
En 1848, un autre cercle de jeunes lettiés, de professeurs et d'olliciers, fut découvert par la police, les « pétrachevtsi », ainsi appelés du nom de leur leader, Pétrachevsky. Toute leur
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activité politique consistait à discuter les nouvelles productions de la littérature socialiste européenne. Ils faisaient le plan d'une émancipation des paysans et rêvaient d'introduire les c( phalanstères » de Fourier en Russie. Sous l'impression de la révolution de Février en France, le gouvernement les punit sévèrement et, simplement pour leurs discours, les condamna à la prison et it la déportation. Nous avons vu autre part que, bien qu'adversaires de la politique du gouvernement, ils n'étaient pas hostiles, de parti pris, à celui-ci. Môme quelques-uns d'entre eux devinrent plus tard nationalistes et réactionnaires (par exemple, Danilevsky et Dostoïevsky). Mais la génération de 1860 était formée d'éléments tout dill'érents. Elle aussi s'attachait à l'idée d'une révolution sociale, de préférence à une révolution politique ; elle aussi répudiait le libéralisme pour le socialisme. Mais elle parlait du socialisme des générations précédentes comme Proudhon (et après lui, iNIarx) en auraient parlé; elle le condamnait comme utopique et les raisons qu'elle faisait valoir pour le condamner étaient celles des Français en 1848. La révolution sociale devait s'accomplir, non par la philanthropie, mais par la force réelle des couches sociales qui y étaient personnellement intéressées. Cette nouvelle orientation que l'apparition du prolétariat avait donnée au socialisme européen était provoquée en Russie par l'émancipation des paysans.
En effet, Herzen et, après lui, Bakounine n'avaient-ils pas déjà cité la commune des paysans russes comme le prototype, comme la cellule organique ou l'unité structurale de la future reconstruction socialiste de la société ? Le paysan russe n'était-il pas, pour ainsi dire, socialiste de naissance, puisqu'il était membre de la commune villageoise? Naturellement, la commune russe n'avait pas encore appris le socialisme pur ; ses membres ne travaillaient pas en commun et ne partageaient pas les fruits de leur travail. Mais ces méthodes pouvaient être appliquées en peu de temps, puisque la commune avait déjà adopté le principe fondamental du socialisme : la possession collective de la terre, — instrument principal de la production agricole. On attendait avec confiance de voir la coopération agricole évoluer d'elle-même, comme résultat de
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la ruine prochaine des petites fermes isolées et du triomphe de la culture en grand, ce qui rendait nécessaire l'usage des méthodes coopératives.
Devant ces brillantes perspectives, la tâche de la jeune génération semblait très claire et définie. Cette tâche avait été signalée aussi par Herzen et confirmée par Bakounine. Les socialistes russes n'avaient pas à imiter les « libérateurs » du radicalisme européen en donnant le signal d'une révolution politique. Ils n'avaient pas davantage à agir comme les socialistes utopiques, en imposant au peuple leur propre plan d'organisation future. La commune russe seule devaittout décider pour l'ordre social futur. L'unique tâche laissée aux classes instruites était simplement la tâche destructive qui devait laisser le chemin libre à l'action du peuple. Cela se comprenait de soi-même que le vieil édifice de l'Etat devait être balayé. La seule question était de savoir si le peuple remplacerait l'Etat par une « fédération par en bas », en communes libres, ou s'il enverrait des représentants h une « assemblée du pays ».
Les espoirs excessifs que fit naître la possibilité d'une participation active du peuple au mouvement tracé par les radicaux russes de 1860 peuvent sembler enfantins et incompréhensibles, car ils étaient dus à un manque total d'expérience. Pourtant, les révolutionnaires ne lurent pas les seuls à se faire ces illusions; le gouvernement russe, lui-même, crut à la possibilité, sinon au succès, dune révolution agraire. Il faut chercher l'explication de cette idée générale dans les circonstances exceptionnelles de l'époque. L'excitation causée par l'émancipation des paysans atteignait son apogée et une révolution se préparait en Pologne. L'état d'esprit général peut être caractérisé par une citation d'une brochure contemporaine, intitulée le Grand Russe, qui est une des premières productions de la presse russe clandestine, publiées dans l'intérieur de la Russie même.
