‹ La crise russeChapitre 7 sur 57 · LV TRADITION RELIGIEUSE JD · texte numérisé non relu

LV TRADITION RELIGIEUSE JD

de Moscou l;i troisième Rome, afin de formuler la nouvelle idée de la mission universelle de lEnlise nationale russe. Un savant moine, Philollieus, écrivait à Jean 111, le prince moscovite :

L'Eglise (le l'ancionno Rome fut détruite à cause de l'hérésie d'ApoUiiiarlus et 1 Eglise de ("oustaiilinople, la seconde Itome, périt sous les coups que lui porta la postériti- d Agar, mais la sainte Eglise apostolique de la troisième Home, qui appartient en propre à ton pouvoir autocratique, répand plus d'éclat que le soleil dans tout l'univers. Regai'de et écoute, ô pieux tsar, tous les royaumes chrétiens ont convergé vers le lien qui est l'unique ; deux Romes sont tombées, mais la troisième est solide et il n'en viendra pas une quatrième; tu es le seul tsar de tous les chrétiens du monde entier et ton sceptre chrétien ne s'inclinera jamais devant personne.

Maintenant il s'agit de savoir si les ressources spirituelles de la Russie étaient à la hauteur de cette nouvelle tâche. L'Eglise

russe étail-elle dione de sa mission universelle ?

Le caractère même de la mission lournit la réponse : il n'y avait rien à créer et c'est justement parce qu'elles cherchaient de nouvelles choses que deux Romes avaient déjà péri. La Russie n'avait simplement C{u'h conserver intacte sa richesse spirituelle, jusqu au jour du jugement. Mais pour la conserver, elle devait savoir en quoi consistait celte richesse. Le premier, le seul devoir à accomplir maintenant était de réunir et d examiner tous les éléments de la sainteté nationale.

Si nous nous rappelons ici ce c^ui a été dit plus haut sur le tvpe national de la loi religieuse russe, nous constaterons qu'elle était intimement liée à des rites extérieurs, hien dillérents de la pratique religieuse grecque, et c'était bien ce qui convenait au nouvel esprit russe. La foi russe était dillérente, parce que les Grecs avaient trahi leur tradition et leur anticjuité ; elle devait être gardée comme la seule relique authentique de la chrétienté dans le monde, et la mission universelle de la Russie était de la préserver contre tout changement.

Dans ce but, les théoloi^iens russes commencèrent à chercher svstématiquement des différences entre le rituel grec et le rituel russe; et toutes celles qu'ils trouvèrent furent considérées comme autant derreurs de doctrine commises par les Grecs.

."i(i CRISE RISSE

Par exemple, lEglise grecque ne levait pas les deux doigts en faisant le signe de la croix : cela voulait dire que sa doctrine sui' la Trinité était fausse ; les Grecs, dans leurs processions n observaient pas la marche du soleil : c'était parce qu'ils ne voulaient pas suivre le Christ et renier l'enfer, le rovaume des ténèbres.

Mais, si l'Errlise russe devait être considérée comme la seule vraie et la seule juste, où étaient les signes extérieurs de cette légitimité, — les saints russes et les faiseurs de miraclés ? Nous avons vu la grande importance attribuée aux saints dans lEo-lise russe. Si on pouvait trouver un assez irrand nombre de saints en Russie, cela prouverait Tellicacité de ses foruiules religieuses et de l'œuvre qui s'opérait dans l'Eglise russe. Alors deux conciles consécutifs se réunirent (i 547-1 549) pour faire connaître tous les saints russes vénérés dans leurs provinces et pour dûment les canoniser. On en trouva vingtdeux au premier coucile et dix-neuf au second. On fit plus en ces trois années que pendant les cinq siècles qu'avait déjii duré l'Eglise russe.

Dès lors, l'Eglise nationale était riche et n'avail plus rien ii envier aux deux premières Romes. Naturellement, il n'y avait pas beaucoup de foi ou de science religieuse parmi ces nouveaux saints, ces faiseurs de miracles, comme on les appelait, mais en Russie, ridée (|ue Ton se faisait d'un saint étaif aussi difTérente de l'idée qu'en avaient les Eglises orientale et occidentale qu'étaient dilTérentes les doctrines et la vie religieuse de ces Eglises.

