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L.V CRISE ET l'urgence DES REFORMES

capitalistes russes pourront-ils et voudront-ils résoudre cette question d'eux-mêmes, ou bien leur faudra-t-il une nouvelle impulsion, que pourrait leur fournir, par exemple, l'adoucissement du régime protectionniste !' I^n 1899, M. \\'itte a répondu d'une façon optimiste que :

Lo prolccliouiiisin<> Olaiit un nioyou. et non uno lin, in^ peut avoir qu uni; importance temporaire jusqu'au moment où Ii* but pour l('t[nei il était adopté est atteint. Le protectionnisme mourra de mort naturelle quand une industrie nationale, saine, aura été établie et qu'une concurrence eHicace aura été créée dans l'empire. La conséquence logique du protectionnisme c'est son annihilation par lui-même.

Pourtant, il y a des personnes qui se demandent si 1 optimisme de l'ancien ministre des finances est bien fondé, sa propre politique financière n'ayant certes pas ouvert la voie au résultat i|u il prédisait. Comme philosophe politique, 11 a pu prédire justement le développement de la concurrence et l'annihilation du protectionnisme, mais, comme ministre des finances, il a fait tout ce qu'il a pu pour en restaurer la vitalité décroissante — par la protection des svndicats, les primes sur l'exportation, etc., — maintenant ainsi les prix élevés malgré le surplus de production et éliminant le libre jeu de compétitions qui, dans son beau projet, devait être la force destructive du protectionnisme. M. ^^ itte pourtant a le mérite d'avoir amené la question du protectionnisme à une phase aiguë, au moyen de la crise aussi bien industrielle qu'agricole. Le protectionnisme devait en effet aboutir à l'annihilation de lui-même, dans une certaine mesure du moins, pour conquérir le marché indigène dans l'intérêt de l'industrie elle-même.

La politique financière de ^L Witte était d'accord non pas avec ses éloquents projets, mais avec sa politique ministérielle comme protecteur des grandes industries. Après le Necker russe, M. Bunge, qui avait inauguré l'ère des déficits, le Calonne russe était venu pour prouver que la Russie avait du crédit, et il l'a lait en empruntant et en augmentant prodigieusement la dette publique. C'est pour prouver aussi que la Russie avait de l'argent qu il augmenta les impositions et força la population affamée i:^ payer un milliard de « surplus » au Trésor.

Après avoir examiné la crise agraire et la crise industrielle qui sévissent en Russie, cette dernière d'une façon moins aiguë, grâce au protectionnisme, nous allons considérer maintenant l'état financier russe. Heureusement, la crise financière nest pas encoie arrivée, bien que tous ses symptômes soient déjà évidents. Cependant, il est juste de considérer la politique financière de la Russie non pas au point de vue de ses conséquences, qui auraient pu être désastreuses, mais au point de vue de son but, qui devait être profitable. On sait bien que la question monétaire peut être résolue d'une façon qui semble avantageuse pour les uns, mais qui est funeste pour les autres. Or c'est cette question qui a eu une importance vitale pour plusieurs générations de financiers russes.

M. Witte a eu le çrrand mérite de la résoudre, en substituant l'étalon d'or au papier tombé en discrédit, et de rétablir ainsi la confiance publique, ce qui est une chose très appréciable, ^Nlais chaque chose a ses inconvénients, et le côté négatif de la mesure de M. Witte a été, pour employer le langage du président Walker, « de nous jeter de la monnaie de papier irremboursable et fluctuante dans les griffes tenaces d'un étendard peu élastique ». C est ainsi que la crise générale, et particulièrement la crise agricole, s'est trouvée aggravée par un nouvel élément de confusion.

Autrefois, la Russie avait une circulation toujours croissante d'espèces en argent. Grâce à la balance toujours favorable du commerce, la source monétaire augmentait toujours, et cette augmentation de monnaie d'argent était d'autant plus sensible que dans les siècles précédents la réserve en était insuffisante. Comme conséquence la valeur de l'argent a diminué très rapidement; elle est maintenant de i5 à i8 lois moindre (ju'il y a ^oo ans et de 7) ii 4 fois moindre qu'il y a 3oo ans. Le prix des denrées a augmenté dans les mêmes proportions. Mais depuis Pierre le Grand l'argent n'a été que l'étalon légal «»u nominal. Le véritable étalon était les valeurs de papier, et cela, à cause des dépenses militaires du gouvernement, dépenses que ce dernier ne pouvait payer sans faire usage du crédit, tandis que le crédit étranger n'existait pas et que les emprunts étaient impossibles à cette époque. De Pierre le