La brochure, après avoir donné aux intellectuels russes l'idée d'adresser une pétition au tsar (nous avons vu qu'il y avait à ce moment une épidémie de pétitions), lui demandant de convoquer des représentants du peuple pour élaborer une constitution, continue ainsi :
Nous verrons (|iicllc' imiji-cssioii notre proposition |)roflnira sur les classes instruites et. (juaud nous aurons la certitude qu elles n'osent rien faire, nous n aurons plus le choix. n«jus serons obligés d'agir sur le peuple lui-nièinc. 1! laudiM lui tenir un autre langage et discuter avec lui dilIV-i'enls sujets. Xoiis ne pouvons l'elarder davantage notre projet; si li^s classes insti-uiles ne \culenl pas lairc une opposition paciliqui» qui forcera le gouverMcniiMil à idiniiner de lui-niènie les causes de révolte avant le piMnten)|js de 186!. le peuple se soulèvera pendant l'été. Les patriotes seront incapaliies de prc'-vcnir ce soulèvement ri leur seul devr)ir sera de piciidi'e soin (|in' l.i ( Ducliisiou en soil nlii<' au pays.
Que dov;iil-il tlotic ;ti'iivcr au piinlr-mps de 1 <S(i,^ .' Pour le compieiidre. nous devons entrer dans fjiielcjiies détails sur réinaneipalioii des paysans.
Quand, en iHjj, la question de 1 «'niancipation des paysans lut, pour la première fols, mise sur le tapis, les radicaux russes, — Tchernlchevsky, le critique du Contemporain, en tête, — exposèrent deux conditions nécessaires h une solution utile : 1° que les paysans soient libérés avec leurs terres et 2° que, pour leur part, on leur lasse payer aussi peu que possible, ou même rien, — les propriétaires étant, dans tous les cas, payés par l'Etat. Ils voulaient que le rachat des terres fût obligatoire et basé sur le principe de rexpropriatlon pour cause d'utilité publique. Ce moyen fut cependant considéré comme trop radical et rémancipation fut faite sur le principe du consentement libre entre les seigneurs et leurs fermiers. L'Etat régla seulement l'étendue minima et maxima des parts qui devaient être rachetées dans chaque localité. Même cette solution fut accusée, par la noblesse, de démagogie et de socialisme '. En fait, les propriétaires réussirent à donner à leurs paysans aussi peu de terres que possible, tout en les leur faisant payer le plus cher possible '.
Les avocats radicaux du peuple n'avaient pas besoin d'attendre la publication de la loi d'émancipation pour s'apercevoir que leurs espoirs étaient déçus. Les hommes comme Milloutlne, — les « démaoooues » du gouvernement, — furent regardés par les radicaux comme de vulgaires pêcheurs en eau trouble, comme de simples arrivistes; et, malgré tout
' Voir page 197.
■ Voir pages j3o et suivantes.
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ce qu'ils firent pour détruire les prétentions des propriétaires, ils furent incapables de satisfaire les démocrates. Tchernichevsky lui-même préférait retarder la tentative de libération, plutôt que de la voir s'accomplir sur les données proposées. Cependant le projet de loi franchissait toutes les étapes de la procédure légale et devenait loi. Le dernier, le suprême tribunal était dès lors le peuple lui-même. Accepterait-il?
Tchernichevsky et son parti étaient sûrs que non. L'état d'esprit des paysans libérés semblait confirmer l'attente des radicaux. Les paysans gardèrent le silence tant que la loi fut en préparation, mais, après sa promulgation, ils furent, comme on la vu, complètement désappointés et alors les troubles agraires commencèrent. 11 y eut du sang versé.
Ce n'était pas encore, cependant, le genre de révolution agraire que les radicaux désiraient. Mais ils expliquaient le retard du soulèvement général, en se reportant à une clause spéciale de la loi, suivant laquelle les relations entre les seigneurs et les paysans devaient être conservées pendant deux ans encore. Cet état de choses temporaire finirait donc au printemps de i863, et c'est ainsi que le signal, pour le soulèvement général, qui devait être donné originellement en 1862, à 1 occasion de la fête du millième anniversaire de l'Etat russe (862-1862), fut remis par les radicaux ii i863. Pendant ce temps, la révolution devait être préparée et facilitée par les classes instruites et, à cetefï'et, l'organisation secrète du Grand Russe leur avait adressé les lignes précédemment citées.
