LA CRISE ET LURGENCE DES RÉFORMES
Nous connaissons maintenant les forces sociales, les théories et les projets politiques dont dépendra la réforme en Russie. Nous savons que quelques-unes de ces forces, celles des couches supérieures, sont incapables d'imposer des réformes au gouvernement par leur influence sociale. Les autres — celles des couches inférieures — sont encore insuffisamment organisées. Pour cette raison, toute réforme qui se recommande par son urgence et sa valeur intrinsèque, risque de rester indéfiniment irréalisée, — comme cela a toujours été le cas jusqu'à présent. La réalisation immédiate des réformes étant impossible, on était libre de formuler les projets de réforme irréalisables, qu'ils soient trop vagues pour l'application pratique, — ce qui a été généralement le cas pour les programmes libéraux, — ou qu ils soient trop précis, c'est-à-dire abstraits et absolus. Cela changerait naturellement, si quelque force d'impulsion venait réveiller les éléments sociaux engourdis et pousser les éléments politiques à l'action. Il nous reste maintenant à voir si une telle force existe et, si elle existe, à en mesurer l'action possible.
Il y a deux causes principales qui rendront l'action politique efficace : l'accroissement de la misère et l'augmentation du mécontentement politique ; ces causes rendront les réformes inévitables. La misère, en s'accentuant, finit par provoquer une crise générale — agricole, industrielle et financière. Le mécontentement politique, en devenant permanent, forme une atmosphère d'inquiétude sociale, qui aboutit à la violence individuelle ou combinée. Une condition politique qui, non seulement a été impuissante contre la crise économique et l'inquiétude sociale, mais qui a encore aidé à provoquer la
première et à développer la dernière, est par cela même incompatible avec la satisfaction des besoins sociaux les plus élémentaires. Cet ordre de choses est donc condamné, et c'est le çrouvernement lui-même qui prononce leur propre condamnation, lorsqu'au milieu d'une crise sociale et du mécontentement général il se lance dans une guerre malheureuse.
Bien que nous ayons déjà parlé de ces causes, nous allons maintenant les étudier de plus près. Qu'est-ce que la crise russe? Et ([uelle est cette inquiétude sociale en Russie ? Essayer de répondre ii ces questions ne saurait constituer une olFensc à mes compatriotes. La crise lait maintenant les (rais de toutes les conversations; on Tétudie dans les comités olliciels et on la discute dans des centaines de revues. D'autre part, on ne saurait trop appuyer sur l'inquiétude sociale dans un livre destiné à un public qui a l'avantage d'être bien informé par une presse libre et qui en sait plus long qu'en sauront jamais la movenne des Russes. Car ce n'est pas pour savoir trop, mais pour savoir trop peu, que nous souil'rons en Russie; et le danger ne pèse par sur ceux qui savent qu'une position est intenable, mais sur ceux qui hésitent à abandonner une position intenable, assez tôt pour prévenir leur propre destruction.
Commençons donc par la crise agricole, qui est au fond de toutes les autres crises dans un pays comme la Russie. Malgré le développement rapide de l'industrie russe, la Russie reste un pays essentiellement agricole. Environ 80 p. 100 de la population sont des paysans et vivent de la terre. Les produits du sol (blé, bétail, volaille) représentent environ la même proportion dans le commerce d'exportation de la Russie. Tout changement important dans l'exportation peut déséquilibrer le commerce et, par là, consolider ou ruiner les finances du pays. Les grandes industries dépendent principalement de la clientèle villageoise, et la récolte, bonne ou mauvaise, se traduit par la prospérité ou la stagnation de l'industrie. L'impôt, le crédit, les mariages, la natalité, tout dépend de l'état de l'agriculture.
Or, en Russie, tout le monde sait que l'agriculture n'est pas dans un état très florissant. La carte qui en donne une idée générale est le résumé d'une longue et abondante enquête,
p. Milioukov-Crise Russe Carte V
Changements dans la Prospérité agricole depuis 1861 jusqu'à 1900
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Diminution
Changement moyen
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Augmentation