‹ La crise russeChapitre 37 sur 57 · L IDEE SOCIALISTE 29 I · texte numérisé non relu

L IDEE SOCIALISTE 29 I

qui identifiait la révolution avec lui-même et n'aurait pas hésité h trahir on ii sacrifier «[ni que ce fut (y compris Bakounine) au moment propice, si c'eût été nécessaire pour la réalisation de ses projets ; un fanatique, en un mot, mais qui valait mieux qu'un V égoïste ordinaire »,

L'alliance de Bakounine avec Netchaiev servit d'arme utile à ses ennemis, car ce fut grâce à elle que Marx lui infligea une défaite h « l'Internationale ». L'usage qu'en fit Netchaiev se comprendra facilement en lisant le programme suivant où il exagère les théories de Bakounine :

Le seul but do la « Société » est la libération complète et le bien-être du peuple. Mais comme la « Société » est convaincue que ce but ne peut être atteint que par le coup de balai d'une révolution populaire, elle emploiera tous les moyens possibles pour développer et répandre les maux les plus capables d épuiser la patience du peuple et de rendre nécessaire un soulèvement général.

La « Société » ne comprend pas la révolution populaire comme un mouvement réglé sur le classique modèle européen. Ce mouvement, qui ne s'arrêtera pas devant la propriété et les traditions de l'ordre social, ne s'estimera pas satisfait de la destruction d'une certaine forme politique pour, simplement, lui en substituer une autre et établir ce qu'on a appelé l'état révolutionnaire. Une révolution ne peut être salutaire pour le peuple que si elle déracine tous les éléments de lElat, extirpe toutes les traditions d'ordre social et détruit toutes les classes sociales en Russie.

Ainsi, la « Société » n'a pas l'intention de greffer sur le peuple une organisation venue d'en haut. Sans doute, une organisation sortira du mouvement populaire et des événements de la vie. Mais ce sera l'œuvre des générations futures. Notre œuvre, à nous, est uue destruction terrible, complète, universelle et sans pitié.

C'est pourquoi, lorsque nous approchons le peuple, nous devons avant tout nous unir aux éléments qui, depuis l'époque de la fondation de l'empire moscovite, n'ont jamais cessé de protester contre tout ce qui se rattache à l'Etat, directement ou indirectement : la noblesse, le fonctionnarisme, le clergé, les corporations et les usuriers. Unissons-nous avec le monde des brigands, les seuls vrais révolutionnaires en Russie.

P'aire de ce monde une force irrésistible et dévastatrice, tel est l'ensemble de notre tâche, de notre organisation, de notre idéal.

Nous devons ajouter que toutes ces horreurs ne devaient pas être reléguées dans un avenir éloigné et obscur. Elles devaient être accomplies en une seule année, en 1869.

En mai 1869 l'activité ^^^ plus résolus devra se concentrer sur Pétersbourg et Moscou ainsi que sur les autres villes universitaires. Durant cette période, une revendication devra être préparée et réalisée dans les

établissements denscignement supérieur; celle de la liberté de réuuion. A partir du mois de mai, l'activité se transportera dans les villes des provinces et des districts et se concentrera surtout sur la petite bourgeoisie, les étudiants en théologie, etc.. A partir du mois d'octobre, la propagande se portera dans le peuple, grâce aux forces réunies des membres de province et de Pétersbourg.

Enfin le 19 février i8jo, anniversaire de réinancipation, la révolution sociale devait éclater. A cette date, ce qui restait des obligations des paysans envers leurs anciens seigneurs expirait selon la loi d'émancipation, et la masse du peuple devait se lever de sa propre initiative. La société devait être prête à fournir son aide qui consisterait à détruire toutes choses et toutes personnes pouvant compromettre le succès d'une révolution populaire spontanée (les ennemis supposés de la révolution étaient appelés le « parti impérial »).

Vers le milieu de 1869, Netchaiev partit à l'étranger et, sur son affirmation que tout était prêt pour une révolution en Russie, reçut, par l'intermédiaire de Bakounine, les fonds nécessaires déposés chez Herzen par un émigrant russe. Il revint en septembre et organisa parmi ses que]([ues disciples une succursale russe de 1' « Internationale ». Dans les derniers jours de novembre, il obligea ses disciples, hypnotisés par la puissance de sa volonté, h tuer un de leurs compagnons Ivanov, le seul qui résistât à l'influence morale du leader. A la suite de ce meurtre, les membres du cercle furent arrêtés et Netchaiev s'enfuit en Suisse d'où, après deux ans, il l'ut extradé par le gouvernement suisse comme criminel de droit commun.