Ce furent surtout des jeunes gens qui répondirent à l'appel, la plupart étudiants des écoles supérieures. La longue série de soulèvements d'étudiants qui ne s'interrompit jamais depuis lors fut inaugurée, en 1861, par des démonstrations dans les universités de Pétersbourg, Moscou et Kazan. Les étudiants des deux sexes commencèrent du premier coup une large propagande socialiste qui s'adressait surtout aux gens des basses classes : ouvriers, soldats et paysans. Le meilleur moyen d'atteindre ces gens était l'école populaire. Les écoles régulières, pour les basses classes, venaient d'être établies par les zcmstvos; mais, pour faire face au besoin immédiat, de nombreuses V écoles du dimanche » pour les adultes furent ouvertes, par
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ilr jtimcs enthousiastes, ihms les principales villes. Des lelations plus intimes avec les classes laborieuses étaient ohlenues par Tonverlure d'ateliers de toutes sortes, établis d'après le principe de l'association; des biblioliii-ques gratuites étaient fondées afin de diriger les lectures du peuple, et des cercles, ])our apprendre à s'instruire et ii se servir soi-même, furent également créés afin de développer rintelligence et le ijienètre matériel des jeunes propagandistes eux-mêmes. Au début, aucune organisation n'e.vistait pour l'exécution de ces projets. L'enthousiasme général qu'avait provoqué l'émancipation dans la jeunesse russe, enthousiasme qu'entretenaient les journaux radicaux, fut assez fort pour donner aux activités de la jeune génération une impulsion homogène. Mais, de très bonne heure, les éléments les plus actifs commencèrent à se combiner et à former des cercles secrets. Leur action première est très peu connue, mais il apparaît que leurs programmes faisaient des progri's rapides en radicalisme et en précision. Des efforts constitutionnels pour une « Zemskaïa Douma » (tel était le nom d'une société secrète) furent remplacés par un projet plus radical, celui du C.i-and Russe, que nous avons cité plus haut. Ce projet conduisit au programme révolutionnaire lui-même de l'organisation, « Terre et Liberté », qui visait immédiatement à un soulèvement agraire. Les membres de cette organisation prétendaient être plusieurs centaines à Pétersbourg et près de trois mille dans les provinces; mais Herzen prit ces nombres pour ce qu'ils étaient, c'est-à-dire pour un simple « bluff ».
« Une sorte de première base d'organisation a été jetée en Russie, disait-il. Avec du temps et du silence, on aurait pu faire de ces éléments épars un ensemble solide, mais, en fait, rien n'a encore pris forme et le moindre accident peut retarder l'œuvre pour une génération. » Ces craintes furent exprimées quand les révolutionnaires polonais entrèrent en communication avec la société « Terre et Liberté » afin de s'en servir pour leurs propres buts. Nombre d'officiers appartenaient a cette société, et ils promirent de faire cause commune avec la révolte polonaise.
Herzen, cependant, désirait que les leaders polonais atten-
dissent jusqu'à ce qu'on eût donné le signal de la révolution qui se préparait. Malgré les efforts de Herzen, les Polonais ne voulurent pas attendre. Ils déclarèrent que les tendances de la société « Terre et Liberté » étaient de répandre ses idées parmi le peuple, au moyen de la propagande écrite et parlée, afin d'atteindre aussi son but, même s'il (allait attendre pour cela des dizaines d'années, mais qu'eux étaient tout a fait déterminés h ne pas attendre si longtemps. Et cette décision des Polonais semble avoir rencontré des partisans chez certains membres delà société « Terre et Liberté», tout au moins chez Bakounine, qui désirait un soulèvement immédiat et mettait son influence personnelle dans la balance. L'année suivante (i863), tandis que Bakounine partait pour son expédition navale [cià Stockholm), on tenta de provoquer une insurrection générale des paysans, dans la région de la Volga qui semblait convenir particulièrement pour un mouvement agraire, toutes les anciennes révoltes de paysans du xvii" et du xviii^ siècle s'y étant faites.
Une proclamation fut donc lancée sous la forme d'un manifeste impérial. Nous avons vu comment les paysans émancipés étaient convaincus qu'un tel manifeste existait, mais croyaient que les fonctionnaires et la noblesse le leur avaient caché. Ce manifeste, qui rappelle beaucoup ceux de Pougatchov* proclamait la liberté complète pour les hommes de toutes les classes, et garantissait, sans paiement aux paysans, les droits de propriété complète sur leurs terres. L'armée devait être dissoute et les soldats rentrer dans leur pays où on leur promettait des lots gratuits venant des terres d'Etat. La capitation et la conscription étaient abolies, les fonctionnaires du district et de la province devaient être élus par le peuple et enfin, la population fut invitée ii se révolter, si les autorités locales refusaient l'exécution de ciît ordre du tsar. Quatre conspirateurs, tous officiers, répandirent dans les villages de six gouvernements, des exemplaires du faux manifeste. En même temps, quatre autres officiers devaient fomenter la révolte à Kazan, principale ville de la moyenne Volga, s'emparer des arsenaux,
' Voir page 263.