Un saint, réellement populaire, non un saint officiel, était un homme auquel ou ne demandait pas de posséder des qualités supérieures d'esprit, ni des pensées profondes, ni un sentiment religieux intense, ni même une volonté énergique. On ne le jugeait pas suivant ses connaissances théologiques, sa pénétration mystique ou ses talents administratifs; mais les. obstacles qu'il avait a surmonter, les peines qu'il avait endurées devaient être évidents et facilement compréhensibles pour tout le monde. L'endurance des peiues physi(|ues était surtout très honorée. Ainsi, il devait errer tout nu dans les rues pendant les froids les plus intenses ; il devait mortifier sa

LA TRADITION RELIGIFAS?: J^

cluiir, non seulement par des jeûnes, mais aussi par de réelles blessures, avec perte de sun^f. C'est pourcjuoi il portait un lourd collier de 1er autoui- de sou cou. ou bien une chaîne rivée ii la taille de telle façon que le ler pénétrât dans ses chairs tachant de sang ses hal)its. Son aspect était malpropre et repoussant, de longs cheveux incultes tombaient sur ses épaules, ses veux étaient hagards ou mornes, ses vêtements, quand il en portait, n'étaient que des haillons. Il déraisonnait toujours ou simulait la folie. Les lambeaux de phrases qu'il prononçait étaient aussi dépourvus de sens que ceux dun oracle et également susceptibles d'être transformés en prophéties ou en exhortations. Mais, en raison même de ce défaut de, précision, il jouissait d'une liberté de parole tout à fait exceptionnelle, même au temps des terribles Jean de l'histoire russe. On vénérait le saint, comme on vénérait le lou, par la bouche duquel on crovait que Dieu prononçait ses jugements. La vie qu'il menait était la seule qui pouvait faire éviter les nombreux péchés du monde. Aussi, le monde le regardait-il comme sa vivante contradiction et lui permettait-il d'être son accusateur intransigeant.

Il ne faudrait pas croire que ce soit là un portrait fantaisiste ; on peut rencontrer en Piussie ce type a béalilié » aussi bien dans l'histoire que dans la vie réelle, soit dans les relations de vovaores de Flolcher au xvi'" siècle, soit dans le roman moderne de Gleb Ouspensky.

La Russie possédait donc, maintenant, son type national de religion. Il prit définitivement corps et fut olïiciellement reconnu dès le milieu du xvi*" siècle. La nation était fière de posséder h Moscou la religion chrétienne, la meilleure et la plus pure du monde, et elle était, en outre, extrêmement flattée d'être chargée de sa conservation jusqu it la fin des siècles, les bases de la tradition religieuse semblant être solidement

posées pour tout l'avenir. A la tin du xvi'' siècle, l'Eglise russe obtint enfin de posséder son propre chef et eut son patiiarche à Moscou. ?^lais ii peine un siècle s'était-il écoulé que cette tradition nationale lut complètement détruite par l'Etat. Cette tradition, qui avait été créée en opposition h celle des Grecs, vovait maintenant l'autorité de ceux-ci, en matière religieuse.

entièrement rétablie. Tout ce qui n'était pas conforme à l'Eglise o-recque, soit dans le rituel, soit clans la doctrine, fut déclaré schismatique. Les livres russes du service divin furent condamnés pour cause d'altérations et d'interpolations. On fit et on imprima de nouvelles traductions des textes grecs pour l'usacre o-énéral, tandis que les anciennes devaient être brûlées.

Do ' A

Tels étaient les ordres formels de l'impérieux patriarche Nikon, « l'ami des Grecs ».