Ainsi s'acheva le mouvement révolutionnaire des années 1860 à 1870. Les révolutionnaires de cette période-là jouaient grand jeu et risquaient leur vie sur un coup de dé, mais le jeu n'était dangereux que pour eux-mêmes. Le contraste entre la réalité et le sens qu'ils en avaient était si grand et si évident que leur jeunesse inexpérimentée, leur enthousiasme et leurs théories sur le socialisme inné du paysan russe, toujours prêt à la révolution, pouvaient seuls les aider ii sauter par-dessus le gouflfre.

La révolution russe était encore au maillot. Elle était née pourtant etbientôt nous étudierons sa croissance. En tout cas, sa

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péilodo prcliisloiique prit lin avec le complot de Netchaiev.

L'iiu'xpt'iiciico et reiitluiusiasine ne devaient certes pas disparaître dans la péiiodc suivante, mais li-s « axiomes » lurent remplacés. L'exa<^éralion mùme de l'anarchisme de Bakounine dans le programme de Netchaiev rendit, par réaction, tous les mouvements postérieurs plus socialistes.

Le prof^ramme de Netchaiev ne s'était imposé a ses disciples que parla force dt> sa personnalité. Fleurs dépositions pendant le procès montrent que beaucoup parmi eux nourrissaient des vues tout il fait dillérentes sur le progrès de la révolution russe.

Nous avons vu (|ue ces idées modérées existaient déjà dans les orcranisations secrètes de i8()a, 18GJ et i865. L'échec de l'entreprise de Netchaiev (it réapparaître ces courants ;i la surface, sous la lorme de théories nouvelles.

La crovance naïve que la révolution devait être laite immédiatement par le peuple lui-même et qu'on n'attendait rien des classes instruites, sinon d'ouvrir le chemin, ne résistait pas à l'examen. Il fallait donc essayer de nouvelles théories en prenant pour point de départ, soit le peuple, soit les classes instruites. Le premier mouvement se rattache au nom de Lavrov, le deuxièmr est connu sous celui de Tkatchov, Ces deux hommes s'elVorcèrent île résoudre le problème posé par la faillite de l'anarchisme de Bakounine et du jacobinisme de Netchaiev. Tous deux, eu constatant le résultat de la j funeste expérience de 1860-70, étaient d'accord sur ce point: que la révolution sociale était impossible présentement. Mais chacun d'eux portait son attention sur une partie différente de cette conclusion : « La réi'oluliun sociale est impossible, disait Lavrov, alors faisons de la propagande soc'vdle ». « Non, répliquait Tkatchov, la révolution sociale est impossible alors faisons une révolution polili(juc. »

Si différents que peuvent sembler ces points de vue, il est facile pourtant de reconnaître en tous deux l'influence puissante de Marx, l'intraitable ennemi de Bakounine. L'iniluenee de Prouhon «'^tait maintenant ii son déclin. Le projet de ^larx devait prendre sa place dans l'esprit des chefs révolutionnaires.

Avec l'influence croissante des idées de Marx, ses deux théories principales, auxquelles Bakounine avait fait une telle opposition, furent acceptées. La première était que le nouvel ordre de choses devait se dégager de principes bien plus puissants que ceux engendrés par une conspiration secrète, puisqu'ils ont pris profondément racine dans le développement même de la société capitaliste actuelle. La seconde, que le bouleversement devait s'accomplir au moven du pouvoir politique dont les ouvriers se seront tout d'abord emparés, et ainsi la réforme politique devait précéder la réforme économique et sociale. Mais, comme la première idée était encore trop nouvelle pour être bien comprise du premier coup, et que la seconde avait été jusque-là considérée comme une hérésie fort dangereuse, le « marxisme » ne pouvait être accepté complètement. En effet, différents éléments de la théorie de Marx furent empruntés par les deux doctrines opposées et ils furent développés de telle façon que les doctrines devinrent irréconciliables. L'idée d'un bouleversement politique, antérieur il la révolution sociale, fut esquissée dans une variation du vieux jacobinisme par Tkatchov. Quant à l'idée du développement spontané d'un nouvel ordre social, Lavrov se l'appropria, mais l'entremêla bizarrement de bakounisme, toujours en faveur de la doctrine « populiste » courante. Naturellement, Lavrov faisait de l'opposition i» Bakounine, mais le résultat de son opposition fut de faire de sa propre doctrine une sorte de compromis entre les opinions courantes et la critique plus audacieuse de Tkatchov. Cependant, par la suite, il fui forcé de prendre dans une plus large mesure les opinions de ce dernier.

Tkatchov, qui entre 1860 et iHyo avait (ait partie du cercle de Netchaiev, pensait toujours qu'une révolution devait être laite maintenant ou jamais. Il partageait l'appréhension de Tchernichevsky sur la force croissante du capitalisme en Russie et il pensait que le meilleur moyen d^e la prévenir était de bouleverser l'Etal au moyen d'une conspiration et d'inaugurer une nouvelle ère de réformes sociales venant d'en haut. « Mais c'est alors la révolution politique qui relègue au second plan les revendications du peuple, la tâche du socialisme », répon-

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