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du trésor et ensuite, au moyen des bateaux de la Volga et de l'Oka, établir des coniniunications avec la région de la propagande et organiser une armée populaire ii l'endroit le plus éloigné de la révolte, dans le voisinage de l'Oural (à Perm et ;iViatka).Le plan était aussi audacieux que naïf; néanmoins, les axiomes théoriques, ci-dessus mentionnés, laissaient espérer le succès, et le plan fut mis à exécution en même temps que la révolte polonaise. Mais les propagandistes furent pris par la police dans la première semaine de leur voyage, et quatre membres du complot payèrent leur enthousiasme de leur vie. Cet échec n'arrêta pas l'activité de la jeunesse universitaire, particulièrement celle de INIoscou et de Pétersbourg. Dans divers cercles d'étudiants, la question de révolution sociale en Russie fut ardemment discutée, et les orateurs prirent parti pour l'une ou l'autre des opinions que nous avons constatées dans l'organisation de « Terre et Liberté ». Les uns voulaient atteindre leur but par un entraînement graduel du peuple aux idées de socialisme afin que la révolution vînt d'elle-même. D'autres, pensant qu'aucun entraînement n'était nécessaire, voulaient une révolution immédiate, amenée par les partisans intellectuels des intérêts du peuple, même au moyen de la violence'. Une organisation complète se forma ''i865^ pour développer les plans du premier groupe qui formulait ainsi son programme d'action :
i*^ Propagande parmi les paysans avec la nationalisation de la terre comme principe fondamental ; 2° révolte des paysans contre les propriétaires, la noblesse et les autorités en général ; 3'^ fondation d'écoles, d'associations, d'ateliers (de reliure, de couture, etc.) comme moyen d'entrer en communication avec le peuple ; 4'^ bibliothèques et écoles gratuites, organisation de différentes sociétés dans les provinces, sur le principe du communisme et dans le but d'attirer de nouveaux membres (tout ceci devant être dirigé pai- la société centrale de Moscou) ; 5'^ propagande socialiste dans le peuple par les maîtres d'école et les étudiants des séminaires théologiques (écoles secondaires' ; 6'' propagande dans les régions de la Volga, en se servant des facilités de locomotion sur le fleuve ^il n'v avait pas à cette époque de chemins de fer. excepté de Pétersbourg à Moscou).
Quelques membres du premier groupe de « l'Organisation » voulaient aller dans d'autres parties de la Russie, dès le prin-
' .\insi les deux principaux courants du socialisme russe apparaissent déjà vers 1860; nous verrons plus tard le développement ultérieur de chacun d'eux.
temps de 1866 afin de commencer une propagande pacifique. Mais ils n'eurent pas le temps de mettre leur plan h exécution, car ils furent remplacés par le groupe prêt a employer des moyens terroristes.
Les principaux fonctionnaires du gouvernement soupçonnaient fortement que quelque plan défini, tendant au terrorisme, avait été élaboré par la société après (ju'elle eut reçu la nouvelle de la formation d'un (( comité européen », ayant pour but le meurtre de tous les monarques d'Europe. Cet absurde soupçon a pu s'être fondé sur ce fait réel qu'un des leaders du groupe, l'étudiant Khoudiakov, était parti pour l'étranger en i865, où il avait fait la connaissance de Bakounine et d'autres réfugiés. Le « comité européen » peut avoir été une des deux « alliances » que Bakounine fonda en Italie (très probablement celle delà «Fraternité internationale ») et qu'il considérait lui-même comme les mères de l'Internationale. En tout cas, l'attentat commis par un membre de « l'Organisation », Kaiakozov, contre le tsar, le 5 avril 1867, semble avoir été conçu d après sa propre initiative, sans le consentement et même contre le vœu des autres membres.
Cet attentat eut pour résultat de faire découvrir la société au gouvernement. Trente-quatre membres furent mis en accusation et la plupart d'entre eux envoyés en Sibérie. Avec les officiers ci-dessus mentionnés, ce furent les victimes de cette nouvelle génération dont Bakounine parlait dans sa lettre à Herzen'. Elles ne furent pas les dernières.
Bientôt après le procès de « l'Organisation » (qu'on appelle souvent aussi le cercle d'Ichoutine, du nom d'un de ses chefs) il y eut un nouveau procès politique où les accusés furent encore plus nombreux (84). C'étaient presque tous des étudiants des différents établissements d'enseignement supérieur de Pétersbourg et de Moscou. Leur « leader » lui-même, Netchaiev, homme d'une très forte volonté, était étudiant et maître d'école. Bakounine, qui crut un moment avoir trouvé en lui l'homme <lont il avait besoin, le dépeint comme un grand ambitieux, téméraire pour lui et pour les autres, un homme
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