‹ La crise russeChapitre 40 sur 57 · IZ · texte numérisé non relu

IZ

LA. CRISE ET L URGENCE DES REFORMES j2I

que le gouvernement vient de publier. Elle représente les changements dans la prospérité des paysans pendant les quarante années (1861-1900) qui se sont éeoulées depuis leur émancipation. La teinte neutre (jaune) représente les changements locaux ([ui correspondent avec les changements moyens pour rensenible de la lUissie. De chaque côté de cette teinte neutre, trois teintes claires (rouges) et trois teintes sombres (bleues) se dégradant progressivement représentent les trois degrés progressifs d'amélioration ou de dépérissement dans Tune ou l'autre des provinces de la Russie. Remarquons d'abord ([uc même le chillVe moyen pour l'ensemble de la Russie indique souvent un état de décadence. C'estainsi que : i" l'étendue des lots alloués par la commune ii chacun de ses membres a diminué jusqu'à 54,'' p. 100 en comparaison avec 18G0 (le ciiiflre de cette dernière année étant considéré comme 100); 2° la récolte du blé et des pommes de terre a baissé jusqu'il 94,4 P- 'oo depuis 1861 ; 3" le nombre des bestiaux, sur un lot de terre arable, a baissé jusqu'à 90,7 p. joo depuis iHjo; 4° h» consommation de l'alcool a baissé jusqu'à 67,7 p. 100 depuis 1870; 5° les arrérages d'impôts, qui, de 1871 à 1880, formaient •>.'! p. 100 des paiements annuels, ont augmenté à 117 p. 100; ou bien, en considérant le premier chiffre comme 100, l'augmentation va jusqu'à 53a p. 100; 6° de i886 à 1890, l'émigration moyenne était de 178 p. 10.000 de l'augmentation naturelle de la population; de 1896 à 1900, le chill're était 972, ou, le premier chiffre étant considéré comme loo, une augmentation de 546 p. 100. Rappelons-nous (jue ces chiffres représentent les changements movens pour l'ensemble de la Russie et coïncident avec ceux qui sont marqués en teinte jaune sur la carte. Des changements bien plus néfastes s'observent lorsque nous examinons les provinces teintées de bleu, suivant la table ciaprès :

I" Diminution des lots de 100 à. .

2° Diminution des récoltes jusqu'à.

3" » des bestiaux jusqu'à.

4" Diminution de la consommation df l'alcool jusqu à

Maxinium.

Minimum.

Maximum. Minimum.

5" Augnicutation dos ari'ôragcs

d'impùts do -ri. p. loo à i7'2-444

p. loo ou do loojusquà. . . . 78-2.0 )^ j.oiS.o »

6° Augmentation do lomigralion

de 17.8 p. 100 à 126. 1 — 36o.i

p. 100 ou de 100 à 708.0 » li.oaS.o »

Outre ces conditions communes h toute la Russie, il faut en mentionner deux autres, qui sont particulièrement défavorables dans ces régions décadentes, tandis que la moyenne est plutôt favorable (ou, en tout cas, n'est pas défavorable pour l'ensemble du pays) :

Maximum. Minimum.

7" Les salaires agricoles (augmentalioii moyenne 108. 3 p. 100) ont diminué depuis 1871 do 100 p. 100 6.(.3 p. lOO

8'^ La migration iulorieurc (autorisation de cliaugemouls de résidence temporaires, pour trouver du travail) (augmentation moyenne 5.5 fois depuis 18G1). a augmenté 8 lois ■i^)9 lois.

Tous ces chiffres se rapportent seulement à la population aj^ricole, — aux paysans des villages russes. Mais pourquoi, pourrait-on se demander, les agriculteurs du sud-est de la Russie souffrent-ils de cette crise, tandis que les provinces de l'autre moitié de la Russie, celles aux teintes claires, jouissent d une prospérité comparative?

En réponse à cette question, il faut dire que la prospérité du paysan du Nord n'est que comparative, c'est-à-dire que sa condition n'a pas beaucoup empiré — ou s'est améliorée un peu — depuis le commencement de la période résumée par la carte. Mais déjii \\ cette époque (1861), elle était loin d'être satisfaisante. La carte qui indique le degré absolu de prospérité en 1900, fournit une autre distribution de couleurs : le nordouest de la Russie y est moins clair et le Sud-Est moins sombre, — à l'exception de la tache noire au Centre-Sud. Cela signifie qu'en dépit de l'amélioration générale durant les quarante dernières années le paysan tlu Nord-Ouest n'est pas encore dans l'aisance; tandis que, malgré le dépérisscn)ent général de sa condition, le paysan du Sud-Est a encore quel-

