‹ La crise russeChapitre 6 sur 57 · I. [DKE N.VTION.VLISTE · texte numérisé non relu

I. [DKE N.VTION.VLISTE

Pierre. La tradition nationaliste, qui s'était lornice dans les deux siècles précédents, le xvi^ et le xvii'', en vertu de son essence même no pouvait pas céder. En efï'ct, comme nous le verrons plus loin (chapitre iir) elle se chan<foa en une opposition opiniâtre contre la nouvelle culture et, bien ([ue lacilement vaincue dans les classes supérieures, elle liaina une existence sournoise dans les couches inférieures où elle persiste encore à l'heure actuelle. INIais dans les classes supérieure's, — les seules qui fussent déjà européanisées — le nationalisme prit une form(> enlièremenl nouvelle. 11 ne demeura pas ce sentiment instinctif, irréductible et inflexible quifitffue les masses et les véritablesadversaires moscovites de la nouvelle culture préféraient mourir que de se rendre. D.autre part, la haute société qui avait acquiescé aux réformes de Pierre n'était pas encore guidée dans sa conduite par une théorie consciente. VA\c s'était débarrassée du sentiment instinctif, mais n'était pas encore arrivée i) une base théorique pour un nouvel aspect des choses. C'est pourquoi elle accepta le nouveau régime sans résistance, mais aussi sans conviction sincère. Elle adopta simplement les nouvelles coutumes sociales et la nouvelle manière de vivre parce que tel était l'ordre du tsar, mais elle n'embrassa pas réellement les idées de la civilisation occidentale. Chez elle, l'imitation de la culture étrangère était d'abord limitée ii ses signes extérieurs.

Cependant, même dans cette phase — phase d'une adaptation plus ou moins consciente de la nouvelle culture — l'attitude que prenaient envers elle les différents membres de la haute société n'était pas la même. INIaintenant qu'on était entré iVanchement dans la voie de l'imitation, tout le monde la suivait, mais il y en avait qui marchaient en murmurant et qui s'entêtaient a dire qu'il n'y avait rien du tout a imiter.

Tout en jouissant des plaisirs et des avantages de la nouvelle culture, les mécontents projetaient une réaction et regrettaient la fiction du paradis national de l'ancienne Russie. D'autres, cependant, rejetaient avec le même empressement tout ce qui était russe et s'enorgueillissaient d'être les premiers h imiter les étrangers. De cette façon apparurent deux nouveaux types sociaux, bien connus dans chaque pays durant cette phase du

développement national, appelons-les « xénomanes « et « xénophobes » — les amis et les ennemis de la culture étrangère. Tous les deux, comme nous lavons déjà dit, étaient loin de s'appuver sur une théorie consciente ; mais ils étaient des produits directs de la vie et non d'une éducation théorique. La vanité nationale blessée était le principal motif des deux extrêmes qui imitaient ou rejetaient la culture étrangère. Aussi les deux tvpes furent bientôt caricaturés en littérature et ridiculisés parlesprit des satiriques russes, les imitateurs de Steele et d'Addison : en somme, ces types étaient assez grotesques. Prenons comme exemple un portrait d'après nature que fit d'eux un vovageur étranger, peu de temps après leur première apparition et longtemps avant que la littérature russe eût eu le temps de les représenter. Je traduis ce qui suit du livre de Pierre Haven, un Hollandais, qui voyagea en Russie pendant les années 1736-1739. C'est le portrait d'une dame russe engouée des nouvelles manières et des nouvelles modes. Dans la seconde moitié du siècle, elle fera son apparition dans la satire russe comme une « coquette », une élégante, avec son pendant masculin , le « petit-maître )). Ce n'est pas une esquisse littéraire, mais un portrait d'après nature de la jeune princesse Kourakine:

Elle est entourée d une cour entière. Elle attelle à la daumont avec deux postillons et quatre valets de pied. VAlc a deux douzaines de chambrières et autant de valets ; une tabl<' luxueuse, pas d heures (ixes pour les repas : elle se lève à midi et s'habille comme une actrice. Bien qu'elle ne parle que le russe, elle émaillc sou langage de tant de mots français et italiens qu il est beaucoup plus facile pour un étranger de la comprendre que pour un de ses compatriotes. Dans sa conversation, elle préconise généralement les modes françaises et la liberté des manières. Elle se moquedes jérémiades des bigotes qui se lamentent sur la vanité du monde, simplement parce qu'elles n'ont aucune chance de se marier. Ses affaires de cœur prouvent qu'à Moscou on joue tout aussi bien les drames d amour qu'à Londres ou à Paris.

Regardons maintenant un digne couple réactionnaire, le prince et la princesse Tcherkassky :

Le prince me demanda si je connaissais le russe. « Oui un peu », répondis-je. Alors le prince r(;pliqua qu'il ne pouvait tolérer qu on lui parlât, dans son pays, autrement qu'en russe, puisqu'il était toujours obligé, lorsqu'il voyageait, de parler la langue du pays où il se trouvait. « Je

voudrais biuii ^iivoii-. continua-t-il, pourquoi la langue russe ne serait pas sur un pied d'cgalilc avec le français ou l'allomaud ? 0 Je répondis que c'était peut-èlre parce que, les sciences n'étant pas encore florissantes • eu Russie, la Lingue était peu employée et peu étudiée; peut être aussi parce que l'Etal russe ne jouissait que depuis peu de temps de l'estime des étrangers J'ajoutai qu avec la puissance de l'Ktat grandirait aussi 1 appréciation de la langue. Ce raisonnement apaisa le prince, mais la princesse me demanda si j'étais Allemand. Je répondis que non. Alors elle ota son chapeau, de mode anglaise, et voulut savoir si réellement je pensais que ces ciioses-là devaient être commandées à l'étranger. Je lui disque cet inconvénient était amplement compensé par la bonne qualité <ln chapeau et limpossibilité de se le procurer autrement. « Eh bien, !('partit la princesse, mon esclave me la confectionné ici, à Moscou ; vous vovcz que nous n'avons besoin ni des marchandises allemandes ni de l'établissement des Allemands chez nous. »

Tels étaient les premiers types des gens nouvellement cultivés qui firent leur apparition dans la haute société russe et qui résultaient des réformes de Pierre le Grand. On a sans doute observé que, de ces deux types esquissés parllaven, le plus grotesque est celui de la princesse Kourakine. En réalité les nouveaux imitateurs de la culture européenne offraient une matière beaucoup plus abondante à la satire que ses adversaires, conservateurs de l'ancien régime, par la raison que 1 influence de la culture européenne restait tout à fait superficielle. L'Etat seul sentait le vrai besoin de cette culture, lui qui empruntait à l'étranger les modèles des institutions navales, militaires et administratives. Au delà de ces choses techniques, l'usage de la culture étrangère se borna d'abord a l'art de vivre.