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Grand ii Catherine II, l'argent a été remplacé par la monnaie de billon, puis Catherine II introduisit le papier-monnaie (les assignats) ([ui s'est rapidement déprécié, au fur et ii mesure qu'on laisait de nouvelles émissions, pour paver les dépenses des guerres avec la Turquie, et sous Alexandre I" avec Napoléon. En 1843, Kankrin, ministre de Nicolas I", essaya de supprimer ce papier-monnaie inconvertible, en le remboursant n sa valeur courante (dépréciée]), trois ou quatre fois moindre que sa valeur nominale en argent. Mais, même au prix de cette banqueroute partielle de l'Etat, le gouvernement fut incapable de restaurer la monnaie d argent, puisque les nouveaux billets de banque émis par l'Etat (un pour 3 i '2 des anciens) ne restèrent remboursables que jusqu à la guerre de Crimée et qu'ils redevinrent alors une sorte d'emprunt forcé, sans intérêts et sans garantie de remboursement au pair. Comme résultat, la confiance s'ébranla de nouveau et, grâce aux émissions illimitées, les nouveaux billets lurent encore une fois dépréciés.

Un tel système monétaire était indii^ne d'une nation civilisée. Par ses fluctuations, il entravait sérieusement le commerce et l'industrie, particulièrement le commerce étranger. La circulation de l'argent était devenue une cause de spéculation et les finances russes dépendaient des banquiers étrangers et des bourses. Tous ces inconvénients du papier-monnaie n'étaient que trop évidents et son abolition était on ne peut plus désirable. Ce que disaient, d'ailleurs, les économistes pour défendre le principe du papier-monnaie ne pouvait guère s'appliquer à la tradition financière de la Russie en cette question. Ils vantaient l'élasticité et la commodité du papier-monnaie en tant qu'expansion, sa vertu représentative comme moyen d'échange, pourvu qu'il fût sagement et honnêtement employé, la possibilité qu'il pût servir de transition h un système monétaire scientifique, etc., etc..

Mais certains intérêts de classe étaient intimement liés au maintien du papier-monnaie et ceux-ci devaient souffrir de la prochaine réforme. Si les classes riches demandent un étalon immuable et théoriquement supérieur, les classes laborieuses, en Russie comme partout, demandent d'abord et surtout des

espèces. Elles demandent que l'argent soit tangible et abondant: peu leur importe qu il soit théoriquement sur, pourvu qu il soit bon marché. Nous avons vu que les principaux malaises des villages et des districts ruraux russes en général proviennent de la rareté de l'argent et de l'abaissement des prix des produits agricoles. On demande plus d'argent, une monnaie capable d'expansion et pouvant faire monter les prix; l'argent monnayé est bon, le papier est meilleur pourvu qu'on en ait abondamment. C'est pour cette raison qu'on a vu un petit parti agraire défendre le vieux système monétaire, malgré ses inconvénients au point de vue des industriels aussi bien que des théoriciens. Mais les industriels n'attendirent pas la réforme monétaire pour sauvegarder leur intérêt. Comme les industriels américains de 1862, ils obligèrent le gouvernement à les protéger, et cela particulièrement par les « droits d'or )) (i8j6) contre les fluctuations du papier-monnaie. En Russie comme aux Etats-Unis, ce fut le premier pas vers l'étalon d'or. Mais les industriels russes ne demandaient pas autre chose, puisque toutes les facilités de commerce et de capitaux étrangers, que l'étalon d'or ne pouvait manquer de réaliser, les menaçaient d'une importation et d'une concurrence croissantes.

Comme nous l'avons vu, les « droits d'or » sur les importations devinrent également le point de départ d'un progrès énorme dans l'industrie, progrès qui est arrive à son apogée par le tarif prohibitif de 1891. Ce dernier fut le second pas vers l'introduction de l'étalon d'or, le plus important aussi, parce qu'il avait pour but direct de constituer une réserve d'or par une balance favorable du commerce et des droits de douanes élevés.