LA CUISK KT LUIUIENCE IH:s IllÎFOnMES 323

ques ressoiirres et que le paysan du Centre Sud porte tout le poids de la crise, parce ([ue, pour lui, le plus bas niveau du bien-être actuel correspond avec le plus liant de|^ré de dépérissement durant les quarante dernii'res années. L explication de toutes ces dillerences réside dans le lait que la crise russe est surtout et avant tout une crise agricole. Le paysan du \ord-Ouest arrive ii joindre les deux bouts parce que, depuis longtemps, il s'est accoutumé à ne pas compter sur l'agriculture exclusivement. Le paysan du Sud-Est, au contraire, vit des produits de la terre seuls; mais il lire quelques ressources de l'agriculture parce que la fertilité naturelle du sol n'est pas encore épuisée, tandis que le paysan du Centre-Sud, dépendant exclusivement de l'agriculture, vit au jour le jour, parce que ses terres sont épuisées.

Nous comprendrons mieux les raisons profondes de ces difFérences, si nous nous rappelons qu'elles coïncident presque avec les dinérences du procédé de colonisation de la Russie'. La région du Nord-Ouest a été colonisée d'abord; les districts du Centre-Sud ont été colonisés ensuite (après le milieu du xvi*^ siècle) et la région du Sud-Est encore plus lard (aux xviiiet xix'' siècles). Conséquemment, la phase agricole du développement économique est, dans le Nord-Ouest, close depuis longtemps, pour faire place à la phase industrielle, tandis que dans le territoire du Centre-Sud cette phase agricole est en train de s'achever et que dans le Sud-Est elle dure encore. Plus une de ces trois régions est riche en ressources naturelies, plus elle est pauvre en industrie humaine, et i>ice versa; et, naturellement, c'est dans la contrée intermédiaire que la crise a le plus d'acuité, parce que les ressources naturelles y sont épuisées et que l'industrie n'a pas encore eu le temps de s'y développer.

La situation est devenue particulièrement grave, ii cause de la rapidité croissante de cette transition de phase agricole en phase industrielle. Les causes de la rapidité croissante de cette transition de la soi-disant a économie domesti(|ue )>, ou phase « naturelle », en « économie d échange » sont nom-

' Voir chapitre l'^

brcuses et assez compliquées. Les plus importantes sont les exigences de l'Etat qui se développe rapidement, et la situation de la Russie au milieu des nations économiquement plus développées avec qui elle est obligée de rivaliser sur le marché international.

En somme, la crise agraire de la Russie est letiet inévitable de deux causes : l'état élémentaire de l'économie publique et les exigences croissantes de l'Etat et des nouvelles conditions de la vie. Les dépenses domestiques ont augmenté considérablement, tandis que le revenu est resté stationnaire, ou a même diminué par suite de l'épuisement des ressources naturelles, de laugmentation de la population, de la condition des marchés étrangers, etc. De là, l'équilibre entre le revenu et les dépenses a été détruit. Voilà donc la crise réduite à sa plus simple expression. Examinons-la maintenant dans ses détails.

Avant l'émancipation des pavsans, il y a une quarantaine d'années, la vie économique avait encore son caractère médiéval en Russie. Elle était londée, du moins en ce qui concerne le paysan, sur la production domestique pour la consommation domestique. La dépense pour la nourriture, le logement, le vêtement, le chauffage et l'éclairage, en somme pour tous les articles du budget de famille, était à peu près nulle. Un paysan ne payait rien pour habiter sa cabane; il se nourrissait du produit de ses champs et de son jardin ; il était amplement pourvu de bure lissée avec la laine de ses brebis et la fibre de son chanvre : il n'économisait pas le bois qui alimentait l'énorme poêle qui occupait le quart de sa maison, et en faisait une étuve pendant les longs mois d'hiver; il ne ménageait pas non plus ses yeux, car il éclairait l'intérieur de sa hutte au moven de minces copeaux, constaniment renouvelés, dans un récipient de forme préhislorique, tandis que les femmes filaient assises à leur rouet. Mais, à l'heure actuelle, tout cela est changé. Les copeaux ont été remplacés par les lampes à pétrole; la toile domestique a fait place au calicot, et la laine a disparu; le combustible est devenu très rare et très cher. Les aliments — provenant du règnr- vi'gétal seul — sont insuffisants; trop souvent le cultivateur est obligé d'en acheter, si

LA CRISE ET l'uRGENCE DES REFORMES 32:5

souvent que la question a été posée sérieusement de savoir si, pour le cultivateur russe, il n'est pas plus avantageux que le cri'ain soit hon marché, et que des ('coiumiistes savants y ont répondu allirmativement.