Bientôt la nouvelle façon de vivre importée de l'étranger eut un effet différent et plus pratique. Comme seules les classes supérieures imitaient l'Europe, la nouvelle culture devint une marque de distinction sociale. L'habit ii la française, les vins français, la cuisine française, et, ce qui est plus important, la langue française distinguaient la noblesse russe de la masse du peuple. Tout ce qui n'était pas noble était « vilain » ; ainsi les anciens costumes, les habitudes et la foi russes devinrent autant d'attributs des « vilains », des paysans, des marchands et du clergé. Les classes supérieures, — la grande et la petite noblesse, — se trouvèrent pour la première fois dans l'histoire de la Russie entièrement et extérieu-

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rement séparées des couches inlérieures. Plus loin \ nous verrons (lu'à ce moment même Icsclavage avait atteint son apt)"ée en Russie. Donc, la culture européenne était devenue l'apanao-e de l'aristocratie terrienne privilégiée. Dorénavant il devait y avoir en Russie deux cultures, deux systèmes de traditions, presque deux langues dillerentes. I.a l'oule des « vilains » fournissait la subsistance aux quelques « nobles » qui vivaient dans l'opulence et le luxe. Le commun du peuple devait fournir toute une vie de travail et de souffrances pour que ses « seigneurs » pussent jouir d'une existence de rêve. Le tvpe civilisé de la haute société devint alors tel qu'on le connaissait à l'étranger, jusqu'à l'époque de l'émancipation des serfs. La grande vie, une hospitalité libérale, un rallinement littéraire^ une complète incapacité de travail véritable joints à l'absence de tout intérêt réel dans la vie : tels étaient les traits du tvpe national russe, alors qu'ils n'étaient que ceux du « noble » russe pendant la période d'esclavage, tel était le type du barine russe (seigneur terrien).

(^ette digression nécessaire peut aider le lecteur à comprendre la suite de 1 histoire du nationalisme en Russie. Les deux types, xénomanes, xénophobes, prospéraient dans la noblesse privilégiée, mais ils avaient quelque chose d'irréel, quelque chose de mensonger, de conventionnel. Qu'ils préconisassent la bonne vieille Russie ou les avantages de la civilisation, tout cela n'était que de vaines paroles. Les partisans réels des vieilles traditions, les « vieux-croyants » tout aussi bien que les réels admirateurs de l'Europe ne se trouvaient guère parmi eux. Les premiers se trouvaient seulement dans les basses classes, les derniers, nulle part, sauf parmi les gens réellement cultivés qui étaient rares.

La vraie discussion des principes conceinanl le nationalisme ou la culture européenne se poursuivait seulement dans ce dernier milieu h Pétersbourff, dans le voisinage immédiat du trône et dans les écoles supérieures fondées par le successeur de Pierre le Grand *. Quelques journalistes de Pétersbourg

' Voir pogp 248.

* Voir page aoi, chapitre v.

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commencèrent à ridiculiser xénomanes et xénophobes. Quelques sincères partisans qu'ils lussent de la culture euiopéenne, ils tounu-rcnt principaleineiil en dérision le type civilisé, les xénomanes précisément, parce que, comme nous l'avons vu, ceux-ci étaient les représentants de la classe privilégiée et faisaient de la nouvelle culture une simple marque de distinction sociale. Les journalistes démocrates de Pétersbourg allèrent même jusqu'à regretter les vertus simples et patriarcales du bon vieux temps, vertus qui semblaient devoir disparaître pour toujours avec la nouvelle culture des quelques privilégiés.

Cependant, le plus éminent des journalistes, le célèbre Xovikov, se rendit vite compte que l'impératrice Catherine II essayait de tourner ces doléances ix son profit, et aussitôt il cessa ses lamentations sur la disparition des vertus imaginaiies de l'ancienne Russie. Nous savons ([ue Catherine, tiouvant les nouvelles idées dangereuses pour l'ordre, se rangea graduellement du côté des défenseurs de l'ancienne tradition. En cherchant quelque base théorique h ses aspirations réactionnaires, elle s'avisa d'utiliser la satire russe pour tourner en dérision les nouvelles idées et demanda ii Xovikov d'exalter les vieilles vertus nationales et de ridiculiser leurs adversaires. Loin d'obtenir ce qu elle désirait, l'impératrice ne réussit qu'à avertir quelques écrivains libéraux de Pétersbourg qu'ils couraient le risque de tirer, les marrons du leu et de servir ses projets politiques. Alors, pour la première fois, s'établit une ligne de démarcation entre les partisans du mouvement rétrograde et ceux du progrès. Le gouvernement était avec les premiers ; les libéraux se rangèrent autour de la bannière de l'opposition. A partir de ce moment, la théorie nationaliste recevait une signification gouvernementale et réactionnaire qu'elle a conservée jusqu'à nos jours.

Il est fort curieux de remarquei- que, lorsque le gouvernement sentit la nécessité de créer une théorie nationaliste, on s'aperçut que les éléments nécessaires pour la constituer faisaient totalement défaut. Les vieilles traditions russes d'avant Pierre le Grand avaient été entièrement oubliées et l'étude historique n'en avait pas encore commencé d'autres. D autre part,

les classes supérieures avaient clélinitivement adopté la culture européenne et s'y attachaient lorteinent h cause de sa commodité. La théorie prépondérante de la littérature européenne de cette époque n'était pas du tout favorable à la formation d'une théorie nationaliste. J3ans cette période éclairée du rationalisme, l'idée de « nation » était submergée par l'idée plus grande « d'humanité ». On enseignait aux hommes qu'ils étaient égaux dans le monde entier par « droit naturel ». Les nations subjuguées devaient être libérées non pour leur existence séparée et distincte, mais afin de fraterniser avec l'humanité entière en un seul tvpe cosmopolite de démocratie universelle. Ce n'était pas le moment d'exalter des particularités nationales, surtout dans un pays où, comme en Russie, la tradition manquait si complètement.

De sorte que, lorsque Catherine II forma sa théorie nationaliste, elle fut obligée de partir d'un axiome aussi contraire que possible à l'essence même du nationalisme : elle dut accepter comme prouvé que <( l'homme est le même toujours et partout ». L'idée était bonne lorsque la Russie avait h se défendre contre ses ennemis étrangers, mais Catherine en mésusa. Elle affirma dans sa critique d'un livre français sur la Russie, de l'abbé Chappe d'Auteroche, que la Russie était au niveau de l'Europe; et qu'en toutes choses elle était aussi bonne ou aussi mauvaise, selon le cas, que l'Europe occidentale. Dans ses escarmouches littéraires avec ses propres sujets, elle fit un pas en avant dans la lormation d'une théorie nationaliste : elle déclara que tout ce qui était mauvais en Russie était d'origine étrangère, scythe etsarmate naguère, française a présent. Par contre, tout ce qu'il y avait de bon devait être considéré comme venant de la vieille Russie.

Tout cela, en somme, n'était qu'un simple jeu avec des idées abstraites et historiques; puis vint enfin l'historien Boltine qui aida Catherine i» mieux comprendre les véritables particularités de la Russie. Il partit d'une supposition toute contraire à celle de Catherine. Les Russes devaient être éduqués, non comme pareils et égaux aux Européens, mais comme dilTerents d'eux. La raison de cette diiléreiKîe se tiouvait non seulement dans les conditions extérieures de leur développement histo-

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rique, mais surtout diins leur climat où Montesquieu et Bodin l'avaient déjà trouvée. Pour peu développée que fût cette théorie, elle n'en était pas moins le premier pas réellement important vims la lonnation (rime théorie nalioiialislo russe; mais pour la rendre vraiment nationaliste il y manquait toujours un élément capital. Les particularités que Bolline avait trouvées dans l'histoire russe n'étaient que relatives et non pas absolues. Elles ne contenaient rien qui pût prouver la siipcrioritc de la nation russe sur les autres nations. Au contraire; si l'histoire devait être expliquée parles lois rçénérales de la nature, la nation russe se trouvait mise au même niveau que les autres.

C'est ainsi qu'en Russie le xviii'^ siècle lut témoin d un grand développement du sentiment national en même temps que de curieux types nationaux; mais il ne vit pas la formation d'une théorie nationaliste : son heure n'était pas encore venue.

La théorie nationaliste est essentiellement l'oeuvre du xix*^ siècle. C'est avec lui que parut l'idée romantique de nationalité.