Puis vint l'année critique de iSgS, l'année de la crise d'argent et de l'abolition de la loi Sherman de 1890. La circonstance qui amena la victoire des nionométallistes des Etats- Unis, la décision du gouvernement des Indes d'arrêter le libre monnayage de l'argent, a été aussi le signal de la j)rcmière mesure russe de ce genre, prise un mois plus tard (28 juillet) par le ministre Vicbnegradsky. Le libre monnayage de l'argent fut arrêté en Russie par un ordre exécutif qui n'attira pas

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l'altt'nfioii juibliciue comme l'avait iiltirée en Américjiie l'ordre subreptice de nSjo. Les mesures ultérieures, conduisant à lintroduction de l'étalon d"or, lurent prises presque sans opposition. La Russie ne connut pas les nombreuses liirues américaines pour défendre les intérêts des producteurs. Des publicistes agraires crurent bon d'abandonner leur campagne en laveur du papier-monnaie pour essayer de recommander « l'argent bon marché » sous le manteau d'un étalon d'argent. Mais ils arrivaient trop tard (en 189J seulement^ et étaient trop suspects de « propriélarisme » pour inllnencer l'opinion publi([ue. En outre, cette dernière était trop ignorante en matière de finances pour se ranger de leur côté. Les économistes de profession et les professeurs d'économie politique étaient presque tous en faveur de l'étalon d'or et ne se laissaient pas influencer par les bas prix des produits agricoles, que même, dans un ouvrage collectif, publié par le ministre des finances, ils avaient essayé de présenter comme avantageux. Ainsi, l'étalon d'or fut définitivement introduit en iBqS. Lors de cette introduction, le ministère des finances ne prévoyait guère les nombreux efforts et les grands sacrifices qui devaient être nécessaires pour faire aboutir le nouveau système monétaire.

Mais il ne sullisait pas d'entasser une énorme masse d'or dans le Trésor, il fallait veiller sans cesse à ce que le pays ne fût pas drainé du métal tant convoité. Le maintien de la réserve d'or devenait dorénavant le principal objet de la sollicitude financière. Tout le reste était accessoire, et l'administration devint l'esclave de sa propre réforme.

La tâche n'était pas légère. Avec un bilan favorable de paiements étrangers, une réserve d'or est facile ii maintenir; mais cette condition n'a jamais existé en Russie. Il est vrai que, grâce aux tarifs douaniers prohibitifs, notre bilan commercial est presque toujours en notre faveur, c'est-à-dire que l'exportation excède l'importation. Mais même cet excédent a visiblement diminué dans ces dix dernières années : précisément depuis le tarif prohibitif de 1891. Il semble que la protection a déjà rendu ce qu'elle peut rendre et qu'aucune augmentation des droits de douane ne pourra diminuer la consomma-

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tion des marchandises étrangères. Dans les cinq années qui suivirent l'introduction du nouveau système monétaire, le surplus moyen des exportations ne dépassa pas 240 millions de francs, somme qui ne pouvait nullement couvrir les dépenses de la Russie à l'étranger. Il faut, en effet, le double de cette somme en or, soit environ 465 millions de francs, pour payer les intérêts des emprunts étrangers. Puis les dépenses annuelles des touristes russes (dont le nombre de 1890 à 1900 a augmenté de 112.000 à 195.000) se montent à un minimum de i5o millions de francs; une cinquantaine de millions au moins sont versés aux capitalistes étrangers. D'autre part, les dépenses du gouvernement à l'étranger (par exemple pour la marine russe) ne peuvent pas être au-dessous de 40 millions de francs. Donc, toutes ces sommes calculées au minimum portent l'excédent des dépenses étrangères de la Russie sur ses bénéfices provenant des importations étrangères à la forte somme de 465 millions par an. Il serait impossible de solder cette balance au moyen de la réserve d'or du Trésor, sans déséquilibrer les finances. Le seul moyen pratique serait d'augmenter les exportations. Mais cela équivaudrait à la protection de l'agriculture, qui seule exporte. Tous les autres remèdes seraient de simples palliatifs, ou des bouche-trous provisoires et inutiles.

D'abord, le gouvernement essaya d'attirer l'or étranger en invitant les capitalistes h placer leurs capitaux en Russie. Il y réussit, comme nous l'avons vu, mais seulement pour peu de temps, en leur offrant des conditions exceptionnellement avantageuses et leur garantissant de forts dividendes. Nous avons vu également que cela signifiait des impositions toujours plus lourdes, impositions qui, cependant, devaient avoir une limite, lorsque toute augmentation additionnelle serait devenue impossible. Si même les impôts avaient été plus efficaces, ils n'auraient pas pu produire de l'or, et c'étsût de l'or qu'on voulait. Le seul moyen d'en obtenir était de faire des emprunts étrangers et de vendre a l'étranger des obligations et de la rente russes. Le gouvernement fut donc obligé d'employer ce moyen, quand ce n'aurait été que pour établir le bilan. Mais, c était tourner dans un cercle vicieux, puisque chaque nouvel