Cependant, les vieux livres et la vieille tradition nationale qui devaient être ainsi supprimés ne manquèrent pas de défenseurs dans le monde de l'orthodoxie moscovite. Nous avons vu ce qu'était l'esprit de l'Eglise nationale. Le peuple avait appris il croire à l'infaillibilité de ses rites et, pour lui, les rites russes étaient les seuls vrais dans le monde. S'ils étaient condamnés, maintenant, par les autorités olficielles de l'Eglise russe cela signifiait, a ses yeux, que l'Eglise russe officielle elle-même s'écartait de la vraie foi. Cet événement avait même été prédit dans les vieux livres et la date de l'apostasie russe V avait été indiquée. Cette apostasie devait se produire au commencement de la seconde moitié du xvii*^ siècle. En effet, ce lut prt'cisément à cette époque que l'événement eut lieu. L'Eslise russe, celle de Nikon, était elle-même devenue coupable aux yeux de ceux que les autorités de l'Eglise qualifiaient de schismatiques. Dans ce conflit, l'Eglise oilicielle, en se rangeant du côté des Grecs contre son passé d'hier, se rangeait du côté de la civilisation, car, si bas que fut tombé le niveau religieux de l'Eglise grecque d'Orient, il était encore plus élevé que celui de la religion nationale russe. Et c'était lii le sens général de la réforme de Nikon. Cependant, il faut ajouter qu'en réalité Nikon, en entreprenant sa réforme, ne représentait pas du tout les idées de l'Eglise d'Orient dans son conflit avec la religion populaire. Cette Eglise avait (ait connaître ses opinions sur ce sujet en une lettre que le patriarche de Constantinople avait écrite au tsar, dans laquelle il lui disait qu une simple difïércnce dans le rile était une question de peu d'importance et que bien d'autres diflérences existaient entre les diverses Eglises orientales elles-mêmes sans que l'on en dénonçât aucune comme schismatique. Le

LA TRADITION RELIGIEUSE Sq

patriarche aurait pu ajouter, s'il avait connu ce fait, révélé depuis par les découvertes modernes, que quelques-unes des anciennes différences du rite russe se rencontraient également dans l'Eglise syrienne h laquelle le peuple russe pouvait les avoir empruntées, par l'intermédiaire de son premier métropolite de Kiev qui était d'origine syrienne. Mais le point de vue de Nikon était tout à lait difTérent de celui du patriarche. Il partageait, en ellet, l'opinion des « vieux-crovants », ses amis d'autrefois, devenus ses ennemis depuis qu'il s'était rallié aux idées de l'Eglise grecque. Pour lui, comme pour eux, le rite paraissait aussi nécessaire pour le salut que le dogme, et cette opinion leur donnait la certitude qu'il ne pouvait exister qu'une seule formule pour chaque rite ; si la formule n'était pas juste. Dieu, au lieu d'être loué, était blasphémé dans l'accomplissement du rite, et la question suivante se posait : Quelle est la formule juste, la formule grecque ou la formule russe ? La compréhension d'un Russe de cette époque ne pouvait admettre que toutes deux pussent être également justes. Ainsi, la réaction de Nikon contre la religion russe était, dans son esprit et dans sa substance, entièrement nationale. Ses contemporains ne pouvaient pas la considérer comme un pas en avant dans la compréhension de la religion et, d'un autre côté, elle annihilait le premier pas qu'ait jamais fait le peuple russe encore païen et qui consistait en la connaissance des rites chrétiens. Le second pas eût été d'enseigner l'esprit du rite ii ceux qui croyaient déjà à sa lettre, et non seulement Nikon s'opposait a ce que son troupeau fît le second pas, mais il voulait encore qu'il oubliât celui qu'il avait fait déjà. La rupture s'accomplit et un anathème fut lancé contre les schismatiques par un conseil d'évêques fi66j).

Les conséquences de cette rupture furent innombrables pour l'Eglise russe. Le fruit de plusieurs siècles de développement devait être perdu ; il fallait faire un nouveau départ, discrédité d'avance par les fidèles adhérents de la tradition nationale. Le peuple ne voulant pas suivre ses chefs ofliciels, la religion populaire se sépara de la religion ofHcielle, la vraie religion, qui devint ainsi presque entièrement vide et dénuée de véritable piété ; car ceux qui pouvaient faire servir la

(So CRISE RUSSE

rérorme de Nikon a leur développement religieux étaient peu nombreux et la majorité des croyants, les « vieux-ritualistes «, restaient adeptes fervents des vieux livres et tournèrent le dos à l'Eolise olUcielle. Il y eut ainsi deux religions.