La Révolution française venait justement de faire faillite. Les guerres et les conquêtes napoléoniennes avaient répandu sur toute l'Europe un mépris rapidement croissant des modes, des coutumes et de la pensée françaises. En France et dans les autres contrées d'Europe , ce mépris prépara l'opinion publique à un soudain retour du rationalisme français, aux vieilles traditions nationales. Un nouveau mouvement intellectuel, connu sous le nom de romantisme, changea complètement les vues des théoriciens et des politiciens en ce qui concernait la question de nationalité. Selon la précédente théorie du rationalisme, une nation était considérée comme une somme d'unités individuelles, entièrement égales entre elles et reliées ensemble par un « contrat social » lormel ou tacite. Cette idée fut rejetée et condamnée comme trop abstraite, trop positive, trop mécanique. La nationalité concrète et vivante fut réintégrée dans ses droits par le romantisme; elle fut considérée comme un tout organique, comme une unité agissant selon une sorte d'impulsion collective. Autrefois, le

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i;ition;ilisim' avait roniplacé la Proviclcnco par la raison; la volonlL' il»' Dieu par la volonté iiuli\icluellc do riioninie clans la lorniation de l'hisloire. 11 avait espéré reconstruire toute la fabrique sociale ii l'aide de lois créées par la raison. D'autre part, le premier principe du romantisme en politique était que la loi humaine est impuissante contre la loi de la nature et qu'aucune reconstruction voulue de l'ordre social n'est jamais possible. La loi des phénomènes sociaux no peut pas être changée par la volonté ou la raison individuelle. Jusque-là le romantisme admettait l'existence d'une loi dans l'histoire, loi qui était indépendante même de la volonté momentanée de Dieu. Cette idée, fruit de la pensée romantique, est une importante contribution a la sociologie. Selon cette conception fondamentale, l'histoire ne devait pas être envisagée d'une façon rationaliste comme une suite d'accidents résultant de la volonté personnelle et de relïbrt des hommes; mais elle ne devait pas non plus être expliquée d'une manière surnaturelle comme une série de miracles accomplis par les tentatives intermittentes de Dieu pour imposer sa volonté à la succession naturelle des événements. Entre un monde de hasard et un monde de miracles, le romantisme interposa une notion intermédiaire, celle d'un monde de lois naturelles préformées par Dieu et réalisées par la volonté inconsciente de l'homme. Les romantiques furent les premiers à faire de cette sorte de volonté inconsciente un sujet d'étude et à la ramener à son orififine sociolofriquc. Le rôle de l'acteur individuel fut ainsi expliqué par une loi inhérente h la société.

Selon l'idée romantique, une nation est la société agissant inconscienimcnt comme un vivant agrégat d'êtres similaires en esprit et en intention. Cette nation, étant sujette ii la volonté divine et supérieure ii la volonté individuelle, est dans les mains de Dieu l'instrument (jui floit conduire riumianité vers sa destinée linale.

L'histoire universelle de l'humanité est faite d'une succi^ssioii df nations prédestinées, chacune iournissani son étape sur la route qui conduit l'humanité vers cette fin suprême connue de Dieu seul. (Chaque nation a son « idée » particulière qu'elle est prédestinée n réaliser sur le chemin royal de l'his-

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toire, et celle « idée » particulière (orme l'essence même de la nation — son « esprit » intime, son âme prélormée depuis le commencement des temps dans le conseil éternel. Cet « esprit » est rarmature même de la nation, la source de ses forces vives, de sa volonté, de sa « liberté ». Naturellement il laut le considérer comme immuable; l'existence même de la nation dépend de sa pérennité.

Telle était la théorie créée en France et en Allemagne par un groupe de penseurs, de politiciens et de philosophes, à la rencontre de deux siècles.

Le sens politique de la théorie différait cependant dans les deux pays. En France elle prit un sens réactionnaire à cause de son opposition violente à la Révolution française. De Maistre et de Donald, deux hommes d'action politique, formèrent dans ce pays la théorie romantique en question. En Allemagne, l'opposition populaire était dirigée contre la domination et les nianirs françaises plutôt que contre les idées révolutionnaires de France. La renaissance du sentiment national y marchait de pair avec la lutte pour la liberté politique. On croyait en Allemagne que la volonté de Dieu dans Ihistoire était « l'éducation de la nation pour la liberté » et pendant que les politiciens français essayaient de restaurer les anciennes institutions nationales au moyen de leur théorie romantique, les Allemands préféraient sonder les profondeurs de « l'âme » et de « l'esprit » vivants de la nation. Cette théorie nationale fut surtout émise par Fichte dans son célèbre Discours an peuple allemand en 1808. Puis vint la Philosophie de V histoire de Ilcii^cl dans hujnelle une place spéciale fut attribuée à chaque nation historique digne de représenter une « idée » dans la marche solennelle de l'histoire universelle, et naturellement le peuple allemand ouvrait la marche.

Cette théorie fut celle qu'adoptèrent les nationalistes russes du xix"" siècle. Curieuse ironie de l'histoire ! la première et unique théoi'ie nationaliste qui fut jamais élaborée en Russie était basée sur une pensée philosophique de l'Europe occidentale. Il faut même ajouter que cette théorie était déjà très ancienne dans l'Europe occidentale quand elle fut proclamée pour la première fois par les nationalistes russes. En effet, la

Russie tilt lente à adopter la théorie romantique qui était presque inconnue jusqu'au règne de Nicolas V. c'est-à-dire jusqu'au second quart du xix' siècle. Il est vrai que, dans le premier quart de ce siècle, le sentiment national russe s'exalta d'abord à cause des guerres napoléoniennes, ensuite à cause des révolutions nationales européennes de la seconde période décennale. Mais bientôt la réaction contre les idées françaises se changea en un grossier chauvinisme dépourvu de toute théorie. Les vieilles vertus russes lurent vantées comme les vertus teutoniques l'étaient en Allemagne ; seulement la Russie n'eut pas de Fichte et il n'y fut pas question de la libre expression de l'esprit national. Il y avait, en réalité, un mouvement politique qui se fit jour quelques années plus tard, dans la p('riode des Congrès, 1818-182-3, mais il était libéral, non romantique, et sa théorie doit en être attribuée il Benjamin Constant, plutôt qu ii Fichte et Hegel. Ce mouvement, aboutissant h l'insurrection militaire de décembre i8'>5, ne concerne pas ce chapitre ; nous y reviendrons quand nous arriverons à l'histoire du libéralisme russe'.

•Un véritable mouvement romantique commença cependant en Russie immédiatement après l'insurrection de ceux qui furent appelés les « décembristes » ; seulement, il se produisit dans un milieu tout!» fait différent, non ii Pétersbourg, mais à Moscou, non parmi les officiers de la garde et de l'armée, mais parmi les étudiants de l'Université. Ce mouvement fut bientôt connu sous le nom de slavophilisme. Après vingt ans de développement préliminaire, il trouva son épanouissement dans une théorie iormulée du nationalisme russe.

Le mouvement universitaire de Moscou n'avait rien de commun avec la révolution et la politique. Il était intimement lié à la métaphysique allemande et surtout ii la philosophie historique de Hegel. Le slavophilisme commença sa théorie juste au point oii Hegel s'était arrêté. Les slavophiles acceptaient tout ce qu'Hegel avait dit concernant le développement universel des nations; mais ils complétaient cette philosophie de l'histoire par un chapitre de leur propre cru. Si Hegel avait

* Voir p. 186 à 190.