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emprunt, on augmentant la dette publique et l'intércM qu'il fallait de ce chel payer — en or — augmentait aussi le montant de la balance à solder. Etant donné (jue la dette publique russe a dt'jii dépassé le chilïre inouï de i j milliards de Iranes, lesquels produisent plus de i9.5 millions d'intérêts, que de 1893 à 1903 notre budget a doublé de 2.5oo millions à 5 milliards et que les taxes, ayant d<niblé également, après avoir dévoré le profit net de la population, dévorent maintenant le corps mùme de sa substance, on se demande naturellemenl comment tout cela finira.

Pourtant, dans le rapport d'une session plénière du Conseil d'Etat du 20 décembre 1902, convoqué pour discuter le budget de 1903 n'est nullement question de ces choses désagréables. L'argent en circulation, la balance à solder, les emprunts étrangers, la crise financière, la crise industrielle, la crise agricole, tout cela est passé sous silence. Mais le rapport discute solennellement la nécessité de faire des économies dans toutes les branches de l'administration et rappelle aux chefs de bureaux centraux qu'ils ne doivent pas augmenter trop rapidement leurs demandes, que le gouvernement, « qui n'a pas encore eu le temps de s'élever au niveau nécessaire au bienêtre économique, est impuissant à faire face à des besoins publics, comme la réorganisation de la condition de la vie du pavsan, ou l'assistance de l'industrie agricole ». 11 ose même admettre que l'argent dépensé pour la construction des chemins de fer aurait pu être mieux employé. Cependant, ces prudents conseillers d'Etat estiment qu'il est inutile de garder le silence sur le « pouvoir payeur » de la population, qui est arrivé h son extrême limite :

Cotte limite no poul ôtro di-passéo sans oonipi-oniollro la sitnalion ôrouoiuiquo (In pays, sur laquollo reposent non seulement les finances nationales, mais aussi la force intérieure et l'importance internationale de l'Empire. Actuellement, les impositions directes et indirectes ont atteint leurs limites extrêmes. Imposer une charge additionnelle aux contribuables semblerait non seulement une mesure inutile, mais même peu admissible dans les circonstances économiques actuelles. Le but d'une politique financière raisonnable doit être d'arriver à alléger graduellement le poids des taxes, en commençant par réduire le taux des taxes directes, particnliorcmont la taxe de rachat, qui pèse sur la classe la plus pauvre et la plus nombreuse de la population.

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Ces conseillers savent évidemment très bien que, pour être efTicace, une réforme doit commencer en bas, non en haut. La crise ao-ricole est au fond des autres crises, et la diminution du « pouvoir acheteur n du paysan est au fond de la crise agricole. Quoique sachant cela, ces conseillers discutent sur des palliatils.Xous allons donner h ce sujetTopinion de M. Gourko, qui n'est ni un radical ni même un libéral selon le sens de ce mot en Russie, Ces lignes peuvent servir do résumé à ce qui vient d'être dit :

Nous sommes on préseuco de trois i-ondilioiis dangerouses : i" des famines périodiques et de l'insuflisauce chronique de nourriture pour toute la population paysanne des régions agricoles du Centre et de l'Est ; ■1^ d'une ruine menaçante de l'industrie à cause du manque de débouchés : 3"^ dun déficit annuellement croissant de la balance internationale pour payer à l'étranger les coupons de nos obligations, payements qui ne peuvent être eCFectués qu'au moyen de nouveaux emprunts étrangers.

Le premier de ces dangers ne peut être détruit que par l'accroissement des ressources locales de la population, accroissement qui. à sou tour, ne peut être accompli que par l'augmentation du rendement agricole. Le second danger peut être seulement évité par l'augmentation du « pouvoir payeur » de la population, chose qui ne peut se faire que par l'augmentation des profits de léconomie rurale. La troisième situation ne peut être résolue que par l'augmentation de notre exportation, qui n'est possible que par l'augmentation de la production de nos terres.