Mais, en dehors des adhérents à la réforme de Nikon et des « vieux-croyants» ou « vieux-rituallstes », il y avait la grande masse du peuple, tout à fait illettrée, qui était, ou complètement indifférente à la religion, ou toute disposée à prendre parti pour les « vieux-croyants ». Mais, ces derniers ayant été condamnés par l'Eglise comme schismatiques, il ne resta plus aucun lien moral entre le peuple et les quelques théologiens instruits de l'Eglise établie. Aux yeux du peuple, la vraie voie religieuse était celle que suivaient les adversaires de l'Eglise odicielle. Désormais, la religion savante de quelques hommes instruits se concentra dans les. écoles et celles-ci adoptèrent le latin, la langue de la théologie européenne. Cependant ces hommes n'inventèrent aucun système théologique nouveau. Continuellement indécis entre les autorités ihéologiqucs catholiques et les autorités théologiques prolestantes, ils s'occupaient uni([uemcnt d'opposer les arguments des premiers aux aro'uments des seconds et inversement. C'est par cette méthode que se forma la théologie russe. La masse du peuple, elle, n'écoutait plus ces théologiens qui purent ainài, à loisir, prêcher le libre arbitre ou la prédestination, les bonnes œuvres ou la grâce, en un mot, tout ce qu'ils voulaient. Mais, quelle que fut l'opinion qu'ils émettaient, l'Eglise n'était pas liée le moins du monde par leurs élucubrations théologiques. Obligés de concilier h la fois la Bible et les sept conciles, les conciles et la théologie subtile des Eglises chrétiennes plus instruites, les théologiens russes devinrent nécessairement éclectiques.

Quant aux laï([ues instruits, comme il n'y avait que les fonctionnaires du tsar qui l'étaient à cette époque, ils devaient se ranger du côté de l'Eglise ofïlcielle, quelles que fussent leurs opinions en matière religieuse. Conséquemment, il se forma dans la seule classe instruite de la Russie une atmosphère d indifférence reliirieuse et cette indifférence devint à son tour une tradition. Donc, au moment même où un courant

LA Tn.VDITION RELIGIKISK (]l

puissant do ciiltiuc ('tranocre envahissait la llussio, la vie spirituelle (le la classe instruite était stéiile et rien ne s'opposait il ce qu'ils devinssent entièienient d àine et de corps « les singes de l'Iùirope ». La religion ne pouvait l'aire obstacle à leur désir d'imiter la culture étrangère et ils ne rencontrèrent pas d'autre empêchement.

Ainsi, la rupture avec l'ancienne tradition religieuse lut le prélude de la rélorme de Pierre le Grand et détermina la classe élevée ii abandonner complètement l'ancienne culture des couches inférieures de la société russe '. Logiquement, cette même rupture devait empêcher le développement spontané de la nouvelle religion ollicielle parmi la masse du peuple.

Un développement religieux, très remarquable et très multiple, se produisait pourtant parmi les sectaires et les dissidents russes, mais l'Eglise oHîcielle, qui n'en put profiter, en fut moralement très adaiblie. Une des conséquences de cette faiblesse devait être la sécularisation de l'Eglise russe. Evidemment, les origines de ce procédé de sécularisation remontent il plusieurs siècles avant la ruptuFe de l'Eglise oflicielle et des « vieux-croyants ». On sait que la prépondérance de l'autorité de l'Etat en matière religieuse est un des traits les plus caractéristiques des Eglises d'Orient, en général. L'empereur byzantin partageait avec le patriarche le pouvoir que les papes romains exerçaient seuls ; il nommait ou destituait lesévêques présidait les conciles, intluait sur leurs décisions ; il exerçait aussi son pouvoir sur la branche russe du patriarcat de Constantinople. Mais, peu à peu, à mesure que l'Eglise russe devenait indépendante, les princes russes héritaient des droits religieux de l'empereur, et les grands-ducs moscovites usèrent largement de Lautorité que leur conférait leur qualité de seuls tsars chrétiens du monde entier. Après avoir lortihé leur propre situation avec l'aide du clergé, qui lut le premier à les appeler « tsars » et « autocrates », ils commencèrent à envier la richesse grandissante de l'Eglise et la popularité croissante du nouveau patriarche de Moscou. Ils tentèrent même plus d'une fois de diminuer les droits de l'Eglise concernant la