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raison, les Allemands devaient être à la tète de 1 humanité et ainsi aucune place n'était laissée aux Slaves, Pourtant les Slaves ne devaient pas être mis en dehors de la loi du monde; eux aussi devaient avoir une « idée » universelle i» réaliser dans l'histoire. Xalurellenient, aucune idée <f universelle » n'étant encore apparue dans leur passé, les slavophiles en déduisaient que la prépondérance des Slaves devait être dans l'avenir. Ils résolurent d'attendre leur temps et aloi's, formant une nation neuve, que l'expérience humiliante de la vie n'aurait pas encore usée, ils dépasseraient les Allemands et tout le reste de l'Occident « pourri », comme ils s'exprimaient.

Quelle était donc « 1 idée » universelle (jue la Russie et les Slaves en général devaient iiuarner pour le bien de riuiiiianité ? l.a réponse à cette ([ueslion loi me l'essence même du slavophilisme.

Les slavophiles trouvèrent que la civilisation de l'Occident était riche et abondante, mais partielle et incomplète. Le rationalisme en était le péché originel; il séparait la raison du sentiment et cette séparation avait été la cause de lavortement de la civilisation occidentale. Quelle que soit la branche que nous examinions dans la vie de l'Europe occidentale, il est probable que partout nous trouverons le même phénomène de désaccord et de contradiction intime, non apaisé par le sentiment. Dans l'Etat, c'est la lutte entre les sujets et l'autorité ; dans la religion, entre l'Ecriture ella tradition; dans la philosophie, entre la raison et l'expérience; dans la vie sociale, entre les classes supérieures et les classes inférieures ; dans la conduite sociale, entre la loi et la morale. La Russie, au contraire, s'eirorçait toujours d'unir ou de réconcilier les éléments contradictoires de la vie ; les slavophiles en déduisaient que sa civilisation deviendrait forcément saine et complète.

On sait généralement quel rôle joua le sentiment dans la théorie romantique. Le sentiment était opposé h la raison ; on croyait qu'il était le seul chemin conduisant vers cette vérité supérieure que la science ne peut jamais nous dévoiler. L'instrument de la science est la logique, et la logique est incapable de comprendre l'essence des phénomènes et de nous faire concevoir la signification des choses. La logique est simple-

ment formaliste ; la vie et tous ses traits vivants s'échappent par les trop larges mailles de son filet. Les traits des choses concrètes ne sont retenus dans notre esprit que par le sentiment; le sentiment nous fournit le son et la couleur avec toute la substance de la vie réelle. L'art, par conséquent, qui nous parle par images et qui s'adresse h notre sentiment est un type de connaissance supérieure à la science. Pour la môme raison, la relio-ion est le type le plus parfait qu'il soit possible de la connaissance; elle nous met en communion avec l'origine même de la réalité vivante des choses.

Mais, continuent à affirmer les slavophilcs, c'est en Orient seulement que la religion a pris le chemin du sentiment. La relio-ion occidentale a préféré le chemin de la raison et de la loo-ique, et s'est égarée, victime de son propre orgueil et de son manque d'humilité.

Seule, l'Eglise orientale connaît le vrai chemin du progrès humain vers le salut éternel. La religion formant l'essence de la civilisation, la civilisation occidentale a donc erré dans l'erreur de sa religion, le catholicisme romain, qui lui fit abandonner le sentiment collectif de l'Eglise pour le sentiment individuel en matière religieuse. Ce fut le premier pas vers le rationalisme ; le second pas fut la Réforme, conséquence nécessaire du premier, un pas de plus encore vers l'individualisme.

Le troisième et dernier pas dans la succession de cette nécessité logique fut la Révolution et l'athéisme. Rien de semblable n'était possible dans le monde oriental, parce qu'il estle monde de lu religion Iradilntunelle, de la relightn d'amour et d'Iiumlllté.

Ainsi l'essence de la civilisation orientale, c'est l'absorption de soi dans l'amour chrétien. Maintenant, il s'agit de savoir si l'on trouve ce trait dans l'histoire russe. Naturellement, les slavophiles l'y trouvèrent, et à chaque instant. La communauté de l'amour chrétien n'était-elle pas identique a la commune du village russd que l'on supposait être un trait particulier de la vie sociale russe? Y avait-il dans la vie et dans l'organisation de la commune slave quelque chose ([ui ressemblât à la loi formaliste d'Occident .' Y avall-il une din'érence entre le

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riche et le pauvre? Une idée de propriété loncière privée? L'origine de cette communauté villageoise ne se perdait-elle pas dans le passé lointain, de telle sorte qu'elle semblait le signe propre de l'immutabilité de « l'esprit de la nation » ? C'est ainsi que Ton trouva la clef de l'explication de la culture russe. La commuiiauti' du paysan propriétaire, basée sur l'amour chrétien, telle était « l'idée » particulière que la Russie devait introduire dans l'histoire universelle de l'humanité'. Tout ce qui était dans l'histoire russe contradictoire ii cette « idée » était considéré comme venant de l'étranger et éliminé. Etranger d'abord était l'F.lat dont tous les péchés en faisaient rantithèse de la communauté d amour chrétien. La « communauté >> du peuple, « la terre », voilii ce qui était le véritable élément national en Russie. Le gouvernement était sorti d'une association militaire, des partisans du prince ; il était donc venu de l'étranger, et il était resté étranger à la « communauté de la terre ». Ce lut la raison pour laquelle les classes supérieures lurent si l'acilement conquises par la civilisation étrangère, lorsque commencèrent les réformes de Pierre le Grand. Ces classes étaient étiangèros d origine ; leur crin>e de lèse-nation était pour ainsi dire héréditaire. Kt pourtant, l'Etat russe était au-dessus de l'Europe occidentale, car il y avait une grande diflérence entre la Russie et l'Europe quant ;i la formation de 1 Etat,

Les princes et les barons russes n'avaient pas conquis les indigènes russes, comme cela avait été le cas pour la formation des Etats médiévaux de rEuro])e occidentale. Les slavophiles donnaient une grande importance à la vieille légende Scandinave qui commence l'histoire russe. Selon cette légende, les premiers chefs avaient volontairement été choisis parmi les Scandinaves par les tribus russes et finnoises, afin de maintenir la « paix » dans le « pays ». Les autorités publiques étaient donc venues du dehors et étaient restées étrangères à la véritable vie de la nation. Désormais, aucun conflit n'était possible entre l'Etat et la nation; la nation, le « pays )) gardait son « droit de pensée » mais n'aspirait pas a

* Voir plus loin loi applications Je ceUe thcoric duus un but radical.

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partager le « pouvoir » de TEtat. Selon les slavophiles, « le droit de pensée » était représenté par les vieux Etats généraux russes, le « pouvoir » de l'Etat par l'autocratie qui, cependant, ne contrariait jamais l'opinion du peuple jusqu'au funeste moment oîi ce contrat original lut violé par Pierre le Grand.

L'Etal et la religion russes rurenl doue absolument idéalisés par la théorie des slavophiles. Dans celte conception, Etat et religion ressemblaient aussi peu à l'Etat véritable et à la véritable religion que rancien habit russe ressemblait à ce. soidisant costume « russe » que portaient certains slavophiles, et que leurs propres paysans croyaient tatar ou persan.

Dans cette forme spiritualisée, les (f idées » traditionnelles russes étaient destinées ;i jouer leur rôle dans la dernière et la plus parfaite des phases de 1 histoire universelle. La Russie devait dire le dernier mot dans le développement de l'humanité. Le nationalisme russe devint messianique, tout comme son pendant polonais l'était en même temps, il y a environ un demi-siècle.