Nous sommes parfaitement d'accord avec M. Gourko sur le perfectionnement qu'il y a à apporter dans les méthodes d'agriculture russe, et nous croyons fermement que, sans ce perfectionnement, aucune amélioration durable n'est possible, dans les conditions des finances et du commerce russes. Pour perfectionner techniquement la culture de la terre, le transport des produits, la vente du grain sans intermédiaire, les connaissances professionnelles de l'agronomie, etc., M. Gourko, comme tant d'autres, n'est pas h court de projets et de mesures. Mais, pour appliquer ces perfectionnements techniques, il faut un homme voulant et sachant les appliquer. Pour perfectionner l'agriculture, il faut que l'agriculteur aime son travail et qu'il en recueille les profits. Pour répandre les connaissances agronomiques dans les villages russes, il laut d'abord créer des moyens de répandre une connaissance quolconque. Et nous voilà amenés, par de simples discussions tiiéoriques,

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dans la sphère où les solutions pratiques sont possibles : la sphère politique. Là, nous rencontrons, pour résoudre ces difficultés, des projets ([ui difTèrent complètement de ce qui a été recommandé par M. Gourko, lecjuel possède ce que nous appelons en Russie des idées conservatrices, idées qui dominent chez nos agraires. Voyons maintenant l'opinion des libéraux et des démocrates russes sur ce sujet. Le libéralisme, heureusement, ne donne pas sa réponse sous la forme d'un discours, d'un article de journal, ou d'une étude spéciale, mais dans la déclaration unanime d'une centaine d'assemblées locales convoquées en U)oa par le gouvernement lui-même. C'était ^L Witte qui avait eu l'idée de convoquer ces assemblées, afin qu'elles exprimassent leurs vues sur la question brûlante de la crise agricole. Mais ^L Plehve l'ancien ministre de l'intérieur, s'en appropria l'initiative et se substitua à M, Witte comme président de la commission centrale qui devait résumer les discussions de ces assemblées locales. Bien que ^L Plehve eût fait tout son possible pour entraver ces assemblées et diminuer leur œuvre, l'œuvre a été faite néanmoins et représente une importante collection de 58 volumes, publiés par le ministre des finances. Quoique les assemblées autorisées à délibérer ne fussent pas les zemstvos, elles avaient beaucoup de traits communs avec ces derniers. Les présidents des zemstvos (les maréchaux de la noblesse qui président les réunions des zemstvos, ex officia, car ils ne sont pas élusi étaient autorisés n les composer selon leurs désirs, et beaucoup d'entre eux usèrent de cette autorisation pour convoquer non seulement tous les représentants de leurs zemstvos locaux, mais encore, en bien des cas, des éléments sociaux qui dans les assemblées des zemstvos ne sont pas suiïisamment représentés, c'est-à-dire les pavsans et les intellectuels. Donc, environ ii.ooo membres délibérèrent dans plus de 4oo districts de la Russie et donnèrent sur les besoins de l'agriculture une réponse qui porte le caractère de la sentence de Montesquieu, citée par un des membres : « Les pays ne sont pas cultivés en raison de leur fertilité, mais en raison de leur liberté ». Ils soutinrent que, « pour être économiquement active et entreprenante, la population rurale doit avoir certains droits qui garantissent son tra-

vail contrôles empiétements, comme il faut aussi qu'elle sache qu'elle est autorisée ii défendre ces droits ». Au lieu de cela, le pavsan est maintenant impuissant contre les caprices de l'autorité locale. Son activité économique est strictement surveillée; sa personne, sa propriété et sa famille dépendent de la décision arbitraire du mir (la communauté), et il peut être h tout moment arrêté et fustigé, bien que le manifeste de 1904 ait aboli la fustigation en Russie,

Ces comités de district pensaient aussi qu'il fallait, pour que la vie villageoise prît un cours normal, que la personnalité du paysan fût relevée, que disparût toute distinction entre les villageois qui sont sujets et ceux qui ne sont pas sujets au paiement des taxes, et qu'enfin l'égalité de tous les ordres sociaux, en ce qui concerne leurs droits personnels (principe proclamé dans les réformes d'xAilexandre II), fût appliquée dans la vie réelle.

Quant à l'éducation professionnelle indiquée par le gouvernement, les comités répondirent qu'elle devait être précédée par une grande diffusion d'instruction générale qui la rendrait possible; mais cette diffusion était entravée par le contrôle du gouvernement sur les écoles de districts et aussi par la nature des livres qu'il était permis au peuple de lire \ Et ils ajoutaient que la surtaxation et la surprotection doivent disparaître avant que les perfectionnements agricoles deviennent possibles. En somme, ces assemblées rejetaient le programme du gouvernement sur les « réformes techniques » comme insuffisant et revendiquaient une part dans la législation concernant les villages. Deux des membres qui avaient formulé cette dernière revendication d'une manière très explicite, c'est-à-dire sous forme de revendication de représentations politiques centrales, furent «-nvoyés en exil par M. Plehve, et d'autres furent déposés de leurs fonctions « électives ». Mais l'opinion générale était désormais fixée. Les membres des comités étaient bien disposés à aider le gouvernement, mais à certaines conditions seulement, et ne voulaient pas engager leur parole en faveur des réformes préconisées par le gouvernement. Ainsi, le conflit

