‹ La crise russeChapitre 42 sur 57 · L.V CRISE ET l'urgence DES REFORMES · texte numérisé non relu

L.V CRISE ET l'urgence DES REFORMES

Ce lermage exorbitant fait penser à celui de l'Irlande avant la grande lamine de i84(J-47> fli':""d la compéliLioii des paysans « rappelait la lutte pour le pain dans une ville assiégée ou sur un navire en pleine mer ». C'est à ce genre de compétition que se livre le paysan russe, par suite de l'insulllsance absolue de son loi de terre. I^'lant donnés ces fermages, il laul écarter toute idée de profit ; le seul objet du paysan — et la seule explication économi(|ue de la possibilité de ces fermages— est d'employer son labeur et celui de son cheval (labeur qu'il n'est pas obligé de payer) à produire un peu plus de blé pour se nourrir. Autrement, tout travail supplémentaire serait impossible, et l'homme et la bête mourraient de faim. Il ne faut pas alors s'étonner que le ti'avail ne compte pour rien.

Le caractère aiffu de cette concurrence dans le fermacre montre que les occasions de louer des terres sont rares et que cette ressource est insulfisante pour satisfaire tous les besoins. La proportion moyenne des terres aiïermées. comparée avec les allocations communales, est de 17,4 p. loo pour l'ensemble de la Russie. La situation est particulièrement difficile dans le Sud, où les terres communales sont exiguës et le fermage est très élevé.

Que reste-t-il donc à faire an paysan, lorsqu'il n'y a plus de terre à louer ou à vendre ? Sa seule ressource est de quitter son village et de chercher h utiliser ailleurs une force de travail dont il ne trouve pas l'emploi chez lui. Ici encore, nous constatons une srande différence entre le Nord et le Sud. Les hommes quittent leurs fovers dans le Nordcomnie dans le Sud, mais en nombres diderents, pour des raisons' différentes et avec différents résultats. En iç)00, i4-2 millions de paysans, hommes et femmes, ont quitté leur village pour chercher du travail, soit '.\i p. 100 de la population adulte. Cette proportion monte à 5o p. 100 — plus de la moitié de la population ouvrière — dans les vieilles régions industrielles du Nord, et descend au-dessous de aS p. 100 — un quart — dans les régions agricoles de colonisation moderne. 11 ne s'agit pas, qu'on y prenne garde, d'émigrants, mais de gens qui partent pour quelques semaines ou quelques mois et reviennent avec

334 ClUSE RUSSE

leur salaire, pour combler le déficit du !)udget de la famille qui est restée au village. La somme moyenne ainsi rapportée a été d'environ 190 francs par ouvrier; et Ion peut compter un ouvrier par famille. Mais, dans ce gain en surplus, la participation du Nord a été plus forte que celle du Sud, car l'ouvrier vovageur du Nord est en général mieu\ situé et mieux pavé que celui du Sud. Cette différence ressortira clairement de l'étude du tableau suivant, où deux provinces typiques — l'une du Nord et l'autre du Sud — sont comparées sous le rapport des métiers choisis par les ouvriers ambulants ;

Métiers. Province l'rovince

de Tver (Nordi. de Voronèje (Sud).

Ouvriers d'usine, domestiques . . 37.6 p. 100 8. J p. 100

Artisans, charpentiers, cordonniers,

forgerons, etc 34-3 » 16. i »

Laboureurs 7.9 w 73.8 »

Ce tableau montre que les occasions de travail supplémentaire des paysans sont diflerentes. Dans les vieilles provinces ce sont les travaux d'usine et les métiers qui dominent, tandis que dans les provinces jeunes ce sont les travaux des champs. Cette diflerence se traduit par une difTérence dans les salaires, car l'usine paie mieux que la ferme. Ceux qui ont la chance d'entrer à l'usine rapportent 4^0 francs en moyenne et ceux qui travaillent aux champs ne rapportent guère que 23o francs.

Mais ce n'est pas seulement l'infériorité du salaire, c'est surtout l'incertitude de trouver de l'ouvrage qui fait que les travaux agricoles sont moins lucratifs. Le nombre des ouvriers de ferme ambulants n'est pas réglé par la demande. Il peut arriver que la demande soit grande, et alors les voyageurs sont reçus à bras ouverts et bien payés. Mais il peut aussi arriver qu'il n'y ait pas de demande et, dans ce cas, les laboureurs qui, à l'entrée du printemps, ont (|uitté des régions où l'on avait besoin de bras risquent d'y retourner en automne comme mendiants. De simples rumeurs de bons salaires, payés dans des provinces où la récolte a été bonne une année, suffisent pour y attirer l'année suivante, qui peut-être verra une mauvaise récolte, toute une armée d'ouvriers. Un bon million de

LA CRISK ET L URGKNCE DES UÉrUH.M ES 335

laboureurs de la Russie du Sud couient iiinsi le dauger annuel de rester dans la détresse ii ce jeu de hasard.

On pourrait conclure de tout ce qui préci'de sur les sources de revenu du paysan (jue tout Targcnt provient des travaux et des salaires extérieurs, el (ju il ne se vend })as de hic dans les villages. Cette conclusion ne serait pas conforme u la vérité. S'il est vrai, en ellet, (|ue le paysan russe n'a rien i» vendre du produit de sa lernic qui ne sulfit pas ii ses hesoins, il est égalenient vrai qu'il vc/id du hlé, car l'argent ([ue rapporte le lahoureur voyageur ne sullil pas pour payer le fermage et les impôts. Malgré la valeur en consommation de cette partie du budget du paysan, il laul la considérer dans sa valeur en espèces '. Il laul aussi considérer la production du grain pour la vente, parce que le paysan est loin d'en être le seul producteur. Il y a beaucoup de domaines, appartenant ii la noblesse et à des propriétaires des autres classes, qui produisent exclusivement du grain pour le marché. Ceux-là ne souffrent pas de l'insuliisance des lots, ni d un surplus de force humaine et chevaline dont on ne peut tirer parti. Cependant, ces domaines étant également atteints par la crise générale prouvent ainsi qu'il y a d'autres causes de détresse que celles que nous avons déjà décrites, c'est-à-dire celles qui sont dues aux conditions spéciales de l'économie rurale du paysan.

Examinons donc les causes de la crise commune à tous les producteurs de grain, qu ils soient membres des communes ou propriétaires privés.

La vérité est que la production du grain pour l'exportation est sur le point de cesser d'être profitable en Russie, car elle ne peut pas supporter la concurrence étrangère ; d'abord, parce que, dans les conditions actuelles de la culture, le rendement du sol est très minime et, ensuite, parce que le prix du grain est trop bas pour couvrir les frais de culture et surtout de transport, les moyens de transport étant mal organisés en Russie.

' Il faut se rappeler qu'une petite partie seulement de la récolte est vendue à Tétranger. De i8yi) à 1894, la lolalitc du grain n'a été que de ij,t p. 100 de la récolle enlicre. De ce total il y a eu j4.j p- lou de blé, 3o p. 100 d'orge, 10,1 p. 100 d'avoine el 3 p. 100 seulement de seigle, c'est-à-dire du principal aliment du peuple et dont la récolte dépasse celle des autres céréales.

La récolte moyenne de la Russie est au-dessous de celle des autres pays produisant du grain. Le tableau suivant est établi par pouds pour un dcssiatine :

Page 1