Nous n'avons pas ii confronter ici la théorie slavophile, ni avec les faits réels de rhistt)ire russe, ni avec les réalités de la politii[ue russe. 11 sullit simplement de suivre le slavophilisnie dans son développement ultérieur et purement théorique pour \oir avec ([uelle rapidité les différents éléments dont se composait la théorie étaient surannés.

D aixird, on oublia les éléments niétaphysi(|ues du système hégélien. L' <( idée fondamentale » de toute la conception était la notion d un courant nni(|ne de l'histoire universelle à la surface duquel des nations choisies et privilégiées apparaissaient chacune ;i leur tour. Cette idée perdit toute sa valeur pour la génération suivante. Sous 1 influence croissante des sciences naturelles, une idée opposée fut généralement adoptée. Désormais, cha([ue phénomène devait être expliqué par ses pi'opres lorces motiices et non par des causes finales extérieures, l'artant di- celle idée, chacjue nalinii nvail a vivre sa propre vie nationale, et non celle de l'humanité, de sorte que l'idc'c même d'une histoire universelle des nations était écartée. Plus tard elle fut reprise par la sociologie, mais entièrement débarrassée de sa signification théologique.

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Une coiisitlération pratique se présenta alors. Une théorie (jni n'approuvait certaines qualités nationales qu'autant qu'elles convenaient nu (b'veloppcnient général de riuinianitc n'était oertaineuicnl pas assez nationaliste; ces (jualités lurent jugées trop cosmopolites. Pour un Russe, la ])lus importante de ces (lualités était (l'éli'e un memhr*' orthodoxe de l'I^irlise d'Orient et la question suivante se posait : ri*>glise grecque était-elle exclusivement russe ? De plus, le peuple russe possédait-il, au moins dans une mesure suilisante, les qualités requises pour jouer le rôle de missionnaire qui lui incombait dans le drame de l'histoire universelle ? Voilii comment un nouveau courant de la pensée nationaliste se fît jour dans la seconde moitié du xix' siècle. 11 hillait alors trouver ([uel([ue chose de plus spécial, de plus propre à caractériser la nation russe en particulier, quelque chose qui ne devait pas être universel et messianique. Cette tendance à particulariser prévalait complètement, quand le sentiment national fut réveillé par de graves événements historiques : la coalition européenne contre la Russie pendant la guerre de Crimée (i 853-1 856) et la rébellion de la Pologne (i863), soutenue par l'appui moral tle r(tpinion publique occidentale.

Le nouveau courant nationaliste trouva sa formule dans le livre de Danilevsky sur la Bnssie et VEiirope qui partait de ridée de leur irréconciliable opposition. Envisageant l'hvpothèse de cette opposition, le livre contenait une reconstruction complète de la théorie slavophile et, jusqu'à ce jour, il reste l'Evangile généralement accepté de la loi nationaliste en Russie. Examinons maintenant quels changements s'étaient opérés dans la vieille théorie. Selon la théorie de Danilevsky, l'Europe devait forcément haïr la Russie, parla seule raison que leurs « types nationaux » étaient aussi difl'érents et aussi dilliciles il unir que des espèces zoologiques. On voit par là que Danilevsky, qui vivait et écrivait ^i8Cio-i8jo) à une époque où les sciences naturelles étaient en grande faveur en Russie, puise ses arguments dans Ihistoire naturelle; cependant il ne s abandonne pas au courant général de la science, il n'est pas darwinien; il ne reconnaît pas l'origine commune des espèces, il croit plutôt que les espèces zoologiques ont toutes été créées

par la volonté Je Dieu et par là même sont immuables. Il affirme que le cas est semblable pour les types nationaux. Ceux-ci sont exclusifs, absolument spéciaux; aucune transmission de culture n'est possible de l'un à l'autre. De même qu'on ne peut laire respirer un poisson par des poumons; de même, la Russie ne peut avoir d'institutions européennes. Consétjuemment la Russie doit vivre de ce que le « type slave » contient en lui-même depuis le commencement de son existence Donc, la seule mission historique que la Russie doive accomplir est celle de délivrer les Slaves de la Turquie et d'unir tous les Slaves sous sa domination, avec Constantinople comme centre de cette fédération.

Mais, selon le dicton allemand, qui dit A doit dire B ; Danilevsky s'arrêta trop tôt dans la conclusion de ces prémisses. Ses disciples allèrent plus loin. Danilevsky avait opposé le type slave au type européen. Avec autant de raison, on pouvait opposer le type russe au type slave. L'expérience prouva justement alors que les Slaves ne voulaient pas appartenir au même « type de culture » que le peuple russe. Les Slaves libérés des Balkans étaient irrévocablement entraînés parle tourbillon de la culture européenne, et les Polonais voulaient être délivrés de la Russie, non par la Russie. Dans ces circonstances, le projet de Danilevsky de former une fédération slave sous l'hégémonie russe devenait manifestement irréalisable.

Alors vint M. Léontiev, consul russe en Orient, qui déclara que les Slaves étaient complètement perdus pour la culture russe, il cause de la contagion européenne. Mais le peuples russe lui-même était-il complètement indemne de cette contagion de « liberté et égalité » ? Ceux qui opposaient le peuple russe aux Slaves émancipés, étaient forcés d'opposer, dans le peuple russe lui-même, les couches sociales qui conservaient encore l'ancien type de culture nationale à celles (jui avaient été arrachées a la vieille souche par la civilisation européenne. Il y avait a Moscou un groupe littéraire (Apollon Grigoriev, Tertius Filipov et d'autres) qui prétendait que le véritable type de la culture russe existait seulement parmi les Grands Russiens à l'exclusion des Petits Russiens et des

Blancs Riissiens, deux autres branches de la langue russe. Même parmi les Grands ilussiens, les membres de ce groupe ne trouvaient leur véritable type que chez les habitants de Moscou ; et encore à Moscou, ce type florissait-il seulement dans le vieux quartier des marchands, de l'autre côté de la Moskowa, où les meilleures chansons russes et les coutumes russes les plus typiques s'étaient conservées à l'abri du « progrès » européen. Le groupe se réunissait régulièrement dans un cabaret de Moscou « Britannia » pour y chanter des chansons et y discuter sur ces admirables anciennes coutumes. Cela ressemblait beaucoup aux recherches de M. Pickwick.

Mais les choses ne s'arrêtèrent point là. Si les Pickwick moscovites ne trouvaient que très rarement leur véritable type russe. Léontiev, lui, ne trouvait aucun élément de culture dans « le tvpe russe ». L'Eglise et l'Etat, disait-il, était byzantin, non russe, et la masse du peuple n'avait aucune véritable culture, ï Finalement, l'idçe même de nationalité lui sembla révolutionnaire et d'origine européenne! Il en conclut que « l'originalité russe ne consistait pas à créer du nouveau, mais h conserver l'ancien ». En conséquence, il donna le bon conseil d'employer toute la sagesse de l'Etat a décourager toute nouvelle lorce, tout élément de progrès qui se manifesteraient à la surface du byzantinisme russe ; seule, cette cure héroïque pouvait prévenir la décadence. M. Léontiev trouva que le meilleur exemple de ce traitement était le gouvernement turc de la raynli chrétienne.

L'autocratie russe devait suivre la m»*'me politique, alin ({uc le barbarisme du peuple russe fùl préservé, dans son « entière originalité », de loul contact avec une influence civilisatrice autre que celle des « principes byzantins » dans l'Eglise et dans l'Etat.