' Voir pages ijl, l'iGcl i ;C à 148,

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ouvert ciilie le gouverneinent cl le pnys éUiit commciui' et allait se frénéraliser de plus en plus. A cette épo([ue, ropiniou publique nélait pas aussi homogène ([u'elle le devint plus tard. Les idées exprimées par les comités étaient assez divergentes. A côté des déclaiiitions libérales, comme celles quenous venons de résumer, il y en avait d'autres formulées par le parti agraire. Le plus graïul nombre des men)bres hésitait, mais l'exeinplc loiiini par les plus dclernuMés l'emporta iliia- Icment. bailleurs, bien des membres des comités, qui jusqu'alors étaient restés attachés aux idées surannées et aux vieilles panacées, se trouvaient maintenant éclairés; bien des indécis se voyaient l'orcé's ;i Vactioii p;ir le courant général; bien des jeunes gens recevaient leurs premières leçons de politique dans les séances des comités ou y faisaient leurs débuts. De sorte t[ue l'enthousiasme pour la future réiorme prit des proportions «'normes, grâce à l'activité des comités, et l'intérêt pour les affaires publiques se répandit dans tout le pays.

Pourtant, le résultat de toute cette œuvre préparatoire aurait pu être perdu, si elle n'avait pas été puissamment inspirée et soutenue par cet état général de mécontentement politique ([ui depuis a trouvé son expression dans l'activité croissante des partis révolutionnaires dont nous allons nous occuper maintenant.

Nous avons déjà vu que le mouvement révolutionnaire d il y a vingt ans avait légué deux idées dominantes h la postérité. L'une était que le but, nous voulons dire le but immédiat du mouvement, devait être une lutte politi(jue ouverte avec 1 autocratie. L'autre, que la lutte devait être conduite avant tout par les ouvriers, les prolétaires par excellence.

Quelque différentes qu'aient été les nuances des opinions sociales, ces deux points lurent toujours hors de discussion. D'autre part, nous avons vu comment les événements postérieurs à la lutte de 1 879-1 891 ont de plus en plus fortifié cette idée dans ro})inion, que l'autocratie était le premier obstacle ii vaincre avant que toute réforme sérieuse devînt possible. Le cours des événements a poussé l'ouvrier russe aux avantpostes de la bataille. Le développement artificiel de l'industrie

et son écoulement rapide constituaient des conditions favorables h la tormation d'un parti ouvrier. Naturellement, avant cette époque, et même dès son début, un certain nombre d'ouvriers avaient pris part au mouvement révolutionnaire, mais, lorsqu'ils devenaient révolutionnaires, ils cessaient jusqu'à un certain point d'être les représentants fidèles de leur classe. La propagande socialiste en faisait des « intellectuels ». D'où la conclusion logique que les socialistes tiraient de cette circonstance : qu'il fallait plutôt créer une agitation parmi les masses que faire de « la propagande » parmi les meilleurs et les plus instruits. Conclusion que les événements devaient bientôt justifier.

Au mois de juin 1896, Pétersbourg se trouva bouleversé par un mouvement ouvrier tel qu'il n'en avait jamais vu. Les ouvriers de 22 fabriques de coton de la capitale, au nombre de plus de 3o.ooo, organisaient quelque chose comme une grève générale.

On ne pouvait remarquer dans ce mouvement aucun signe visible de propagande préparatoire des socialistes, et il n'y avait il sa tète aucun chef (( intellectuel ». Toutes les proclamations et autres publications étaient écrites par les ouvriers eux-mêmes dans un langage simple et semi-barbare. Certes, il y avait toujours eu de petits cercles d'ouvriers où, sous la direction de jeunes étudiants, on lisait des brochures socialistes. Mais ils étaient peu nombreux et n'expliquaient nullement la grande expansion de la grève. Les socialistes avouèrent ([u'ils avaient été pris eux-mêmes à l'improviste et se reprochèrent amèrement de ne pas avoir été mieux préparés pour profiter de l'occasion. Quant aux grévistes, leurs revendications étaient strictem.ent professionnelles, c'est-à-dire économiques : Réduction de la journée de travail à douze heures ly compris une heure et demie pour le repas), de sept heures du matin ii sept heures du soi)-; légère augmentation de salaire et paiement régulier; nettoyage des machines pendant les heures de travail. Ces demandes étaient si modérées et si justes qu'aussitôt qu'il eut connaissance de la grève le ministre des finances ordonna aux propriétaires des fabriques de céder sur les abus les plus criants.