Pourquoi les conditions économiques sont-elles ainsi changées? Les anciens seigneurs se plaisent h répondre que c est parce que le pavsan russe est devenu paresseux et prodigue, depuis que peisonne ne veille plus sur lui. Ils vont jusqu'à dire que c'est également pour cette raison que le paysan préfère les produits tout préparés de la lahrique aux produits de ses propres mains. Le hiit est qu'à présent le paysan est trop pauvre pour pouvoir utiliser son travail et celui de sa famille; il n'a plus de matière première pour son industrie domestique. N ayant plus de laine ni de chanvre, il ne peut plus faire tisser ses vêtements par les lemmes de la maison. Les nouvelles dépenses pour le calicot des fabiiques ne sont certainement pas occasionnées par un goût de luxe, mais par la dure nécessité, et ce qu'il achète est bon marché et de mauvaise qualité. On ne peut pas non plus l'accuser de prodigalité sous prétexte qu'il achète quelques aliments au marché, puisque, en movenne, sa consommation annuelle est encore au-dessous du minimum indispensable. Il ne consomme que de a3 à 9.6 pouds ^ de grain, et parfois même i5 seulement, tandis que les soldats ont droit à ay pouds. De plus, le paysan russe ne consomme pas de froment, cjuil ne cultive que pour vendre, mais du seigle et plus généralement des pommes de terre. Tandis que la production du grain en général n'est plus aujourd'hui que 88 p. loo de ce qu'elle était il y a quarante ans. la récolte de la pomme de terre a plus que triplé. Ce qui prouve que, si le pavsan achète du grain au marché, c'est qu'il est obligé de vendre la meilleure qualité du sien pour couvrir des dépenses nécessaires, ou bien qu'il est obligé de vendre à un moment pour racheter à un autre (et cela avec perte comme nous allons le voir',, ou encore que son lot de terre est incapable de produire le minimum de nourriture nécessaire. On ne le verra jamais acheter de la viande, parce

' Un poud équivaut à environ 17 kilogrammes.

qu'en général il n'en mange que quatre fois par an. S'il trouve encore de Targent pour acheter de l'alcool — le fameux vodka — ce n'est pas qu'il soit ivrogne, mais parce que le vodka semble nécessaire aux Russes pour des raisons d hospitalité. Kt même la consommation de l'alcool est-elle moindre en Russie que dans tout autre pays civilisé et, comme nous l'avons vu, elle va encore en diminuant. Donc, les achats que le paysan russe fait au marché sont inévitables. L'augmentation de ses dépenses pour la nourriture, la lumière, etc., n'indique nullement un progrès dans son bien-être matériel, c'est au contraire un signe de son appauvrissement. Cela ressortira avec plus d'évidence si nous examinons de près la plus importante des dépenses du pavsan, celle dont dépendent toutes les autres : le paiement des impôts.

Si le pavsan russe n'a pas le temps de travailler pour luimême, s'il est fatalement mal nourri et mal vêtu, s'il est pauvre, c'est qu'avant tout et surtout il est obligé de payer des taxes. Il fait son possible pour les payer et si, malgré tous les eflorts, les arrérages s'accumulent, ce n'est pas parce qu'il ne veut pas, mais parce qu'il ne peut pas payer. De i883 i» 1892, pendant que la population a augmenté de 16 p. 100, les impôts ont augmenté de 29 p. 100, c'est-à-dire près du double; et de 1893 à 1902, tandis que l'augmentation de la population, épuisée, s'est ralentie et s'est réduite h i3 p. 100, les impôts ont pris un développement inconnu jusqu'alors et ont augmenté de 49 P- ïoo '■> ce qui fait près de quatre fois l'augmentation de la population. 11 n'est pas étonnant alors que, tandis que de 1871 à 1880, chaque dessiatine (2,70 arpents) des terres occupées par le paysan devait à l'Etat o fr. 96 d'arrérages, de i88i il 1890 cette dette soit montée h i fr. 20, et à 2 fr. jo de 1891 à 1900. Il faut ajouter que, généralement, les autorités font payer les impôts au moyen de vente publique et forcée, avant que les arrérages aient le temps de s'accumuler. Le pavsan se trouve ainsi réduit ;i l'insolvabilité chronique et finit dans l'apathie. Un propriétaire terrien et un conseivateur connu, M. Bekhtéiev, s'exprime comme suit en parlant de ce problème :