Tel fut le dernier mot de la théorie nationaliste, et tel il devait être en effet si la théorie était logique et sincère dans les conclusions de ces assertions originales. Il faut ajouter que tel a été aussi le véritable sens de la police actuelle du gouvernement russe pendant ces trente dernières années. Prenons, par exemple, les écrits de M. Pobedonostzev, l'homme de la réaction russe des deux derniers règnes. Nous n'y trou-

verons rien en dehors du programme politique de M. Léontiev. Il ne faut rien recréer, il ne faut pas même s'attendre h rien d'original ni de positif de la part de « rànie » de la nation. Il n'v a qu'un but à poursuivre : conserver, aussi longtemps que possible, l'Etat byzantin et l'Eglise byzantine, l'autocratie et l'orthodoxie. M. Pobedonostzev proclama la faillite de la liberté politique dans tout le monde civilisé. Il considéra la liberté de pensée et d'opinion comme un leurre, une hypocrisie des riches et des malins; la liberté de conscience comme un véritable non-sens, et il trouva que tout cela était en contradiction flagrante avec l'idéal national, lequel pourtant n'a pu être déchiffré par personne.

Cette série d'assertions, exclusivement négatives, qui lorniaient sans doute un meilleur programme réactionnaire qu'une théorie nationale, étaient simplement une insulte pour une nation vivante et croyant dans son avenir. Il fallait s'attendre à ce que, même dans le parti nationaliste, quelqu'un s'élevât et cherchât une issue pour s'échapper de cette impasse du nationalisme réactionnaire. C'est alors que vint M. SoJoviov, le théologien et le philosophe aux allures mystiques. Il lit idjserver h son parti que le nationalisme n'était pas nécessairement réactionnaire. Il s'ellorça de lui rappeler que seuls les éléments cosmopolites devaient aider le peuple russe à accomplir sa prédestination historique, selon l'idée prédominante de la doctrine slavophile originale. Des éléments cosmopolites dans un type national, telle allait être sa religion. Il ne fallait pas supposer la religion russe complètement dépourvue d'éléments cosmopolites. M. Soloviov adii'mait que le vrai christianisme était lavoral)le, non opposé, au progrès humain et qu il n'y avait pas de contradictions entre les idées modernes et le chiistiaiiisme. La Russie devait participer au progrès général de l'humanité sans renier sa religion, mais en l'embrassant simplement dans un sens plus large et plus profond. La religion russe était étroite d'esprit, parce que l'Etat s était approprié les droits de l'Eglise ; telle était la forme religieuse byzantine empruntée par la Russie, mais la Russie n'avait qu'à renoncer à cela et ii s'unir ii la seule forme vraiment universelle de la foi chrétienne, rF'lglise catholique romaine. Cette

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foi universelle devait s'imposer avec l'aide du plus puissant souverain de la terre. Ainsi, l'idée médiévale d'une seule Eglise et d'un seul empire devait être ressuscitée et réalisée. Le pape et le Isar :illiés avec, entre eux, le prophète de leur union, telle lut la vision apocalyptique de Soloviov. On voit qu'ici la part du Isar et du peuple russe était le pouvoir matériel seul, la loree morale de l'alliance devant appartenir au pape et que, même dans la théorie cosmopolite du nationalisme de Soloviov, le seul rôle de la Russie était un rôle de résignation.

Toute possibilité d'une solution nationaliste avait donc été essayée et rejetée, et la téméraire conlusion des idées de Soloviov ne servit qu'à compléter et clore la série des projets nationalistes possibles.

C'est ainsi qu'en étudiant le développement de l'idée nationaliste nous avons jeté quelque lumière sur ce qu'on supposait être la tradition historique russe. Nous avons vu qu'elle consistait en un « esprit spécial de la nation » ayant pris forme dans certaines institutions politiques et religieuses. En ce qui concerne « l'esprit » national, nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit au sujet du type psychologique russe au premier chapitre. Mais il faut une étude plus étendue pour déterminer les formes particulières de l'Eglise et de l'Etat russes. Quelle fut en réalité la tradition religieuse et politique léguée par l'ancienne Russie h la Russie moderne? Quels furent les éléments civilisateurs de cette tradition ? Y eut-il même de ces éléments ? Cette tradition fut-elle continue et héritée par un grand nombre, ou fut-elle plutôt ressuscitée artificiellement et acceptée par quelques-uns ? Nous allons maintenant essayer de répondre à ces questions à l'aide de documents historiques.

CHAPITIU] ni

Ceux qui ont lu les Conférences sur Vhisloire de VEgiise dOrienl, par Dean Stanley, de Westminster, se rappelleront peut-être ces pages merveilleuses sur la caractéristique générale de l'Eglise orientale. L'auteur s'est laissé quelque peu influencer par les slavophiles russes et, particulièrement par C. Honiiakov. Les slavophiles ayant été, de leur côté, influencés par les historiens religieux de l'Allemagne, le point de vue de Dean Stanley n'est donc nullement personnel et représente plutôt l'esprit de nombreuses générations de savants et de lecteurs, comme il le fait d'ailleurs observer très justement :

La distinction qu on a le plus souvent remarquée entre les Eglises d'Orient et d'Occident est la tendance spéculative de la première, opposée à la tendance pratique de la seconde.

« L'Orient, dit Uoan .Milman, produisit dos professions de foi : l'Occident, la discipline ». Ainsi le premier décret du Concile d'Orient détermina les relations avec Dieu ; le premier décret du pape de Rome interdit le mariage du clergé. Tous les fondateurs primitifs do la tiiéologie étaient Orientaux. Le christianisme latin regardait avec une indilléronce presque égale le nestoriaiiisme et toutes ses nombreuses sectes : le monophysitisme, le monothélitismo, etc., et il est peu probable qu'un chrétien latin se soit jamais senti troublé le moins du monde par quelqu une des soi.xaute-dix opinions sur l'union des deux natures, opinions devant lesquelles lEglise d'Abyssinie reste perplexe. Ce contraste fondamental produit naturellement d'autres différences du même genre. La théorie occidentale est essontioUoment logique, ol basée sur le droit, celle d'Orient est de forme rhétorique et basée sur la philosophie. Le tliéologieu latin succéda à l'avocat romain, le théologien oriental succéda au sophiste grec. Les subtilités du droit romain, appliqui'-cs aux relations entre Uieu et 1 homme, sont presque inconnues dans 1 Orient. La justification judiciaire, le « mérite », le « démérite », la « conviction », la « justice imputée », les « décrets », fout cela représente des idées qui. dans la théologie orientale, sont sans inllucnco. et ont même à peine des termes pour les fX|)rimer.

Et d autre part :

La lans:ue latine no peut rendre les subtiles nuances do siç^nificalion pour lesquelles la langue grecque, au contraire, est admirablement appropriée. Par letfort évident do ses phrases, la profession athanasienne révèle le labeur inefficace des termes latins de n persoua » et « substantia i> pour représenter les mots corrélatifs, mais à peine correspondants, par lesquels, avec une facilité naturelle. l<'s (irecs exj)rimaient « l'union hypostatique ».

Nous pouvons accepter toutes ces fines observations, mais nous ne devons pas peidre de vue que les nuances philosophiques et les subtilités du droit, qui marquent la dinérence entre la théologie orientale et la théologie occidentale, n'ont aucun rapport avec l'Eglise russe. En Russie, l'Eglise orthodoxe était incapable de subtilités, elle n'avait pas de théologie propre, et les caractéristiques de l'Eglise orientale que nous venons de citer, du livre de Dean Stanley, ne doivent pas être prises pour les caractéristiques de l'Eglise de Russie. L'âge des hérésies théologiques minutieuses, grelFées sur les anciens svstèmes philosophiques, était depuis longtemps passé lorsque la doctrine orientale se répandit parmi les barbares du Nord ; prendre part à l'élaboration des enseignements de la religion leur était chronologiquement impossible. La doctrine de la foi fut transmise à la Russie sous la forme définitive des sept conciles œcuméniques, et aucun développement ultérieur ne devait plus être toléré.