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Cette grève, si didercnte crunc «éruption révolutionnaire », comme l'appelait la police russe, et dont le principal caractère, éminemment pacl(i([ue, élail de prolesler en restant chez soi, était si imposante qu'elie produisit di-nihlf-c une profonde impression sur le gouvernement, qu'elle frappa de panique, et sur les révolutionnaires, dont elle excita l'activité, et qui renouvelèrent leur théorie pour la mettre en accord avec le besoin apparent de cette lorce nouvellement révélée des travailleurs lédérés.

On a souvent comjKiic le mouvement socialiste de 1890 a i()0o avec celui de 18-0 à 1880. Sa phase Initiale, la piédilection des grèves professionnelles, rappelle particulièrement la première période de l'autre mouvement : celle de l'appel au peuple. Le nouveau mouvement aurait même pu traverser toutes les phases du premier. Il aurait pu avoir sa période d'allirmation sereine et naïve, due à Tinexpéiience de la jeunesse; puis l'autre période serait venue, celle de la colère et de l'expérience conspiratrices, finissant dans une lutte désespérée de la part de quelques survivants. Après avoir vu combien la première phase de ce mouvement a été pacifique, nous allons assister maintenant à une phase plus agitée. Pourtant, en dépit de cette similitude ent)-e les deux mouvements, le dernier n'en garde pas moins son caractère particulier. D'abord, il s'est produit sur une bien plus grande échelle. « Les masses » russes, jusqu'alors muettes, apparaissent pour la première fois sur la scène politique et essayent, pour la première (bis, de parler enleur propre nom. Maintenant que leurs avant-gardes, les ouvriers des grandes fabriques, ont donné l'exemple, les villageois essayent de les imiter. Bien que ces derniers sachent il peine formuler leurs revendications et commencent seulement il s'organiser, la misère est si grande parmi eux que beaucoup sont déjà tt)ut prêts ii la révolte. De cette laçon, le nouveau mouvement révolutionnaire a gagné énormément en force et devient de plus en plus dangereux pour le gouvernement.

Nous reviendrons plus tard sur la question de savoir jusqu'à quel point le mouvement révolutionnaire est encouragé par le mécontentement général des masses. Pour le moment, il

nous faut parler d'une autre particularité, qui donne au mouvement son caractère compliqué, ccst-à-dire du rôle que les survivants du premier mouvement ont joué dans celui-ci en marquant de leur empreinte intellectuelle la nouvelle génération des débutants révolutionnaires.

Les démocrates socialistes du « groupe d(.^ Témancipa! Ii)n du travail ». qui étaient les derniers arrivés dans le mouvement précédent ', ces « marxistes orthodoxes », fiers d'avoir hissé le drapeau du socialisme pur et répudié l'ancienne génération des (( populistes », ont été les premiers h lancer le nouveau mouvement. Leur programme : luttes politiques pour la (( dictature des prolétaires ». semblait la conséquence logique de la faillite complète du projet de leurs adversaires, préconisant une « révolution sociale par les paysans ». Le fait est que la lutte des ouvriers contre l'autocratie, par sa propre importance, occupait le premier rang de l'action ; et cette lutte était considérée comme ayant la meilleure chance de succès par une théorie qui avait toujours professé que c'était là la seule manière de combat pouvant mener directement au socialisme, selon la doctrine stricte du « socialisme scientifique ».

La jeune génération de 1881 h 1890 avait cependant ses propres idées et, de plus, son propre tempérament qui lui interdisaient d'adopter d'un coup l'ensemble du programme des rétugiés de 1880. Cette nouvelle génération avait grandi dans une période de réaction politique; elle était entièrement dépourvue de cette expérience politique qui ne s'acquiert généralement que dans les périodes de dissensions politiques. Il n y avait aucun élément de résistance, aucune influence fortifiante dans son expérience personnelle. Les hommes de cette génération avaient perdu toute foi dans l'action sociale ; en revanche, ils vivaient u une époque où les théories de perlectionnement individuel étaient très populaires et où l'anarchisme moral de Tolstoï faisait de nombreux adeptes. C est ainsi que, il la fin de cette période d'accalmie (1881 à 1891), les réformateurs de 1881 saluèrent le caractère pacifique du nouveau mouvement politique, avec le plus grand enthousiasme. Ils

' Vuir pa^'fi ;>i j.