'' Voir pages 29 et Jo.

propriété ronclère et la juridiction cléricale, mais ils n'v réussirent pas toujours et durent souvent rapporter leurs mesures. Bien plus, dans la première moitié du xvii'' siècle, ils furent torcés d'accorder un nouveau pouvoir à l'Eglise et furent ainsi amenés à une véritable division du pouvoir, h une duarchie du tsar et du patriarche, après laquelle Nikon avait dû renouveler complètement les théories médiévales de Ilildebrand. Toutes ces choses étaient possibles tant que la théorie nationaliste de la religion était fermement acceptée, car les patriarches savaient que la population entière était avec eux; mais, dès que cette théorie lut déclarée fausse, la grande masse de ceux qui la soutenaient auparavant fut proclamée ennemie de TEglise, et son chef ofliciel cessa d'être dangereux. C'estainsi que tout danger pour l'Etat, de la part du haut clergé, fut bientôt supprimé. De savants moines de l'ouest de la Russie prirent peu à peu la place des théologiens fanatiques de la vieille souche moscovite et, le nouveau clergé ne se sentant plus obligé d'appuyer les prétentions universelles de l'Eglise nationale, se montra beaucoup plus obséquieux vis-à-vis des autorités laïques. Ils étaient même prêts à abandonner la situation indépendante que possédait encore l'Eglise russe, indépendance qui n'avait d'ailleurs plus personne pour la défendre. Les conditions étaient donc on ne peut plus favorables à l'arrivée de Pierre le Grand et il put, avec l'aide d'un de ces prélats de l'ouest de la Russie, Théophane Prokopovitch, bien connu pour ses sympathiesprotestantes, substituer au patriarche tout un collège « le Conseil du très Saint-Synode )>. Ceux qui pourraient être surpris de la facilité avec laquelle fut exécutée cette importante réforme n'ont qu'à considérer que l'Eglise nationale était beaucoup trop faible à ce moment pour s'y opposer et que l'essence même de la chrétienté d Orient permettait de changer l'organisation de 1 Eglise par un simple décret du pouvoir laujue. L'Eglise d'Orient, n'ayant pas à décider des questions londamentales de la doctrine qui sont considérées comme ayant été définitivement fixées par les sept conciles, borne son rôle à préserver la tradition reçue contre tout changement, et son action journalière a un caractère purement administratif. C'est ainsi que, tant qu'aucune

J.\ TMAUITION HKLIGIKLSK 63

question extr;u»rdln;iirc ne s'éleva, Torganisation semi-séculière de ri^nflisc jusse sembla ani|)lement suffisante. Une question d'urgence se posa justement ii l'époque même de Pierre le Grand; les théologiens de la Sorbonnc proposèrent à leurs collèfrues russes une discussion c(»ncernant runifica-