Lorsque les Russes embrassèrent le clnislianisme, la doctrine était déjà stationnaire ; pour cette raison, la doctrine orientale conserva de nombreux traits archaïques du christianisme primitif, comme, par exemple, la forme embryonnaire et non spiritualisée des sacrements, le principe de l'élection des prêtres par les laïques, le service divin en langue vulgaire, la théologie non systématisée et la hiérarchie non centralisée.

Il était plus facile de perpétuer au nord de lEuxin tous ces traits d'immutabilité que de transplanter en Russie le goût delà subtile controverse dogmatique. L'Eglise russe n'est pas spéculative comme les Eglises orientales des premiers siècles, mais elle leur est semblable sous les autres aspects, étant de vieille tradition rituelle et stationnaire en dogme.

Cette raison n'est pas sullisanle pour donner une idée adéquate de la forme russe de l'orthodoxie orientale. Non seu-

I,A THADITION llKLIGIEUSE 49

lemcnt la Russie élait incapuljle de développer 1 idée religieuse ipielle avait reçue, mais elle ne pouvait même pas la conserver intaete dans sa forme. Ineonsciemmcnt, elle adapta le dogme oriental ;i son ancienne foi païenne, en simplifiant le chrislianisine oriental et en le réduisant ii un état de complète matérialisation, qui translorma la loi orientale en un type spécial et national de l'orthodoxie russe.

Celte transformation ne pouvait se faire d'un seul coup ; des siècles s'écoulèrent avant f[ue cette très imparfaite religion s'établît. La majorité delà nation restait entièrement païenne et ignorait complètement les rites et même le sens de la foi nouvelle. Lorsqu'à une époque aussi rapprochée que le xvii" siècle un vovarjeur étranger demanda ;i un pavsan russe pour([uoi le peuple ne savait ni le Pater, ni VAve Marùi^ le paysan lui répondit (|ue c'était une connaissance supérieure ([ui ne convenait pas i» de simples paysans, mais seulement aux tsars, aux patriarches et en général aux seigneurs et au clergé qui n'avaient rien à faire. Le peuple ignorait donc complètement la doctrine chrétienne et il accepta le clergé chrétien comme substitut du clergé païen. Le prêtre chrétien remplissait les mêmes fonctions que le prêtre païen ; on lui demandait, tout comme ii un cJiaman^ ou sorcier populaire, de chasser les mauvais esprits des maisons et des champs, par des rites magiques et de solennelles incantations. Le clergé y consentait, et aujourd'hui les prêtres des villages continuent encore, aux époques de sécheresse et de maladie, ii laire ce que faisait au xi' siècle, lévêque du premier monastère populaire de Kiev, Theodosius de Pechersk.

Les anciens dieux païens étaient maintenant devenus des dénions; les dieux chrétiens, les saints étaient li« pour prendre leur place. Un écrivain populaire du commencement du xviii"^ siècle, l^osoclikov, se plaignait de ce que le peuple n inclinât que le buste en présence de l'image de Dieu, tandis que devant l'image de saint Nicolas, le saint favori, il se prosternait jusqu'à terre. Devant l'image de ce saint, il y avait toujours une quantité de cierges, brûlant en son honneur ou déposés en oQVande, tandis que celle du Seigneur était délaissée. On attribuait ii chaque saint le pouvoir de guérir une

DO CHISE RUSSE

maladie particulière, ou d'accorder un avantage spécial ; mais cela ne suHisait pas, chaque famille avait son saint particulier. A l'église, chacun apportait les « icônes » de famille ; les mettait deviint soi, puis s'inclinait et priait devant elles, sans s'occuper des prières générales, S il arrivait ii quelqu'un d'être privé temporairement de la sainte communion, son « icône » particulière était renvoyée de 1 église avec lui.

En général, le peuple ne concevait pas l'existence d'une divinité supérieure à son fétiche et indépendante de lui. Mais si ses chefs spiiituels lui montraient le ciel comme la demeure d'une divinité supérieure, il ne lui fallait pas un grand elfort mental pour saisir cette nouvelle idée, car les théologiens populaires eux-mêmes crovaient que Dieu et les saints résidaient matériellement dans le ciel, tout comme ils les voyaient représentés par leurs icônes. Les anges avaient des ailes, et des cheveux noués par de petits rubans flottant au vent, et on croyait qu'ils tenaient là-haut les petits miroirs représentés par les images.

Selon la théologie populaire, la Sainte-Trinité « était assise en rang, au ciel, sur des tiônes séparés, ainsi qu'un père avec ses fils : au milieu. Dieu le Père, à sa droite, le Fils, et le Saint-Esprit à sa gauche; le Christ y siégeait aussi, comme une quatrième personne, sur un trône spécial devant Dieu le Père /). Des esprits plus spéculatifs se seraient posé cette question : comment ces Dieux pouvaient-ils quitter leurs places pour visiter ce monde, tout en restant au ciel.^ Les théologiens populaires prévirent et résolurent sagement cet embarrassant problème. Le Saint-Esprit était descendu seulement pour répandre ses dons sur les apôtres, après cela il était remonté au ciel; — ou peut-être même, sans quitter sa place, avait-il simplement envoyé sa grâce. Mais comment le Christ avait-il pu naître sur la terre, dune vierge? 11 était sans doute entré dans sa mère par l'oreille.

Telle était la théologie que les classes éclairées de la nation russe avaient acceptée, aj)rès plusieurs siècles de chiistianisme; le peuple, lui, était encore moins avancé. Dans la /iiissie, de M. \N allacc, se trouve une anecdote relatant la

LA THADITION nKLIGIEUSK Jl

réponse d'un paysan auquel un prêtre avait demandé de nommer les trois personnes de la Trinité : « Mais, répondit immédiatement le paysan, ce sont \*i Sauveur, la mère de Dieu et saint Nieolas, le laiseur de miracles. »

La relij>ion, considérée non comme un état intime de l'âme, mais comme un contrai iormel de salut entre Dieu et l'homme, tout le système de rédemption Du iit des du « Donnant, donnant », s'établit sur cette base; telle était l'essence du contrat qui excluait toute l'action de « grâce » et réduisait les « œuvres » ii leur simple expression extérieure. La prière n'était pas une concentration intime de la pensée et du sentiment religieux, elle consistait seulement en des signes de croix, des révérences, des génuflexions et des cierges brûlant devant l'image d'un saint, pour que celui-ci accordât tout ce qu'on lui demandait, depuis une bonne récolle jusqu'à la réussite d'un projet de vol.

Les théologiens populaires essayèrent bien d'introduire quel([ues réformes, mais ils ne pouvaient pas s'élever trop audessus de la pensée et du sentiment du peuple. Ils se bornaient i» donner leur avis sur la formule de la prière la plus eflicace et préconisaient celle-ci : « Jésus-Christ, ayez pitié de nous », le Kl/rie eleison du moyen âge. Ils ne connaissaient pas d'autres moyens de concentration de la pensée religieuse dans la prière que la continuelle répétition de celte Ibrmule. Ne s'appuyant sur aucun motif religieux intime, ils imposaient leurs préceptes en terrorisant le peuple par les superstitions familières des temps païens.