LA CRISE ET l'uRGENCE DES REFORMES liyj

étaient enchantés de trouver toute laite une théorie qui les soulageait (lu fardeau de réaliser les réformes par leurs propres efll'orts, et ils rendaient responsable du succès final de ces réformes le cours général des événements. La révolution sociale allait maintenant se produire comme résultat inéluctable d'une évolution matérielle organiqueet spontanée. Et ceux qui étaient en possession de cette prognose « scientifique » regardaient avec mépris leurs prédécesseurs, assez aveugles pour se fier à un simple elloit individuel. I^' <( explication matérialiste de l'histoire » satisfaisait leur goùl du lail. du document positif et justifiait leur incrédulité « du rôle personnel » de l'idéalisme et de toutes sortes de « conceptions utopiques ». Le a matérialisme historique de Marx devenait une révélation et une sanction pour ceux d'entre eux cjui. maintenant, émergeaient de la torpeur de i(S(Si et entraient dans la phase plus active d(^ 1890 il i8c)j.

Le développement du capitalisme russe semblait à cette époque d'accord avec les théories de Marx et justifiait le succès final du socialisme. Les grèves de iSç)6 et 189" ont définitivement convaincu la jeune génération des révolutionnaires que l'évolution du socialisme se fera toute seule et que les fails doivent diriger la tlicorîe de la propagande révolutionnaire.

La conséquence a été qu'en dépit de l'influence des vieux marxistes l'élément actif et individuel de la révolution, l'élément politique a été négligé, et qu'on a surtout considéré le côté passif et spontané, le côté économicjue du mouvement. Les grèves des ouvriers, leurs luttes pour de meilleurs salaires devenaient le principal, sinon le seul moyen de propagande et d'agitation socialiste. Les jeunes réformateurs se donnaient beaucoup de peine pour faire ressortir le caractère pacifique du nouveau mouvement, comme la meilleure preuve de sa spontanéité et comme l'indication de son succès final. On regardait maintenant l'avènement du capitalisme, tant redouté des « populistes » de la génération précédente, comme le symptôme, si longtemps désiré, d'une catastrophe sociale prochaine. On critiquait impitoyablement et on répudiait comme autant d'obstacles à la socialisation des movens de production

les formes précapitalistes de l'histoire économique de la Russie, telles que les communautés villageoises et les industries domestiques tant vantées dans le système des populistes. Le pavsan russe qui, selon le système précédent, devait accomplir la révolution sociale, devenait maintenant un petit bourgeois embryonnaire et l'ouvrier devenait \c héros du bouleversement futur. Le village perdait tout intérêt et les usines et les ateliers devenaient le champ exclusif de l'activité des jeunes révolutionnaires.

Pendant cinq ou six ans, ces jeunes révolutionnaires se réjouirent de la découverte de l'intime harmonie entre la théorie de Marx et les faits correspondants de la vie réelle en Russie. Mais cette phase du mouvement ne dura guère et les vieux marxistes furent les premiers à rompre le charme. Ils reprochèrent sévèrement aux jeunes gens de ne pas être des marxistes vrais ou « orthodoxes » et se déclarèrent ennemis de ce qu'ils appelaient « l'économisme » étroit du nouveau mouvement. Ils prétendaient qu'ainsi dirigé le mouvement deviendrait insensiblement svndicaliste et s'éloignerait du socialisme. Donc, plus de grèves professionnelles pour des journées plus courtes et des salaires plus élevés, mais des revendications politiques directes en vue de la destruction de l'autocratie. Plus d action locale, mais une propagande de parti sur une large échelle. Tel devenait le mot d'ordre de la démocratie socialiste. Les marxistes orthodoxes fondèrent un nouvel organe littéraire, Y Eùncelle^ qui devint Tinstrument de défaite de « l'économisme » inexpériment<' de la jeune génération.

Il faut ajouter que les conditions de la vie réelle avaient beaucoup contribué h cette première victoire d'un révolutionnisme plus prononcé.

Selon la loi russe, la grève purement professionnelle est impossible. Le fait même delà grève, indépendamment de ses causes, de son caractère ou de ses demandes, constitue un délit, et les autorités sont obliofées d'intervenir immédiatement, non pas pour donner satisfaction aux patrons ou aux ouvriers, mais pour rétablir la « paix publique ».

Pour arriver à ce résultat, ils choisissent généralement le

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