LV CRISE ET l'urgence DES REFORMES ^27

Une (liminufion de la propriété des paysans des provinces du Centre senibli' impossible, parce qu'il ne leur reste rien qui puisse être vendu (par les aulorilr'-s pour payer les arrérag<'s]. Ce qui fait que la contribution des paysans au budget de l'empire a diminué, non pas légalement, mais par la force des circonstances. Les paysans paient à présent non pas ce qu'ils doivent, mais ce qu'ils peuvent, car il est impossible de lever la totalité des taxes. Le plus malheureux c'est qu'étant insolvables les paysans ne cherchent plus à économiser quoi que ce soit, car leurs économies seraient saisies pour payer les taxes. La désespérante, l'implacable pauvreté enlève tout désir de faire des économies ou d'améliorer la vie, même si l'occasion s'en présentait. Le sens pratique des paysans ne leur permet que d'améliorer leurs bâtiments, parce que, bons ou mauvais, ces derniers ne peuvent pas être vendus pour arrérages. Et c est ainsi ([ue les paysans n'ont aucun désir de gagner de l'argent pour un autre l)ut, ou pour thésauriser. Si par iiasard ils ont queUjue surplus, ils pn'-fèi'ent, av(^c raison, le dépenser t[ue do le donner au percepteur.

La ciUttioii qui précède étant laite par un homme qui connaît à fond le village russe et qui est décidé à dire la vérité, qu'on ne peut d'ailleurs plus cacher, n'a rien d'exagéré. Nous allons citer encore une autre opinion extraite des minutes d'un comité nommé par le tsar pour établir l'état réel des choses et présidé par le ministre des finances, M. J\okovlsev. A une des séances (octobre 1903), M. Schwanchach, un des hommes les plus compétents en la matii^re, iit la déclaration suivante :

Comme résultat de la surtaxation des six dernières années, la perception des neuf gouvernements du centre et de l'est de la Russie ne faisait rentrer que 407 nùllions de roubles, au lieu de 45o millions dus, de sorte que les arrérages se montaient à plus de i5 p. 100 des impôts. Il est évident que la population n ('lail vraiincnl pas à même de payer davantage ; et elle ne paya niènn^ pas cette somme, car pendant cette période le gouverneuu>nl a été obligé de dépenser environ 2o3 millions pour nourrir cette population. Alors, le budget lu^ pouvant réellement garder que la moitié de ce qui avait été payé, la perte réelle fut de 44 P- loo <l<^s impositions. La surtaxalion est évidemment inutile, et il vaudrait mieux laisser l'argent au peuple.

Dans ces conditions, le gouvernement était obligé d'intervenir et d'abolir les taxes qu'il lui était impossible de faire rentrer. L'état déplorable de l'économie rurale avait déjà été constaté en i8j3 par une commission du gouvernement. Dix ans plus tard, sur l'initiative d'un ministre libéral, M. Bunge, on fit une tentative pour alléger le faix de la taxation directe.

3o8 CRISE RUSSE

D'abord, la lourde taxe de rachat (pour les terres achetées aux seigneurs par les paysans, avec l'aide pécuniaire de l'Etat) fut quelque peu réduite, ce dont la Russie du Nord profita le plus. Puis on supprima la capltation surannée introduite par Pierre le Grand. La réduction générale de la taxe directe due aux réformes de M. Bunge a été, de 1882 à i885, d'environ 5o millions, soit i5o millions réduits a 100 millions.

C'est ainsi qu'à l'heure actuelle le revenu de limpôl direct ne se monte plus qu'aux 2/3 de ce qu il était avant la réforme de M. Buno-e. Mais sous son successeur, ]M. Vichneoradskv, le gouvernement changea subitement de politique. Pour combler le déficit du budget, on augmenta les impôts indirects dans une très grande mesure, et on a ainsi repris au paysan plus qu'on ne lui avait accordé. De i885 h 1895, les impôts et la douane versèrent dans le Trésor un surplus de 809,8 millions, c'est-à-dire six fois ce qui avait été encaissé d'après la réforme de M. Bunge. M. Witte, le successeur de M. Vichnegradskv, alla encore plus loin. Non seulement il maintint et développa le système des contributions indirectes qui, d'après lui, étaient pavées « volontiers » et « selon les movens » de la population, mais encore il établit le principe « de ne pas seulement subvenir par le revenu annuel aux besoins courants de l'Etat, mais de constituer un certain surplus disponible ». M, Witte réussit en efTet à constituer un « surplus disponible » de plus d'un billion de roubles [et cela dans l'espace de huit ans (1892-1900)], qu'il a dépensé brillamment à protéger les grandes industries et à introduire l'étalon d'or, tout en étant obligé de nourrir la population rurale qui mourait de faim et de résoudre le problème des énormes arrérages. Pour protéger les grandes industries il dépensa 2j5 millions, et on perdit 3i4 millions par la rémission des arrérages.

La population, incapable de payer des impôts directs, contribuait quand même au budget, en achetant de l'alcool, du thé, du sucre, des allumettes, du pétrole et les produits des industries protégées. La crise réelle, la crise financière, ne devait commencer que lorsque les ressources du paysan

Page 1