Les démons et les mauvais esprits rôdaient partout — l'air en était rempli. Si la prière était interrompue par des pensées profanes, une fente s'ouvrait dans l'âme, et les démons y entraient immédiatement; si elle était récitée distraitement, le démon 1 interceptait et la dispersait dans l'air, de sorte que Dieu, ou son saint, ne pouvait pas l'entendre. La prière ne s'élançait dans les airs jusqu au trône de Dieu que si elle était faite suivant les règles.

Dans cette religion, le salut personnel était tout, l'action sociale n'était rien. Des œuvres de charité étaient bien prescrites, mais il n'y avait en elles que très peu de véritable cha-

rite. « P;ir leurs bonnes œuvres, dit un professeur de Moscou, les anciens bienlaiteurs de Russie se proposaient moins d'élever le niveau général du bien-èlre social que de s'élever eu\nHMiies à un degré supérieur de perfection morale. Le paupérisme nélait pas traité, dans l'ancienne Russie, comme un mal économique, comme une maladie de Tordre social, mais plutôt comme une institution d'éducation morale. »

En un mot, la charité n'existait pas parce qu'il y avait des pauvres et des opprimés, mais les pauvres et les opprimés existaient pour que la charité pùl être pratiquée ; c'était un élément de Tordre divin des choses; conséquemment, il ne lallait ni détruire, ni même atténuer le paupérisme, mais s'en servir simplement pour le salut de son âme; c'était une sorte de compagnie d'assurances sur la vie éternelle. Le conseil chrétien de Posochkov. théologien populaire déjii cité, nous apprend quelle sorte de sentiment charitable cette « institution » réussit h produire :

Lorsque vous buvez d'exquises liqueurs, rappelez-vous les pauvres qui n ont même pas d'eau pure, et qui sont obligés de boire l'eau boueuse mêlée de mouches et de vers, qu'ils puisent dans les marécages. Lorsque vous maugez des mets gras et sucrés (c'était l'art culinaire en faveur chez les Russes), songez aux pauvres qui n'ont que du pain pourri fait de baies d'avoine! Considérez ensuite combien Dieu vous a comblés, avec quelle abondance il vous a pourvus, alors que soulfrent laul de gens semblables il vous, et rendez-lui grâce de ses bienfaits.

Pour résumer l'esprit pratique de cette religion, il sulllt de nous reporter encore aux paroles de ce même Posochkov :

Surtout tâchez que vos vertus surpassent celles des scribes et des ])harisicns, alin que vous puissiez entrer dans le royaume des cicux. Aussi, après avoir donné à Dieu le dixième de votre avoir, ajoutez-y encore ï p. loo environ. Le pharisien jeûnait deux fois la semaine; jeûnez en plus pendant les quatre caiômes de l'année établis par les pères de 1 Eglise ; c est ainsi que vous serez supérieurs aux pharisiens.

Nous voyons que la religion russe aA'ait cessé d'être entièrement païenne, sans devenir pourtant complctenienl chrétienne. Graduellement, elle devint la religion nationale de la sainte Russie, celle que les voyageurs étiangers apprirent u connaître dès le xvii° siècle. C'était la religion du carillon perpétuel, des innombrables génuflexions et des signes de

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croix dcvanl les icônes, des longs jeûnes, et des iiiiioiiibr;ibles services divins, qui i-eniplissaienl de stnpéfiiction, jus(fu'aux chréliens de rite oriental, ([ui venaient ii Moscou recueillir les aumônes du tsar pour les monastères et les évèchés d'Orient.

A son tour, dés qu'il se rendit compte de la dillérence existant entre sa religion nationale et celle des théolofriens orientaux, le peuple russe commença à s»; demandci- laquelle des deux était la vraie, l'originale; et il arriva ii la conclusion prévue : il exalta sa religion nationale et rc'pudia lorientale. Les conséquences de cette distinction, de cette appréciation comparative entre l'I^glise orientale et l'Eglise nationale russe lurent si importantes que nous devons nous y arrêter plus longtemps.

La Russie avait reçu son christianisme des Grecs de Constantinople; mais, entre les Russes et les Grecs, il existait un antagonisme qui remontait peut-être à l'époque de la conversion de la Russie. Jus([u à répofjue de la con([uête tatare. au xiii'' siècle, en Russie, tous les évêques, de même qu'un grand nombre de simples prêtres, étaient Grecs ou Orientaux. Par leur intermédiaire, l'Eglise russe resta en contact intime avec sa métropole byzantine. Elle était sons la règle directe du patriarche de Constantinople et sous le contrôle de 1 empereur byzantin.

En général, les prêtres orientaux ne s'intéressaient pas beaucoup au bien-être spirituel de. leur troupeau, et, dans l'ancienne Russie, ils étaient ce qu'ils sont encore maintenant dans les régions éloignées de la Turquie où ils continuent de recueillir la dîme des populations slaves, qui les haïssent pour leur avidité et leur arrogance. A cette époque, la différence de civilisation était grande entre le troupeau et le pasteur. Au milieu des barbares, des « peaux de mouton », un évêque grec, et même un simple prêtre, se considérait comme le porte-étendard d'une culture supérieure et plus raflînée, culture que ces barbares n'étaient pas capables de comprendre et encore moins d'adopter. La plupart du temps, ces prêtres orientaux ignoraient la langue des indigènes et ils essayaient rarement de l'apprendre. De son côté, le peuple n'avait pas confiance en eux, et il aspirait à avoir des prêtres de sa propre

race. Aussi longtemps qu'il le put, le patriarche de Constantinople entrava la réalisation de ce désir; mais des temps critiques vinrent pour Constantinople.

Le même Mot asiatique, qui avait amené les Tatars dans la Russie méridionale, amena leurs congénères, les Turcs, en Asie Mineure et Constantinople tremblait devant l'approche du danger, qui menaçait également Kiev, en Russie.

Alors, la quatrième croisade (1202-04) fut organisée pour défendre Constantinople, et l'arrivée des Croisés marqua le commencement dune période de troubles qui ne devait se terminer que deux siècles et demi plus tard, avec la conquête définitive de Constantinople par les Turcs (i453). Les Grecs furent donc obligés de chercher des alliés en Occident et non en Orient et de les acheter par des promesses d'union religieuse.

Pendant ce temps, l'Eglise russe était abandonnée à ellemême ; son type national de religion était justement en voie de formation. Profitant de la situation de Constantinople, la Russie s'arrogeait le droit, si longtemps contesté, de l'ordination de ses évêques et essayait d'abolir la prérogative, que possédait encore le patriarche, de confirmer les élections faites par le conseil des évêques russes. A ce moment Constantinople tombait sous les armes de !Mahomet II.

La nouvelle de cette chute produisit une impression très profonde en Russie et fut considérée comme une punition de Dieu. Constantinople ne venait-elle pas, en efiet, d'accepter à Florence (i4'%) Je s'unir avec l'Eglise catholique romaine?

« Dès lors, écrivait le grand prince de la INIoscovie à l'empereur byzantin, nous commencions à nous tenir sur nos gardes, en ce qui concerne notre orthodoxie et nos âmes immortelles, et à nous rappeler l'heure de la mort et notre responsabilité devant le Juge des pensées secrètes au dernier Jugement. » La responsabilité était grande, en effet, aux yeux du peuple moscovite. H devait accueillir le legs de l'Empire détruit et assurer la continuité de l'Eglise et la succession apostolique jusqu'à la fin des temps, puisqu'il n'y avait pas d autre Eglise orthodoxe indépendante dans le monde. C'est à cette époque que prit naissance la théorie qui faisait

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