tion des i^^o'lises. Mais « le (Tardicii du sii'jri; patriarcal », un

o o ni

ennemi de la réforme de Pierre, Stéphan ^avorsky, leur l'épondit que les évècjues russes étaient aussi incapaides de décider quoi que ce soit sur une (juestion aussi impoilantc que les membres du corps le seraient d'agir sans leur tète. La position anticanonique du Saint-Synode devint par cette rtiponse encore plus évidente. En fait, le Saint-Synode avait bien une tète, mais cette tète était un ministre d'Etat et non le représentant en chef de l'Eglise. Pierre le Grand, lui, avait déjà donné un « procurateur supérieur » qui devait être choisi parmi les officiers (un officier, qui aurait assez d'audace comme disait le décret impérial) et dont le rôle était de contrôler ses actions. Dans le cours du xix*^ siècle, le procurateur supérieur devint le chef réel du pouvoir ecclésiastique et le Saint- Synode devint un niinist(>re des cultes. Cela explique pour- (juoi le Synode a perdu toute inlluence morale sur la vie religieuse de la nation et ses décisions passent généralement sans attirer beaucoup l'attention. Dernièrement, cependant, l'une d'elles parut extrêmement ridicule : nous voulons parler de l'excommunication lancée contre le nouvel hérésiarque, le comte Léon Tolstoï, par le feu procurateur, M. Pobedonostzev qui voulait ainsi restaurer les coutumes des temps passés. Seuls (pielques petits bouti{[uiers applaudirent a la décision du Saint-Esprit résidant a Saint -Pétersbourg, Quant à la classe instruite, elle s'amusa beaucoup de cette décision, dictée par un prélat en habits civils à une douzaine de sexagénaires ramollis.

Après avoir permis à la Russie pendant deux siècles de croire ;i ce qu'elle voulait, ce qui, pour la classe élevée, équivalait à la permission de ne croire à rien, il était un peu tard, et certainement dérisoire, de vouloir punir le seul homme essayant d'inculquer a la société russe une doctrine qui, au moins, était une sorte de religion.

On dirait un héros d'une génération passée essayant, après un son'imeil séculaire, de détendre ses articulations pour accomplii' un de ses exploits d'antan ; ses membres engourdis par une si longue inactivité resteraient inertes. Le peuple, qui avait cru en la force légendaire du géant, se rassura ; il n'y avait rien à craindre de cette vénérable relique, et M. Pobedonostzev, qui voulait amener une renaissance religieuse, ne réussit qu'à se couvrir de ridicule.

Quant aux membres de 1 Eglise oHîcielle, il ne faut pas s'attendre à ce qu'ils aient été plus vivants que leur tète. Les prêtres des paroisses restèrent ce qu'ils furent toujours, les exécuteurs olliciels des rites, au lieu de devenir les pasteurs des âmes. La seule chose que les habitants des Ailiages exigeaient d'eux fut (f qu'ils chantassent dans les églises (par cela ils entendaient que les oHices divins fussent célébrés^ et que les chrétiens décédés ne restassent pas sans sépulture ». Il est vrai que les aspirants aux cures auraient difficilement pu remplir des devoirs plus élevés. Choisis parmi les paysans, même lorsqu'ils étaient fils de prêtres, on ne s'attendait nullement a ce qu'ils sussent lire et écrire, encore moins à exiger d'eux des connaissances théologiques générales.

Jusqu'à la seconde moitié du xvm" siècle, les candidats avaient à subir avant leur ordination un examen à la cour épiscopalc. Mais ils le passaient toujours sans difficulté. Les ignorants en étaient quittes pour donner de 1 argent a leurs examinateurs qui leur indiquaient quelques passages du Psautier à apprendre par cœur ; à 1 examen ils étaient sûrs qu on leur demanderait de lire un de ces passages. Peu à peu, les prêtres devinrent si nombreux qu il n'y eut plus de places vacantes, et ils formèrent une caste de lévites dont la position sociale était en flagrante contradiction avec leur vocation spirituelle. Les paysans les haïssaient parce qu'ils étaient âpres et cupides, vices qui étaient provoqués par les didicultés matérielles de la vie des prêtres russes, lesquels, ne recevant aucun traitement fixe du gouvernement, étaient obligés de vivre des dons de leurs ouailles, fort modestes en général. Aussi, les prêtres des villages en étaient réduits à porter des vêlements de paysan et à travailler dans les champs. De cette façon, ils ne

p. Milioukov-Crise Russe.

Carte I.

REGION 0(KA.\ (ii.MI.lL xnrTIÇfK ^,

Page 1